De lave et d'écume

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296348448
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DE LAVE ET D'ECUME
Nouvelles -

Collection Lettres de ['Océan Indien dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou

Déjà parus

BOYER Monique, Métisse, 1992. GUÉNEAU Agnès, Le chant des Kayanms, 1993. RAFENOMANJATO Charlotte-Arrisoa, Le Cinquième Sceau, 1993. AGENOR Monique, L'aïeule de l'isle Bourbon, 1993. SOILHABOUD Harnza, Un coin de voile sur les Comores, 1994. BECKETT Carole, Anthologie d'introduction à la poésie comorienne d'expression française, 1995. DAMBREVILLE Danielle, L'écho du silence, 1995. BLANCHARD-GLASS Pascale, Correspondance du Nouveau Monde, 1995. TALL Marie-Andrée, La vie en loques, 1996. DEVI Ananda, L'Arbre-fouet, 1997. DAMBREVILLE Danielle, L'Ilette-Solitude, 1997.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5814-9

LETTRES DE L'OCEAN INDIEN

FIRMIN

MUSSARD

DE LAVE ET D'ECUME Nouvelles
Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Personnages et faits sont. au long de ces nouvelles. purement imaginaires. Toute ressemblance avec des personnes ou des événements réels ne pourrait être que fortuite.

L'ENGAGEMENT

La vie l'avait quittée en douceur, imperceptiblement. La Vieille s'était éteinte à l'aube, mais la famille avait eu la délicatesse d'attendre sept heures pour m'inviter à venir constater le décès. Je l'avais accompagnée plus que soignée, tout au long d'une de ces maladies lentes et implacables vis-àvis desquelles nous sommes encore souvent désarmés. Aussi ses enfants attachaient-ils à ma demière visite un caractère plus symbolique, voire administratif, que médical. Je trouvai le Vieux au pied du lit, assis sur une chaise, son chapeau sur la tête, sa canne entre les genoux. Il était évident qu'il n'avait pas dormi. Il me laissa procéder au simulacre d'auscultation qu'exige la loi sans mot dire. Sa compagne reposait, déjà habillée, la mâchoire bandée, les mains jointes sur un chapelet orné d'un crucifix. Les murs de la chambre accueillaient, outre un deuxième crucifix placé à la tête du lit, différentes images pieuses, dont une Madone, un Saint-Georges et une photo du Pape, et, sur une petite console recouverte d'un napperon brodé, plusieurs statuettes représentant la Vierge, et un buste de Frère Scubilion. Je savais que ces objets avaient toujours été là, mais les circonstances conféraient à leur présence une particulière intensité. Je remplis en silence le certificat de décès, puis cherchai ce que je pourrais dire au Vieux. Je n'ai jamais été très à l'aise dans ce genre de situation. J'ai trop d'orgueil pour ne pas considérer la mort, même inévitable, d'un de mes patients, comme un échec personnel. Mais surtout, la souffrance qui l'entoure suscite en moi un vague sentiment du culpabilité dont l'émotion, certes superficielle, que je ressens ne parvient pas à 5

m'affranchir. Je posai ma main sur l'épaule du vieillard et, cherchant à accrocher son regard, bredouillai je ne sais quelle vaine formule de condoléances, qui n'exprimait rien. Mais il dut sentir mon trouble, car il tourna vers moi son visage craquelé de rides, aux yeux plus minuscules encore que d'habitude, et je vis avec surprise qu'il s'y dessinait un sounre. - Trakas pa, doktèr. Mi koné ou la fé out possib. Son lèr téfine arivé. Kan 10Bondié la désidé, kossa zot i péfèr ? Epi, ma di aou in nafèr, mi tardra pa rozoind a èl. Asoir mi sra pi lal. Je crus à une boutade, une de ces pirouettes par lesquelles on exorcise le désespoir, mais le petit vieux, devinant mon incrédulité, reprit: - Ou lé in doktèr lOrey, ou kroi pa sé soz la, pa vré ? Mafine pas in langazman ek mon Madam. Asoir, la Viey va ni
rod amoin.2 - Un ... un engagement?

