De l'autre bord de l'eau

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Publié le : samedi 1 janvier 1994
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EAN13 : 9782296290389
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Collection Voix d'Europe

Jacqueline BALDRAN & Claude BOCHURBERG, A l'écoute infinie de la nuit. Henk BREUKER, M. DrU ou les nuits d'Amsterdam. Marie-Chantal FAU, L'fie d'Héphaïstos. Edith HABERSAA T, Au pays des enfants nus. Edith HABERSAA T, Les oiseaux de la nuit. Pierre JEROSME, Le paria. Joseph KURTZ, Chronique d'une jeune fille sage, 1944-1945. Jean-Pierre LUCIONI, Nouvelles d'autrefois. Doria NOUHAUD, Du cruel au chaste. Marie O'NORD, Sans maudire? Yoland SIMON, Hier chantaient les lendemains. Francis SIMONINI, Il était une fois Strappona. Francis SIMONINI, Tu reviendras dans la vallée.

DE L'AUTRE BORD DE L'EAU

Du même auteur, chez le même éditeur

Haiti Blues (1985). Calebasse d'étoiles (1989).

@ L'HARMA TI AN, 1994 ISBN: 2-7384-2577-1

Jean-François

MÉNARD

DE L'AUTRE BORD DE L'EAU Haïti
(Nouvelles)

Éditions L'Harmattan
5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A ceux De l'autre bord de lleau Enfants de Fonds des Nègres A ceux de Port de Paix.

OCEANO NOX

La dernière fois qu'il avait été vu dans le village, Oceano Nox était en train de pisser contre l'énorme carcasse jaune qui pourrissait depuis des années entre l'église et le dispensaire. D'ordinaire, dans les villages d'importance, il y a près de l'église, un monument: une stèle, une statue, une fontaine. Ici, rien n'en avait l'allure, mais cet engin en tenait lieu car le colonel, quand il venait, l'escaladait en soufflant pour tenir ses discours et proférer ses menaces. Les agents des services de dératisation ou de vaccination y grimpaient eux aussi pour faire l'appel des inscrits. Les rares touristes qui arrivaient jusqu'ici, du haut de la cabine délabrée, avaient une meilleure perspective pour dominer la rue principale et la photographier avec ses portes multicolores et ses toits rouillés. Autrefois, cela avait été un engin de travaux publics qu'avait abandonné la compagnie allemande de construction de la route nationale 4, la route de l'amitié. Il était resté là, sur 9

