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Darhan tome 5

De

Les pleurs de la jeune fille sans visage ont recommencé à hanter les rives du lac Baïkal. Ensorcelé par les pouvoirs de Bun-yi, Darhan nage désormais avec les esprits du grand lac mythique. Mia et Koti tentent par tous les moyens de le ramener dans le monde des vivants. Pour y parvenir, elles doivent d'abord libérer Zara, à laquelle son destin est intimement lié. Mais, malheureusement, la solution que cherchent Mia et Koti se trouve dans l'antre du chaman Tarèk...
La petite Mia part donc à la recherche d'un talisman qui permettra à Zara et à Darhan de se rejoindre et de revenir à la vie. Mais la terrible armée de Günchar, le mort-vivant, se dresse sur sa route...





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:
Sylvain Hotte



Darhan
Les métamorphoses


: Darhan
CHAPITRE 1
SUR LA STEPPE VERDOYANTE
Le jour se levait sur Karakorum, la capitale de l’Empire mongol. À l’horizon, le soleil cherchait à percer les nuages gris venus du nord. C’était la fin de l’été. Dans quelques semaines, les grandes migrations débuteraient. La ville serait envahie par les paysans et le bétail, à l’occasion de la grande foire d’automne. Ensuite, ce serait le rude hiver, auquel succéderaient les fleurs du printemps et les longues journées chaudes de l’été ; et de nouveau l’automne, les migrations, puis l’hiver. Il en allait ainsi depuis la nuit des temps. Du moins, c’est ce que pensait Ögödei, fils de Gengis Khān, futur souverain du plus puissant empire de tous les temps.
Accompagné d’une troupe de dix mille hommes, il regardait, perché sur sa monture, cette ville qui serait bientôt sienne. Les étendards de sa tribu, les Qiyat, claquaient au vent. Il dit à voix haute, pour se faire entendre de ceux qui se tenaient à ses côtés :
— Karakorum, ville de mes ancêtres… Ce n’est pas une ville, c’est un village ! Il n’y a que des yourtes et des maisons de bois. Les Mongols veulent régner sur le monde et ils vivent comme des animaux.
Il fit glisser longuement son regard sur cette cité au développement chaotique. Les premiers paysans étaient arrivés, installant leurs yourtes près de l’Orkhon afin d’être aux premières loges pour la grande foire automnale. Ögödei regarda le palais de son père et se mordit la lèvre inférieure. Depuis le départ de l’empereur pour la guerre, il n’y avait plus aucune activité dans l’enceinte royale. Seuls quelques vieux serviteurs veillaient au bon déroulement des choses.
— Si on ne savait pas que se tient là chaque année le Kuriltaï, on jurerait qu’il s’agit d’une étable ! J’ai vu du bétail, chez les Perses, qu’on logeait dans des établissements plus luxueux. Les peuples que nous soumettons n’ont aucun respect pour nous. On rapporte qu’à Merv et à Kaboul il y a des révoltes. Sitôt les soldats de l’Empire partis, c’est la pagaille. De l’autre côté du désert de Gobi, les Tangut se moquent de nous et nous défient ouvertement. Il faudra leur déclarer la guerre une sixième fois !
Le fils de Gengis Khān regarda les hommes qui l’entouraient. Ils étaient sales. Les étendards qu’ils levaient avec fierté étaient déchirés. Chaque Mongol était responsable de ses armes et de son armure, qu’il confectionnait comme il le pouvait, en récupérant çà et là des pièces de métal et en les assemblant, seul ou avec l’aide d’un forgeron. Aux yeux d’Ögödei le fier, la plus grande armée du monde ressemblait à une immense bande de voyous.
— Je suis las qu’on nous prenne pour des barbares ! De la dignité ! Voilà ce qui aidera notre peuple à se faire respecter. Si nous voulons être des rois et des princes, si nous voulons diriger le monde, nous devons paraître dignes aux yeux de ceux qui sont ou seront nos sujets.
— Et quelle est cette dignité dont tu parles, ô Ögödei ? chuchota une voix qui le fit sursauter.
Le fils de Gengis Khān se retourna. Près de lui, appuyé sur le flanc de son cheval, se tenait un homme au corps frêle, revêtu d’une grande cape noire, qui s’appuyait sur un bâton.
