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Darhan tome 4

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Le chaman Tarèk est mort, mais la menace plane toujours sur la tête de Darhan et de ses compagnons. Les mauvais esprits se manifestent, empoisonnant l'âme et le corps de chacun...
Darhan doit impérativement partir et raccompagner Bun-yi au lac Baïkal. Lorsqu'il tombe amoureux de la jeune fi lle sans visage, le garçon doit faire un choix diffi cile : rester dans le monde réel ou rejoindre celui des esprits...



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:
Sylvain Hotte



Darhan
La malédiction


carte
Chapitre 1
À l’ombre du Pamir
Au sommet de la vaste colline, sur la plaine de Samarkand, on voyait la yourte de Gengis Khān. D’un diamètre impressionnant, elle s’élevait sur près de cinq mètres, se découpant sur le ciel bleu et dominant toute la région. Elle était ornée de nombreux fanions et drapeaux aux couleurs des tribus mongoles. D’immenses bannières bleues avec un faucon blanc brodé, emblème de la tribu du Grand Khān, les Qiyat, en faisaient le tour. Chacune était surmontée de neuf queues de cheval qui flottaient, soufflées par le vent de la plaine.
Depuis la conquête et la chute de la glorieuse cité perse, il régnait une frénésie sans nom dans la yourte du khān. Tous les dignitaires du pays venaient faire serment d’allégeance à l’empereur en lui offrant de somptueux cadeaux. Gengis Khān, fils de nomade, n’avait pas voulu s’installer dans l’une des opulentes demeures de Samarkand. Il avait tenu à ce que la yourte de feutre soit le lieu où les Perses viendraient s’agenouiller ; un hommage à ses ancêtres et à son peuple pour lesquels il voulait conquérir le monde.
Assis sur son trône, Gengis Khān observait deux hommes prosternés à ses pieds. L’un était petit et gros ; imberbe, il n’avait aucun poil sur son gros visage basané. L’autre, petit aussi mais beaucoup plus mince, portait une longue barbe grisonnante. Les deux hommes, de riches marchands de la région de Boukhara, venaient faire soumission à l’empereur. Ils avaient déployé, sur un magnifique tapis persan, de nombreux bijoux et des pierres précieuses si grosses que tous ceux qui étaient présents ne purent contenir leur admiration.
— De plus, ô Gengis Khān notre empereur, dit l’homme à la longue barbe, nous vous offrons cinquante chameaux, ainsi que des chevaux turcs, dont notre famille fait l’élevage depuis des générations.
— Et cinq étalons de pure race, poursuivit le petit rondouillard. Des bêtes dont la fougue et le caractère sauront sans aucun doute satisfaire Votre Majesté.
L’empereur des Mongols ne disait rien. Il regardait toujours impassiblement la cohorte des nobles ennemis qui se présentaient à lui. S’il acquiesçait seulement, un des gardes keshigs présents escortait les hommes à l’extérieur en leur souhaitant paix et prospérité. Si le khān détournait les yeux, les hommes venus faire leurs offrandes s’en allaient bouleversés, sachant qu’ils pouvaient tout perdre dans un avenir très proche, car ils n’avaient pas trouvé grâce aux yeux de l’empereur.
Lorsque le petit rondouillard mentionna les cinq étalons, Gengis Khān hocha légèrement la tête en signe de satisfaction. Les deux hommes, soulagés, s’inclinèrent à plusieurs reprises en touchant le sol avec leur front, afin d’exprimer leur gratitude. Ils furent ensuite accompagnés jusqu’à la porte de la yourte.
— Paix et prospérité à vous et à votre famille ! leur dit un garde. Vous êtes sujets de l’Empire mongol. Le khān toujours vous protégera.
— Merci, mon bon seigneur, répondirent-ils en s’inclinant devant le keshig.
Une centaine de dignitaires perses s’avancèrent avec empressement.
— L’empereur ne reçoit plus ! cria le garde en levant les mains. Les audiences sont terminées. Revenez demain !
Déçus mais résignés, les nobles, les marchands et les riches propriétaires terriens s’en retournèrent silencieusement vers leurs campements respectifs dans l’espoir qu’ils seraient autorisés à offrir leurs présents au khān le lendemain et ainsi assurer leur pérennité et celle de leur descendance. Chacun d’eux était prêt à attendre des mois s’il le fallait, car tous savaient pertinemment que c’était non seulement leur richesse qui en dépendait, mais aussi leur vie.
*
Il régnait une forte odeur d’encens dans la yourte impériale. La fumée formait d’épais nuages qui tournoyaient lentement. L’empereur n’aimait pas ces cérémonies et ces manières. Il préférait l’odeur des chevaux.
