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Dakar transgress

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176 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 100
EAN13 : 9782296311404
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DAKAR TRANSGRESS

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3798-2

Samba Lo Nyombo

DAKAR TRANSGRESS

Éditions l'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Collection Écritures

MERIDJEN Alain, Un matelas par terre, 1995. DUVIGNAU Marie, Vingt chroniques garlinoises plus une, 1995.
RABINOVITCH Anne, Comme si les hommes étaient partis en voyage, 1995.

AOUAD BASBOUS Thérèse, Mon roman, 1995. HAGHIGHA T Chapour, Le chant nocture des voyageurs, 1995. CLANCY Genviève, TANCELIN Philippe, L'été insoumis, 1970-1984, 1995.

A mon ami Dominique, mort à Conakry dans des circonstances non élucidées.

1 Réveillé par un bruit sourd, Demba Niang regarde maintenant au loin, vers l'autre extrêmité de l'ile, une lueur inhabituelle. Les constellations voisines de la Croix du Sud ont été effacées par une lumière agressive. La base des déplaceurs trans-continentaux baigne dans une aube maladive et prématurée. Un déplaceur qui s'est écrasé? C'est rare. Un météore qui s'approche? C'est
improbable.

Une heure cinquante, indiquent les yeux de la panthèrehorloge, objet de mauvais goût, voire nuisible, pense Demba Niang, le jeune secrétaire général de la gouvernance civile, qui déteste être réveillé, quelle que soit l'heure. Son credo est somnifère: "je crois au sommeil, père des droits de l'homme responsable et particularité du secrétaire général; je crois en son fils le rêve notre souffleur; je crois que conscience sans inconscience n'est que ruine de l'âme; et délivrez-nous de l'insomnie; amen." Le visiophone occidental vient de se mettre en marche. Sur l'écran apparat't le visage rond et familier de Dominique Alfa Ba. - Mes respects, mon Général. Toi qui ne dort jamais.... Le tutoiement et l'ironie sont explicables. Niang, le général civil, et Ba, son aide-de-camp, se sont connus avant d'exercer leurs fonctions actuelles. C'était au temps de l'auto-dérision, et de la bande des plouquinets. Demba y avait acquis le surnom de plouquinet numéro un, et Dominique Alfa Ba celui de Plouquino. De toutes les façons, ce n'est pas parce qu'on possède plusieurs noms qu'on cesse d'être une seule et même personne. N'est-cepas ? - Arrête tes conneries, Plouquino , L'affaire paratt sérieuse. Prépare l'hélico. J'arrive dans dix minutes, au grand max. - Bien mon Général , Le visiophone oriental, bordé des losanges jaunes et bleus entrecroisés de l'administration militaire, vient de s'allumer à son tour. C'est une jeune capitaine, dans son uniforme chatoyant et néanmoins règlementaire, qui délivre un message prioritaire du gouverneur militaire des îles du Cap Vert. 7

Général Niang, une explosion atomique vient de se produire au-dessus de la centrale d'énergie. On n'en sait pas plus pour l'instant. L'état d'urgence est décrété. Je vous rappelle que subséquemment vous êtes placé sous l'autorité du gouverneur militaire. Veuillez garder l'écoute en permanence pour recevoir ses instructions éventuelles. Vive la Fédération' A travers les larges fenêtres de sa chambre qui surplombe Mindelo, dans l'île de Saô Vmcente, Demba Niang voit maintenant des lueurs d'incendie. "C'est bien ça, se dit-il, c'est une explosion atomique. Ce sont les incendies provoqués par l'effet de chaleur. Et bien entendu le gouverneur civil, son patron, est absent! fi est à Belem, cet espèce de bandit, soi-disant pour traiter du problème de l'immigration brésilienne avec son homologue de l'Etat du Parà. Immigration? Mon oeil' Ce saye-saye* ne croit pas un mot du discours officiel: effondrement du système productiviste, accroissement de l'aide à la dépollution, on n'a pas vocation à accueillir toute la misère du monde. etc... En fait. ce qui l'intéresse. ce sont les petites brésiliennes du Café da Paz. Et sa serviette en simili-phacochère ne contient pas des dossiers, mais des cruzeiros. Ou plutôt. s'il n'est pas trop crétin, de bons billets en monnaie fédérale gasénienne. qui au marché noir engendreront de multiples petits cruzeiros. Quoiqu'il en soit. il va falloir se démerder tout seul. D'abord prévenir Dakar. Informer l'échelon supérieur, n'est-ce-pas le premier devoir du fonctionnaire en de pareilles circonstances 7" Tout en enfilant son tiaya**, Demba émet un court message à la Primature : "explosionatomique à Mindelo îles du Cap vert gouverneur absent demande instructions signé Niang secrétaire général. " Puis il adresse ses instructions au chef de la sécurité civile de l'archipel, un dénommé Lanva : "explosion atomique au-dessus de la centrale d'énergie état d'urgence décrété application du plan 2 demandez renforts à gouvemance militaire - me joindre dans l'hélico." Le Général juge inutile d'attendre confirmation de la réception des messages. A juste titre. fi y serait encore demain.

