De nulle part

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296278264
Nombre de pages : 208
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DE NULLE PART

La vérité, telle la lumière, ne doit pas être occultée indéfiniment, sinon longtemps encore nous voguerions dans les ténèbres... Slaheddine Bhiri

SLAHEDDINE BHIRI

DE NULLE PART
roman

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur:

L'espoir était pour demain Le Palestinien

Publisud, Paris, 1982 JMB, Suisse, 1984

@L'Hannattan, 1993 ISBN: 2-7384-1944-5

Pleure, Ô pays bien aimé, sur cet enfant qui n'est pas encore né et qui héritera de notre peur. Alan Paton

Quand je désespère, je me souviens que tout au long de l' Histoire, la voie de la vérité et de l'amour a triomphé. Il y a eu dans ce monde des tyrans et des assassins qui, pendant un temps, peuvent nous sembler invincibles mais à la fin ils tombent toujours...toujours. Ghandi

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Rezzoug Leila, Apprivoiser l'insolence. Haddadi Mohamed, La malédiction. Berezak Fatiha, Le regard Aquarel!I. Benkerroum-Covlet Antoinette, Gardien du seuil. Moulessehoul Mohamed, De l'autre côté de la ville. Ghachem Moncef, Cap Africa. Al Hamdani Salah, Au-dessus de la table, un ciel. Bensoussan Albert, Mirage à trois. Koroghli Ammar, Les menottes au quotidien. Zenou Gilles, Les Nuit.". Fares Tewfik, Enlpreintes de silences. Tamza Arriz, 011'lbres. Bouissef-Rekab Driss, A l'on,bre de Lalla Chafia. Kessas Ferrodja, Beur's story. Bourkhis Ridha, Un retour au pays du bon Dieu. Nouzha Fassi, Le ressac. Hellal Abderrezac, Place de la régence. Karou Mohd, Les enfants de l'ogresse. Nabulsi Layla, Terrain vague. Sadouni Brahim, Le drapeau. Sefouane Fatiha, L'enfant de la haine. El Moubaraki, Zakaria, premier voyage. Bensoussan Albert, Visage de ton absence. Guedj Max, L 'hOml1'le basilic. au Bensoussan Albert, Le marranne. Falaki Reda, La ballade du berbère. Bahgat Ahmad, Mémoires de Ramadan, Egypte. Sarni al Sharif, Les rêves fous d'un lanceur de pierres.

Pour autant que cela me soit permis, je dédie ce roman au peuple tunisien

I Mourad voulait ce premier emploi. Il y tenait tellement. Pour lui comme une victoire personnelle, comme la récom~nse du bon choix qu'il avait fait. Pour sa mère analphabete et pure, comme une sorte de revanche sur le destIn, leur destin. Unhandicappourtant. Sa peau, ce teint basané, ce prénom, tout le trahissait. Bicot il était. L'homme assis en face de lui le voyait très bien. TI semblait étonné de voir ce garçon aux cheveux noirs, défrisés, l'oeil sombre, debout dans ce bureau. Il releva la tête. - Désolé, je suis désolé. Pour ce poste, nous avons besoin d'un ressortissant français. - Je le suis, Français, Monsieur ! Mourad s'exprimait dans un français impeccable où l'accent parisien frédominait. L'homme parut ennuyé. - Pardon . Votre nom... Mourad l'interrompit agacé: - Je suis Arabe d'origine, né en France. J'ai fait mon service militaire sous les drapeaux tricolores et j'ai opté pour la nationalité française! L'homme, un moment dérouté, baissa les yeux sur le formulaire rempli qu'il tenait en main. C'était vrai. Mourad, d'une écriture soignée, avait mentionné sa nationalité française. - Oui, en effet!

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L'homme ne pouvait pas faire autrement que d'acquiescer. TIhocha la tête et sembla un instant dubitatif. Mourad, quant à lui, priait intensément. Cet emploi de bureau, il donnerait cher pour l'obtenir. Tout d'abord, il pourrait aider sa famille qui, sérieusement touchée, commençait une véritable descente aux enfers. Aussi et surtout pour voir les yeux de sa mère briller de fierté. TI y avait encore l'amour de Murielle. Pour tout cela et pour tout le reste, il le voulait ce poste. TIinsista: - J'ai accom~li toutes mes études à Paris. Je n'ai eu que des mentions f bien" d'ailleurs. Je puis vous assurer, Monsieur, que je serai digne de votre confiance, si vous voulez bien me donner une chance... Mourad, habituellement timoré, était tout surpris de sa soudaine loquacité. Il se tut, ayant épuisé ses réserves, ne sachant plus que dire. Son futur immédiat pourtant se décidait en cet instant L'homme finit par relever l£l.tête. Il paraissait réellement embarrassé. - Je suis quand même navré. Mais pour cette place, nous recherchons une personne expérimentée, plus âgee que vous. - L'annonce pourtant correspond parfaitement... - Je regrette! Je ne peux pas donner une suite favorable à votre candidature. Le ton était tout d'un coup brutal et le refus définitif. Mourad pensa à sa mère toute espérance, à sa famille à la dérive, à Murielle l'amour presqu'interdit. TI tenta d'ouvrir la bouche, d'essayer un dernier argument. Les mots devant l'évidence refusèrent toute collaboration. Un vide sournois s'installa en lui. TIrecula de deux pas, résigné, défait. - Un moment, voulez-vous? Mourad s'arrêta net, le cœur soudainement gonflé d'es{>oir. Se pourrait-il que l'homme ébranlé changeât d'avIs? - Si vous avez réellement besoin d'un emploi, nous cherchons en ce moment des manutentionnaires pour notre dépôt de Vitry. Je peux en parler à notre contremaître. Les yeux de Mourad, une seconde, perdirent leur lumière. Une éternité d'obscurité voila son regard. Il sentit 10

