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Damnation partie 9
L’apparition du Vautour
G.N.Paradis




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Damnés

« La lance de l’œil mort,
Perce le fronton des cieux,
Le macchabé tourbillonne sur sa pointe,
Sur la chaussée fendue de pieux. »
Comptine du macchabé silencieux.

La plaine d’or écarlate se parait de mille éclats devant l’unique passage menant à Anîm. La
citadelle sombre aspirait l’énergie du jour. De là où il œuvrait, Milmort imaginait tous ces
cafards qui se pressaient sur les hauteurs de l’odieux édifice. « Qu’ils se repentent de leurs
pouvoirs, ces démons ! » songea-t-il en admirant sa fabuleuse hache de bataille à double
tranchant.
L’empereur de Perdal portait des habits rouges et une armure de maille argentée d’une
valeur inestimable. Son précieux Na-kîm la lui avait rapporté des Baronnies de Salem, où il
était né dans la misère et le sang. L’individu au bouc avait vécu de rapines et de meurtres dés
son plus jeune âge. Milmort l’avait rencontré au sein d’une galerie d’art d’un genre douteux,
aux confins de Perdal. Na-Kîm peignait des scènes de carnage qui ravissaient les nobles,
notamment Milmort. En son nom, il espionnait aussi les terres barbares. Quelques bataillons
des Baronnies agrandissaient leurs territoires en grignotant Perdal. Selon les rapports, des
rapts et autres pillages avaient eu lieu dans les villages frontaliers, rien d’assez inquiétant pour
déployer des troupes onéreuses. Milmort devait d’abord consolider le royaume, ensuite il
s’occuperait de ces maudits et stupides autochtones du nord. Il leur ferait ravaler leur orgueil
avec une effroyable violence.
Les jambes étendues sur un coussin, il se préparait à la curée en relaxant ses muscles
fatigués suite à une longue chevauchée. Na-Kîm patientait près de l’entrée de la tente, en
sirotant du vin, un poignard scintillant dans son autre main. Comme à son habitude, il
incarnait un idéal de silence et d’ombre. Seule sa funeste cicatrice ressortait aux phares du
jour puissant.
En armure de plaques couleur nuit, Runus frottait ses gantelets l’un contre l’autre. Le bruit
de ferraille était exaltant. Le commandant des armées de Milmort avait rabattu la visière de
son heaume. Ses yeux noirs capturaient les lumières, au point que parfois, Milmort se
demandait s’il était véritablement humain.
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— Les troupes s’impatientent, mon seigneur. Les contingents de prostitués et les tonneaux
d’alcool fondent à vue d’œil, déclara-t-il sur un ton inquiétant, j’ai bien peur qu’une mutinerie
n’éclate si nous ne canalisons pas rapidement la férocité de nos mercenaires.
— T’inquiéterais-tu pour ces prostituées égorgées et autres marchands pillés durant le
déplacement de nos forces, Runus ? s’enquit Milmort en repoussant le tabouret confortable
sur lequel il avait posé ses pieds.
L’empereur se redressa dans son fauteuil royal avec un charisme frémissant. Même assis, il
dépassait de loin en stature Runus. L’épouvantable Milmort tenait ce surnom de sa fascinante
habilitée à la hache de bataille. Les membres et les têtes pleuvaient sur son passage. D’aucuns
disait que du sang Roc courrait dans ses artères, ce qui expliquait sa taille et sa férocité. Runus
en était parfaitement conscient.
— Ces truies et ces voleurs hypocrites m’indiffèrent, votre altesse. Seule l’armée retient
mon attention ; or son fonctionnement n’est pas optimal. Les soudards et les lâches sont
inutiles sur les champs de bataille.
— Qu’as-tu fait ? demanda Milmort avec un rictus.
— Je les ai abattus froidement et discrètement, en les attirant grâce à quelques truies de
campagnes. Il va sans dire que ma lame aiguisée leur a ouvert la gorge par la suite. Je me
méfie même des truies ; leurs langues se délient facilement. Elles ont du savoir-faire, après
tout, ajouta-t-il en révélant ses dents gâtées.
Les deux hommes rirent de concert à cette boutade aux sous-entendus graveleux. Rien ne
le leur interdisait ; Na-kîm étira ses lèvres sur un long rictus cruel. Il avait bien évidemment
participé à cette chasse à l’homme. Certains gueux pouvaient être divertissants.