— Tu avais promis de ne pas m’adresser la parole de tout le voyage, répondit Ögödei à voix basse.
— Le voyage est terminé.
— Pas encore, Dötchi, ô mon frère ! Il y a dix mille hommes derrière nous qui nous observent.
— J’ai tenu mon identité secrète, comme tu me l’as demandé. Personne ne sait qui je suis.
— Si notre père apprend que tu n’es pas allé au bord de la mer Caspienne pour surveiller Mohammed Shah comme il te l’a ordonné, sa colère sera terrible.
— Des gens de confiance s’occupent de tout à ma place. Moi, j’ai des choses à régler ici, avant de quitter définitivement ce royaume. Mais, dis-moi, comment comptes-tu t’y prendre pour offrir cette fameuse dignité aux Mongols ? Vas-tu leur demander de se déguiser pour ne pas te compromettre ?
Ögödei éclata de rire, puis regarda de nouveau la ville, qui commençait à s’éveiller.
— Ce que je vais faire ? Gengis Khān reviendra au printemps prochain. Il m’a demandé de préparer l’armée pour une nouvelle campagne contre le royaume tangut. J’en profiterai pour faire construire un palais digne de son nom.
— Tu connais la volonté de notre père et son goût pour la tradition.
— Il ne pourra que constater le fait accompli lorsqu’il reviendra. Et, de toute façon, l’avenir, c’est moi.
— Prends garde, tout de même…
— Tu veux que je prenne garde à quoi ? À l’avenir ? Jamais ! Le mien sera glorieux. Gengis Khān aura toujours le loisir d’aller dormir dans sa yourte quand bon lui semblera.
Ögödei sortit d’une sacoche une bouteille qu’il regarda d’un air gourmand. Il porta prestement le goulot à sa bouche. Il avala une grande rasade d’alcool, puis renversa sa tête en arrière et émit un long râle de satisfaction. Il en offrit à Dötchi, qui refusa.
— C’est bon, insista le futur empereur. Tu devrais essayer.
— Je ne bois pas, tu le sais bien.
— Oui. C’est pour cela que tu as l’air si morne. Un peu de chaleur dans les veines ne te ferait pas de mal.
Dötchi haussa les épaules en signe de désintérêt. Ögödei leva un bras et ordonna d’une voix forte et autoritaire :
— En avant toute, soldats ! Karakorum nous attend !
La troupe se mit en marche vers la capitale. Tous les paysans des alentours, tous les habitants de la ville cessèrent leurs activités pour regarder passer le futur empereur, l’homme qui était appelé à remplacer un jour Gengis Khān et à régner sur le plus gigantesque empire du monde.
***
Les yeux pleins de fierté, l’oncle Ürgo regardait l’immense troupeau de moutons qui paissaient dans la steppe verdoyante. Au loin, les quelques bergers qui travaillaient pour lui s’affairaient à rassembler les dernières bêtes égarées. De son cheval, un vieux canasson dont il s’était amouraché – peut-être parce qu’il était mauvais cavalier et que la grosse bête était la seule qui fût assez docile pour le transporter –, l’homme contemplait son troupeau en buvant de l’alcool.
On racontait que les prix de la laine avaient explosé sur le marché de Karakorum. En effet, l’été avait été très sec dans tout l’Empire, et les moutons étaient pour la plupart maigres, donnant une laine de mauvaise qualité. Des tempêtes de sable venues de l’ouest avaient à plusieurs reprises enseveli la steppe. Partout, sauf à l’endroit où Ürgo s’était installé. Cette petite vallée, comme par enchantement, n’avait pas subi les assauts du terrible sable rouge que transportent les vents, en altitude. De plus, elle avait été continuellement arrosée par des pluies bienfaitrices. L’herbe avait poussé à une vitesse phénoménale et s’était enrichie de nutriments. Les bêtes de l’oncle Ürgo étaient grasses, leur laine, magnifique ; elles suscitaient l’envie parmi ses voisins.