place, lors d'un coup d'état. Celui d'avant le cyclone. Ce coup d'état, dont les paysans parlent en disant qu'il avait été si brutal et impressionnant que même les ingénieurs étrangers n'en avaient pas eu idée quelques temps avant. Aussi avaientils filé à toute allure pour se mettre en sûreté. Ils avaient abandonné les engins là où ils se trouvaient sans même les garer. La radio avait annoncé le soulèvement: hop! ils avaient déguerpi. Pour des gens précis et organisés, çà avait bien fait rire! Et pour des gens qui avaient dit qu'ils étaient là pour le seul bonheur du pays, çà avait fait parler! Oceano Nox en riait lui-même quand il s'asseyait sur un de ces énormes pneus qu'il avait depuis lors récupéré pour en faire un multiple usage: il avait parlé de multiple usage! Jamais il n'avait pensé à en faire quelque chose de précis: une roue, si çà se démontait et si çà pouvait se traîner jusqu'à sa bicoque, dans la basse allée du village, çà pourrait toujours servir! A coups de machette, patiemment, et avec le concours des gamins, il avait démonté sa roue et l'avait traînée pendant des jours dans la ruelle, entre les maisons de bois, jusque chez lui, près du rivage. Il riait de cette histoire parce qu'il se rappelait avoir vu l'ingénieur et le pasteur s'enfuir à bord de leur puissant véhicule tout terrain comme si de partout on leur tirait dessus, et dans leur manoeuvre ils avaient reculé avec violence dans cet engin abandonné... Pourtant ce n'était pas à cause de cette fameuse roue devant sa porte qu'Oceano Nox était connu et repérable, mais surtout parce que lui collait ce nom qui le rendait d'emblée respectable et mystérieux. Les enfants qui ne s'étaient pas encore fait expliquer ce qu'avait de célèbre ce patronyme, savaient de toute façon que pour tous au village, Oceano Nox était quelqu'un d'exceptionnel.
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Il l'était par la taille sans aucun doute, et par sa corpulence, et aussi par les yeux très verts qu'il avait dans sa tête brune de mulâtre nonchalant. Mais surtout par tout ce qui se racontait sur lui. Par tout ce qui se chuchotait. Comme partout, ici, quand quelque chose n'est pas connu de tous, on en parle, on fait mystère. Et quand on n'a pas pu percer le secret de quelqu'un, on chuchote. Et l'intérêt grandit. A propos d'Oceano Nox on avait toujours chuchoté. A cause de ses yeux d'abord. Cela avait commencé parmi les commères quand on s'était rendu compte que ce serait un nègre aux yeux verts. - Il a des yeux de chat! C'est le petit d'un gangan, le fils d'un sorcier! C'est le fils d'un blanc, coureur des ports et des cyclones. Un fils de la mer et du maïs. D'une fille d'hôtel ou d'une bonne d'un curé. Il y a dans les villes des filles de misère qui se roulent dans le sable sous de grands barbus roux. Il y en a qui regardent les bagues et les souliers des voyageurs et des touristes et qui attendent aux portes des hôtels: elles veulent se faire voir pour plaire aux avocats, aux médecins, aux hommes d'affaires que disent être tous ces gens. Elles croient qu'ils les emmèneront si elles se font faire un petit! Dire qu'il y en a qui ont leur rhétorique mais qui ont la tête vide! Pourquoi vouloir filer ailleurs: c'est là ou tu as été planté que tu vas pousser le mieux! Elles feraient mieux de porter des charges sur leur tête ou de vendre du fresco que de s'acheter leur misère en se couchant comme cela! La vieille qui avait recueilli Oceano Nox en entendait de toutes sortes. Elle l'avait montré un matin à ses voisines, disant que par la volonté de Dieu ou du mauvais ange, en pleine nuit, alors qu'elle dormait sur sa natte, elle avait été réveillée. 11

Comme par un miaulement. Des pleurs d'enfant! Elle avait poussé sa porte et tout avait roulé dans la boue de la ruelle: une petit d'homme qui criait, emballé. C'était un gosse qu'on avait déposé là ! - Une chance, disait-elle! Si j'avais été sourde, personne ne serait venu le prendre et les chiens dans la nuit l'auraient emporté! Mon Dieu, Saint-Nicolas veillait! Et elle n'était pas sourde! L'enfant avait bien fait de vivre, de naître on ne sait où, et de hurler la nuit devant la porte de la vieille qui n'avait rien à en dire! - Et je ne sais même pas son nom chrétien! On l'avait appelé Oceano Nox. Il paraît que c'était venu du sacristain de l'époque, mon père trois-quarts comme on disait! Il était habitué à parler avec le père, un prêtre tonitruant qui venait à cheval au village chaque mois. On l'entendait de loin arriver par les mornes, tempêtant contre les moustiques, contre les griffures que lui faisaient les branchages, contre son cheval et contre ce failli bourg de pêcheurs perdu au coin de l'île. - Un sale trou à cabrits au bord d'une si belle anse! Et il disait aux gens que lors du jugement dernier, le bon Dieu serait obligé de faire pour eux une séance particulière! Le sacristain, mon père trois-quarts, avait dit qu'en attendant le baptême, on pouvait bien lui donner un nomjouet. Il s'en était chargé quand il avait, le soir même, dit à la grand-mère qu'il connaissait du latin ailleurs que dans les psaumes et les prières de l'église. Il était par ailleurs entendu que le prêtre lui donnerait un nom parmi tous les saints noms des calendriers. Dans la pièce attenante à la sacristie où le père s'allongeait après l'office et les baptêmes avant d'aller prendre un repas dans le voisinage, il y avait deux ou trois livres. 12