« Et même celle du crottin, se plaisait-il à dire par pure provocation, plutôt que ces cochonneries qui font plein de fumée et qui puent !  »
Mais ses conseillers lui assuraient qu’il devait se donner des airs d’aristocrate, ce qui, selon eux, était plus payant sur le plan politique.
Des serviteurs s’affairaient à ramasser les offrandes qui étaient répertoriées une par une. Gengis Khān se leva de son trône, non sans effort. Depuis la conquête, il passait toutes ses journées assis, restant de marbre face à ceux qui venaient se soumettre et demander sa protection. L’homme, dans la soixantaine, pouvait s’ankyloser rapidement.
— Vous êtes fatigué, ô Gengis Khān, dit Djebe, qui était entré dans la yourte sitôt la fin des audiences.
Le général s’avança vers son empereur et l’aida à enlever sa lourde armure d’apparat.
— Un peu las, en effet, de voir cette nature humaine pathétique, répondit l’empereur. Tous ces vers qui viennent se prosterner à mes pieds ; ils changent de maître comme on change de culotte !
— Ont-ils le choix ?
— Certainement pas. Mais un homme digne de ce nom devrait se donner la mort pour la gloire de son maître, et non renier son passé comme le font ces chiens.
— S’il fallait que tous vos nouveaux sujets se donnent la mort en l’honneur du shah, il ne resterait plus personne dans toute la Transoxiane.
Gengis Khān éclata de rire.
— En effet, mon ami ! En effet !
Une fois son armure ôtée, le khān enfila une ample toge blanche. La journée tirait à sa fin et il émit le désir de faire une promenade à cheval pour se détendre un peu. Djebe l’accompagna, ainsi que quelques gardes. Ils chevauchèrent sur la plaine un long moment, jusqu’à ce que le camp mongol disparaisse de leur vue et que Samarkand ne soit plus qu’une ombre à l’horizon.
— À cheval ! dit l’empereur, les yeux fermés, les mains sur la bride. Il n’y a qu’à cheval que le Mongol est vraiment heureux.
Un vent chaud soufflait du sud-ouest. Près d’une petite rivière, à l’orée d’un bois, Gengis Khān sauta sur le sol et alla se rafraîchir.
Djebe était demeuré en retrait. Son regard se perdait vers l’est. Le khān s’approcha de son général.
— Les eaux printanières sont délicieuses, lui dit-il. Elles sont fraîches et pures.
— En effet, répondit Djebe. Elles doivent couler à flots sur notre terre mère, la Mongolie. Le grand fleuve Orkhon doit être sorti de son lit, arrosant la steppe de ses eaux bienfaisantes.
— Nous avons tous le mal du pays, Djebe. Si tu ne veux pas partir à l’ouest, dis-le-moi.
— Non, je pars. J’ai envie de faire ce voyage. Depuis la mort d’Ogankù, la vie n’a plus la même saveur. Je ferai ce voyage en son honneur.
— Bien, fit l’empereur en remontant en selle. Tu iras rejoindre Subotaï. Il est parti hier matin avec quarante mille hommes en direction de la mer Caspienne. Nos espions rapportent que Mohammed Shah s’est réfugié sur une île.
— Devons-nous mettre fin à ses jours, mon khān ?
— Non. Nous en ferions un martyr. Il ne doit pas mourir. J’ai demandé à Dötchi, mon aîné, de vous accompagner. Une fois arrivés au bord de la grande mer intérieure, je veux que vous le laissiez là avec son armée. Il connaît sa mission : surveiller Mohammed Shah jusqu’à la fin de ses jours, s’il le faut !
Djebe sourcilla. Gengis Khān avait parlé fermement, mais avec une certaine émotion dans la voix. Il murmura :
— Vous allez poursuivre votre chemin, toi et Subotaï. Je veux que vous soumettiez Ispahan. Vous irez ensuite à la rencontre de cette civilisation de l’Ouest qu’on appelle l’Europe. Faites savoir à ces gens que Gengis Khān arrive, et que ce n’est qu’une question de temps avant que les Mongols ne marchent sur leurs villes et leurs royaumes. Tu m’entends ?!
Le général acquiesça aux propos vindicatifs de l’empereur. Il voulut répondre, mais quelque chose détourna son attention. Au loin, sur la plaine, près du campement, un immense nuage de poussière s’élevait dans le ciel. Une armée approchait.
— Qu’est-ce ? demanda l’empereur, dont le regard s’illumina.
— Ce doit être Ögödei, votre benjamin. Il revient de Boukhara, qu’il a soumise, dit-on, avec brio.
