Dans les cendres du village

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Jean et Christophe sont deux frères jumeaux, d'une lignée respectée du Burkina Faso. Leur père, fin philosophe, les a toujours encouragés à étudier. Christophe est à l'université de Ouagadougou. Mais Jean, à cause d'une erreur sur son acte de naissance, a refusé d'aller à l'école et comme beaucoup de jeunes Burkinabés, est parti travailler en Côte d'Ivoire où il est commerçant frontalier. Alors qu'un douanier est abattu dans la brousse, Jean, est introuvable. C'est alors Christophe qui est soupçonné...
Publié le : vendredi 1 juillet 2005
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EAN13 : 9782296403802
Nombre de pages : 248
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Dans les cendres du village

Ecrire l'Afrique Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus

Charles DJUNGU-SIMBA K, L'enterrement d'Hector, 2005. Patrick Serge BOUTSINDI, Le Mbongui. Nouvelles, 2005. Aissatou FORET DIALLO, Cauris de ma grand-mère. Ann BINTA, Mariage par colis. Ann BINTA, Flamme des crépuscules. Ida ZIRIGNON, Au nom des pères. EIs de TEMMERMAN, L'enlèvement d'enfants dans le Nord de l'Ouganda. Denis OUSSOU ESSUI, Le temps des hymnes. Denis OUSSOU ESSUI, La souche calcinée.

(Ç) 'Harmattan, 2005 L ISBN: 2-7475-8697-9 EAN : 9782747586979

Ivo Armatan Savano

Dans les cendres du village
Roman

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14- 16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

Une fois que ma décision est prise, j 'hésite longuement. JULES RENARD, le journal.

A Tebouhon ma mère

Tous les personnages du roman sont purement fictifs, I'histoire dans sa totalité également.

PREMIERE PARTIE

LES TROIS HOMMES

I LA MARCHE

Le soleil se trouvait au ras des arbres. Ses derniers rayons, que les nuages avaient répartis en raies, s'élançaient pourpres et beaux, embrasant tout l'occident. Les derniers autocars accéléraient leur course pour atteindre la station prochaine, se servir en carburant et repartir de plus belle, ou encore pour stationner net afin de s'attendre et de faire le trajet ensemble. L'union fait la force, dit-on, et en cette période où la saison des pluies rendait les routes non bitumées impraticables par la boue, les débordements des ponts et quelquefois même le danger des bandits, les véhicules les moins assurés cessaient simplement de faire le trajet de Nabonga à pô et ne reprenaient la route qu'au petit matin. Un autocar de vingt deux places venait de se décharger à Nabonga. Les passagers devaient coucher là pour attendre le lendemain. Trois jeunes hommes aux vêtements similaires étaient parmi eux. Ils prirent leurs deux bagages, s'en allèrent par la pénombre qui embrassait les lieux, s'éloignèrent et disparurent dans les hautes herbes de la savane. Quand ils eurent fait un kilomètre environ et se furent assurés d'être en pleine brousse, une brousse qui s'ouvrait à l'orée d'une petite forêt où la nuit était plus dense, le premier de la file, qui était aussi le plus grand, sortit une torche de son sac au dos, s'accroupit et brisa le silence: - Voici où nous sommes: Nabonga. La région de Nabonga, précisa-t-il. (Il fit du doigt quelques traits de dessin sur le sol.) Nous essayerons de traverser par là, en faisant une boucle assez grande afin de laisser la douane à 9

notre droite... Cette fois-ci, messieurs, ça risque de ne pas être facile. Nous aurons à marcher plus que nous ne l'avons fait lors de la dernière expédition. D'après les récentes nouvelles, dont vous avez été certainement mis à l'oreille, il semble que des douaniers et même des gendarmes sont postés sur la voie principale. Le troisième, le plus petit de taille, sortit de sa poche une feuille cartographiée à la main:
-