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* voyou. canaille ** pantalon ample sénégalais

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grave donc! Tu te rends compte? Tet, tet, tet, tet...

En JI18ugréantcontre les restrictions de crédits et l'insuffisance des moyens de transmission, il se précipite vers la plate-forme de l'hélicoptère, où l'attend Plouquino, le roi de l'hélico. Maintenant on va voir ça de plus près! L'affaire est sérieuse! Tiens-toi bien, c'est une explosion atomique! Wtii ! Tet, tet, tet ! Wtii ! Une explosion atomique? C'est

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- Calme-toi, Plouquino ! Tu vas t'étrangler. Les protections! Tu as oublié les protections. Va les chercher! Gawal * ! Traversant le ciel rougeoyant, deux appareils militaires en pleine accélération se dirigent vers le nord, probablement vers les îles Canaries, attaquées récemment par les Kalmouks, soi-disant pour aider les indépendantistes canariens. "Ces espèces de golos** ne connaissent pas les satellites-espions, songe Demba, ni l'alliage Hon-Hu, et ils se permettraient de balancer des bombes atomiques ? Voilà qui serait très surprenant. En revanche, leurs alliés de Minquier en seraient capables, ces chiens galeux! On comprend donc que l'alerte atomique à peine donnée par les sondes électroniques, le Gouverneur militaire Habib Dufour ait réagi. Profitant de l'occasion pour s'extraire d'une besogne sexuelle fastidieuse, il s'est précipité pour faire décoller quelques "magies chasseurs". Ce n'est pas la dernière génération de chasseurs, loin s'en faut, mais c'est déjà mieux que rien". Descendu des hauteurs de Mindelo l'hélicoptère de la gouvernance civile, piloté par Plouquino, et décoré des couleurs jaunes et vertes des institutions civiles, survole maintenant à basse altitude des rues cauchemardesques, où se développent des mouvements de panique aux alentours des immeubles en flammes. Soudain une embardée et un choc violent. C'est un homme-volant qui vient de heurter la carlingue. - TIn'avait pas ses feux I Je l'ai w au dernier moment! hurle Plouquino. - Laisse tomber! C'est le cas de le dire. Une chute de dix mètres, il ne s'en relèvera pas. L'appareil se pose à l'intersection des allées Camara et de la place de l'Unité, non loin de la boutique du docteur Stylo. * Faisvite I *. singes,pitres 9

Un peu plus loin clignote l'enseigne d'une pâtisserie. C'est la pâtisserie "Papa Gato". Sa publicité lumineuse affirme gratuitement: " Y'a que ça pour vous sauver". Ah bon ? Comment çà ? C'est comment? Peut-être en neutralisant l'ennemi à coup d'indigestion, d'intoxication alimentaire ou d'hyperglycémie? Pourquoi pas ? Mais Papa Gato n'est pas gouverneur militaire.. . L'expert nucléaire, qui a été contacté par radio, est au rendezvous. TI est en train de prendre des mesures de radio-activité. Néant. On décroche? On décroche I On décroche, direction Sicap Baobab, le quartier le plus proche de la centrale d'énergie. Néant ici aussi pour la radioactivité. Mais plusieurs individus, qui se sont massés autour de l'hélicoptère, prétendent y prendre place. C'est la bousculade. L'un d'eux a empoigné le baya de Demba qui tente de se dégager à grands coups de pieds. En vain... TI dégaine alors le désintégrateur du bord et tire à proximité de la tête de l'agresseur, vers le soh L'homme lâche prise. L'appareil reprend de la hauteur. Cette panique n'a rien d'étonnant. TIest bien connu qu'il n'y a pas d'abris atomiques pour tout le monde. Dakar n'a jamais voulu débloquer des crédits suffisants. TI faut dire que le budget de l'administration occidentale n'a pas l'ampleur du budget oriental. Alors les abris anti-atomiques, vous pensez Or dans ce pays aux demeures ouvertes, il n'est pas question de calfeutrer les habitations. S'il y a des retombées radioactives, cela fera du dégât. Le Général pense néanmoins qu'il est de son devoir de rassurer la population. TI fait mettre le moteur en veilleuse et branche le mégaphone: Ceci est un communiqué de la gouvemance civile. Une explosion vient de se produire à la verticale de la centrale d'énergie. On en ignore encore la cause. Première consigne: pas d'atrolement I Aucune trace de radioactivité n'a été décelée. TIn'y a donc pas de danger pour l'instant. A tout hasard néanmoins les équipes de la sécurité civile vous distribueront de l'iodure de potassium, et vous indiqueront les zones les moins exposées. - On n'a pas w la sécurité civile I crie quelqu'un. - C'est la pagaille troppp I hurle un autre.