- Bin. Ou koné pa kosa i lé in langazman ? Ma esplik aou. Sélman, ma ésey koz fransé, sinon, ou konprandra pa.3 La Vieille, docteur, vous l'avez toujours connue vieille. Sa peau toute fripée, ses membres maigres, ses dents en plastique qu'elle faisait baigner dans un verre, la nuit. Et quelque part, au fond de vous, vous refusez d'imaginer qu'elle ait pu être différente. La photo floue et jaunie de notre mariage, que vous voyez au mur, représente un couple d'étrangers, sortis d'un autre monde. Et en un sens, vous n'avez pas tort.

1. _ Ne vous en faites pas, docteur. Je sais que vous avez fait de votre mieux. Son heure avait sonné. Quand Dieu l'a décidé, qu'est-ce qu'on peut faire? Et puis, je vais vous dire une chose, je ne vais pas tarder à la rejoindre. Ce soir, je ne serai plus là. 2. _ Vous êtes un médecin métropolitain, vous ne croyez pas à ces choses-là, pas vrai? J'ai pris un engagement avec mon épouse. Ce soir, la Vieille viendra me chercher. 3. Oui. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un engagement? Je vais vous expliquer. Seulement, je vais essayer de le faire en français, sinon vous n'allez pas comprendre.

_

6

J'ai quatre-vingt deux ans, docteur. J'en avais vingt, quand j'ai épousé Ombline, qu'à l'époque, vous vous en doutez, personne n'aurait appelé la Vieille. Elle venait d'avoir seize ans, et croyez-moi, c'était la plus belle fille d'ici jusqu'à Saint-Philippe et Saint-Joseph. Elle habitait comme moi La Crête, mais au deuxième village, ce qui voulait dire une heure de montée à travers les sentiers de cannes pour venir la voir. Il n'y avait pas de transport, et le chemin n'était pas blaké4 comme maintenant. On se connaissait depuis toujours, on était issu de deux familles de colons, mais il a fallu attendre que j'aie mon lopin de terre à mon tour, avec de quoi monter dessus une petite case en calumet (on ne connaissait pas trop la feuille-tôle5, par ici, à l'époque) pour que mes parents aillent faire la demande en mariage pour moi. Bien sûr, les siens ont été d'accord tout de suite, vu que ça faisait des années que je faisais ma cour, et qu'elle et moi, c'était évident qu'on était fait pour s'accorder ensemble. L'annonce de ce mariage, et par la suite sa réalisation, ça a été le plus grand bonheur de ma vie, de nos deux vies. Mais pour nous, on s'aimait tellement que cela ne paraissait pas suffisant. Bien sûr, il ne s'agissait pas de faire l'amour avant la noce, ce qui était à la portée de n'importe qui. Non, pour nous, il aurait fallu quelque chose de plus fort encore qu'un mariage, une cérémonie inventée spécialement pour les couples qui s'aiment pour de bon, et qui ont réellement décidé qu'ils ne vivraient pas l'un sans l'autre. Et c'est là que j'ai eu l'idée de l'engagement. Je l'ai proposé à Ombline la veille de la noce, et elle a accepté sans hésiter, malgré ce que le procédé pouvait comporter de pas très catholique. Puisque que le Bon Dieu n'avait rien de prévu, spécialement pour nous ... Nous étions allés nous promener dans un sentier, aux abords du village, depuis lequel on voyait le vert des cannes à sucre qui ondulait jusqu'au rivage, et puis le bleu profond de la mer que le vent striait de blanc. Nous avons attendu le crépuscule pour nous prêter serment. J'ai sorti mon canif et j'ai
4. Goudronné. S. Plaque de tôle ondulée.

7

entaillé mon poignet, puis celui d'Ombline, et nous avons mélangé nos deux sangs. Au même instant, nous avons pris l'engagement que le premier de nous deux qui quitterait ce monde viendrait chercher l'autre le jour-même, avant la tombée de la nuit. Ainsi, Ombline et moi, c'était vraiment pour la vie. Tout à l'heure, avant de s'en aller, elle me l'a encore rappelé.
-

Joseph, m' a-t-elledit, ou lé touzourdakor ? Asoir, ma Bien sûr, lui ai-je répondu, moin lé touzour dakor.

ni rod aou ?..6 Kosa ma fé tousél kan ou sra pi la ? Vien rod amoin, tard pa tro, avan lo fénoir fini rantré, nout dé nou sra ansanb ... pou
touzour ...7 8 a-t-elle murmuré, et quelques instants plus -Aswar... tard, j'ai fermé ses yeux.