Voyons, en passant par le sud, nous risquons de ne

pas nous en sortir avec cet affluent du Nazinon. Si, par contre, nous laissons la route à gauche, nous pourrons passer par ce côté-là et ne traverser que la brousse; ce sera mieux je crois. (Un silence accompagna sa voix basse, puis il reprit, l'air un peu assombri.) Nous aurons à parcourir une quarantaine de kilomètres à pied.
-

Ce n'est pas lajoie, hein! cette fois-ci..., s'inquiéta le

moyen de taille. - Attendrons-nous demain matin pour repartir, ou bien continuons-nous? demanda le plus grand.
-

Les jambes sont encore solides, allons, repartirent les

autres. La nuit commençait à s'alourdir sous des cieux que les nuages avaient couverts; la lune avait disparu. Les bottes d'herbes qu'avaient épargnées certains feux de brousse avaient repris vie depuis les dernières pluies, et s'opposaient à la marche quand les jeunes gens eurent éteint leurs torches. Seules quelques cigales tenaient compagnie au silence profond de la nuit avec leurs refrains espacés et se taisaient au fur et à mesure que les bruissements de pas s'approchaient d'elles. Après des minutes de marche, les trois hommes stoppèrent; le temps d'enfiler blousons et pantalons plus lourds. Ils reprirent leur marche aussitôt. Une pluie fine et légère commença à choir. Elle dura pendant de bonnes minutes et progressivement s'affaiblit. 10

ils passèrent à travers des herbes qui couvrirent leurs bottes de rosée, marchèrent longtemps avant de gagner un chemin droit, qui devait conduire à un champ. Ds le suivirent sur quelques deux cents mètres et l'abandonnèrent pour les bois. Des arbres émanait un calme que seules les quelques gouttes qui s'écrasaient sur les feuilles des petits arbustes perturbaient. ils entrèrent progressivement dans une terre plus humide; il avait sans doute beaucoup plu dans cette zone, et on pouvait entendre les coassements de quelques crapauds restés éveillés. Ils atteignirent bientôt une espèce de rivière bien pleine et miroitante sous les pâles rayons d'une lune s'escrimant à se montrer par une fenêtre ouverte entre de sombres nuages. Ils la longeraient. Pour le moment, ils s'arrêtèrent sans émettre un son. Un des hommes sortit de son sac une gourde et puisa de l'eau, et ils reprirent le voyage. Les marcheurs s'aperçurent que la rivière les éloignait de leur itinéraire tracé, puis ils s'en éloignèrent jusqu'à la perdre de vue. Le barbu, le plus grand, ouvrit enfin la bouche et désigna une blancheur terne qui se distinguait à une centaine de mètres devant eux: c'étaient des roches. D fallait y camper et chercher quelque chose à manger. Ils décideraient ensuite de continuer ou de prendre une pause pour la nuit. Maintenant la pluie ne se faisait plus ressentir, excepté un souffle très léger qui donnait un peu vie aux plantes et aux feuilles légères dans une accalmie profonde. Le plus petit des trois voyageurs fit sortir de sa poche un chronomètre qu'il torcha. Déjà vingt heures passées. TIs firent un petit calcul: ils avaient marché trois heures vingt minutes et étaient pourtant déjà loin. Le jour, ils mettraient moins de temps pour effectuer un même parcours. TIs pourraient arriver, sans problème majeur, dans la province du Nahouri bien avant trois jours. Pour l'instant, ils allumèrent du feu au moyen d'une allumette humectée avec Il