Sur la couverture de l'un d'eux, on pouvait lire Oceano Nox. Comme cela sonnait bien depuis longtemps déjà pour le sacristain, celui-ci avait fait remarquer à la vieille que cela ferait l'affaire pour son petit malheureux. - C'est tout autant un air de latin chrétien, avait dit la grand-mère. - Oui, mais c'est profane, répondit le sacristain qui tenait cette subtilité d'une longue explication que le père lui avait faite un soir où il avait dormi au village. Le latin s'utilise aussi ailleurs que dans l'église. Dans les livres des savants, des docteurs par exemple. En ce cas, c'est du latin profane! La grand-mère répétait à voix haute "Oceano Nox! Oceano Nox ! Pauvre malheureux! Et quel bonheur, merci Bon Dieu que je ne sois pas sourde!..." L'enfant avait été baptisé dès le premier passage du père, la vieille était bonne chrétienne, disait le curé; çà pouvait se faire de confiance et sans préparation. Il était sûr qu'elle ne servait pas des deux mains, d'un côté l'église, de l'autre les esprits! Et l'enfant reçut les noms du prêtre: Corentin Jean. - Ce qui est mis sur mon chemin, il faut que je le protège ! Ou bien, çà ne vient pas du bon Dieu, dit le curé! - C'est un nom distiné, avait dit le sacristain, mêlant à nouveau à son langage ordinaire, quelques mots qui traduisaient sa longue fréquentation du prêtre. Il écoutait ses paroles et dans son jardin les répétait souvent, avant d'en faire usage quand il en sentait l'à propos. - Pré-destiné, reprit fortement le père! pré-destiné parce que c'est une chance d'avoir le nom du père! Au nom du père... enchaîna-t'il. Tout le monde rit parce qu'on se disait bien que le père avait vécu comme un homme en son temps. Qu'avec son âge, bien entendu... mais enfin ...
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Et, comme on était une petite famille: la vieille, le sacristain, les commères, quelques voisins et le curé, on n'était pas allé jusqu'à penser que ce malheureux chrétien, si clair de peau, avec des yeux si verts, pouvait avoir quelque parenté avec le vieil homme blanc! D'ailleurs, il arrivait de temps à autre que des étrangers passent au village et dans les mornes voisins. Il se pouvait aussi qu'une pauvresse l'eût attrapé dans un coin de rue de la capitale...

Quand il parlait de son enfance, Oceano Nox disait toujours qu'il n'avait connu ni père, ni mère, ni frère, ni soeur. Il n'avait échappé aux dents des chiens vagabonds que par chance. La vieille à la porte de qui on l'avait déposé n'était pas sourde. Elle l'avait élevé jusqu'à ce qu'il commence à la connaître, à bien s'en rappeler, à bien entendre les histoires qu'elle lui racontait, les prières qu'elle lui apprenait, les ordres qu'elle lui donnait. Mais elle n'avait pas pris le temps de lui parler d'elle-même! Il était sous son toit. C'était sa grande. Et il l'aimait. - Çà m'a tout bousculé dans la tête le jour où j'ai vu qu'elle était morte! Un jour qu'il revenait de la rivière où la grand-mère l'avait envoyé remplir deux calebasses, il l'avait vue étendue à sa porte, la tête dans la boue. Il se rappelait encore le cri que çà lui avait arraché. Il se souvenait de la course qu'il avait poursuivie dans les cannes jusqu'à la pleine lune. - Cette nuit-là, tous les voisins de ma vieille, derrière le sacristain, hurlaient dans les cannes d'abord, puis le long de la côte, au bord des rochers: Oceano Nox, Oceano Nox ! Ils ne m'ont pas retrouvé! ...

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Cela avait été la première fois qu'il avait disparu. Quand on l'avait revu, silencieux et grandi, il était sur un âne sans oreilles, un de ces.ânes à qui l'on coupe l'oreille par sanction contre le propriétaire qui le laisse divaguer. Un âne, çà s'attache! A longe longue s'il faut, mais attaché ferme, un âne ne divague pas dans les pois des voisins! Ou alors, on lui tranche l'oreille! Oceano Nox avait-il disparu plusieurs jours, plusieurs semaines? On ne sait plus trop: cela fait longtemps déjà, si bien qu'on ne sait plus trop, mais avec le temps, il semble bien que sa fugue avait duré des mois. On en voulait pour preuve que la tombe de la grand-mère avait été chaulée plusieurs fois. A le voir paraître, le vieux sacristain qui justement finissait de badigeonner la croix, était resté muet: il avait été si surpris! Derrière lui, un âne broutait l'herbe du cimetière; et le gosse y était assis à califourchon. Il ne disait rien mais regardait fixement avec ses yeux verts. Le sacristain s'était assis sur la tombe, avait cherché à dire quelque chose: rien ne lui venait. On voyait seulement ses lèvres qui articulaient péniblement "Oceano Nox, Oceano Nox". Quand il fut un peu revenu de sa surprise, le sacristain avait pris un long verre de tafia puis avait roulé l'alcool dans sa bouche à s'en faire rougir les yeux; il avait craché loin dans la poussière. Alors, il avait hurlé "Oceano Nox"! L'enfant était allé devant la porte de la maison de la vieille désormais occupée par d'autres habitants. On lui remit quelques affaires, on lui demanda s'il voulait quelque chose d'autre: il prit une galette de manioc et une timbale de jus de citron puis il s'avança dans le village. Les gens le virent passer. On le reconnaissait, mais on n'obtint aucune réponse aux questions qu'on lui posa, aux offres qu'on lui fit. 15