— Le voilà donc, mon fils légitime, celui qui me succédera ! s’exclama Gengis Khān.
Il lança son cheval au galop en criant d’enthousiasme, suivi par ses gardes.
Djebe fit de même, non sans regarder derrière lui. Les montagnes du Pamir se découpaient sur l’horizon, à l’est. L’homme eut une pensée pour ce jeune berger, le fils de Sargö.
*
Les sommets aux neiges éternelles du Pamir s’élèvent à plus de sept mille mètres d’altitude. Considérée par les habitants de cette région comme le sommet du monde, la chaîne de montagnes est une curiosité géologique, formant un quadrilatère presque parfait de deux cent cinquante kilomètres de côté. Cet endroit est une mer gigantesque de pics rocheux, de neige et de glaciers, un lieu hostile où personne n’ose s’aventurer.
C’est au pied de ces immenses murailles, alors que le printemps revient après un long hiver, que les bergers de la région viennent faire paître leurs moutons. L’eau qui coule en abondance des montagnes irrigue les grandes plaines, offrant un pâturage riche et nourrissant pour le bétail. Les bêtes se déplacent en d’énormes troupeaux guidés par des hommes à cheval. Leurs bêlements résonnent tel un chant infini dans les vallées qui entourent le Pamir.
Juché sur Gekko, Darhan regardait ce spectacle des grandes migrations, qui lui rappelait sa vie d’autrefois sur la steppe mongole. Ses longs cheveux battaient au vent, et son visage demeurait impassible. À voir les moutons des bergers perses, il ne pouvait s’empêcher de penser à sa famille, à sa mère et à ses sœurs.
Le pas d’un cheval se fit entendre derrière lui. Digne représentant des Mongols, peuple d’éleveurs de chevaux, il savait reconnaître le pas d’un animal comme on reconnaît le pas d’un ami. La bête qui s’approchait était légère et nerveuse. C’était la monture de Zara.
— Ça va ? demanda-t-elle, à califourchon sur un petit cheval pâle au poil très court.
— Oui, répondit-il d’une manière laconique, sans bouger, observant toujours les lointains troupeaux devant lui.
— Tu es sûr ?
Le garçon finit par se retourner, mais ne put soutenir le regard de la jeune fille. Il baissa les yeux et caressa la crinière de Gekko.
— Darhan, je t’en prie, dit Zara, parle-moi ! Ça fait quatre jours que nous avons quitté Samarkand et que nous errons dans les vallées, autour de ces montagnes, à la recherche de la jeune fille sans visage. Je te vois qui grimaces à toute heure en te tenant le ventre. J’entends tes hurlements, la nuit, quand tu émerges de ton sommeil, épouvanté. Ça me fait mal de te voir souffrir ainsi.
Darhan ne répondit rien. Il eut envie de porter la main à sa poitrine pour tenter d’apaiser la douleur qui montait en lui, mais il se retint. Par contre, ses lèvres crispées n’échappèrent pas à l’attention de Zara.
— Depuis que Tarèk s’est emparé de moi, murmura-t-il, depuis que j’ai été sa chose, j’ai l’impression que rien ne sera plus jamais comme avant.
Zara demeura silencieuse un long moment.
— Je te comprends, fit-elle. J’ai…
— Je ne sais pas, l’interrompit Darhan.
— Tu te rappelles où tu m’as trouvée ? J’ai été l’esclave d’une famille qui me punissait pour un bout de tissu mal lavé et qui me battait pour une mouche dans un potage. Crois-moi, je sais ce que c’est que de ne plus s’appartenir.
— Tu n’avais pas ta liberté, certes, mais, quand tu rentrais le soir dans ta petite cabane, au fond de la cour, quand tu te faisais un peu de thé pour te détendre, tu pouvais encore rêver. Moi pas.
Il s’agita et Gekko partit au trot en descendant la colline verdoyante. Zara aurait voulu le retenir, mais elle savait qu’il n’y avait rien à faire. Jamais il ne se serait retourné ni ne l’aurait écoutée.
*
En compagnie de l’escorte fournie par Djebe, Hisham, Kian’jan et les autres avaient entrepris de dresser le camp pour la nuit. C’était le troisième qu’ils montaient depuis leur départ de Samarkand. Personne ne savait réellement où il allait, pas même Koti, qui laissait Darhan les guider avec son instinct et l’aide des étoiles.
Si, pour des hommes d’armes, il importait peu de connaître la destination ou le but d’un voyage, puisqu’ils se contentaient de faire leur métier de soldat, il en allait autrement pour Subaï, dont la patience avait de sérieuses limites.