beaucoup de peine. Ils sortirent une petite casserole et chauffèrent du café déjà prêt qu'ils avaient acheté depuis la ville de Koumassi au Ghana. Ils y ajoutèrent du pain et dînèrent tranquillement. Même les hululements lugubres de deux hiboux qui se répondaient ne réussirent pas à briser le silence des jeunes gens. Quand ils eurent fmi le maigre dîner, ils sortirent d'un des deux sacs un tissu lourd et épais qu'ils étalèrent. Ils s'y mirent tous les trois, les deux sacs servant de traversin. S'endormirent-ils? Deux heures s'écoulèrent sur les trois jeunes hommes dans le calme de la brousse. Le plus grand jeta un coup d'œil à son bras à la lueur de sa lampe électrique, qui dominait la petite place. Les deux autres étaient immobiles, couchés sur le dos, les bras aux fronts pour ombrager le visage contre les blafards rayons de la lune. Enfin, celui de taille moyenne s'informa du temps, puis ils décidèrent de reprendre le voyage. Ils se levèrent, plièrent leur couverture, rangèrent leurs ustensiles de cuisine, se chaussèrent et s'en allèrent encore pour une bonne marche. Chacun des trois était vêtu d'un blouson en cuir sans doute, si l'on se fiait aux éclats de leurs vêtements que la lune offrait. Ils paraissaient si enflés que l'on eût cru qu'ils portaient plusieurs habits cotonneux sous leur pardessus.

Le premier et le deuxième - en considérant toujours un classement décroissant par taille - portaient les deux sacs;
une main le tenant au dos, l'autre dans la poche du pantalon. Le troisième des hommes avait porté en bandoulière la gourde qu'il avait remplie d'eau. Ils étaient vêtus de jeans noirs, qui se terminaient aux jambes par de superbes bottes en cuir, toutes identiques. A les observer, ils devaient avoir entre vingt et trente ans. Le premier avait un menton assez vigoureux exagéré par de la barbe épaisse, et passait ainsi pour un moine du Sinaï; il devait être le plus âgé. Les deux autres étaient glabres. 12

Ils marchèrent longtemps avant de s'arrêter un instant. Ils se resituèrent par rapport à la route principale; elle serait à environ cinq kilomètres. Ils jugèrent prudent de continuer sans s'en approcher et de s'en éloigner d'un kilomètre de plus, quoiqu'il fût une nuit qui présentait beaucoup de caprices avec des nuages sombres et de pâles rayons lunaires. Ils n'avaient pas rencontré, jusque-là, un semblant de terrain labouré où pouvait se trouver une cabane, constata le troisième du groupe. Celui qui passait pour l'aîné lui demanda s'il voulait qu'ils prennent une pause complète de nuit. Mais il rectifia le fait que ce n'était qu'une remarque, et ce fut tout. Ils se turent et augmentèrent d'enjambées. Auprès d'un petit buisson qu'ils passèrent dans les bruits de sabots que faisaient leurs bottes, ils délogèrent une bête qui se mut aussitôt dans le petit terrain herbeux. Ce devait être un varan. Ils furetèrent dans les lieux; l'animal ne put s'échapper. Ils l'enroulèrent et le mirent dans un de leurs sacs. Bientôt la vue fut barrée par des monts qui formaient une petite chaîne. Ils gravirent les collines qui dominaient la brousse au repos. Sans diminuer leur allure, ils côtoyèrent par les flancs des réseaux de ces collines, puis ils descendirent moins qu'ils étaient montés. C'étaient encore des arbres, des herbes; de la brousse en somme, qui s'étalait majestueusement. La tropicale. Ici, les lieux semblaient bien secs, sans pluie depuis bien des jours. Ils se retrouvèrent dans une clairière toute nue d'herbes. Ils transpiraient légèrement. L'un d'eux éprouva le besoin de diminuer son habillement. Il laissa un simple chandail sous son blouson. Soudain, ils commencèrent à percevoir des bruits de coupe espacés et réguliers. Une petite pause s'établit pendant quelques minutes, et la sonorité revint. Il ne fallait s'y intéresser guère; ce devait être un bûcheron nocturne 13

