De Gao à Goa

De
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Choyée par son mari, Bénédicte Chatel mène une vie d'artiste dilettante à Paris dans le quartier de Saint Germain. Un jour, la nuque grasse et ridée de ce dernier lui devient insupportable. Il n'en faut pas plus pour la décider à prendre un billet d'avion pour l'Inde afin de mener à bien un projet humanitaire à titre individuel.
Sa rencontre avec le fils du notable de Delhi va semer son parcours de difficultés.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296698864
Nombre de pages : 200
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De Gao à Goa

Maryse Hermann

De Gao à Goa

À la croisée des chemins

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-11845-4
EAN:9782296118454

A VandanaShiva
Enhommage àsonœuvre accomplie
Et àvenir.

Delhi, février 1989

Le Paris-Calcutta fait escale à Delhi. Bénédicte Chatel
rangesesdernierseffets,replieLe Mondediplomatiqueet
attachesa ceinture.
Le Boeing écraseses roues sur lapiste del'aéroport
international,rebondit troisfois,maisàpeines'est-ilengagé
vers leparkingque,sansattendre,s'agiteun véritable ballet
deturbanscolorésetdesarischatoyants.Corbeilles
opulenteset sacs vichy rose de chezTati passentdemainen
maindansunetotale confusion tandis qu'uneodeur
prononcée d'épicesetdeparfumsd'Orient se diffuse dans la
cabine. L'hôtesse boitundernier thé aveclesteward. Pasun
instant,l'idéenel'effleure de calmer l'agitation.
Bénédictenoueune écharpe delinautourdesoncou.
AvantdequitterParis, elle estalléevoirOut ofAfrica.Elle
s'est préparéunevalise façonKarenBlixen.
Sonengagementdans l'humanitairene datepasd'hier,
maisdans lepassé,ilavait prisd'autresformes,l'Afrique,
les traverséesdu Sahara avecle convoidel'Unicef,les nuits
àla belle étoile dans lescampementsTouaregs...C'était ily
a bien longtemps,quandlasurvie des plus pauvresétait
encoreuncombat solitaire; la générositén'avait pas reçu
sonappellation officielle : humanitaire.Bénédicten'avait
alors quevingtans.Unjour, dans levillage d'Aguelhoc au
Mali, elle avait rencontréJulien.D'abord ellen'avaitvuque
des jambes jonchant lesol, des jambes immenseset
éloquentesdansun jeandélavé etdesbottesdeGuardian.
Lereste ducorpsdissimulésousunchâssisde Land-Rover
s’employaità dévisserunboulonapparemment rétif.Quand
lentement,il s'était redressé après s’être extirpé desous la
voiture,rouge depoussière,leregard deJamesDean,la
Parisienne desbeauxquartiersavaitcraquépour levoyou.
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Ilavait le charme étrange desêtresatypiques,incapable de
seplieràlanorme, généreuxmais sansconcession sur le
chapitre deson indépendance.Elle avaitapprisaveclui la
frénésie devivre.Longtemps,ils s'étaient revusàParisdans
un petithôtel,rueMouffetard.Elle aimait le champagne,il
aimait rouleràtoute allure dansuncabrioletenécoutant
Riders in the storm…JimMorrisonétaitencorevivant.
Parfois,ils poussaient jusqu'àla côtenormandeoù il
disposaitd’unevilla héritée deses parents.Leursétreintes
étaient longueset passionnées,sans idée delendemain.Ils
s'étaient revusàCotonou.Ils s'étaient revusàBangkok.
Puis nes'étaient plus revus.
-Passport,please?
Arrachée àsarêverie,BénédicteChatel tirelezipdesa
banane et s'exécute.Interrogatoireméthodique, fouille en
règle,le douanier, bureaucratekafkaïen sortidesMille et
Une Nuits,émerge desapile de dossiers:
-OK, conclut-il.
Letaxi noir quiemmèneBénédicteChatelet ses trois
valisesbrinquebalejusqu’àConnaughtPlace.Ellese fait
conduire àl'hôtelNirula.Laprofondesieste d'unevache
sacréeinterdisant lestationnementdevant laporte d'entrée,
le chauffeurSikh coiffé d'un turban rose arrêtesa
guimbardevingt mètres plus loin.Avecun supplémentde
cinq roupies,ilconsentàporter lesbagages.
Le halld'entrée del'hôtelNirula estvaste.D'antiques
storesdejute beige filtrent lalumière dujour.Araignéeset
cancrelats semblentenapprécier le confort.Le carrelage est
gluant.
Derrièrele guichet, deuxréceptionnistes,lunettes
d'écaille etchemise blanche, feuillettentun journalen
sirotantun thé.L'irruptiondeBénédicten'entame en rien
leur nonchalance.Ils neluiaccordent pasun regard.
-Bonjour,j'ai réservéune chambre, ditBénédicte.
Sans quitterdes yeuxleDelhi News,leréceptionniste
répond :
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- It's fullybooked,M'am.
Bénédicte fronceles sourcilset rappellequ'elle a,
depuisParis, adresséun télexpourconfirmer saréservation.
Leréceptionnistenerépondpaset tourne,
imperturbable,les pagesdeson journal.Bénédictesort
alorsdeson sacune carteGold delaBNPqu'elle brandit
par-dessus le guichet.Ellesesouvientdes
recommandationsdeFrançois:MondialAssistance,
l'AmericanExpress,la carteGold...
Elle avait rencontréFrançois,ingénieurdes travaux
publics, devingtans sonaîné,quelquesannéesaprès ses
aventuresafricaines.Elletenait la galerie d'une amie à
Pont-Aven.Il passaitdeuxsemainesà bord desonbateau
enBretagneSud.Un soir, avec descompagnonsdevoile,il
avaitvisitéla galerie deBénédictesans réellement s'attarder
sur lapeinture,insipides marines mille fois répétées.
Bénédictes'étaitapprochée deluietavaitdemandé:
-Quepensez-vousde cettepeinture?
Ilavait laisséplanerun silence éloquentavantde
poursuivre :
-Connaissez-vousBotticelli ?
-Naturellement, avait simplement répondu Bénédicte,
étonnée.
-Vousavezlevisage deSimonettaVespucci,son
modèlepréféré.
Ilétait souventvenurevoir les marinesdeBénédicte.
D'emblée, elle avaitétéséduitepar son teinthâlé,sa
culture,sonhabileté demarin.IlaimaitBach etBernanos.
Ellepréférait lesStonesetBorisVian.Mais ilsavaienten
commun:le goûtdelamer, delapeinture,les plaisirsdela
table.
Issud'uneriche famille d'industrielsdu Nord,ilavait
dansun premier tempshésité àprésenterBénédicte àses
parents.Soncôté bohèmerisquaitde déranger, et il ne
faisaitaucundoutepour lui qu'elles'adapterait malaux