J'ai quitté le Vieux perplexe. Je ne me suis senti le droit ni de le contrarier, ni d'accréditer une superstition. Ma fonction exige rigueur et raison. S'il pouvait trouver quelque consolation dans l'idée qu'il ne survivrait pas à son épouse, à quoi bon chercher à le détromper? Mais il était encore solide, pour ses quatre-vingt deux ans, et son histoire ne tenait pas debout ... Après mon départ, le Vieux n'a plus adressé la parole à personne, refusant de boire et de manger. Indifférent aux préparatifs de la veillée, il a procédé à de complètes ablutions, puis s'est changé. Il a revêtu son complet d'alpaga bleu nuit, ses souliers vernis et s'est coiffé du feutre réservé aux cérémonies. Puis il a tiré sa chaise dans la cour, près de la porte, dans le petit peu d'ombre que donnait la maison, et, les
6,

Ce soir, je viens te chercher ?... 7. _ Bien sûr, lui ai-je répondu, je suis toujours d'accord. Qu'est-ce que je deviendrai, tout seul, quand tu ne seras plus là ? Viens me chercher, ne tarde pas trop, avant le crépuscule, nous serons ensemble tous les deux ... pour toujours ... _ 8. Ce soir ...

_ Joseph, m' a-t-elle dit, tu es toujours d'accord?

8

mains croisées sur sa canne, toujours silencieux, il a attendu, toute la journée. Quand le soleil a commencé à décliner, il s'est levé, a fait quelques pas et a contemplé longuement le paysage. Il a suÏvi des yeux la lente immersion du disque orange à l'horizon de l'océan, par-delà les bandes de nuages. Puis il a fait demi-tour vers la maison, et est resté un moment debout, près du seuil, comme désemparé. Il allait se rasseoir quand soudain son visage s'est illuminé. La nuit venait de tomber. Il a semblé fixer un point dans l'obscurité, peut-être une image

que lui seul pouvait voir. - Anfin, ou lé la, a-t-il dit. Moin té kroi ou sré pa a
_

lèr ...9 Il a hésité un instant, comme quelqu'un qui a du mal à comprendre ce qu'on lui répond, puis s'est retourné pour franchir le seuil de la maison. Il est tombé tout d'un bloc, face contre le plancher. La famille m'a appelé un quart d'heure plus tard. Je l'ai trouvé allongé sur le lit, mains jointes, à côté de sa femme. l'ai posé mon sthétoscope, par principe, sur le thorax muet du vieillard, j'ai rempli à nouveau le papier bleu qui m'était demandé, puis j'ai referrpé ma sacoche, contenant mes instruments d'exploration et de mesure, mes outils de rigueur et de raison. La famille ne paraissait pas exceptionnellement troublée. Tout le monde était au courant de l'engagement. J'ai gravi à pas lents dans la nuit le sentier menant à la case des deux amoureux. Certains soirs, ma sacoche me semble, plus que d'autres, inutile et lourde.

9. - Enfin, te voilà, a-t-il dit. Je croyais que tu 'Je serais pas à l'heure ...

9

PLEINE EAU

L'éclosion de l'aube ciselait le tranchant des montagnes. Le sillage du zodiac zébrait une mer lourde encore d'un sommeil opaque. Nous avions revêtu nos combinaisons, mais de l'écran lisse et sombre, nul embrun ne montait. Gilles, à la barre, moustache au vent, scrutait le large. Pierre et moi, tassés à l'avant avec les sacs et les fusils, contemplâmes le soudain déferlement du jour, des crêtes jusqu'au rivage, d'où naquit pour nous rejoindre le frémissement d'une onde argentée. J'avais attendu cette chasse sur les DCplO comme une

épreuve initiatique: affronter à plusieurs miles au large, avec

cinq cents mètres de fond sous les palmes, les plus gros poissons pélagiques représentait, pour le jeune pêcheur sousmarin que j'étais, une sorte de consécration. Pour mes deux équipiers, en revanche, l'entreprise n'avait rien d'exceptionnel. Le régime du moteur faiblit tout d'un coup. - C'est là ... annonça Gilles. Au loin, j'aperçus les balises. - Inutile de s'approcher davantage. Le courant va nous amener à longer le DCP. On s'habille maintenant.