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Le Général Niang s'interroge. "Qu'est-ce qu'il fabrique, ce Lanva, soi-disant chef de la sécurité civile, super-efficace et si soucieux du bien public? n faut l'appeler immédiatement. " Le téléphone est un engin antédiluvien, bien sûr, preuve supplémentaire, s'il en fallait, de l'indigence des gouvernances civiles' Néanmoins, voilà Lanva à l'autre bout de ce fil pourri , Allô, Lanva ? Alors, qu'est-ce que vous fabriquez? On dirait que vous êtes inexistant. Ah, mon Général, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin... - Mais apparemment vous n'êtes ni à l'un, ni à l'autre. En tous cas à la Sicap on ne vous pas encore vu, alors que c'est le quartier le plus exposé. Démerdez-vous un peu , S'il le faut, demandez des renforts à la gouvemance militaire. Tous les services sont placés sous son autorité. Vous le savez bien, puisque l'état d'urgence a été décrété. - Mon Général' ce n'est pas de mon niveau hiérarchique.... Vous vous foutez de mo~ ou quoi? On ne va pas s'amuser à faire du formalisme administratif dans un moment pareil, quand même! Démerdez-vous pour distribuer rapidement l'iodure de potassium à la Sicap, sinon je vous envoie à Tambacounda dès que cette affaire est terminée! Abana. ! On dit que Demba Niang passe son temps à engueuler ses subordonnés, mais il ne sera pas dit que c'est la pagaille là où il commande. Voilà quelqu'un qui est monté très vite, et qui doit monter encore plus haut. Trente ans , Le plus jeune secrétaire général de l'histoire du Gaséné, sans doute. Ce n'est pas immérité. n cumule les qualités, ce Plouquinet numéro un. Chez lui le sérieux n'exclut pas le sens de l'humour. La preuve en est qu'il arrive à supporter, et même à apprécier, le surnommé Plouquino. n connaît même l'auto-dérision, comme en témoigne l'appellation de la bande des plouquinets. Ajoutez le sens du devoir, du sang-froid, et une éducation comme il faut, secouez bien le tout dans un shaker, et vous obtenez un cocktail qui mérite l'investiture comme conseiller fédéral. D'ailleurs, il ne se prive pas d'en rêver, à l'investiture. Et pourtant il est entouré d'incompétents. Ce Lanva, par exemple, est une caricature de fonctionnaire antique.

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. C'est fini. Un point, c'est tout
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Quelque soit le ton sur lequel on le circonvient, il reste arcbouté dans une position de formalisme intransigeant. Parapluie et inertie sont les deux mamelles du Lanva. Mieux vaut se passer de lui. - Plouquino, toi auss~ au lieu de me regarder avec des yeux de poisson pourri, appelle-moi le gouverneur militaire I Je ne vais quand même pas pas faire çà moi-même' - Tout de suite, mon Général, toi qui est si modeste' Miracle' On répond sur la ligne. - Non, mon Général, le gouverneur Dufour ne peut pas vous prendre tout de suite. n va intervenir incessemment sur la pluridiffusion. Néanmoins je prends note de votre appel. Le gouverneur militaire Habib Dufour est déjà à l'image, sanglé dans ses gris-gris multicolores, le menton martial, invisiblement soucieux de la propreté du saroual enfilé post-

coïmm.