ou, en tout cas, quelqu'un qui s'affairait d'une quelconque manière. Ils déduisirent qu'il devrait y avoir quelque habitation ou village, à côté. Mais ils optèrent pour l'indifférence et résolurent même d'essayer d'évoluer en parallèle au trajet principal, c'est à dire à la grande route. Le barbu se souvint d'avoir acheté une brochure dans la ville de Tamale; il la tira de son sac avec la torche. Elle était cartographiée; destinée sûrement à un usage scolaire. La carte du Ghana et tous ses itinéraires y figuraient. Ils n'eurent pas de peine à se situer par rapport à la route reliant Accra, Koumassi et Ouagadougou. Tout y était clair, avec même quelques bourgs mentionnés. Ils présumèrent qu'ils n'étaient pas à plus de six à sept kilomètres d'un de ces villages. Le moyen de taille, porteur du plus gros bagage, apparaissait un peu fatigué; le petit l'en allégea et lui donna la gourde. Il prit aussi la brochure, la plia et la mit dans sa ceinture. Ils s'éloignaient toujours dans la brousse. Leur allure diminua graduellement, signalant peut être ainsi une certaine fatigue. Depuis la dernière halte, ils avaient tracé jusque-là un itinéraire quasi-rectiligne dans ce terrain; opération rendue possible grâce à l'étendue éparse des buissons et des hautes herbes sous les karités, les raisiniers l, les tamariniers, etc. Ils se déplaçaient sur une plaine qui s'offrait homogène, autant qu'aucun rocher ou latérite ne se montrait; ils ne s'arrêtaient donc pas. C'était toujours dans le même silence, que respectait encore plus chacune de leurs foulées modérées, qu'ils furent surpris en délogeant des bêtes; elles abandonnèrent leur sommeil promptement pour disparaître devant eux. Des antilopes? Ce ne fut que leur mouvement attroupé qui se remarqua. La nuit et la brousse berçaient leurs enfants à cette heure-là, excepté toujours quelques oiseaux nocturnes dont les voix portaient au loin comme les ondes d'eau d'un fleuve paisible, et parmi lesquels des hiboux qui s'identifiaient 14

facilement par leurs hululements lourds. Pour les trois hommes, ce n'était pas étonnant, tout cela; en témoignait leur calme serein et étudié, comme les phrases laconiques dont ils se servaient pour communiquer quand c'était nécessaire. Ils n'étaient que de mystérieuses silhouettes; des silhouettes mouvantes, imperturbables et puissantes, se faufilant dans la nuit mère des arbres, des herbes et des animaux. Oui, d'imperturbables silhouettes: si ce n'était pas un bras libre qui balançait, accompagnant les mouvements des jambes, les têtes, en tout cas, gardaient une posture de guet, comme si les yeux avaient une autre mission dans les blêmes reflets lunaires que de distinguer à peine trois mètres monticules de terre, pierres, arbustes, bêtes sauvages... Et, aussi, de puissantes silhouettes: ces termes ne se justifient-ils pas en considérant une expédition dont les objets restent encore inconnus, mais dont le zèle ne se dissimulait pas à la seule vue de l'évolution de la petite file indienne qu'on eût confondue, de loin, avec des spectres. En passant sous un ensemble d'arbres suffisamment hauts, ils constatèrent un sol plus libre d'herbes. Ils stoppèrent et se déchargèrent.
-

Il est minuit passé de dix minutes. Nous pouvons

prendre un repos ici jusqu'à deux heures trente ou trois heures du matin. Qu'en pensez-vous? parla le plus grand et barbu.
-

Eh ! C'est une bonne idée, mais nous ne devons pas Le Vieux, mets ton petit chrono en veille. Je crève de

rester plus de trois heures ici. Qu'en dis-tu, le Fils? le second se fit entendre.
-

fatigue, s'adressa le plus petit au barbu en se laissant aller à terre. Ainsi, celui qui avait la taille moyenne avait appelé vaguement le plus petit « Fils », qui, à son tour, le barbu « Vieux. » Cela avait clos leur conversation, comme si la 15

