De mots et d'écume

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Marins à quai ou embarqués, prisonniers d'opinion et soldats oubliés, enfant ou vieillard solitaires, l'exil habite chacun des personnages de ces histoires. Leur liberté est en eux-mêmes, fragile et incertaine, dans l'équilibre précaire de ces instants de vie cueillis au fil des pages. L'océan n'est jamais loin, comme la promesse d'un infini qui pourtant se dérobe : des nouvelles semblables aux embruns, minces langues salées arrachées au tumulte de la houle.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
Lecture(s) : 80
EAN13 : 9782296377158
Nombre de pages : 134
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De mots et ci'écume

Ecritures Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Robert POUDÉROU, Les Cahiers du grenier, 2004 Olivier FRlGGIERl, A Malte, histoires du crépuscule, 2004. John EPPEL, L'homme-girafe, 2004. Alain BLASI, Les couches profondes, 2004. Serge HOLDÉRlC, Je marche dans mon livre, 2004. Andrée MONTERO, Trois visages de femme, 2004. Geneviève BONNEMAN BÉMIA, L'ombre des songes et l'éclat des jours, 2004. Pierre FREHA, La diva des ménages, 2004. André VARENNE, Le parc à lièvres et autres nouvelles, 2004. François-G. BUSSAC, Plus jamais là, 2004. Lionel-Edouard MARTIN, Chronique des mues, 2004. Myriam DONZELOT, La Métamorphose de l'Axolotl, 2004. Joseph POLI, Mirka, 2004. Anna Luisa PIGNATELLI, Un fief toscan, 2004. Jacques HURÉ, L'incendie de l'hôpital, journal 2000-2002, 2004. Derri BERKANI , Le tournesol fou. La bleuite, 2004. BUISSON Jacques, Brocanteur de l'oubli. A la femme dévoilée...,2004 BRADY Patrick, Guruwari, un rêve de l'Australie profonde, 2004. DELLlSSE Luc, La fuite de l'Eden, 2004. DURIN Jean, Le grand esprit vert, 2004. LAPRlE Gérard, Le grand passé, 2004. JEANJEAN Anne-Marie, SUN Shanshan, L'os et l'esclave, 2004. DUMONT Pierre, L'absence, 2004. MOUNIC Anne, L'autre et le furet du bois joli, 2004. OLINDO-WEBER Silvana, Le détroit de Messine, 2004. COHEN Daniel, D 'humaines conciliations, 2004. GARCES Maria deI Carmen, Regarde-moi dans les yeux, 2004. BRAMI Daniel, Feu ma haine, 2004. ZEBOUCHI Zine-Eddine, À moins que, 2004. MUNCH Anne V., Diagonale de l'exil, 2003.

RONAN LE BERRE

De mots et d'écume

L'Harmattan

(Q L'Harmattan,

2004

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

-

L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-7295-1

E~:9782747572958

Pour Anne,

Romain et Clément Mon équipage

ruisseou depierre

Il y avait eu le grincement, d'abord; puis le froissement derrière la porte. Dolhman souleva le rideau de la chambre, guetta l'horloge de la Ville Close. Sept heures du matin, pas un chat sur le quai. Et ce froissement, ce grincement. Les choses, c'était sûr, ne pouvaient plus s'arranger. Guiraes l'avait annoncé la veille, lorsqu'ils étaient allés traîner sur le port; « c'est pour demain, les gars. Je vous dis que c'est pour demain... » Et Lodz, Stepper et les autres l'avaient ftxé d'un regard désapprobateur. Guiraes n'avait pas compris tout de suite, mais lorsque ses yeux avaient rencontré ceux de Dolhman, il avait baissé la tête et son visage vieux avait semblé plus pitoyable encore. Le silence s'était installé, chacun le nez dans son verre, sauf Ermeso qui somnolait, ivre de bière et Dolhman qui observait le port, la silhouette de la Ville Close comme l'ombre d'un vaisseau de pierre. Puis ils avaient ramené Ermeso, ses cent cinquante kilos inertes sous le crâne rasé qui lui donnait l'air d'un gros bébé. Dolhman avait aidé Stepper à l'étendre sur le premier lit, puis ils s'étaient retrouvés dans l'autre pièce pour fumer des cigarettes brunes et ressasser encore quelques vaines histoires qui trompaient l'attente depuis trop longtemps. « Qu'on me laisse encore une journée, avait songé Dolhman, seulement vingtquatre heures de plus. Après, ça n'aura plus d'importance. » Stepper l'avait regardé longuement, avec une expression triste,