— Bien entendu, ces massacres servaient un tout autre but, messire. Votre fidèle serviteur
Na-Kîm a pris soin de disséminé sur ses talons quelques preuves désignant les mages comme
responsables de ces atrocités. Une certaine paranoïa s’est installée parmi nos hommes,
prompte à déclencher quelques escarmouches. Les derniers incapables ont ainsi été tués
durant ces conflits.
— Depuis lors, ils parlent tous de détruire et d’éviscérer ces démons et ces lâches de
mages, termina l’assassin, dont la main frétillait sur son long poignard.
— Bien, je vous félicite pour votre efficacité, messieurs. Runus, si tu n’avais pas fait
preuve d’initiatives, j’aurais démis ta jolie tête de tes épaules. Ton illustre raisonnement me
plait ! Or l’intelligence est une qualité que j’apprécie trop pour m’en passer rapidement. Tu es
désormais officiellement le Commandant de mes Armées.
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— Tout mon honneur est à vous, votre altesse, déclara Runus avec un salut respectueux.
D’ailleurs, vous n’auriez même pas eu besoin de perdre votre temps en basses besognes, je me
serais moi-même décapité. Haïssant les incapables, je préférerai le suicide à devenir l’un
d’entre eux.
Visiblement, Milmort goutait à ces traits d’humour, au point d’en gronder de rire à
nouveau.
— Ne vous avisez pas de me défier, non plus, Runus. Autant n’ai-je pas la dent trop dure
envers les incapables, autant ma haine poursuit les traitres au-delà même de la mort.
— Je ne vous trahirai pas, annonça le guerrier, pas le moins du monde intimidé.
— Bien, je n’en attends pas moins de votre part. L’assaut ne tardera pas trop : manipulez
les troupes encore quelques temps.
— Est-ce que j’ignore quoi que ce soit d’important ? s’enquit Runus sans prendre congé.
— Un certain Baler, membre du conseil des mages d’Anîm, a négocié sa reddition
pacifique en échange de la princesse Léna, de la Prémiscine et de celui qui a tué mon frère, le
Belor. J’ai promis d’être magnanime.
— Quand vous les livreront-ils ?
— Ce soir, au crépuscule.
— Ces informations vont me permettre d’être plus efficace. M’en voudriez-vous si je
préparais quelques archers et autres embusqués autour d’Anîm ?
— Inutile, Runus, nous marcherons à découvert.
— Nous ?
— Je veux dire nous et toute l’armée. Ma parole est celle de la mort, renchérit Milmort
avec un sourire carnassier.

* * *
Oriana tentait d’échapper à son ravisseur mesquin. Son esprit se disloquait d’horreurs face
à Dalanor et à ce qu’il lui faisait subir avec une nonchalance inhumaine, née d’une longue
pratique.
Le monde devint flou. Des lumières mouvantes tourbillonnèrent sur le verre d’un oeil
viscéralement corrompu. La Damnée cueillait des fleurs violettes dans un jardin enchanteur
semé de ruines. Des brouillards se faufilaient entre ses jambes filiformes. Sa peau osseuse
évoquait celle d’une jeune anorexique, même si ses traits fins et ridés révélaient une maturité
étonnante. La voix de la damnée bourdonna à travers les sens d’Oriana qui se situait
pourtant bien loin d’ici.
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— Elle est ici, mon élue…
Les bras décharnés de la sorcière enveloppèrent son corps astral. Son contact la fit hurler
de souffrance. Suffoquée, Oriana chercha à regagner le portail ouvert sur cette vision. La
force inhumaine la retint en arrière.
— Que me voulez-vous ? sanglota-t-elle.
La damnée chuchota :
— La même chose que toi, mon enfant, je veux vivre, encore et encore…
Oriana hurla, se débattit, en vain. La puissance prodigieuse de l’être la maintenait
immobile. Et elle n’avait nulle part où s’enfuir !
— Qui êtes-vous ? hurla la jeune femme épouvantée.
— Polem. Abandonne tout espoir, et je te sauverai…
Oriana frémit, une fois, deux fois et sa conscience s’éteignit… Un temps…

* * *
Plus loin, au sein de la citadelle des mages, les pas d’un géant troublaient la quiétude
effrayante des lieux. Ses masses d’armes dégainées, Élam piétinait la pierre de ses
martèlements furibonds. Il sentait la présence d’Oriana et il allait la sauver de ses ravisseurs.