.

- Cap-verdiens , Cap-verdiennes , A une heure quarante-cinq a eu lieu une explosion atomique à la verticale de la centrale d'énergie. En conséquence, j'ai décrété l'état d'urgence dans l'ensemble de la province. C'est une lâche agression de la coalition démoniaque formée par les fourbes de Minquier et les extrêmistes de l'Orient extérieur. Mais nous n'avons pas été pris au dépourvu. Toutes les mesures nécessaires à la contre-attaque ont été activées. Les "magics chasseurs" ont déjà décollé, les "bombardiers vautours" sont sur le point de le faire, les sousmarins nucléaires de la zone métropolitaine ont été alertés. Minquier et ses alliés ne resteront pas impunis. Concernant les radiations, il n'y a rien à craindre. On sait que l'explosion a eu lieu en altimde. Par conséquent, en l'absence de pluviosité, il n'y aura pas de retombées radioactives. Vous pourrez reprendre dès ce matin vos activités quotidiennes. Vive le Gaséné , Vive la Fédération' Demba pousse un soupir de soulagement. Le gouverneur militaire parait avoir les choses bien en mains. Pourvu qu'il lui fournisse des renforts, et il pourra aller se recoucher avec la
conscience tranquille.

Mais probablement pas avant six heures du matin quand même. Quels héros, ces hauts-fonctionnaires' Quel dévouement désintéressé au bien public' Ce n'est pas Demba Niang, jeune fonctionnairesi prometteur et si ambitieux,qui dira le contraire.
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2 Ce n'est plus la mer d'avril d'un bleu foncé, aux vagues pressées, conduites par leur écume. C'est déjà l'océan apathique de l'hivernage, qui reflète traîtreusement les rayons du soleil de solstice. Parti des îles du Cap-Vert, l'hydroglisseur se dirige vers le continent. Sur ses flancs miroitent des éclairs aux couleurs jaunes et vertes des institutions occidentales. La veille à dix heures du matin Demba avait été réveillé par un appel insistant de son visiophone principal. Lorsqu'on s'est couché à six heures du matin, c'est dur I Ce n'est plus un métier, mais un apostolat I C'était la réponse de la Primature de Dakar à sa demande d'instructions. En guise d'instruction, il était convoqué sur place et dans les plus brefs délais, afin de présenter son rapport sur les évènements. Bizarres directives I Peut-être l'effet d'un virus informatique, mais, dans le doute, il ne faut pas s'abstenir. Aussi, après avoir embarqué précipitamment l'essentiel, soit quelques caisses de Barbozas supérieurs, le Général et Plouquino ont pris la mer en direction de la capitale sénégalaise. Au sud-est, au large de Dakar, des nuages sombres croisent des ombres verticales. Celles-ci sont-elles des âmes errantes qui cherchent à s'exprimer? Sont-elles les vibrations des tammans* qui se matérialisent? La figure ornée de décalcomanies, et les bras entourés de grisgris, Demba Niang somnole à la proue de l'appareil. Son demisommeil est peuplé de visions fantasmagoriques. En vérité les formes qui se mêlent ainsi aux nuages sont celles de la Nouvelle-Joal, cité surmarine que fit construire il y a plusieurs siècles Aminata M'Bodj, huitième Présidente de l'Occident. Malgré, ou à cause, de son dévergondage, Aminata M'Bodj fut la plus populaire des présidentes que la Fédération a connues. Elle voulait faire de cette cité la capitale de la Fédération.
* petits tambours

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Elle aurait voulu que cette ville édifiée au-dessus de l'océan atlantique soit la capitale du Gaséné, invoquant les risques de
submersion des villes côtières.