Comme il avait les cheveux roux des enfants qui traînent parmi les pêcheurs, la peau comme couverte d'une pellicule grise, sel et poussière, les gens commencèrent à dire qu'il venait de la mer. Que, de l'autre bord de l'eau, il avait dû manger avec les esprits et qu'il devait promener les morts dans les ruelles du village, la nuit. C'était un gosse qui savait tout. Et s'il ne disait rien, c'est qu'il avait dans la tête l'esprit de la grand-mère. Plus on chuchota, plus ce qu'on chuchotait prenait de l'importance. Le sacristain surtout donnait de l'importance au gosse. On ne laisse pas sans rien ni personne un enfant qui n'a plus rien ni personne, aussi l'avait-il pris chez lui. Corentin Jean vécut parmi les enfants de la cour, avec les petites filles coureuses de bois sec et d'eau, dont on ne savait pas si elles étaient de la famille ou si elles y étaient venues comme domestiques. Il sonna les cloches, changea les fleurs à l'autel, seconda son bienfaiteur à l'église et dans ses tâches de serviteur du curé. Il se sentait proche de l'autorité car le prêtre ne venait que de temps à autre sur son cheval. Le directeur, comme on disait aussi au village en parlant du sacristain, se chargeait de tout: des vivants et des morts, des petites histoires qu'il fallait taire et de celles dont il valait mieux rendre compte. Oceano Nox apprenait beaucoup à se taire. A sourire et à se taire. Ce que lui avait dit le curé, un jour de passage, lui était resté: mon garçon, de ce que tu sais, il faut souvent sourire et, de ce que tu veux dire, il y a beaucoup à taire! Il avait bien grandi et déjà beaucoup appris: il continua d'apprendre en regardant. Il parlait peu. C'est sur sa façon de peu causer et de toujours sourire que ce qu'on disait de lui, ce qui se chuchotait, ne pouvait que poursuivre. Et comme il devenait beau, les filles aussi et même les femmes avaient l'air d'avoir davantage à dire. 16

Souvent dans ces années, il partait avec les pêcheurs du rivage vers les îlets et leurs criques. Ils passaient lajoumée à tirer d'une pointe à l'autre des plages, un filet qu'ils ramenaient plein de camarons et crevettes, les gribiches. Quand ils rentraient au couchant, les femmes et les filles trouvaient qu'Oceano Nox aurait pu être un lointain ancêtre venu de l'autre bord de l'eau. Sans doute aussi était-il devenu beau. Quand le maître de senne, celui qui règle la pêche, arrivait, le poisson distribué, les filets nettoyés, pliés, pendus aux chevalets, les barques. sorties d'eau, sur leurs rondins alignées, les hommes las s'avançaient en silence sous le grand flamboyant. Ils attendaient. Alors il arrivait parfois qu'Oceano Nox prît le tambour et en battît comme aucun tambourinaire à la ronde connu. Par les nuits de lune pleine, pêcheurs et paysans ne se couchaient guère. On entendait jusqu'à l'aube, de distance en distance, leurs chants, appels aux bénédictions, imprécations contre les loups garous et les menaces des sorts, des esprits et des astres perdus. Des litanies, supplications, sauvez-moi la vie, étaient entrecoupées d'aboiements hargneux des chiens vagabonds, de cris des coqs, de jurons, de rires aigus des femmes. Dans les palmistes majestueux, des oiseaux se battaient. Alors, souvent, Oceano Nox disparaissait... A l'entendre, le sacristain avait appris -secret de confession, disait-il- d'où était venu ce gosse. Ici, les paysans n'étaient pas mélangés, ni de grain de peau, ni de couleur, ni de cheveux. Ils avaient les bras plutôt longs des pêcheurs. Aussi, ce qu'avait d'étrange Oceano Nox, dans les yeux comme dans la corpulence, en faisait tantôt l'objet de la dérision des autres, tantôt l'objet de leur envie. De leur peur aussi, bien entendu. Jamais enfant il n'avait appris à lire, sinon ce qu'il put répéter de catéchisme et des leçons par coeur des fins de matinée. Après la corvée d'eau et de bois sec du matin, 17