sobriété verbale était d'une rigueur inviolable. La brousse, elle, la savane tropicale sommeillait imperturbablement avec ses bêtes, ses marécages, ses karités, ses raisiniers, ses fromagers, ses nérés, ses kapokiers, ses tamariniers, etc. : êtres qu'elle avait pris le soin de couvrir et la responsabilité de ne pas produire un petit bruit qui puisse les troubler dans leur repos. Le souffle léger et espacé de cette brousse rappelait au barbu une chose: son enfance. Cette brousse, il l'avait toujours perçue magique, en se remémorant des animaux que son père refusait parfois d'abattre, même à portée de carabine. Quand cela avait été le cas, et qu'ils s'en allaient après, laissant la gazelle les suivre du regard derrière eux, il ressentait ce même souffle pur que la mère de ces êtres vivants, c'est-à-dire la nature, maintenait. C'était vraiment un souffle unique que lui seul pouvait éprouver, parce qu'il était, lui-même, fils des lieux et peut être gardien aussi des lieux. Les hommes dérangèrent alors deux couvertures et les étalèrent l'une sur l'autre à même le sol. L'espace fut assez large pour que le Vieux pût s'étendre de toute sa taille après avoir réglé sa petite horloge et l'avoir déposée à leur chevet. Quelques minutes plus tard, le barbu se releva, se promena, ramassant quelques brindilles et deux morceaux de souches. Il fit du feu, défit le sac qui contenait la bête chassée, l'écailla soigneusement devant la langue de feu animée, qui s'imposait de ses rayons dansants dans la nuit, puis sortit une casserole pour commencer une cuisine. Il y versa de l'eau, le posa sur le feu, y introduisit les morceaux de viande, et il s'assit, les bras croisés sur les genoux, la tête relevée, l'esprit plongé dans la nuit. Des instants après, il vérifia qu'il leur restait encore suffisamment de quoi accompagner ce souper; il Y avait du pain. Il fit un rapide calcul et déduisit que cela pouvait les maintenir tout le parcours durant. Il en découpa trois parts, qu'il 16

déposa sur des feuilles. Les deux autres étaient presque endormis. Quand la cuisine fut prête, il les réveilla. Ils fuent un triangle autour de la casserole et terminèrent leur repas. Le Fils prit la gourde et but comme un bûcheron assoiffé. Un petit sourire pacifia le visage du barbu qu'ils nommaient le Vieux, et se répandit sur les visages des frères commensaux.
-

Ce n'est pas mal, non! Si nous avions un tel plat Malheureusement lundi n'est pas dimanche, répliqua

demain, je crois que..., dit celui qui avait la taille moyenne en hochant la tête.
-

le Fils, qui déjà s'étendait. En effet, cela était juste; si « demain» allait être comme « aujourd'hui », cela supposait qu'ils délogeraient encore un varan, et en feraient la fête. Demain était bien lundi, comment se passerait ce demain, se demanda le barbu. Ce demain serait comme ils avaient toujours fait leur chemin, et ils le feraient encore en communion avec cette brousse, à moins que l'avenir ne vînt apporter un vent autre. Car cette expédition aventureuse n'était pas prête de finir ce jour même. Non, elle ne l'était pas. Cette expédition était aussi leur vigueur, et sa propre vigueur, on ne peut la perdre que quand le monde entier sera usé, pillé, mis à sac: c'est-à-dire que ce voyage ne finira donc point. Bien que le Vieux se le répétât plusieurs fois, il lui sembla qu'il ne croyait pas à ce qu'il se disait. « Même le balayeur de rue doit exceller », se rappela-t-il cette phrase qu'il devait avoir lue quelque part. Ils se devaient, tant que tout irait bien grâce à leurs sciences et à leur savoir-faire, d'exceller! Oui, d'exceller. Se ressaisissant, il défia le silence:
-

Dis, le Frère, est-ce que tu ne penses pas que nous Mais, le Vieux, tu oublies ces bonhommes qui
17

pouvons rejoindre la grande route quelques kilomètres après la frontière?
-

se postent sur la voie! Nous aurons la malchance de participer à des fusillades s'ils nous remarquent. Pour opérer ainsi, nous devrons nous trouver un véhicule qui nous rendra service, et cela ne sera pas facile; il faudra localiser une petite ville où nous pourrons nous rendre sans se faire prendre pour des gangsters...
-

Bien! Bien! Je vois... Je propose que nous

continuions jusqu'à la province du Nahouri. Nous serons alors bien entrés dans le territoire du pays et disposerons de quoi faire le reste du trajet. Le Vieux, d'un geste vigoureux, tira à lui l'autre sac qui était, jusqu'alors, resté fermé, l'ouvrit, jeta un coup d'œil furtif à l'intérieur à la lueur agonisante du feu, puis le referma sitôt. Ils se mirent entre les couvertures et s'assoupirent.