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après-midi de bridge de sa mère. Unan plus tard,il
l'épousait.
Il travaillaitbeaucoup,partaitdès l'aube,
invariablementvêtud'uncostumel'été, d'unLoden l'hiver.
Ellerestaitàlamaisonetgoûtaitcet indicible confort que
procurelavieprèsd'unhommeplusâgé,protecteuret
sécurisant.Ils n'eurent pasd'enfants,n'enéprouvèrent pas le
désir.Ellesemitàpeindre...d'abord àl'aquarelle,plus tard
àl'huile.Et l'habitudes'installa.Elle eutbien quelques
amants,maiscesaprès-midicoupables n'étaient qu'un
maigre exutoire àl'ennuide Bénédicte.Elleressentait
confusémentun manquequ'ellenepouvaitdéfinir.Ellese
mitàobserver soncouple commel'eûtfaituncinéaste,l'œil
collé àla caméra,objectif,impartial,implacable.
Puisun jour,lanuque grasse et ridée de François lui
devint insupportable.Sasgur, experte encures marines,lui
avait pourtantvantélesbienfaitsdelathalassothérapie.
Dans sonélan, elle avait mêmeindiquéqu'on maigrissait
mieuxàQuiberon qu'àBiarritz!Maisendehorsdelavoile,
il se complaisaitdans les loisirs passifs.
Elle décida alorsdelequitter...endouceurd'abord.
Ellesemità distribuer les repasauxRestos duCgur.Ce fut
l'occasionderencontres inhabituelles: bourgeoises
esseulées,soixante-huitardesattardées,routardsde
l'humanitaire en rupture demission.De ce creuset,
naquirentdesolidesamitiés.
Un jour, Marcelle, baroudeuren pataugas, avaitdit:
« EnInde,j'aidistribuélasoupepopulaire :une grande
bassinepleine desoupequ'unemeute affaméese dispute
sur laplace du village, çase bagarre à coupde gamelle en
alu!Au Rajasthan,onfaitduporridgepour les mômes,
c'est l'Etat qui paielelait,la farine...Y'apasde dispensaire,
pasdemédicaments,pasdemédecins...Là-basàJaisalmer,
c'est l'boutdumonde ! Y'a duboulot pourceuxquiaiment
le désert.Moi,loind'laville,j'peuxpas».Bénédicten'avait
pas répondu.Rajasthan, désert...Ce fut le déclic.L'idée
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s'imposa :elle devait partir.Un soirdejanvier, ellerentra
chezelle avecunaller simplepourDelhi.François ne
comprit pascette décision,maisdans sondésarroi,souhaita
quelaséparation ne fût pasdéfinitive.
-CanI helpyou, Madam ?
Unhommes'est levé d'une chaiselongue derotin.
Dans lapénombre duhalldel'hôtel, Bénédicten'avait pas
remarquésaprésence.Costume delinet souliersvernis,le
jeune Indien qui s'avanceversBénédictes'exprime dansun
Anglais parfait.Ilaleteintclair,unvisage délicatauxtraits
réguliers,une bouche finement ourlée.Ilémane detout son
être, endépitd’une belleprestance,une expressionde
profondelassitude.
Il tente denégocierune chambre avecles
fonctionnaireszélésdel'hôtelNirula.Sesarguments ne
semblent pasdavantagelesémouvoir.Alors, dansungeste
las,il setournevers lajeune femme.
-Etes-vous impérativement retenue àDelhi
aujourd'hui ?
-J'avais prévudepasser quelques joursàDelhiafinde
prendre des informations sur laprovince du Rajasthan…
C’esten réalitéle butdemonvoyage.
-Alors,pourquoi nepascommencervotrepériplepar
l'extrêmeOuestet revenir plus tardversUdaipuretJaipur.
Jesuis originaire duRajasthan,peut-êtreserai-je apte à
vousdonnerces informations.Jemesuisabsentépendant
quatre ans mais leschoses n’ont pasdûchangeren si peu
detemps.Jeparscesoir pourJaisalmer par letraindenuit,
que diriez-vousdem’accompagner ?
-Jaisalmer, cesoir!
Les projetsdeBénédictese bousculentdans satête.
Elle avaitenvisagé deséjournerunejournéeoudeuxà
Delhiafindeprendre contactavecleMinistère de
l'Informationetderencontrer les
responsablesdelaCroixRougeInternationale...