Oceano Nox s'asseyait au fond de la chapelle quand il y avait école. Le sacristain officiait comme maître d'école et surveillait à la fois ses élèves et les travaux dans sa maison. En même temps, il ne manquait pas de répondre aux commères sur leur route de marché et à ceux qui l'avisaient de quelque préoccupation. Le soir, il se rendait sur la falaise avec son maître pour mieux amarrer les cordes des chèvres et du boeuf. Alors le sacristain lui parlait, comme à quelqu'un qu'il aimait. Il voulait le faire grandir avec des principes de sagesse qu'il semblait vouloir ramasser dans son propre savoir et dans tout ce qu'il pouvait rassembler des expériences des autres. Il reprenait ce qu'il avait entendu du prêtre ou du magistrat ou de quelque autorité pour commencer une conversation que l'enfant prenait comme une instruction particulière. Ce que disait le sacristain semblait avoir pour celui-ci tant d'importance qu'Oceano Nox s'appliquait à entendre. La nuit, par la suite, quand il dormait mal à cause de l'orage et des moustiques, il se redisait ce que lui avait dit le vieux des choses qui poussent, des maladies qui viennent et qui s'en vont avec telle herbe et telle oraison trois fois répétée, des faits de la guerre contre les blancs, de celle contre les espagnols; de ce qu'il faut savoir taire et de ce qui changerait la misère. Mais seulement, finissait le sacristain, si curé et magistrat en premier mettaient en pratique ce qui a été appris de bon pour tous, les autres ensuite deviendraient bons! C'était à cause de ces choses qu'il avait l'air de savoir et dont on se demandait comment il les avait apprises qu'Oceano Nox était respecté. Plus tard, quand le vieux sacristain mourut, que le prêtre ne vint plus, ce fut son tour de s'occuper des morts et des vivants, de regarder les choses qu'il vaut mieux taire et d'en sourire. 18

Il regardait la mer comme le lui avait appris le sacristain. "Tu regardes sur l'horizon, tu regardes longtemps et si tu regardes bien, tu pourras voir débarquer tes ancêtres comme ils ont débarqué jadis ". Pendant des années, il avait regardé. C'étaient des défilés. de voiliers, des cortèges hudants de blancs barbus féroces, dont les fouets claquaient sec dans le soir et dont les chiens grondaient. C'étaient des processions d'esclaves grands qui semblaient glisser sur le sable et se fondre avec les nuages. C'étaient des femmes belles comme celles qu'il aimait à voir se baigner dans la rivière, du côté de l'embouchure. Souvent on l'y croisait l'après-midi. Il descendait du plateau où, dès l'aube, il était allé travailler le jardin avant le grand soleil. Il saluait, souriait, regardait les femmes demi-nues dans les ravines et ne détournait pas les yeux. Il s'en allait le long de la grève et elles chuchotaient. On ne lui avait pas connu d'amours, mais il était su que des hommes du village l'avaient surveillé. On l'avait suivi quand il s'aventurait dans les champs de canne. On le regardait danser les nuits de fête sous la lune. En sueur, comme un dieu de bronze, il ouvrait ses grands yeux verts et ses bras d'ange et dansait en riant. On disait qu'il devait aimer les femmes mais qu'il avait lui-même peur de ce qu'il inspi-' rait. Et, pendant plusieurs nuits,.il disparaissait. S'il parlait peu, s'il faisait bien, c'était parce qu'il avait appris du sacristain que Dieu et les esprits sur cela se retrouvaient :Fais ce que tu as à faire, les autres n'ont pas à s'en mêler... Il y pensait toujours. Il lui semblait parfois qu'il devait penser tout haut car des choses lui venaient à l'esprit, et les gens se retournaient comme étonnés. Il se demanda si leur étonnement venait de son allure ou de ce qu'il pensait. Qu'il fût colosse et doux, noir clair aux yeux verts, avait quelque chose d'étrange et bon, même si avec les années il s'était accoutumé. Mais, si les gens 19

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