Trois mages s’étaient déjà dressés sur son passage, trois mages avaient péri. La fureur du Roc
rendait ses sorts et ses gestes plus mortels. Les Rocs devenaient de véritables machines à tuer
lorsqu’il s’agissait de protéger leurs proches ou d’accomplir leurs devoirs.
Bientôt, il atteignit la porte richement décorée derrière laquelle souffrait la Prémiscine. Le
vieux mage Baler fit frémir les battants d’une protection magique, bloquant la féroce masse
du Roc. Elle rebondit pitoyablement.
— Il est interdit d’entrer ici ! s’écria-t-il d’un geste cinglant de la main.
Élam fut projeté en arrière. Un coussin d’air ralentit sa chute dans les escaliers. Un vague
rougeoyante déchira l’Horizon, annihilant le sortilège de Baler.
Sans aucune faiblesse, le Roc resurgit au sommet des marches. Son passage dans les geôles
avait renforcé sa détermination et son esprit combattif. Une grimace accusait la pâleur du
visage de Baler. Élam marchait sans aucune entrave : un bouclier du Rouge barrait les assauts
frénétiques du mage noir. Les rayons s’entrechoquaient aux murs nus dans des chocs
assourdissants. Au loin, une autre bataille rivalisait d’échos surnaturels. La citadelle vibrait à
cause des frappes magiques qui ricochaient dans la cour en contrebas.
Les rugissements de la magie résonnaient même à l’extérieur d’Anîm, se mêlant aux
bruissements de lames de plusieurs milliers de mercenaires. Par delà les créneaux, des éclairs
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surnaturels fragmentaient la blancheur immaculée des nuages, à travers des brèches dans la
citadelle. Milmort arrivait… Et la haine et la terreur se propageaient déjà, roulant tels des
entités malsaines dans les remous des sortilèges qui s’échappaient en sifflant vers les espaces
célestes. Rien ne le stopperait.
Élam para une magie fourbe en forme de faucille, d’un déferlement d’acier. Il martela son
adversaire de ses formidables masses d’armes. Le vieillard dressa un bouclier et dévia les
coups. Un rayon d’énergie inattendu fit éclater la cotte de maille du Roc. Ce dernier ignora le
sang qui ruisselait sur ses abdos de titan. Sa férocité le poussait de nouveau en avant. Il
projeta une série de traits enflammés sur son adversaire. Des étincelles jaillirent lorsque la
faucille du mage noir entra en contact avec l’une des perches incendiaires. Les échanges
immatériels fracassèrent les murs et le plafond.
Élam se rua sur Baler sans faiblir. Bientôt, le mage tressauta sous les impacts à la
manière d’un vieux pantin ridé. Baler transpirait à grosses gouttes, reculant sans cesse dans la
pénombre hurlante. Il posa un genou à terre, soudain affaibli. Impitoyable, Élam carbonisa
son adversaire avide. Un pan entier de couloir explosa, engloutissant les restes de Baler sous
un tas de gravats. Le jour apparut. L’une des pierres égratigna le visage du grand guerrier. Les
lances magiques se dissipèrent sur un ultime crépitement féérique.
Le Roc revint vers la porte. Baler aurait pu gagner s’il n’avait pas maintenu aussi
longtemps sa protection sur ce battant. Les traits luisants de sueur, le cœur frémissant, le Roc
fracassa le bois épais. Des morceaux giclèrent à l’intérieur de la pièce. Enfin, Élam franchit
cette frontière de pénombre.
Habillé de velours et de bottes, Dalanor patientait dans son sofa, sirotant son vin luxueux.
Oriana sanglotait à ses pieds, à moitié nue. Un cercle d’énergie immaculé entravait ses
mouvements et l’empêchait de dégainer ses Smiëls. Un autre la plaquait au sol aux pieds de
l’infâme immortel. Ce dernier dévoila une rangée de dents blanches impressionnantes face au
Roc. Ses cheveux sombres et gras luisaient d’une aura malsaine. Des feux démoniaques
tourbillonnaient dans ses prunelles.
— Quelle agréable surprise ! Je ne m’attendais pas à votre venue, vous ne verrez donc
pas d’inconvénients à ce que je finisse mon verre.
La vitre crasseuse explosa face à une onde de choc inattendue. La boule éblouissante du
soleil se refléta sur les fragments cristallins. Le cercle blanc disparut. Dalanor en fut ébloui et
étourdi ; sa coupe morcelée gisait sur ses précieux vêtements et du sang ruisselaient le long de
ses doigts livides. Le Roc avait libéré la Prémiscine, en condensant sa magie. Il la glissa dans
son dos en reculant prudemment. Qui était-il réellement ? Dalanor avait été à deux doigts
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d’être ébouillanté vivant. Vif d’éclair, Dalanor canalisa de l’énergie verte autour de ses poings
serrés, hurlant sa hantise. Une masse monstrueuse de pouvoirs fulgura sur le duo.