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- Jaisalmer, déjà,je brûlelesétapes!pense-t-elle,puis,
audiableleplanning,jepars!
-J'accepte !lâche-elle.
-J'ai
quelquesaffairesàréglerenville.Retrouvonsnousavantdix-huitheuresàla gareprincipale.Profitezde
votre après-midi pourdécouvrirDelhi.Jevaisdemander
quel'ongardevosbagages.Mon nomestSingh, Rajah
Singh.
-Jem'appelleBénédicte.Avantdepartir,j'aimerais
changerun peud'argent.Pourriez-vous m'indiquer
l'AmericanExpress ?
-C'estàquelques pasd'ici,surConnaughtPlace, à
droite en sortantdel'hôtel.
-Trèsbien,merci, à cesoir,M.Singh.

.

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Apeinelajeune femme a-t-ellerefermélaporte de
l'hôtelNirulaqu’unenuée de gosses s'abat surelle.L'un
changeles roupies,l’autrevend del'herbe,un petit trapu
cireleschaussures,ungrand gaillard fait le guide dansOld
Delhi.Devantcette affluence,leschauffeursde
cyclopousses rappliquentàl'affûtdutouriste fraîchement
débarqué.Pour se débarrasserde ceschasse-touristes, elle
consentà cequ'ungamin luicireleschaussures tandis que
lesautres,l'espoirdéçu,s'éparpillent telleunevolée de
moineaux.Ellenégocie à dixroupies le blanchissementde
ses tennisfatiguées.Mystérieusement,le gossepartàtoutes
jambesvers lesautrescireurs,l’œil toujours rivésur
Bénédictequ'ila confiée àuncopainchargé d'entretenir le
bavardage.Toutà coup,il se fend d'un largesourire :un
confrèrevientdelui tendreune boîte de cirage blanc.En
troisbonds,ilest prèsdesa cliente etcommence à
barbouillergénéreusement la chaussure droite deBénédicte.
Semelle et lacets nesont pasépargnés.Puis,sansattendre
leséchage,il semetà fairereluire avecunvieuxchiffon,
lèvelatête etdemande :
-Est-ceque c’estbien, çavous plaît letravail ?
-Pas mal...La gauche,maintenant!
-Ca faitvingt roupies,rétorque-t-il.
Bénédictes'énerve.
-Nousétionsd'accordsurdixroupies!
-Dixroupies la gauche etdixroupies la droite !
Bénédictejette alorsdeuxbilletsde dixroupieset part
endirectiondeConnaughtPlace,une chaussure blanche et
l'autrepas.
Elles'apprête àtraverser larue aumoment où un
éléphant,précédé desoncornac,se déleste
accidentellementd'unbon tiersdesonchargementde
branchages.Elle esquive dejustesseun rameaucharnu
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tandis quele dignepachyderme continue, deson pas
nonchalant, àse frayerunchemin parmi l'inextricable
embouteillage de camions multicolores, chevauxet
chameauxattelés, autobusbondés,porteurs pieds nuset
ruisselantsdesueur,vachesétourdies, charsà bras,
cyclopousses,motocyclettes,triporteurs, chacun tentant
désespérémentdese faufileraumilieude cette cohue
infernale et puante, dans levacarme des klaxonsetdes
moteursà échappement libre.Si l'ambiance estfiévreuse,
l'air irrespirable,rien ne filtresur lesvisages impassibles
auxgrandsyeuxpacifiques.Toutel'âme del'Indesemble
résuméelà, dansceparadoxe deviolence etderésignation.
Bénédictepasse changerdel'argentàl'American
Expressetenvoieun télégramme àFrançois pour l'informer
desondépartàJaisalmer.Puis,nesesentant pasd’humeur
à faire dutourisme, hèleun taxiversdix-septheures,passe
prendresesbagagesàl'hôtelNirula et se faitdéposeràla
gareprincipale auxabordsdeOldDelhi.
Al'arrivée dulourdvéhiculenoir,les porteurs seruent
vers le client potentiel.Les mendiants restésen retrait ne
manquent pasunemiette delascène.Une bande de gamins
enhaillonsdélaissesa dernièreproiepourvenirgrossir
l'attroupement qui se forme autourdelajeune femme.De
soncoffrepoussiéreux,le chauffeur,impassible, extirpe
une àunelesvalisesdeBénédicte,tandis qu'ellesort ses
roupies sous lesdizainesdepairesd'yeuxrivésàsesdoigts.
Ellejetteuncoupd’œilàsamontre.Il n'est que dix-sept