comme s'il lisait dans ses pensées. C'était un pauvre rêve, il le savait lui-même, mais c'était son seul bien. A nouveau, il perçut le grincement de la porte palière et le froissement du papier journal. Une voix s'éleva, ferme et haute et il entendit celle de Guiraes qui répondait. De ce côté-ci, Lodz dormait encore, une main posée sur son visage, comme toujours. Le bruit avait réveillé Stepper et quelques autres, dont certains étaient déjà assis sur le bord du lit, les yeux hagards, la bouche pâteuse. La porte s'ouvrit enfm, un policier entra en affichant une grimace dégoûtée: la pièce sentait la sueur et le tabac froid et le sol ici aussi était recouvert de papier journal. Il leur intima l'ordre de préparer leurs affaires et de descendre. On réveilla Lodz et tous s'habillèrent; les sacs étaient prêts, personne ne s'était installé dans cet appartement en réfection où ils logeaient depuis vingt jours maintenant. Chaque soir, ils s'étaient endormis en songeant qu'au lendemain sonnerait l'heure du départ. C'était arrivé et cela ne leur procurait aucune joie. Ils rejoignirent les autres dans la pièce d'entrée et tous descendirent. Un policier contrôlait leur départ, mais il s'écarta pour laisser passer Ermeso, dont la forte carrure passait à peine l'encadrement de la porte. Puis son regard s'attarda sur Dolhman, peut-être à cause de la tristesse qu'on lisait dans ses yeux. Sur le trottoir, on les recompta et ils avancèrent en direction du port, dans la ville toujours endormie. Une journée humide s'annonçait, grise et froide, un dimanche d'automne. Après quelques mètres, on les fit entrer dans une maison aux portes vitrées, dans un vaste bureau où des hommes en uniforme buvaient du café chaud en riant fort. Lorsqu'ils entrèrent, les rires cessèrent et l'on entendit plus que la radio qui 8

grésillait dans un angle de la pièce. On leur servit du café, tandis qu'un policier pointait une liste les concernant. Ce n'étaient pas tout à fait des policiers, avait expliqué Stepper, mais pour Dolhman, tous les hommes en uniforme étaient des policiers ou des soldats. Et comme pour conftrmer ce sentiment hostile, l'un deux leur demanda de restituer le papier qu'on leur avait délivré le troisième jour, celui qui permettait de circuler en liberté. Trois semaines s'étaient écoulées depuis leur entrée dans le port de Concarneau. Une entrée mouvementée, juste après l'arraisonnement du navire par une vedette rapide. On les avait débarqués et immédiatement remis à la police. Les deux premières nuits, ils s'étaient entassés dans une pièce sombre et froide, où ils devaient attendre la suite des événements. Puis, le troisième jour, on les avait conduits dans cet appartement délabré où ils allaient passer vingt jours. On ne leur avait presque rien dit; ils savaient que le capitaine avait été arrêté et qu'on avait trouvé de la drogue ou bien autre chose dans sa cabine. Depuis, le bateau était à quai et on attendait des instructions de l'armateur. Alors, on leur avait remis un papier qui leur permettait une relative liberté, eux qui pour la plupart ne possédaient pas de passeport. Mais de toute façon, ils n'avaient presque pas d'argent. L'équipage était principalement composé de Portugais, hormis Lodz le Polonais, Stepper le Néo-Zélandais et Dolhman qui était Argentin. Echoués dans cet endroit inconnu, ils avaient erré le long des quais, cherchant en vain des compatriotes et des nouvelles du pays. A la capitainerie, on ne leur disait rien, parce que l'armateur ne se manifestait pas. Un officier devait arriver d'un jour à l'autre et les mener au terme du voyage. Alors ils 9