— Fuyez Dame Oriana ! hurla le Roc, en déviant les éclairs.
— Cela m’est interdit, Élam, pas après ce qu’il m’a fait, rétorqua-t-elle sans sourcilier,
avec au cœur des prunelles, une étrange lueur verdâtre.
Oriana se plaça au côté du Roc, ses sens retrouvés ainsi que sa liberté. Ses Smiël jaillirent
dans des aubes bleutés, inondant sa brune chevelure d’un éclat sauvage. Sa robe déchirée
virevolta autour d’elle telle une colombe auréolée. Toute pudeur semblait l’avoir quitté.
Les combattants entamèrent une danse de mort dévastatrice. Les pas endiablés de la
Prémiscine se joignirent à ceux de son Roc, ses bras gracieux s’enroulant et se déroulant au
milieu du vent hurlant à travers l’ouverture brisée. Les Smiëls d’Oriana happaient les orbes de
magie destructrice et la jeune femme les renvoyait avec une adresse exceptionnelle. Les chocs
répétés mettaient les bras de la Prémiscine à rude épreuve, mais elle ne semblait pas en avoir
conscience.
N’importe qui aurait cru avoir affaire à une autre personne, Dalanor le premier. L’immortel
fut forcé de battre en retraite. La grâce et l’expérience de la jeune femme le prenait au
dépourvu : elle contrait tous ses assauts et virevoltait avec une économie de gestes
renversants. Dalanor brisa sa rapière sur une des masses d’Élam. Alors, il comprit. Il ne se
battait pas face à une frêle jeune femme, plutôt face à un démon. Ses éclats de voix funestes
se changèrent en hurlements de haine incommensurable lorsqu’il sut à qui il avait affaire. La
réalité se déchira sur une soudaine désintégration. Le sofa, la table, les meubles lustrés et les
tapis recouvrant le sol s’éparpillèrent sur une vague de poussière, tout brûla. Une vague
d’énergie monstrueuse s’abattit sur les deux combattants.
— Dame Oriana, par pitié, fuyez ! Ne vous inquiétez pas pour moi !
— Arrête de me gêner, Élam, fit-elle d’une voix grave qui ne lui appartenait pas.
Le Roc recula, conquis.
— Par le feu et par le sang, qui m’a vu naître, meurs, Dalanor !
Un instant, la jeune femme devint floue et traversa le feu magique vrombissant. Elle
percuta Dalanor les deux Smiëls en avant, environné d’une aura qui rougeoyait de destruction.
A ce moment précis, Polem perdit le contrôle du corps d’Oriana, qui se réveilla et dans sa
stupeur, s’arrêta net, son Smiël gauche posé sur la gorge de son opposant médusé…

* * *

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Plus bas, Léna et Catherine venaient de surgir dans la grande Cour, non loin de la porte
enchantée. Elles repérèrent un groupe de mages qui se faufilaient entre les colonnes à la
manière d’un grand amas de soie noir. Ils se précipitaient sur les deux jeunes filles.
Les éclairs et autres invocations fulgurèrent depuis toutes les directions. Catherine
matérialisa son golem, qui la protégea d’un ensemble de serpents de feu hideux. Dans la
mêlée, elle fut éloignée de sa compagne.
Un lasso de lumière fourbe faucha la princesse inexpérimentée. Elle tenta de maintenir ses
pouvoirs mais une douleur soudaine à l’aine la rejeta à terre. Du sang coula le long de ses
hanches et de ses joues. Elle s’était ouvert le front sur les rainures des dalles. Des mains
griffant et fines la saisirent par les cheveux. La princesse reconnut Nîa, ses yeux noirs brûlant
de haine.
— Quand tu seras dans la couche de Milmort à pousser des hurlements, pense à moi, sale
trainée !
Léna vit le ciel tournoyer et rebondit aux pieds d’un mage au capuchon recourbé. Ce
dernier l’emprisonna à l’aide d’un sort d’immobilisation. Il la gifla, en la grondant.
— Votre tentative de rébellion risque de nous valoir la potence, princesse égoïste ! hula-t-il
en lui dévoilant ses sales chicots.