10. Dispositifs de concentration de poissons. Ce sont des structures artificielles immergées au large, destinées à attirer et à fixer le poisson pélagique, c'est-à-dire de haute mer (thons, bonites, requins, thazards, dorades, éventuellement marlins, espadons). 11

Le bateau en panne, une petite houle de large commença à se faire sentir. Je me penchai par-dessus bord pour nettoyer mon masque: mouvantes, vertigineuses ténèbres. - Ça ira? me demanda Gilles. - Bien sûr! Je chaussai mes palmes, vérifiai une dernière fois mon fusil. Pierre mit à l'eau le pendeur qui, fixé à l'avant du zodiac, devait nous servir de repère dans le bleu. - Un dans le bateau, un en surface, un au fond, et on tourne, récapitula Gilles. A qui l'honneur ?
-

J'y vais, affirmai-je, sans lui laisser le temps de

réagir. Sous l'effet du soudain contact glacé, mes pulsations se ralentirent. Une fois dedans, l'infini m'apparut moins terrifiant. Je commençai à me ventiler. A ma droite, le fil rouge du pendeur ondulait lentement, se perdant au-delà des rayons du soleil. Je vis passer au loin un banc d'ombres serrées: le poisson était au rendez-vous. J'emplis mes poumons d'une ultime goulée d'air et amorçai mon canard. Je me laissai couler doucement le long du fil, mais arrivé au plomb situé à quinze mètres, j'eus l'impression de n'être pas descendu: tout autour de moi, les ténèbres n'avaient pas bougé, peut-être étaient-elles imperceptiblement plus denses que vues de la surface. Brusquement surgis de nulle part, une dizaine d'yeux ronds, argentés, d'un banc de très gros barracudas, me fixèrent, impavides. La pointe de ma flèche hésita, face à la multitude de crocs acérés. Trop tard, à nouveau le bleu infini. Je pouvais attendre encore un peu. Surtout, ne pas remonter sans prise. Que pour un coup d'essai ... Une série de torpilles aux reflets d'acier, surmontées du long tranchant crénelé d'une nageoire bleutée, venait droit dans ma direction. Des dorades coryphènes ! Je tirai d'instinct. Le poisson, sidéré, s'arrêta à deux mètres de moi, s'inclina doucement sur le côté. Le cœur battant, j'amorçai ma remontée. Je l'avais séché! Comme line secousse et le chant de mon moulinet qui se dévide. Très vite. Mal tirée, la dorade s'est réveillée et son départ est foudroyant. Dix, quinze kilos, peut-être plus? Je 12

m'aperçois que j'ai négligé d'assurer à la bouée qui flotte près du bateau, la crosse de mon fusil. Le temps d'accrocher celuici à mon moulinet de ceinture, et il m'échappe des mains, direction les abysses. A combien suis-je de la surface? Je réalise que je suis en fin d'apnée. Que mon moulinet de ceinture s'est bloqué et que ce qui me retarde est la force du poisson qui sonde désespérément, que jè ne sais plus où est le pendeur, qu'il me semble voir le zodiac, au loin, et Gilles, fusil en avant, qui descend précipitamment à ma rencontre, que j'ai le choix entre larguer ceinture, fusil, poisson et remonter le tout à la force des palmes, qu'en fait, non, je n'ai plus d'alternative, et ma main se pose, en un dernier réflexe, sur la boucle de ma ceinture. C'est alors que je l'aperçois. L'instant d'avant, la tension a cessé tout d'un coup. Venant du fond, la forme se rapproche, de plus en plus claire, de plus en plus distincte aussi: un gouffre bordé de dents, que cerne l'ombre blanche d'un corps monstrueux. Je me remémore en une fraction de seconde tout ce que je sais sur ces prédateurs: celui-ci est un grand requin blanc, de ceux qui ne pardonnent pas. Je vais être déchiqueté. Perdre bras, jambes, fragments de tronc. J'ai lu quelque part que les squales ne démembraient leurs proies que faute de pouvoir les avaler tout rond. Et si celui-ci était assez gros? Il est sur moi et mes dernières forces sont pour me rouler en boule. Je reprends connaissance sur une surface instable et gluante. Autour de moi, les ténèbres clapotent. Le faisceau d'une lampe-torche hésite et se pose sur mon visage. - Qui est là ? - C'est moi, répond Gilles. Je m'assieds, m'adosse à une paroi fortement incurvée.
-

Où sommes-nous?