heures trente.L’arrivée deM.Singh est peuprobable avant
unevingtaine deminutes.D'ungeste chaleureux, ellesalue
le chauffeurdetaxi, dernier lienhumain qu'ellevoudrait
prolongeravantd'affronter la cohuequi l'entoure.Ellese
sentune cible.Tous lesyeuxsontbraqués surelle,sur ses
valises,sur sa ceintureportefeuille.La gare est immense.
Oùa-t-ellerendez-vous ?Ellesait qu'il luifaut restercalme
et nemanifesteraucun signe depanique.Et pourtant...On
lui parle enHindi,on lui parle enAnglais,justeles mots
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qu'ilfaut pourdemanderdel'argent,un peudenourriture.
UnSadou,levisage et le corpsenduitsdepeinturerouge et
blanche,vêtud'unesimple écharpe délavéenouée autourde
sesflancs,semêle à cette foule.Ilempoignesonbras.Ses
cheveuxlongsetgrasfrôlent levisage de Bénédicte.Il se
fait pressant,sonautremain ouverte,réclamant son obole.
Il n'apas l'airdevouloir lâcher prise.Bénédictesuffoque.
L'odeurestâcre,insoutenable :lasueur,le curry,les
parfums orientaux,les mouches, et toutesces mains qui la
touchent.Ilfautgagnerdutemps,paraîtresûre desoiet
détendue, avectroisvalisesàporter! Elleparvientà
avancer.Lameutereste collée à elle.Ellese demande à
quel moment onvaluidérober sonargent sicen'estdéjà
faitet n'oseporter lamain sur sa ceinture de crainte d'attirer
les regards.Les minutes sont interminables.Ellenesait où
se diriger,ignorequel trainellevaprendre.Toutes les
inscriptions sontenHindi.Toutà coup, elle aperçoitun
grandpanneauindiquant:Tourist Office - Foreign Tickets.
Ellereprendson souffle.Lesgosses s'appuient sur ses
valises.Dès qu'ils ont remarquéson regard captépar le
panneau,leurardeura décuplMé : «oney,money,roupie ».
LeSadouamaintenant passésonbrasautourdeses
épaules.Elle hurle : «Please,stop! »,lorsquesoudain,
s'immobilise devantelle,unelimousine blanche.M.Singh
en sortet lui sourit.
-Veuillezm’excuser, dit-il,jesuisun peuen retard.
Lesenfants,les mendiants,les porteurs,leSadouse
sontévaporésdans la foule.Elleseretrouveseule, face à
M.Singh, comme auréveild'uncauchemar.
-J'ai pris les tickets,inutile d'alleràl'Office du
Tourisme,j'ai réservéune cabine en première classe.Mais
nesoyezpas surprise,vous netrouverezpas le confortdes
trainseuropéens.
M.Singh est lisse,rasé de frais,le costumeimmaculé :
il sortvisiblementdela douche,sescheveuxencore
humidesen témoignent.Bénédicte apresque honte delui
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offrir le spectacle de sonvisagequ'ellesait troublé,rouge et
fiévreuxetdeses mains moites.Elleseressaisit
rapidement:
-Jenesavais pas où vousattendre,jene comprends
pas l'Hindi, et puis jen'avaisaucuneidée dela directionà
prendre !
-C'est letraindeJodhpur,suivez-moi,laissez vos
valisesàmes porteurs!
Ilfendla foulequi s'écartepour libérer lepassage et se
dirigevers lequaiencombré d'un nombreinsensé de
triporteursetdevendeursàlasauvette.Tous se bousculent
dans laprécipitationdeproposer leur marchandise aux
voyageursdéjàinstallésdans leswagons.Cigarettes,
journaux, beignets, bananes, biscuitsdébordentdes
plateaux.Latensionestextrême,l'agitationàsoncomble.
Seuleimage détonante, dansceva-et-vientétourdissant
depetits métiersetdevoyageurs pressés:les marchandsde
thé.Campésderrièreleuréchoppesur roulette,rivésàleur
bouilloire fumant surunantiqueréchaud dans l'odeur
enivrante dela cardamome,ils semblent posés là depuisdes
temps immémoriaux,leregard fixe empreintd'une grande
sagesse,le corps immobile figé dans le gesteséculaire du
serveurdethé.
-Quelestvotrenumérodevoiture,Sir ?
M.Singhtendsesbilletsàl'employé de cheminde fer
qui lesaccompagnejusqu'àleurvoituresituée àl'extrémité
duquai.Les porteurs surmontésdescantinesd'osier lui
emboîtent lepas suivisde Bénédictesoulagée àl'idée dese