Tout le monde travaillait d’arrache-pied et de la fumée sortait de sa yourte, signe que les femmes préparaient le repas du soir ; bref, tout allait merveilleusement bien pour le riche propriétaire, qui s’envoya une nouvelle rasade d’alcool au fond du gosier. À peine eut-il avalé sa gorgée et exprimé sa satisfaction que son cheval se cabra si violemment qu’il le fit tomber à la renverse. Ürgo atterrit lourdement sur le dos. Il se releva péniblement, les mains sur les reins, grimaçant de douleur. Sa monture prit aussitôt la poudre d’escampette.
— Mais qu’est-ce qui t’arrive, animal imbécile ? Où vas-tu ? Reviens immédiatement !
L’homme, qui buvait depuis le matin, était rouge de colère. Il criait et crachait comme un demeuré. Il fit un demi-tour sur lui-même, les mains toujours sur les reins, et s’étonna de voir, à quelques mètres de lui, une personne de petite taille qui portait un long haillon recouvrant son corps de la tête aux pieds et qui tenait à la main un grand bâton.
— C’est toi, misérable, qui as fait fuir mon cheval ? vociféra Ürgo.
L’individu ne répondit pas et resta immobile, en appui sur son bâton. Ürgo remarqua de longues mèches de cheveux qui tombaient sur ses épaules.
— Tu ne veux pas répondre ? dit-il en saisissant à sa ceinture un long poignard doté d’une lame de plus de vingt centimètres. Tu vas voir comment on fait parler les animaux, par ici !
Il avança maladroitement, ayant du mal à déplacer sa lourde carcasse bedonnante. L’individu qui lui faisait face recula d’un pas.
— Ah ! fit Ürgo avec un sourire qui laissait apparaître ses grandes dents jaunes sous sa moustache noire de crasse. Tu te sauves ! Tu as peur !
Il accéléra, convaincu de ne faire qu’une bouchée de cet être étrange. Mais l’autre reculait toujours, se mouvant dans l’herbe haute comme un fauve. Il était si agile que, même au pas de course, Ürgo n’arrivait pas à l’attraper. Après quelques minutes de ce manège, le gros homme dut s’arrêter pour reprendre son souffle. Il était tout en sueur.
— Saleté ! Tu ne t’arrêteras donc jamais ?
L’individu, posté à quelques mètres d’Ürgo, le regardait fixement, immobile dans l’herbe agitée par le vent. Puis, à la vitesse de l’éclair, il brandit son bâton et se précipita sur lui. Ürgo ouvrit grand les yeux, surpris par cette attaque. Il voulut esquiver le coup et frapper son adversaire avec son poignard. Mais le gros éleveur faisait si peu d’exercice et était dans un état si pitoyable que sa manœuvre échoua. Il perdit l’équilibre. L’autre en profita pour lui asséner un violent coup de bâton sur la mâchoire. Ürgo chuta sur son arrière-train.
— Arghh ! fit-il en se tordant de douleur, les mains sur le visage.
Puis il se calma, s’assit et cracha au creux de sa main une dent cassée. Furieux, il voulut se relever, mais il avait à peine soulevé son corps adipeux que son agresseur lui donnait un puissant coup sur le crâne. Il perdit momentanément conscience et s’affaissa sur le dos, la bouche grande ouverte.
Les nuages filaient au-dessus de la tête d’Ürgo. Il ne comprenait plus rien. Que se passait-il, tout à coup ? Tout allait si bien pour lui quelques minutes auparavant. Étourdi, il se leva, et fut assailli par un terrible mal de tête qui le fit grimacer. Sa vision devint trouble, il sentit dans sa bouche le goût du sang. Il cracha par terre.
— Salaud ! beugla-t-il. Tu m’as cassé une dent. Qu’est-ce que tu as à me torturer ainsi ? Et, d’abord, qui es-tu ? Montre ton visage, assassin !
Le frêle individu appuya son grand bâton sur le sol, puis, de l’autre main, il fit glisser sa capuche sur ses épaules, découvrant de longs cheveux noirs. C’était une femme, petite mais de constitution robuste. Une femme des steppes comme on en rencontrait souvent, sauf que celle-ci avait un regard foudroyant. Ürgo écarquilla les yeux.
— Yoni ! dit-il. Petite sœur, c’est donc toi !
Puis, remis de sa surprise, il éclata de rire en se tapant les cuisses.