Elle ne put y parvenir. L'Orient fut inflexible. n tenait à une capitale plus centrale, et la glaciation de Traoré commençait alors, qw en faisant baisser le niveau de la mer, réduisit à néant son argument géologique. Elle dut en fin de compte se résigner à voir la ville de Niamey consacrée comme capitale fédérale. Dès lors, c'est à Niamey que se rejoignent chaque année la Présidente de l'Occident et le Président de l'Orient, pour symboliser l'unité de la Fédération à travers sa dualité. Fête sexuelle et haute en couleurs, où se mêlent l'Orient et l'Occident, le sud et le nord, l'humidité et la sècheresse, Libreville et Dakar, les institutions militaires et les institutions civiles, la langue française et la langue wolof, et, bien sûr, les hommes et les femmes. Sur l'origine de cette tradition, les historiens, s'il en reste, parmi tous les chenapans de la culture qui prétendent à ce titre admiré, sont partagés. Thèse occidentale: la tradition est d'origine peu1e, car aux temps anciens, dans le Fouta djalon, deux almamys régnaient à tour de rôle. Bidon! Thèse orientale: l'institution serait inspirée du duumvirat des romains. Bidon encore! Thèse plus impartiale: c'est une tradition fondée sur l'ancien mythe dogon des jumeaux. Bidon quand même! Quoiqu'il en soit c'est là le dogme suprême et la clé de voûte de la Fédération du Gaséné. Ce dogme dualiste, il est vrai, est compris de façons variables. Selon les conservateurs, les deux parties de la Fédération doivent rester bien distinctes, unies mais différenciées. Le parti progressiste, au contraire, préconise le mélange des cultures, autre forme d'unité dans la dualité. Les centristes, quant à eux, prétendent qu'il faut concilier le mélange et la juxtaposition, car il peut Y aVOirmélange dans la pureté, et inversement! Ains~ au lieu de parler uniquement wolof à Dakar, et uniquement français à Libreville, objectif des conservateurs, ou un mélange des deux langues dans les deux capitales, idéal du parti progressiste, on parlerait officiellement les deux langues dans les deux capitales. C'est dire qu'il y a dogme et dogme. Tout est dans la nuance. Et désormais il y a les yombistes, ces nouveaux venus sur la scène politique, bien qu'encore cantonnés à l'arrière-plan.

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ns prétendent, ces tiappalés, que si on réfléchit bien (mais en est-on capable 1), il y a toujours à la fois mélange, juxtaposition, et conciliation entre mélange et juxtaposition. Vous imaginez un peu 1 Et la Nouvelle-loal, alors? Le fait est que son architecture est éblouissante. C'est un jeu de progressions subtiles, échelonnées sur plusieurs niveaux, et de vérandas de verts divers. Le complexe est dominé par la pyramide de la dualité: onze degrés surmontés d'un sanctuaire carré où se rejoignent un grand
escalier occidental et un grand escalier oriental.

On dit que la voix du griot suprême résonne encore dans le sanctuaire. On dit aussi que onze émeraudes représentant onze animaux peuvent s'y matérialiser au prononcé d'une formule oubliée. On dit encore bien d'autres choses sur cette cité
abandonnée. .. - WaI I On va se faire gnaper* I

Dominique Alfa Ba, le roi des plouquinets, le prince du Niokolo, le Directeur du Lobito, le Président des expressos, vient de sortir de la cabine. A la vue de la Nouvelle-loal, une légende curieuse a émergé aussitôt à la surface de son cerveau prétendument peu profond, causant l'interjection. Les physalies géantes qui infestent ces parages seraient, dit-on, intelligentes, humanophobes et amphibies. Pure légende I Les physallies géantes existent, c'est indubitable, mais elles ne représentent pas un véritable danger. Très faciles à esquiver, elles n'ont jamais empêché les pêcheurs sous-marins d'attraper dans ces parages de superbes langoustes. n est même arrivé à Demba, une fois, d'y plonger. n a vu les gigantesques coelentérés se déplacer lentement dans des directions incertaines. C'était un cauchemar, mais un cauchemar inoffensif. Et chacun sait qu'un rêve eftTayant vaut mieux qu'une réalité ennuyeuse. La vérité est que la zone est désormais interdite par la Primature civile, où elle fait l'élevage de ces animaux. Cependant Demba et Plouquino apprécient cette légende toujours populaire, et ils jouent le jeu: - C'est clair, dé I Elles vont te gnaper. TIparaît qu'elles adorent les hommes imbibés de whisky.