soustraire enfinàla foule.
Lewagondepremière classe est sobre, griset propre.
La cabine, deuxbanquettesdesimilicuirgris,
deuxportebagagesen métaldéployé,uneporte coulissant surune
cloison peinte engris, eûtétéressentie end'autres lieux,
d'autres temps, commeun intérieurde fourgoncellulaire.
PourBénédicte,son isolementconfine auluxe et mérite à
cetitretoutes lesétoilesd'unepremière classe.
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Une fois installées lesvolumineusescantinesde
monsieurSingh,les porteurs s'effacenten rivalisantde
gratitude envers leur maîtreprovidentiel.Bénédicteréalise
soudain qu’elleseprépare àpasser plusieursheures seule
en tête àtête avecunhomme dontellene connaît quele
nom.
-Installez-vousàvotre aise,madame,jevaischercher
duthé etdesdosaïs pour levoyage !
Quelques minutes plus tard,ilestderetouravec deux
tassesen terre etune corbeilleremplie de bananesetde
beignets.
-Tenez, buvonschaud avant notre
départ!propose-til.
Bénédicte boitd'un trait leliquide augoûtâcre deterre
cuite et tendlatasse à M.Singh.
-Merci,ilfaut larendre,jesuppose !
-Non, elles sont jetables, c'est l'équivalentdevos
gobeletsen plastique.Vous pourrezlajeter par la fenêtre
dès quenousaurons quittéla gare.D'ailleurs,vousverrez
desdébrisdetasses toutaulong delavoie.Ainsi,laterre
retourne àlaterre...
La circulationdans le couloirdevient plusdifficile.Les
derniersvoyageursaffluent, chargésdepaquets.Le
grondementdelalocomotive àvapeur s'intensifie.Le chef
de gare,lesiffletàla bouche,seprépare à donner lesignal
dudépart.Ilestdix-huitheures.Letrain s'ébranle
lentement,très lentement, dansun jetdevapeuretde fumée
noire.Bénédicte fermelesyeuxetgoûte cet instantfugitif
oùsemêlent l'apaisementet l'excitationd'une aventurequi
commence.
-J'aicrunejamaisarriver jusquelà !lâche-t-elle
soudain.
-Vousavezeudesennuiscetaprès-midi, àDelhi ?
Elleregrette déjàsondébutde confession.Comment
expliqueràunIndien, dontc'est lelot quotidien,les menus
ennuisdontelle a étévictime?Comment luidireque, dans
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la gare de Delhi, elle était surle pointde craquer
?N’a-tellepasfaitcevoyagepourvenirenaide auxIndiens les
plusdémunis,les soigner, créerundispensairepeut-être, en
pleindésert,loindetout!Ses projets nesont pasencore
véritablement précis,maiscen'est ni lemoment,ni lelieu
dejouer les midinetteseffarouchées.
-Non,mais toute cette foule, c'est oppressant!
déclaret-elle, enest-ildemême àJaisalmer ?ajoute-t-elle,l'air tout
à faitdétaché.
-Delhi n'est pasJaisalmer...EtJaisalmer n'est pas
Delhi!Là-bas, cen'est pas la foulequiest oppressante,
c'est le désert.
- Vous n'aimezpas lesgrandsespaces ?
- Lesgrandsespaces…,reprend-t-ilàmotscouverts,je
n’ai riencontrelesgrandsespaces,làn’est pas la
question…
Un longsilencesuitcettephraseinachevéequi seperd
dans le brouhaha du wagon.Bénédicte brûle d’en savoir
plus mais soncompagnon restepensif et peudisposé à
développer sonargument.
Quandil rompt lesilence, elle a déjàoubliéle débutde
leurconversation.
-Je crois que c’estaussidifficile à expliquer pourun
Indien qu’à comprendrepourun Occidental…
Il respire amplement puis reprend :
- Jaisalmerfut pendantdes sièclesuncarrefour
important sur laroute descaravanes quifaisaientcommerce
delasoie, desépices, del'opium, entrel'AsieCentrale et la
vallée del'Indus, etdepuis 1947, date delaPartitionentre
l'Inde et lePakistan,toutes lesvoiesde communication sont
coupéesentre cesdeuxpays.Depuis...Jaisalmer s'éteint,
absorbéepeuàpeupar laléthargie dudésert.Jel’avoue,je
vis très mal laperte devitalité demavillenatale.Sans
doutetrouverez-vouscetétatd’âmestupide !
-Pourquoi stupide?
-Jeveuxdire enfantin!
18