— Ha ! ha ! ha ! elle est bonne, celle-là ! Et moi qui croyais avoir affaire à un assassin. Ce n’est que la petite Yoni !
La jeune mère de famille, qui avait perdu les êtres auxquels elle tenait le plus – son fils, parti pour une guerre dont elle ne connaissait pas l’issue, puis sa fille qui, enlevée par des créatures étranges, avait disparu dans les marais d’un fleuve lointain –, avait traversé le désert avec la grande caravane tangut. Son cœur était devenu si dur qu’elle ne l’entendait plus battre au fond de sa poitrine. Elle dévisagea cet homme méchant, son propre frère, qui se moquait d’elle et serra les mâchoires si fort qu’elle crut que ses dents allaient se casser sous la pression. Elle marcha vers Ürgo en levant son bâton. En voyant sa sœur approcher pour le frapper de nouveau, il se traîna à reculons sur le sol.
— Du calme, ma sœur ! la supplia-t-il. Ne me frappe pas, je t’en prie. Ne me fais pas de mal.
Son visage afficha une expression de repentir, qui fit place au soulagement quand il comprit que sa sœur ne le frapperait plus. Les yeux emplis de larmes, il esquissa un sourire narquois, plein de cynisme.
— Ma sœur ! s’exclama-t-il en s’agenouillant et en joignant les mains comme pour implorer le ciel. Elle est de retour ! On me l’a rendue. Merci, ô Qormusta tout-puissant ! Merci ! Je… je suis si heureux de te retrouver, petite sœur.
Il ouvrit grand les bras, comme s’il s’attendait à ce que Yoni lui saute au cou. Mais il les referma aussitôt en voyant l’expression livide de sa sœur.
— Ben quoi ? murmura-t-il.
— Tu n’es qu’un sale menteur et un hypocrite ! Tu es une crapule et un lâche qui ne fait que se soûler et exploiter les autres.
— Comprends-moi, petite sœur…
— Cesse de m’appeler comme ça ! Je ne suis plus ta sœur, tu m’entends ! Je n’ai rien de commun avec un affreux personnage tel que toi !
— Mais que pouvais-je faire contre cette créature des enfers venue vous enlever, toi et tes filles ? Je suis un éleveur de moutons, pas un héros.
— Tu voulais nous vendre, comme tu as vendu mon fils.
— Il devait aller à la guerre, la loi de l’Empire exige que tous les garçons soient enrôlés. C’est dans le code de Gengis Khān, tu le sais comme moi. Et puis, les affaires et la vie sont indissociables, n’est-ce pas ? Tes filles et toi, vous comptiez beaucoup pour moi. Je ne pouvais me retrouver ainsi, seul. Il fallait que j’essaie d’obtenir une compensation. Je vous aime, tu comprends ? C’est pour vous que j’ai fait ça.
— Assez !!! hurla Yoni.
Furieuse, elle se rua sur Ürgo et se mit à le frapper violemment. Le gros homme se protégea la tête et le ventre tant bien que mal, se roulant par terre et pleurnichant.
— Arrête ! Tu es folle ! Tu vas me tuer !
La jeune femme ne voyait plus rien. Tout autour d’elle était noir tant sa rage l’aveuglait, la précipitant dans un tunnel dont l’issue était bloquée par ce mécréant qui se moquait d’elle. Elle frappa encore et encore, avec la force du désespoir, avec l’énergie d’un animal qui voit disparaître son petit. Elle entendit tout à coup une douce musique.
— Maman, fit une voix.
C’était une voix d’enfant. Une voix de fillette qui rallumait dans son cœur blessé une petite flamme. Instantanément, une chaleur bienfaisante se répandit dans son corps glacé. Yoni se retourna et vit, tout près d’elle, la petite Yol, son bébé, le dernier être au monde qu’il lui restait. Yoni repoussa les cheveux qui recouvraient son visage mouillé de larmes rageuses. Elle laissa tomber son bâton par terre, s’approcha de sa fille et caressa son petit visage aux traits fins et aux yeux brun foncé, presque noirs, les yeux de son mari, Sargö.
— Pourquoi il pleure comme un bébé, oncle Ürgo ? demanda la petite. Il a de la peine ?