L'instant d'avant, le monstre s'apprêtait à m'ingurgiter. - Si mes déductions sont exactes, nous nous trouvons dans la cavité buccale d'un Carcharodon carcharias. Le faisceau de la lampe balaie le hiatus semi-circulaire que bordent plusieurs rangées de crocs grands comme la main. Je n'y comprends rien. 13

- Comment tu as fait? boule?
-

Toi aussi, tu t'es roulé en

A ça près que je suis plus grand que toi et que j'ai

voulu garder mon fusil. De sorte que j'y ai laissé la moitié d'une palme. Cela semble le contrarier. - Comment se fait-il qu'il y ait de l'air ici? - Tu as raison, c'est tout à fait impossible. - Pourquoi ne sommes-nous pas morts? - Pourquoi, quoi? - Bon, qu'est-ce qu'on fait? Comment on sort de là ? - Déjà? Je lui prends la torche des mains. Du côté des crocs, l'issue semble hasardeuse. De l'autre côté, entre les deux arceaux auxquels nous sommes adossés, une membrane épaisse et d'apparence visqueuse décrit une sorte d'entonnoir, dont les plis sont organisés en spirale. - Qu'est-ce qu'il y a, derrière? - A toi de voir ... - Tu viens? Il a l'air agacé. - Non, je connais déjà. Mais vas-y, toi, et tiens, prends mon fusil, ça peut éventuellement te servir. Laisse-moi la lampe. Je déchausse mes palmes, dépose à côté d'elles masque et tuba. Le fusil de Gilles est une longue arbalète d'un mètre vingt, dont les deux sandows sont armés. Je cherche un hiatus au centre de la membrane, dont l'épaisseur se dérobe sous la pression que mes bras, mes genoux, puis mes pieds exercent sur elle. Je m'agrippe à sa surface et sonde ce qui semble le fond de l'entonnoir avec la pointe de la flèche. La spirale est prise d'une ample convulsion, je suis happé par ses plis et projeté, tournoyant sur moi-même, dans un orifice qui naît de ma propre progression. Je déboule tête la première et roule sur une surface incertaine. Derrière moi, le sphincter s'est refermé. Je me redresse péniblement, car le sol, mou et élastique, se dérobe 14

sous mes pas comme la toile d'un trampoline. Au demeurant, il y a un certain roulis qui ne facilite pas les choses. La pénombre se dissipe au fur et à mesure qu'un peti t homme, en tenue de plongée, assis derrière un bureau, augmente la lumière que diffuse une lampe-tempête posée sur celui-ci.
-

Au début, le mieux est de se déplacer le long des

parois. Quant au roulis, tu verras, on s'y fait assez vite. La démarche du petit homme est souple quoique sautillante et il vient prestement à ma rencontre. - Ça alors, enchaîne-t-il, tu ne peux pas savoir ce que ça me fait plaisir de te voir !

...
- Tu me reconnais, au moins? Il y a tellement de bonheur dans les yeux de ce petit homme, qui me serre contre lui, s'écarte de moi pour mieux me regarder, me presse à nouveau dans ses bras, que je fouille désespérément ma mémoire. Bien sûr, qu'il m'est familier, ce visage rond, la trentaine artificiellement burinée par une barbe mal plantée, ces petits yeux clairs fouineurs, cette lippe à la fois molle et jouisseuse. Une photo, oui, souvent contemplée au fond d'un tiroir, sur laquelle, l'air timide et épanoui, vêtu d'une salopette de néoprène qui boudine son corps trapu, il pose, sur le pont d'un voilier, en compagnie de jeunes gens du même âge: - Papa! Une photo vieille de vingt ans, prise quelques mois avant sa disparition ... Mais pourquoi n'a-t-il pas vieilli depuis? - Ah, tout de même, fiston, remarque, c'est normal, que tu hésites, depuis tout ce temps. Mais, dis-moi, ça nous fait pratiquement le même âge, maintenant, hein? Combien tu as ? Vingt-cinq? Vingt-six? - Vingt-quatre, papa. - Mais oui, vingt-quatre, alors, tu es toujours plus jeune que moi, oui, forcément, ici, on perd un peu la notion du temps ... Ah ! c'est vraiment formidable de te voir, tout d'un coup, comme ça, à l'âge d'homme. Mais dis-moi, euh, à propos, qu'est-ce que tu fais ici? Je le lui explique en deux mots. Il a l'air inquiet. 15