-Aucontraire,jevouscomprends toutà fait.Maisune
chosem’étonne,vous n'avezpasconnucettepériode
d'échangescommerciaux,vousêtes trop
jeune,mesemblet-il ? poursuitBénédicte.
-Non,jesuis né bienaprès laPartition,maisces
racines sont inscritesdans l’histoire delaville commeun
soclesur lequel, aufildesans,nousavons tissénotre
patrimoine culturel, etd’un traitdeplume,touta étérayé en
un jour.Imaginezletraumatisme delapopulation tant sur
leplanéconomiquequesur leplandel’identité.
-Vousétiezsitués sur laRoute
delaSoie,n’est-cepas ?Lesvoyagesdevaientêtre fascinantsà cette époque !
-Oui,mongrand-pèrem’amaintesfois racontéle
rituel immuablequi présidaità chaquepassage de caravane,
d’abordlenuage depoussière àl’horizon,puis
l’effervescencesubite dans laville,lajoie desenfants
courantàlarencontre del’interminable colonne d’hommes
etd’animaux.Avecunepointe d’amertume,ilévoquait le
tintementdesclochettes,les odeurs puissantesdes
chameaux.Et il nemanquait pasd’ajouter que,pour leplus
grand bonheurdescommerçantsdelaville, cescaravanes
sesuccédaient toutaulong del'année.Jesuis issud'une de
cesfamillesdenégociants.Mesancêtres ontcontribué àla
richesse delaville etàsa beauté.Ils ontfaitconstruire des
havelis par lesartisans moghols,vousverrez...des maisons
magnifiques.
-Et maintenant, dequoivitJaisalmer ?
-Jaisalmervit repliéesurelle-même.Seul,letourisme
pourrait permettre àlaville desurvivre.
-Letourisme?
-Oui,la citadelle estgrandiose commevous pourrezle
voiretattire bon nombre detouristes,mais ils ne font que
passeilr ;faudrait pouvoir les retenir.Ilyatantde
personnes quicherchentdutravaildans larégion...
L’activitétouristiqueneparvient pasànourrir toutes les
bouches.
19