— Bon, dit le petit voleur de Karakorum, qui sautillait en agitant les bras, on va tourner longtemps autour de ces montagnes ?
— Patience, répondit Hisham le Perse.
— Patience, patience… Facile à dire, pendant que Bun-yi se meurt !
— Pendant que Bun-yi se meurt ?! Ha ! elle est bien bonne ! fit l’homme de sa grosse voix. Non mais, écoutez-moi ce moucheron qui parle comme s’il la connaissait.
— Bien sûr que je la connais !
— Peuh !
— J’ai mangé avec elle et dormi sur son balcon. Je l’ai même regardée dans les yeux.
— Personne ne peut la regarder dans les yeux, intervint Kian’jan, qui, assis tout près, s’appliquait à démêler patiemment une corde. Si un homme voit son visage, il devient fou.
— Alors, ça doit faire très longtemps que Subaï l’a regardée en pleine figure, cette Bun-yi ! s’exclama Hisham qui éclata d’un rire tonitruant.
— Très drôle, lança le garçon, qui s’éloigna, boudeur.
Il fut renversé par le cheval de Zara, qui passa en trombe. Hisham se précipita pour aider son jeune ami à se relever.
— Qu’est-ce qui lui prend, à celle-là ? Elle a failli te tuer.
— Bah ! fit Subaï en dépoussiérant ses vêtements. Ce n’est pas sa faute, elle vient de se disputer avec son amoureux.
— Son amoureux ! C’est qui, ça ?
— Ben, Darhan ! Tu ne le savais pas ?
— Si je le savais ?! De quoi parles-tu ?
— Depuis que je les ai vus ensemble, ces deux-là, j’ai tout de suite compris qu’il se passait quelque chose. Il faut voir comment Zara le regarde ! Si langoureusement…
— Bon d’accord, tais-toi, lui ordonna Hisham.
Le gros Perse tourna la tête pour regarder Kian’jan, qui avait laissé sa corde par terre et s’éloignait.
— Bon, c’est vrai que Darhan est un sauvage, poursuivit Subaï. Il ne fait pas attention à elle et feint de l’ignorer. Mais ce sont de vieux trucs de garçon, je connais ça. C’est pour séduire, et ça marche !
— Veux-tu bien cesser de dire des bêtises !
— Des bêtises ? Parle pour toi, lourdaud. Tu n’y connais rien en amour, tandis que moi… hé ! hé ! Eh bien, je vais me marier avec Mia, la sœur de Darhan. Tu comprends, l’ami ?! On va vivre ensemble, moi et le commandant, avec nos femmes et nos moutons. C’est ça, le bonheur !
Hisham n’écoutait plus Subaï. Il suivait Kian’jan des yeux. Le jeune Tangut, tel un chat, avait disparu rapidement, s’évanouissant comme par enchantement dans la lumière éclatante du soleil couchant.
L’ombre des montagnes du Pamir commençait à s’étirer sur la plaine immense. Elle rejoindrait bientôt le campement. Au loin, le bêlement des grands troupeaux cessa avec la nuit tombante, et seul le vent dans la vallée fut audible.
*
Bouleversée, Zara était passée sans voir Subaï. Préoccupée, elle allait rejoindre Koti, la sorcière, pour lui demander conseil.
La vieille dame était assise à l’écart du groupe sur un tapis de lainage tressé, tout près d’un buisson en fleurs. Le dos très droit, les yeux fermés, elle tenait dans ses mains des pétales blancs cueillis sur l’arbuste. À ses pieds, de petits os, sans doute les restes d’un rongeur des plaines. Koti ne broncha ni à l’approche du cheval, ni quand Zara sauta à terre, ni même lorsque celle-ci s’agenouilla devant elle. Elle semblait perdue dans un autre monde, en pleine méditation.
La jeune fille de Kachgar ne dit mot, demeurant silencieuse par respect pour la vieille femme. Elle resta à genoux, face à elle, pendant de très longues minutes, jusqu’à ce que le soleil ait complètement disparu derrière les montagnes. Le ciel violacé, découpé par de longs nuages orangés, cédait peu à peu la place à la voûte étoilée lorsque Koti écarquilla subitement les yeux. La sorcière ouvrit grand la bouche et sortit la langue. Elle plongea un regard ahuri dans celui de Zara. Cette dernière, effrayée, détourna la tête.
— Pardonne-moi, dit Koti, dont le visage s’adoucit aussitôt pour reprendre sa candeur naturelle. Pendant un moment, je n’ai plus su où j’étais.
— Ça m’arrive parfois, lorsque je m’éveille au beau milieu de la nuit, répondit Zara. Il me faut toujours du temps pour savoir où je suis.