— Je ne crois pas que Milmort sera ravi de voir la femme qu’il veut mettre dans son lit
amochée de la sorte, observa-t-elle avec hargne.
Une nouvelle gifle la catapulta à hauteur de la porte. Son épaule craqua en contact avec le
sol. Sa robe se déchira et une coupure ensanglanta sa cuisse. La souffrance lui fit venir les
larmes aux yeux, lorsque l’homme martyrisa son épaule blessée.
— Cela ne vous rendra que plus attrayante à ses yeux, souffla-t-il sur un ton cruel.
— Qu’avez-vous fait de Catherine ?
— Nîa est en train de s’amuser avec elle dans la cour que vous venez de quitter, mais si
j’étais vous, je m’inquiéterai plus de mon sort…
— Mais pourquoi ? demanda-t-elle en sentant des larmes éclore sous ses prunelles.
— Milmort est invincible, aucun mage n’a le pouvoir de s’opposer à lui ! Vous seule
pouvait nous sauver et peu importe ce qu’il vous fera subir. C’est dans la nature des hommes
de sacrifier des innocents pour sauver leur vie. Il en a toujours été ainsi. On ne vous a sans
doute jamais appris cela, mais dans ce monde, personne ne sera jamais égaux : il y’en aura
toujours pour écraser les autres de multiples façons, que ce soit par les fourberies, la magie, la
force ou sa naissance noble.
— Il y a de l’espoir, le Tome de Lumière peut détruire l’orbe…
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— Qui vous a parlé de tout ça ? hoqueta le mage fébrile.
— Un ermite vivant dans les bois des Cornouailles, répondit Léna alors qu’il lui tirait les
cheveux en arrière avec brutalité.
— C’est impossible ! L’Ermite ne peut pas être de retour ! Cela voudrait dire que la
Damnation éternelle va s’abattre sur nous ! hurla le mage horrifiée. Vous mentez !
Il la poussa vers l’ouverture béante. Trois mages formèrent un paravent de chaque côté de
lui, leurs habits noirs bouffant face aux bourrasques. Léna reconnut la silhouette frêle
d’Inanicus parmi eux. La fureur envahit son être.
— Je croyais que vous étiez de mon côté !
— Je ne vous ai jamais promis de me battre à vos côtés mais seulement de vous servir de
guide… Nous aurions pu nous enfuir par la Marche du Diable, vous avez décidé de partir
sauver une quelconque personne. Or j’ai moi-même à cœur de ne pas perdre la vie aussi
niaisement, rétorqua-t-il sur un ton mielleux.
— Vous me le payerez, Inanicus ! promit Léna sur un ton glacé.
Ce qui n’impressionna pas le jeune sorcier, dont le sourire s’élargit encore. Si seulement
Léna avait pu se servir de son pouvoir, elle aurait effacé ce petit air insolent de son visage.
Elle distingua Milmort au bout du chemin de pierres d’Anîm derrière le portail enchanté.
La triste réalité la rattrapait encore une fois. Elle n’était qu’une pauvre jeune femme sans
défense, princesse oubliée d’un Royaume perdue. Personne ne s’était jamais soucié d’elle
ouvertement, pas même son père, trop accaparé par sa tâche de souverain. Sa mère était morte
au moment de son accouchement, elle ne l’avait jamais connue. On lui avait raconté tant de
belles choses à son sujet, lorsque rayonnante, elle avait conversé avec les membres de la
Cour. Mais jamais, personne, oh! Jamais! Personne ne lui avait parlé de la véritable existence.
Et aujourd’hui, personne ne la sauverait. Tous ces nobles et leurs habilles de coqueluches, ces
pleutres qui se cachaient sous leurs tenues d’apparat et leurs bourses bien grasses, aucun ne
serait jamais digne de brandir ses titres et ses mérites face au peuple. Aujourd’hui, elle avait
appris que nombre de ses sujets miséreux valaient bien mieux qu’eux.
Léna se jura que si elle ne finissait pas entre les mains de Milmort, elle changerait les
choses pour faire de son Royaume, celui de l’égalité. C’était sa prière. Sa charge. Celle d’une
jeune femme qui venait de prendre conscience de son importance. Léna refusa de dévoiler ses
faiblesses face à l’empereur. Ses yeux verts ne quittèrent pas ceux de Milmort. Son visage
rayonnait d’une joie malsaine, ses cheveux aux mèches rouges sangs voletaient dans le vent.
Son armure brillait d’un éclat d’obscurité, l’Orbe bien apparente sur le devant de son plastron.
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