- Une partie de chasse? Avalé tout rond? C'est ennuyeux, tOut ça, fiston, ça me fait très plaisir de te voir, mais ça m'embêterait de te savoir piégé ici avec moi. - Toi, ça fait vingt ans, que ... - Ben, oui, fatalement. Remarque, je n'ai pas à me plaindre. D'abord, je n'avais pas vraiment d'alternative, ensuite, je ne suis pas si mal, ici. J'ai toujours rêvé d'écrire des romans, il se trouve qu'il y a un bureau avec tOujours du papier et des bics plein les tiroirs, je ne suis embêté que par la lumière, je dois économiser le pétrole. Sinon, le requin est sympa avec moi, tu sais, ces bestioles, ça avale un peu n'importe quoi, des fois, c'est des pneus ou des sacs en plastique, ça n'a pas grand intérêt, mais l'autre jour, une radio-cassettes avec des piles neuves, grâce à laquelle je peux capter RFO quand on est assez près de la surface, et ce matin, une caisse de vin, et pas du plus mauvais, du Chasse-Spleen de 88, à propos, tu en veux un verre? - Ce n'est pas vraiment l'heure, mais ... -L'heure? Bien sûr, ma montre s'est arrêtée. D'autre part, si je m'apprête à trinquer avec mon père, censément mort depuis vingt ans, c'est que je ne dois pas valoir beaucoup mieux à cet instant. Il me désigne un tabouret en face de son bureau et remplit deux ballons, opération que le roulis rend singulièrement laborieuse. - A la nôtre, fiston. - A la nôtre. Mais, à ton tour, explique-moi ce que tu fais là. Il a l'air embarrassé. - C'est un peu compliqué, à vrai dire. D'un autre côté, il est peut-être temps que tu apprennes comment les choses se
sont passées. Tu sais, le hasard a bon dos

...

Il hume longuement le Chasse-Spleen, goûte en connaisseur la première gorgée, puis absorbe le restant du ballon cul-sec, se ressert derechef. - Mmm ... et il y a des cuistres pour soutenir que les bordeaux voyagent mal! Où en étais-je? Oui, oui, ce que je fais là ? ... 16

Il attaque le deuxième ballon. C'est vrai qu'il n'est pas mauvais, son picrate ... - Vois-tu, ta mère et moi, il ne nous est rien arrivé que de très banal. Peut-être qu'on aurait gagné à être plus sûrs l'un de l'autre, quand tu es venu au monde. Il a dû manquer des mots, des paroxysmes, des épreuves ... ou bien tout simplement de la maturité. On ne se rend pas compte de l'énergie qu'il faut pour éviter que ne s'inverse la polarité des forces d'attraction qui ont fondé un couple. On laisse croître un germe d'indifférence, et on se retrouve avec une tumeur inextirpable. On se réveille avec d'injustes rancœurs de rêves inassouvis - comme si l'autre était responsable des tiédeurs de la réalité -, les exigences deviennent seul mode d'expression, la tendresse se délave au fil des orages ... Partir? Se séparer? Je dois bien t'avouer que tu servais d'alibi à nos lâchetés. Et puis, en ce qui me concerne, il y avait la mer: une amante plus possessive que n'aurait jamais pu l'être, malgré ses élans de jalousie désespérée, celle qui t'a donné le jour. Et plus ta mère devenait dépressive, plus je passais de temps sous l'eau, mince compensation à une évasion que je n'osais assumer, définitive. Aussi, lorsqu'un matin, juste en face de la passe de l'Hermitage, le grand requin blanc s'est proposé de m'avaler une bonne fois pour toutes, sur le moment, ça m'a semblé la meilleure des solutions. Il finit son deuxième ballon, marque un temps: - ... Ta mère s'est remariée, . n'est-ce pas? Tu as des . frères et sœurs? surpris de t'entendre me parler comme ça ... - Tu sais, en vingt ans, j'ai eu le temps de préparer ce que j'aurais à te dire. - Fiston, tu m'en veux? - Forcément, que je t'en veux! Disparu en mer, comme c'est simple, comme c'est pratique! Tu parles d'une fuite, pour un enfant de quatre ans! Et tu penses pouvoir me faire croire qu'il n'yen avait pas d'autre, de solution?