— C’est exactement ça, fit Koti en lui souriant. Est-ce que tu voulais me parler ?
— Oui…
— De quoi ?
— C’est Darhan. Il m’inquiète.
— Nous entendons tous ses cris, la nuit.
— Que pouvons-nous faire ?
Koti dévisagea la jeune fille, regardant cette peau brune et délicate, ces cheveux noirs, si foncés qu’ils en paraissaient presque bleus. Elle avait de très grands yeux aux iris noisette et lumineux. Comme elle était belle, cette Zara, pensa la vieille dame, et comme elle allait souffrir !
— Tu as essayé de lui parler ?
— Oui.
— Il t’a écoutée ?
— Non. Il me fuit chaque fois.
— Darhan est un jeune garçon très orgueilleux. Dès sa tendre enfance, il a dû subvenir aux besoins de sa famille. Rien ne lui semble insurmontable. Il se croit sans doute capable d’affronter seul le grand mal qui l’envahit. Avec raison, d’ailleurs. Il n’y a que Darhan qui puisse venir à bout de Darhan.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Tarèk a marqué l’âme de Darhan. Il l’a possédée.
— Mais le chaman est mort.
— Il erre toujours dans les mondes parallèles. Il est maintenant dans toute chose qui nous entoure. Son esprit est celui de Kökötchü. Tarèk n’est pas tout à fait mort, il veut revivre. Et je crains qu’il ne cherche à reprendre vie dans celui qu’il a déjà marqué.
— Darhan !
— Exactement. Notre ami est aux prises avec des cauchemars terribles dont nous n’avons pas idée.
Koti tendit à Zara les pétales de fleurs qu’elle avait dans sa paume.
*
Darhan n’était pas retourné vers ses compagnons. Il avait chevauché sur la plaine pendant plusieurs heures, laissant la nuit tomber et les étoiles défiler au-dessus de sa tête.
La lueur d’un feu attira son attention. Il rejoignit un groupe de bergers perses. Quelques moutons s’étaient éloignés du troupeau et le jeune paysan mongol les ramena comme si c’était un jeu avec l’aide de Gekko.
Étonnés de voir un soldat de Gengis Khān accomplir si habilement un travail de berger, les Perses l’invitèrent à partager leur repas. Celui-ci, frugal, n’était constitué que d’un ragoût de mouton, accompagné de lait de brebis caillé, qu’ils mettaient en grande quantité dans leurs assiettes. Mais cette ambiance rappelait au jeune guerrier les réunions de famille d’autrefois. Après le repas, les hommes chantèrent des chants perses à la gloire d’Ali, du monde entier et des femmes. Darhan s’endormit sur une mince couverture. Il avait froid, mais, pour la première fois depuis longtemps, il se sentait apaisé. C’était sans doute l’odeur du troupeau de moutons, du cuir que tannaient les bergers perses, du crottin aussi. C’étaient de bons sentiments qui envahissaient son cœur dans cette atmosphère qui le replongeait en enfance. Il connut sa première véritable nuit de sommeil depuis que l’arbre aux tentacules l’avait enterré vivant.
Chapitre 2
Les bouddhas de la mer de glace
Ce soir-là, une grande fête fut organisée dans le camp mongol sur la plaine de Samarkand. Une fête qui dépassa presque en faste celle de la victoire. Gengis Khān voulait célébrer le retour de son benjamin, Ögödei. Celui-ci, parti de la vallée de l’Indus, avait triomphé de toutes les cités qu’il avait trouvées le long de sa route. Il avait ensuite soumis Boukhara. La tristesse provoquée par l’alignement de Dötchi sur les mauvaises intentions de son chaman poussait le khān à vouloir marquer les esprits de ses ennemis au kuriltaï en soulignant majestueusement le retour de celui qui allait lui succéder à la tête de l’Empire.
On mangea et on but à satiété ; surtout Ögödei, qui alla jusqu’à danser sur les tables. Le prince, costaud et trapu, aux jambes courtes mais puissantes, avait une intelligence nettement au-dessus de la moyenne. Il considérait la guerre comme une science et appliquait à la lettre les principes que lui avait enseignés son père dès le plus jeune âge, ce qui en faisait un conquérant terrible qui savait mener ses armées d’une main de maître pour fondre sur ses ennemis comme l’éclair. Le fils de Gengis Khān aimait deux choses dans la vie : se battre et faire la fête. Tous ceux qui participaient à la soirée s’amusèrent beaucoup et applaudirent généreusement la démonstration de danses indiennes que fit Ögödei, un verre à la main.