attendaient, bavardant de longues heures dans leur pauvre résidence, ou dépensant leur maigre pécule dans les cafés du port, oubliant dans l'alcool un avenir morne et incertain. Dolhman et Stepper avaient peu à peu pris leurs distances avec le groupe, peut être parce qu'ils étaient les deux seuls noneuropéens. Au début, ils avaient visité la cité, surtout la Ville Close et ses étranges boutiques, ses melles désertes aux heures de pluie et ce curieux accès à la rade que l'on pouvait traverser grâce à une petite navette. Mais Stepper n'aimait pas trop marcher et Dolhman avait poursuivi seul ses balades le long de la corniche ou dans les mes étroites qui s'échappaient du port, devant les restaurants aux cartes somptueuses et les devantures appétissantes des magasins d'alimentation. C'est près d'une pâtisserie qu'il avait rencontré Claire pour la première fois. Elle lui avait souri, peut-être à cause de son allure d'enfant triste devant le spectacle alléchant de la vitrine. Mais il n'y avait aucun dédain dans son sourire, aucun apitoiement envers cet homme d'apparence trop pauvre pour s'offrir même un biscuit. Elle ne lui avait pas proposé une pièce, ce qu'il aurait pris pour une injure. Non, elle avait seulement souri, puis elle lui avait parlé. Il se souvenait de quelques-unes de ses paroles, moins pour les phrases qu'à cause de la musique cristalline de sa voix. Il avait bredouillé quelques mots en réponse, avant qu'elle ne s'éloigne dans un dernier sourire. Ce soir-là, il s'était endormi en souriant, Lodz le lui avait dit. Et il avait souri encore lorsque, deux jours plus tard, ils s'étaient à nouveau croisés dans une venelle de la Ville Close. Depuis, ils s'étaient revus presque chaque jour, pour de longues promenades dans les mes désertes que leur abandonnait la pluie fme d'octobre. Ils se retrouvaient à l'entrée de la cité 10

fortifiée, sur la passerelle qui menait à la porte principale. Dolhman arrivait toujours le premier, parce qu'il n'avait rien d'autre à faire de sa matinée et qu'il aimait la voir avancer vers lui, deviner le sourire discret qui se dessinait sur son beau visage. Ses yeux bleus et une peau très blanche, la sobriété dont chacun de ses gestes était empreint composaient une douce alchimie, un charme particulier qui souvent faisait baisser les yeux du marin. Ils parlaient de la mer, du lent écoulement des heures et des pierres épaisses qui suggéraient à ce lieu l'allure d'un endroit hors du temps. Et lorsqu'une trouée dans les murs d'enceinte faisait apercevoir un détail du port, le regard de Dolhman se voilait d'une imperceptible mélancolie. Ils se taisait alors et elle respectait son silence, car ils parlaient peu d'euxmêmes, laissant l'écho humide de leurs pas troubler seul le silence des pierres. « J'aimerais vivre ici, avait-il dit un jour. Dans cette ville sur l'eau, à regarder partir des bateaux où je ne serais pas. » Elle l'avait observé, un peu surprise, car elle pensait sans doute que les marins avaient l'océan pour seul horizon. Et lui qui, un mois auparavant, ignorait jusqu'à l'existence de cette ville, rêvait à présent d'y vivre. « Et l'Argentine...? » avait-elle demandé. Mais l'Argentine n'évoquait rien pour lui. Ses parents avaient quitté Vienne après la guerre et il était né dans un pays où il s'était toujours senti étranger. Vingt années de mer n'avaient fait que creuser le fossé de son exil. Pourquoi alors ne pas s'arrêter ici? Mais il allait partir à présent. L'officier était arrivé et, sans un regard pour l'équipage, il avait gagné un bureau vitré d'où on le voyait consulter les documents que lui présentait l'un des policiers. Il était grand et jeune, rigide comme le sont ceux qui 11