(1) Le raisinier désigne, en Afrique, l'arbre dont les fruits sont en grappes comme les raisins de la vigne. 18

II L'HOMME AU FUSIL

Le mystère du sac demeurait toujours total en chacun. Ils n'en parlaient pas, et, cette fois encore, ils n'en parleraient qu'une fois à destination peut être. Les murs n'ont-ils pas d'oreilles! De même, les arbres en avaient peut être plus fines, et le vent en était aussi témoin que complice. Une chose était certaine: la valeur de ce sac méritait cette somme d'énergie qu'ils avaient toujours collectée. Quand le barbu se raisonnait ou raisonnait ses compagnons en disant: « Considérez que chacun des moments est fait pour la mort et vous êtes sauvés. Le combat continue; on sera payé peut être en mal ou en bien. Mais pour l'instant, ragaillardissez votre âme en espérant le bien », il savait toujours qu'ils réussiraient sans obstacles dans cette mission, même depuis qu'ils étaient seulement deux, le Frère et lui-même. Ils s'étaient reposés un bon bout de temps; le petit réveil programmé ne les trahit pas. Ils se réveillèrent après trois petites sonneries et commencèrent à ranger. Le Frère promena ses mains au-dessus des cendres et des restes des bois. Le feu presque mort subsistait encore en braises. Il sortit une cigarette de sa poche, puis souffla fort sur un tison pour l'allumer. Il se mit debout, aspira une bouffée de fumée sur le cornet de tabac. L'incandescence illumina son visage et il rapetissa les yeux. Il jeta le morceau de bois qu'il tenait sur les cendres et aspergea le tout de gouttelettes d'eau. Avec un dernier soin, ils promenèrent du regard la place pour s'assurer de n'avoir rien oublié, et ils quittèrent les lieux. A présent ils marchaient en file indienne; le Fils en tête, 19

le Vieux dernier. Ils commencèrent à ressentir leurs souffles et réalisèrent alors la montée progressive d'une montagne. La lune, qui avait fmi par se montrer victorieux des nuages glissant paisiblement vers le nord-est, présentait pittoresquement le paysage. Il fallut prendre le contour de la montagne, suivre les flancs par les espèces de contreforts, mais sans perdre le trajet principal. Ce serait quand ils seront arrivés à la frontière que l'assurance d'être chez soi pourrait être vécue. Maintenant, il fallait seulement marcher avec le plus de calculs et de précautions possibles. Il fallait garder le silence tout en avançant parallèlement à la route principale et en évitant les détours inutiles. Les regards des trois hommes allaient, à tour de rôle, finir sur l'horizon de l'orient, et ceux qui avaient une montre pour suivre l'évolution de la brousse vers la matinée la consultaient régulièrement. Après que la sorte de grosse calebasse fut dépassée, les trois jeunes gens continuèrent à n'en pas fmir de descendre vers une vallée. Ils remarquèrent alors l'aube. La pâle lueur fmit par se distinguer. Le jour venait lentement. Il fut nécessaire de faire encore un détour, de passer derrière un ensemble d'autres collines qui formaient une chaîne. Quand ils y arrivèrent, ils rencontrèrent un sentier qui disparaissait derrière eux, dans les monts, et qui s'étalait droit devant. C'était une direction qu'ils pouvaient suivre. Le ciel continuait de s'allumer en précisant de mieux en mieux les contours des objets. Ils purent alors distinguer des formes grises et moutonnantes dans une cuvette: c'était un village aux maisons bâties en argile jusqu'à la toiture. Le silence y régnait toujours. Mais bientôt un coq entama un chant, auquel un autre répondit. Ils abandonnèrent la voie au profit d'un petit chemin qui s'était ramifié, et qui leur permettrait de laisser le village le plus loin possible. Le Vieux eut l'idée d'aller chercher de l'eau, mais les deux autres l'en empêchèrent; ils 20