-Et l'agriculture, l'artisanat ?
-L'agriculture en pleindésert nécessite dumatériel
d'irrigation,les paysans n'ont pas les moyensd'acquérirun
teléquipement.Ils s'en remettentàDieupour réussir leur
récolte.S'il pleut,ils récoltent,sinon,ilsattendent lasaison
suivante.Quantàl'artisanat,nousavonsdes sculpteurs,oui,
deshommesde grandtalent qui travaillaientencore,ilya
moinsde cinquante ans, dans les palaisdeMaharadjas.
Maintenant, ces palais sont tousabandonnés.Pour qui
voulez-vous que cesartisans travaillent ?Il n'yaplus
personnepour les payer!Parfois,onen
recrutequelquesuns pour larestaurationdetemplesJaïns, c'est toujours pour
une courte durée...Non,lavie deJaisalmer reposait jadis
sur lepassage descaravanes...Depuis laPartition,larégion
semeure.
-Et lesMaharadjas,quesont-ilsdevenus ?
-Ils sont soitentrésen politique et ont quittéla
provincepourDelhi ouBombay,oubien sontdevenusdes
businessmen internationauxavecunbureauàLondres,
l'autre àDelhi.Bien peud'entre euxontencorele goût
d'habiter leRajasthan.Les plus traditionalistes, ceuxqui ont
souhaitéresterdans leur palaisetessayerde faireperdurer
les ritesancestraux,sont leplus souvent ruinéset ont perdu
touteinfluence.
-Envisagez-vous toutdemême devivre àJaisalmer ?
-Dans l'immédiat,oui.Cela faitdeuxans quejen'ai
pas revuma famille, ellem'aterriblement manqué.
- VousétiezenEurope?
- Oui,j'aifaitdesétudesde commerceinternationalà
Londres pendant quatre ans, et jenesuis rentréqu'uneseule
foisàlamaisondepuis mondépart.
- Vosétudes sont terminées,probablement...
- Oui,maintenant jereste en Inde; jevaisd'abord aider
mon père dans sesaffairesàJaisalmer.Ensuite,nous
verrons,ila des projets pour moi.
-C'estvotrepèrequidécide?
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