ont peu navigué. Les hommes échangeaient déjà leurs commentaires: dans quelques heures, lorsque le bateau aurait gagné la haute mer, il les rassemblerait sur le pont et leur cracherait son mépris en même temps que ses ordres. Pour l'heure, il n'avait pas encore autorité sur le navire. Dolhman quant à lui s'était écarté des autres, pour s'approcher lentement de la large fenêtre qui donnait sur le port. D'ici, il voyait encore le beffroi aux trois cadrans d'horloge et l'embouchure de la passerelle où il aurait dû se trouver en fm d'après-midi, lorsque Claire serait revenue après cette absence de deux jours qu'elle n'avait pu remettre. La radio égrenait les vers étranges de la météo marine, familiers aux oreilles de tous les navigateurs : 1J;n~ .Dogger.' dépression / ()()..? ectopascQIs, h .{d 7 dll nord QIIslid locQlement 8 slid .Dogget; mer Qgllée d ./ôrte. l'ildng et Vlsire... Dans quelques heures, il aurait tout perdu. Elle vivait seule, mais ce n'était pas une promesse. Rester aurait été une folie, il n'avait aucun droit de vivre ici. L'océan était son territoire, pourtant il l'aurait échangé contre un coin de Bretagne et quelques heures de plus auprès de Claire. Mais il n'avait pas l'âme d'un réfugié, n'était pas prêt à survivre dans la crainte du lendemain. Son existence était pauvre, mais sereine, les coups de tabac pour seule aventure. Trois semaines dans un port inconnu ne pesaient pas plus lourd qu'un paquet de mer et sans doute valait-il mieux ne garder d'elle qu'un tendre regret. Il l'avait accompagnée, un midi, dans son petit appartement aux murs blancs qui donnait sur la corniche et ses maisons anciennes. Elle avait cuisiné pour lui du veau à la crème et au citron, qu'il avait trouvé succulent sans oser se resservir. Puis elle l'avait conduit sur le chemin des douaniers, un sentier qui 12

courait le long de la côte et finissait au passage du bac menant à la Ville Close à travers le port, jusqu'à un quai pâle et tranquille, garni de bancs de pierre adossés au rempart. De là, on observait les cormorans pêchant dans les eaux noires du bassin, poussant sur leurs ailes afm de plonger goulûment à l'assaut de petits mulets aussitôt avalés. Ç'avait été une journée formidable, un rayon de soleil qu'il garderait longtemps en lui, un souvenir aussi fort que le granit des murs qu'il avait caressés de sa paume afm de recueillir le suintement de l'eau de pluie. Elle avait bu dans sa main et ils avaient ri ensemble, pour la première fois. Il aurait pu l'embrasser, s'il n'avait eu si peur de la perdre. Et c'est sans doute cette détresse que Stepper avait lue dans ses yeux, lui qui ne parlait presque pas, préférant s'exprimer avec ses yeux sombres, insondables comme l'océan. Stepper qui le tira de sa mélancolie pour lui signifier d'un geste qu'ils s'en allaient. Dolhman se retourna et vit ses compagnons prêts au départ. Il baissa les yeux, car il ne voulait rencontrer aucun regard, pas même celui de l'officier qui les toisait de toute son importance. Les policiers leurs souhaitèrent bonne route et quatre d'entre eux les accompagnèrent: jusqu'au bout, ils conserveraient l'impression d'être des prisonniers. À bord, chacun retrouva instantanément sa place et, après trois heures de travail, le bateau était prêt à reprendre la mer. Dolhman ramena l'amarre de proue, faisant glisser entre ses doigts le fIlin gorgé d'eau glacée. Lorsqu'il observa sa main humide, il revit le visage de Claire, ses lèvres humectées d'eau de pluie et ses yeux plus bleus que le ciel d'Argentine. Durant toute la manoeuvre, il ne quitta pas la Ville Close du regard et, lorsque le bateau franchit le goulet d'entrée, il se tenait debout à l'arrière, fixant la pointe de l'horloge. Dans moins de trois 13

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