spéculèrent plutôt sur un prochain marigot. Car personne ne pouvait mériter quelque confiance, même dans un village perdu comme celui-ci. TI ne fallait pas qu'ils se fassent repérer et soupçonner. Le Vieux s'accorda donc à leur prudence. Le matin était là. Encore quelques minutes, et le soleil ouvrirait son œil. Un léger vent matinal ventilait une douce fraîcheur. Ils crurent d'abord qu'une pluie se préparait, mais le ciel ne tarda pas à se libérer. Les quelques nuages avaient disparu comme s'ils n'avaient pas existé, laissant des cieux que les premiers rayons commencèrent à réchauffer et à réverbérer paisiblement. Ils voyaient leurs ombres démesurées se raccourcir au fur et à mesure qu'ils avançaient. Les lieux étaient clairsemés de plantes, qui prenaient réveil petit à petit avec les rayons jaune or qui se décoloraient et les premiers oiseaux diurnes qui commençaient à chanter.
-

Il risque de faire chaud aujourd'hui, hein! dit le Fils

dont la face trahissait une sorte d'insomnie. Le Frère répondit par un « sans doute. » Il restait une distance de six à sept kilomètres à parcourir pour atteindre la frontière. Sachant cela après avoir évalué en bons mathématiciens les distances parcourues et restantes, ils accéléraient, marchant au rythme d'une chaleur grandissante que paraissait libérer la terre. Ils furent devant un panneau où ils lurent: zone protégée de Corabie. C'était une inscription sur une plaque peinte en vert. Il était interdit de chasser dans cette zone; ce qui faisait pressentir une présence de sentinelles. La petite assiette de terrain qui s'étendait jusqu'à la route permettait d'entendre des vrombissements réguliers de moteurs. Ils étaient au Burkina. - Les gars, faisons attention; nous sommes près de la frontière, avertit le barbu à mi-voix. Depuis plus de deux heures qu'ils marchaient, ils 21

n'avaient pas trouvé d'eau potable. Bien que leur soif allât plus brûlante, ils gardaient les quelques gouttes d'eau dans leur gourde sans y toucher. La sueur accentuant le malaise et la fatigue se faisant sentir, ils se passèrent ce peu d'eau et la burent à voluptueuses gorgées, avant que le Fils et le Frère ne s'installassent sous l'ombre d'un géant néré.
-

J'arrive tout de suite, dit le barbu, qui s'éloigna

derrière les buissons. Le pressentiment d'être chez soi donna un air plus serein aux deux autres. Pour la première fois ils parlaient comme il convient quand, au moins, deux personnes sont ensemble. Le plus petit des trois, qu'ils nommaient avec connivence «le Fils », sortit de son sac une carabine de taille moyenne. Ill' examina soigneusement.
-

Charge-la, le Fils. Car on ne sait jamais; nous Est-ce que tu sais? le Frère, notre client à Kombissiri

sommes dans un endroit où cela peut se révéler très utile, dit le Frère.
-

connaît des gens qui lui livrent autre chose que ces objets précieux, et cela m'inquiète; tu comprends ce que je veux dire... La dernière fois qu'il m'a appelé pour cette affaire d'or, j'ai rencontré de ces messieurs dont les visages seuls vous renseignent beaucoup sur eux et sur leurs activités.
-

Crois-tu qu'il peut être dangereux de traiter avec lui? Je sais qu'un seul contrat avec lui donne beaucoup

plus, mais... Ainsi, ces hommes oeuvraient dans les objets et bijoux précieux: or et diamant... Ils en avaient fait leur métier; un métier qu'ils savaient sans manque de dangers. Par ordre d'intégration, des dénominations d'ingénieux aventuriers avaient vu le jour: le Vieux d'abord, le Frère ensuite, puis le Fils. Une minute s'était écoulée quand, subitement, un bruit sec, puis une voix, assaillit les deux hommes:
-