— Oui, dit Yoni, qui était à présent tout à fait calme. Il a beaucoup de peine car c’est un homme méchant dont l’âme est salie à jamais.
Quelques cavaliers s’étaient approchés. C’étaient des mercenaires tangut qui accompagnaient un soldat mongol à la stature imposante : le capitaine Souggïs. Celui-ci tenait la bride d’un cheval ; il la tendit à Yoni. La jeune mère fit monter sa fille sur l’animal, puis y grimpa à son tour. Le cheval piaffa et se cabra, mais elle le calma aisément.
— Je suis venue réclamer l’héritage de mon fils. Tu n’as pas intérêt à me mettre des bâtons dans les roues. Si un de tes hommes levait ne serait-ce que le petit doigt, je ne répondrai pas de ceux qui m’accompagnent. Je m’en vais à Karakorum. J’ai de la laine à tondre, à filer et à vendre. Si tu me croises dans un des marchés de la cité, je te conseille de ne pas t’approcher et surtout de toujours garder les yeux rivés au sol.
Impuissant, le gros homme regarda Yoni et ses compagnons rassembler les moutons. Ils en prirent une cinquantaine avant de disparaître par-delà les collines, où ils rejoignirent les caravanes des marchands qui les attendaient.
— Le regard rivé au sol…, fit Ürgo. Oh que oui, ma sœur, je garderai le regard rivé au sol ! Mais ma langue, je ne la laisserai pas dans ma poche ! Tu peux faire la fière avec tes amis, mais je sais une chose que vous semblez ignorer : Ögödei, le successeur désigné de Gengis Khān, est revenu de l’Ouest. La guerre contre le royaume tangut est imminente. Toi et tes mercenaires, vous ne perdez rien pour attendre, foi d’Ürgo !
CHAPITRE 2
UN SOUFFLE AU BORD DE L’EAU
Il y a de cela très longtemps, les hommes et les femmes qui vivaient sur les rives du lac Baïkal pêchèrent tant que vint un jour où il ne resta plus un seul poisson. La plupart des habitants s’en allèrent faire leur vie ailleurs. Mais une poignée d’entre eux demeurèrent là, convaincus que le lac n’avait pas épuisé toutes ses ressources. Ils redoublèrent d’ardeur, raclant les fonds pour dénicher le plus petit poisson, la moindre écrevisse. L’esprit du lac, à bout de souffle, sentant la vie le quitter, voulut les punir : il les transforma en phoques, condamnés pour l’éternité à vivre et à mourir au gré des caprices de la nature.
Lorsque les eaux cristallines du lac Baïkal ne suffirent plus à acheminer la lumière, ce furent les odeurs et les sons qui guidèrent ces nageurs des bas-fonds. Leurs moustaches sensibles réagissaient à la moindre ondulation de l’eau, signalant la présence d’une proie passant tout près. Sans effort, ils parcouraient à grande vitesse une distance impressionnante, et saisissaient entre leurs dents le poisson qu’ils engloutissaient goulûment.
— Mais, dis-moi donc, Bun-yi, ma fille bien-aimée, cet animal qui toutes les nuits nage en ta compagnie et te suit comme un fantôme, n’est-ce pas ce jeune berger des steppes ?
— Si, maman. Nous nous aimons et nous serons ensemble à jamais.
— Les êtres vivants ont bien peu de volonté face aux esprits et à leurs caprices.
— Nous nous aimons, c’est tout ce qui compte.
— Et pourtant, Bun-yi, j’entends encore la jeune fille sans visage qui pleure sur les rives du lac…
***
Quelques fourgons escortés par des soldats se déplaçaient lentement le long d’une route traversant la steppe. Derrière eux, les montagnes de l’Altaï se découpaient sur l’horizon, devenant de plus en plus pâles et évanescentes à mesure qu’avançait le petit convoi de prisonniers.
Le fourgon principal était occupé par un barbu très costaud et par un jeune garçon au teint foncé et aux cheveux blonds comme le blé, qui chantait, avec une voix de fausset, une chanson inconnue.
— Tais-toi ! grogna le gros barbu.
Le garçon roula des yeux en signe d’exaspération et poursuivit sa désagréable ritournelle.
— Vas-tu te taire ! répéta l’homme.