* baiser
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Mon général, arrête tes conneries, toi aussi! Regarde! En voilà une là-bas! crie Plouquino, en désignant du doigt une forme vague derrière une vague. - Tu as raison, dé I Elle nous a vu, elle arrive! - Déconne pas, accélère! Mais l'appareil s'éloigne déjà du sujet du débat. Plouquino, rassuré, esquisse quelques pas de méringué* sur une musique échappée de la cabine, avec un maillot de bain pour seule vêture. Méringué, méringué ! Waï ! Cette musique me botte! Demba redevient songeur. C'est vraiment curieux comme les trois ftères Ba peuvent être différents. L'aîné, Bernard Omar Ba, est le plus noir de peau et le plus intellectuel de la famille. Malgré sa paresse, qui lui a valu le surnom de "Fatigué", il n'a eu aucun problème pour intégrer la magistrature. Il est actuellement Premier juge à Dagoudane Pikine. Un beau poste! Le cadet, Dominique Alfa Ba, alias Plouquino, est le bouffon indispensable pour éviter à Demba de se prendre trop au sérieux. C'est aussi un remarquable joueur de tri-ballon, ce combiné déjà ancien entre le tennis, le ballon mexicain, et le golf katangais. Ayant toutefois quitté le premier plan depuis deux ans, puis ayant dépensé sans compter, il s'est trouvé fort dépourvu, et a dû accepter le poste subalterne que lui omait Demba, son ami d'enfance. Il ne joue plus désormais qu'à l'occasion, mais il conserve de beaux restes. Il est la hantise des champions surfaits, qui craignent la contre-performance. Et il compte bien, à ce titre, réussir de temps à autre quelque gms coup pour lui permettre de faire une vraie bamboula. De leur jeunesse commune ils ont conservé nombre de souvenirs et d'expressions qui leur sont plus ou moins propres: "y'a que ça de vrai", "c'est clair dé", "question de", et autres barbarismes. Enfin Frédéric Abdoulaye Ba, le plus jeune, surnommé Margouillat à cause d'un tic du menton qui le fait ressembler par moments à cet animal, essaye, pour l'instant sans succès, de marçher sur les traces sportives du cadet. Ba-Margouillat, Ba-Fatigué et Ba-Plouquino, unis pour le meilleur, désunis pour le pire, modérément ressemblants, ressemblants dans l'originalité, originaux dans l'excès.

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* Rythme afro-cubain

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Ba-Plouquino vient de se coiffer maintenant d'un énorme panama qui le rend cruciforme. Plouquinet numéro un l'interpelle: Au lieu de danser, reprend plutôt la barre, toi aussi! Je vais dans la cabine, chercher de l'ombre. Ce soleil m'a tué. L'ombre, y'a que ça de vrai ! - Tu as raison, dé ! Y'a que ça pour nous sauver! L'appareil fend maintenant un banc de méduses ordinaires. La mer est brune, glauque, assujettie au soleil. Dans l'ombre bienvenue de la cabine Demba a coupé le méringué et cherche un air de kora*. Plouquino l'entend passer d'une station à l'autre, puis s'arrêter sur les informations de Sénégal-inter. C'est vrai ça, on n'a pas entendu les informations aujourd'hui. Que se passe-t- il dans le vaste monde? Au centre de celui-ci: le Gaséné, et chez tous ces métèques périphériques ? " Depuis que nous avons diffusé pour la première fois l'information, les rédactions sont incontestablement en effervescence, car la situation, chers auditeurs, paraissait au départ extrêmement sérieuse. Depuis cent ans, aucune explosion atomique n'avait eu lieu sur les territoires de la Fédération. C'est dire que la chose est pour le moins préoccupante, traduction douloureuse d'un monde de plus en plus chaotique, ftagilisation des valeurs de paix multiséculaires solidement établies sur le

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socle sacralisé de nos institutions vénérables.

Très vite, néanmoins, il est apparu que l'évènement devait rester lettre morte, grâce au sang-ftoid légendaire des autorités civiles et militairesde la Fédération. Celles-ciont pu en un temps record éviter la panique qui s'annonçait comme redoutable, et parer à toute nouvelleattaque de l'ennemi. Vers neuf heures du matin, n'écoutant que son devoir, la Primature militairea déclaré la guerre à Minquier.Pour répondre maintenant aux inquiétudes légitimes des citoyens de la Fédération, le Président de l'Orient, chef suprême des forces militaires, va faire une déclaration dans les deux langues officielles. Restez donc à l'écoute, chers auditeurs! En attendant le message du Président, je vous propose d'écouter Habib Dufour, gouverneur militaire de Mindelo, qui rappelle les principales mesures de l'état d'urgence.
* iDstrument de musique à cordes pincées

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