Pas de gestes! et les mains en l'air! cria un homme,
22

qui s'évertuait à gesticuler son fusil dirigé sur eux. Ils obéirent sans même oser se retourner, se lorgnèrent, les cœurs battant la chamade. L'homme à la face étirée et aux oreilles dressées, avec des sourcils presque rasés et des paupières boursouflées sur de gros yeux rougis, se présenta devant les deux jeunes hommes. Il avait une taille svelte de soldat que lui prêtaient ses vêtements. Ses bottines neuves attiraient aussi vraiment l' attention. L'assaillant ramassa la carabine jetée devant les deux pauvres Jeunes gens. - Levez-vous! rugit-il avec un ton impérieux et angoissant. Ils se mirent debout, les yeux fixés sur son arme, qui semblait décidée à cracher le feu d'une seconde à l'autre; un geste rebelle eût-il été fait!
-

Que faites-vousici? reprit-il, l'air grave.

Un petit silence s'écoula, puis des raclements de gorges se mêlèrent. Il fallait, en cet instant précis, user de circonspection comme leur métier le recommandait: « être prêt à sauver son âme à chaque moment, ne serait-ce que pour la garder pour l'Enfer.»
-

Ne tirez surtout pas, monsieur... Nous vous le Des pièces d'identité, vite!

dirons... Nous venons de Koumassi et nous rentrons chez nous! dit le Fils.
-

Il ne décolérait pas, les deux armes braquées sur les deux aventuriers, dont les sorts se jouaient dangereusement. Ils comprirent vite qu'il était un homme de tenue, un douanier ou un gendarme. Sa tension paraissait monter quand il jetait un coup d'œil sur l'arme qui lui avait sans doute facilité les réflexions à leur sujet: ces deux jeunes devaient constituer une bande de malfaiteurs. Le Fils enleva sa pièce d'identité qu'il laissa choir à ses pieds, pendant que le deuxième se farfouillait les poches. Inquiet, celui-ci voulut 23

tendre le bras et saisir le sac. Mais l'homme asséna encore leurs tympans:
-

Pas un geste! Sinon c'est fmi pour toi. Je n'hésiterai

pas à tirer sur des brigands. Le Frère se paralysa net, la concentration agitée entre le sac et l'homme en colère.
-

J'ai ma pièce d'identité là-dedans. Amenez-vous! accompagna-t-ille ton avec le bout de

son arme. Hé! toi (il s'adressa au jeune homme appelé « Frère »), dépêche-toi! Mettez-vous tous devant. La situation prenait un cours dont l'écho de la gravité se lisait sur les deux visages. Une seule prière préoccupait l'esprit des deux hommes pris au piège; une qui implorait que le barbu se fit voir et tentât de les délivrer de cet audacieux homme. Quand le Fils prit le sac à la manière d'un automate téléguidé, l'homme les rangea devant lui en les pressant de prendre la direction de la captivité. Soudain, au moment où commencèrent à se mouvoir les deux jeunes gens et l'assaillant, une détonation de foudre ouvrit et vibra l'espace. L'homme s'écroula au sol comme un massif bœuf qui venait de perdre ses muscles. Les deux jeunes aventuriers virevoltèrent, terrifiés, les bouches béantes. Déjà, le sang giclait entre le flanc gauche et le dos de l'homme. Il se débattait, rougissant ses vêtements, en émettant des cris de douleur. Le barbu accourut, la face monstrueuse, un papier et une arme en main. La victime, le feu des yeux s'éteignant, essaya de parler en bégayant:
-

Je ne. .. Je ne pensais pas. .. Je ne pensais pas tirer sur Est-ce toi John qui as fait cela? Est-ce toi? hurla le

eux. .. Je... Il n'arrivait plus à s'exprimer clairement et suffoquait.
-

Frère. Ainsi s'appelait le barbu, et les deux autres compagnons n'eussent jamais imaginé utiliser ce nom, tant qu'ils étaient 24

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