— Monsieur Hisham n’est pas content, répondit le gamin. Ce n’est pas nouveau. J’ai l’habitude.
— Monsieur Hisham en a marre de toi, Subaï !
— Peuh ! Tu ne connais rien à la musique.
— Tu appelles ça de la musique ? N’importe quoi ! Cette chanson est affreuse. Tu inventes tout au fur et à mesure, et les paroles sont mauvaises.
— C’est moderne ! Tu n’y connais rien.
La route cahoteuse rendait le voyage inconfortable pour les deux prisonniers. L’homme et le garçon s’agrippaient aux barreaux de leur cage lorsque le fourgon manquait de verser sur le côté dans un passage difficile. Hisham, les mains attachées dans le dos, avait toutes les difficultés du monde à garder son équilibre. Mais il trouva le moyen de botter les fesses de Subaï.
— Aïe ! cria le gamin.
— Bien fait pour toi. Chaque fois que tu ouvres ton bec pour piailler, on a des ennuis.
— Ce n’est pas vrai !
— Et qu’est-ce qu’on fait dans ce fourgon ? Tu peux me l’expliquer ? On avait presque terminé les travaux dans les mines qarluq. Et voilà qu’on en reprend pour un an.
— Tu n’avais qu’à ne pas assommer les gardes.
— Tu n’avais qu’à ne pas jouer notre argent ! Tu m’as pris pour un clown de foire, me laissant casser des cailloux et soulever des chevaux pendant que tu jouais avec des gardes de la pire espèce.
— Je n’ai pas perdu, ils ont triché. Quand j’ai voulu m’expliquer, ils ont essayé de me noyer dans un tonneau de vin.
— C’est pour ça que je les ai assommés.
— Et c’est pour ça qu’on a un an à purger dans les mines de fer du lac Baïkal.
Hisham voulut donner un autre coup de pied au petit voleur de Karakorum, mais celui-ci l’esquiva en le narguant et alla s’asseoir au fond du fourgon. Il appuya son visage contre les barreaux de métal et regarda, au loin, un groupe de nomades qui se déplaçaient avec un troupeau de yacks. Sous la surveillance de leurs gardiens, les bovidés avançaient lentement en direction du sud. Le temps frais et les journées qui raccourcissaient ne trompaient ni le garçon ni personne d’autre : l’automne était bel et bien là.
— Ils s’en vont à Karakorum, dit Subaï. C’est bientôt la foire d’automne.
— C’est vrai, répondit Hisham, rêveur. On mange et on boit bien, pendant la foire d’automne. Il y a de la viande partout et du vin qu’on apporte du Sud dans d’immenses jarres de terre cuite.
— Même à nous, les gamins des rues, on nous donne à manger. Tu imagines le bonheur ? Dommage que ça ne dure pas tout le temps, la foire d’automne. Ça serait bien, une fête qui durerait toujours.
— Tu dis n’importe quoi.
— Et toi, tu ne comprendras jamais rien.
La journée était très avancée. Les mines du lac Baïkal étaient encore à un jour de route. Les affreuses mines de fer avaient la réputation d’avoir conduit plusieurs travailleurs à l’épuisement total et à la mort. Le minerai de fer était difficile à extraire. Il fallait travailler dur, pendant de longues heures. Les gardes étaient pour la plupart des Tatars et des hommes des tribus du Nord. Ils étaient rudes et sans pitié. L’année s’annonçait pénible pour les deux compagnons.
— On ne va pas passer douze mois ici ? demanda Subaï, en proie à l’inquiétude. On va s’enfuir, pas vrai ?
— Quand le moment sera venu… en espérant qu’il arrive, soupira Hisham. La dernière chose que je souhaite, c’est devenir un fugitif dans l’Empire mongol. J’ai été, pendant plus de quinze ans, l’esclave d’un marchand de Karakorum qui me faisait accomplir les pires tâches du matin jusqu’au soir. Jamais je n’ai été aussi heureux que le jour où j’ai été affranchi. Si je perds ma liberté et si je dois redevenir un esclave, je préfère disparaître.
— Bonne idée. On pourrait quitter l’Empire.
— Pour aller où ?
— Ben, je ne sais pas… Le monde est immense. On pourrait voyager. Aller au-delà du royaume perse. À Kiev, par exemple.