-

Un demi-frère.

Une demi-sœur. Franchement,

je suis

17

place!

-

..,

Tu sais, j'étais

piégé ... Si tu avais été à ma

- Je ne me serais certainement pas pleutreusement défilé comme tu as osé le faire! Ton boulot, c'était d'assumer, pas d'aller te planquer au fin fond d'un requin blanc! - Ça demandait aussi du courage ... - J'aurais préféré que tu aies celui de faire face! C'est ce que j'étais en droit d'attendre de toi! Voilà ce que j'avais à te dire! .,. Il est plongé dans la contemplation du fond de son verre mais il ne boit plus. Il a l'air à la fois si triste et si résigné que je n'ai soudain plus envie d'enfoncer le clou. Je cherche une formule qui puisse nous dédouaner: - Oui, je sais, maintenant qu'on a pu en parler, c'est censé aller mieux, OK. Laissons ça de côté ... - Alors, toi, raconte-moi, maintenant ... La vie te réussit ? - Je viens de finir mes études d'ingénieur agronome. Je suis rentré à la Réunion depuis un an, et j'ai un boulot sympa. - Oui, oui, c'est bien ... Et, dis-moi, tu as une petite amie? - Bien sûr, comme tout le monde. . - Comme tout le monde? Oui, enfin, es-tu bien sûr que ta petite amie soit comme tout le monde? Il semble attendre une réponse, et j'entends distinctement des pleurs de nouveaux-nés, à travers la cloison à laquelle il est adossé.
-

Qu'est-ce que c'est que ça ?

- Ça ? Ah, oui, bien, il faudrait peut-être que tu ailles voir. Désolé qu'on ne puisse pas bavarder plus longtemps, mais il est possible que le temps te soit compté, à présent. Il me donne à nouveau l'accolade, mais il al' air pressé de me voir partir. - Ah, tiens, avant que tu t'en ailles, j'ai ceci pour toi, mon détendeur et ma bouteille d'air comprimé, elle est presque pleine, si tu sors d'ici, ça peut t'être utile. - Merci. 18

-

... Ah, et puis j'aimerais que tu ne laisses pas ma

photo sous cette pile de linge, dans la commode de ta mère. Prends-la chez toi. Elle ne s'en apercevra pas. A présent dépêche-toi. De la pièce contiguë me parviennent des rires de très jeunes enfants.
-

Tiens, il y a une porte,de ce côté-là?

- Oui, on en a mis une, les sphincters, finalement, c'est pas très pratique. Tiens, n'oublie pas ton fusil. La pièce suivante est éclairée par une minuscule lampe à huile, qui fait fonction de veilleuse. Deux petites filles, qui jouent sur un tapis, se lèvent et viennent à ma rencontre.
-

Papa! C'est papa!

- Papa, papa! Interloqué, je m'accroupis à leur hauteur. - Désolé, les filles, il y a méprise. Si j'ai des enfants un jour, je serai très content que ce soient de jolies petites filles comme vous, mais pour l'instant, je n'en ai pas. La plus jeune des deux, qui doit avoir quatre ans, a l'air soudain très triste.
-

Pourquoiil dit ça ? Parce qu'il ne peut pas comprendre, lui répond Vous me faites marcher, les filles. Si j'étais votre

l'aînée. Il ne sait pas encore qu'il est notre papa. père, je le saurais. Je suis toujours accroupi, mais elles me dépassent à présent d'une bonne tête. Il me semble qu'à présent la plus petite a l'âge qu'avait la grande quand je suis entré. Cette dernière me toise sévèrement~ - Tu sais, nous n'allons pas nous voir longtemps, aujourd'hui, alors, tu n'as pas le droit de nous faire de la peme.
-

Vous en avez de bonnes! Eh bien, écoutez, je serais

curieux de rencontrer votre mère, je crois que j'aurais deux mots à lui dire! La grande, qui finalement doit bien avoir dix ans, me regarde comme si j'avais proféré une énormité. - Mais ... tu l'as déjà rencontrée! 19

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