comme un vertige douloureux l'entraîner dans une chute soudaine, imprévisible. Il dut se faire violence pour ne pas tomber. Sans un mot, sans une grimace, le regard blesse, il quitta le bureau. Mourad essuyait là son premier échec. Jusqu'à ce jour, bien que la vie, parsemée d'embûches, n'ait pas été facile, il avait pu y faire face. Bien sûr, ce n'était pas toujours évident et bien souvent il avait dû plier pour survivre mais il avait réussi ce tour magique: rester intact à ses propres yeux, sans jamais céder sur l'essentiel. Aujourd'hui, cette défaite était venu le secouer, un peu comme une désillusion, comme une cassure. Mais Mourad, fort de sa jeunesse, riche de ses ambitions, convaincu d'avoir raison, dans un sursaut d'orgueil, décida que ce n'était rien de très grave. Le Monde lui appartenait et il réussirait certainemént sa vie, la vraie vie. Il suffisait de se battre, de ne jamais désespérer et la victoire viendrait. Cet accroc n'était qu'un incident de parcours, sans aucune gravité. Que diable, il avait fait de solides études et il était Français, habitant la France! En somme, il était chez lui! Homme libre dans un pays libre où chacun avait sa chance. Il n'était pas vraiment un bougnoul, lui. Et Mourad, malgré cette amertume qui obscurcissait son regard, essaya de sourire. Cette jeunesse Mourad qui fait ta force, c'est aussi ta faiblesse! * * * Dans la rue, un air nouveau tout à coup lui traversa les poumons. Le quai Saint-Michel lui apparut autrement. Les gens semblaient différents. L'eau, trente mètres plus bas, coulait moins calme, plus triste. Une vag-uede ressentiments le fit trembler. Ce froid qui le fouettait était cru, plus mordant. Il se frotta les épaules et regarda, les yeux ternes, son luxueux manteau. Sa mère, pour le lui acheter, s'était échinée des heures durant. Femme de ménage, elle s'était Il

privée de tout, avait employé toutes les ruses pour économiser une pareille somme. Elle avait même ignoré royalement un tas de factures qui traînaient sur un vieux meuble rustique oublié dans le corridor. Elle s'était battue encore contre son mari chômeur qui aurait préféré utiliser l'argent à d'autres fins. En grande dame elle avait tenu bon et son fIls aîné put s'offrir ce chaud manteau. Ce manteau qu'il avait enVIe d'ôter dans un geste de rage inexpliquée et de jeter furieusement dans la nvière. Murielle qui le guettait, attablée à l'intérieur d'un café, l'aperçut de loin. Elle se leva et se précipita à sa rencontre. Très élancée, le visage naïf, elle avait les cheveux coupés couns, dorés. Mourad la reçut dans les bras et sans un mot, les yeux fermés, écrasa sa bouche contre la sienne, presque brutalement. Murielle comprit qu'il avait essuyé un refus. Elle se blottit alors tout contre lui, dans un geste de révolte et de fureur. Le bleu de ses yeux explosa dans un sentiment de violence impuissante. * * * Mourad tout d'abord eut du mal à réaliser ce qui lui anivait Il avait l'impression qu'on essayait de le brutaliser sans raison apparente. Lorsqu enfin, il aperçut le visage de sa mère penchée sur lui, il comprit de moins en moins ce qui se passait. La lumière le frappa dans les yeux. Il dit, à moitié conscient, irrité : - Que se passe-t-il maman ? - Réveille-toi, fils chéri ! Mourad qui connaissait très bien sa mère se réveilla tout à fait. Elle avait la voix inquiète, angoissée. - Quelle heure est-il, maman ? En fait, il n'avait aucune envie de savoir 1'heure. TI voulait juste gagner du temps, se retrouver une contenance. En quelque sorte, éviter le pire. - Deux heures du matin, fils. De savoir l'heure, il s'alarma davantage. 12

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Quelque chose ne va pas mère?

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sœur ? Khadija n'est pas encore rentrée! ;. Mourad eut subitement honte. Cette sœur qui n'était ,as eincore rentrée et dont le sort tounnentait sa mère, il ne aie ait guère, la connaissait à peine. A part cette mère qu':Àl vénérait, il n'aimait personne dans la famille. Rejeté et r' éprisé par tous, blesse puis excédé, il avait fini par se dét cher d'eux pour les ignorer totalement. Khadija, comme les. autres, était pour lui une inconnue qui le laissait indifférer,'.t. Mais cette inquiétude dans le regard noir de sa mère le./'toucha. TI se sentit aussitôt ébranlé, moins distant. '~ - Pourquoi cette peur, maman ? - M~s je v~e~s de te le dire, Khadija n'est pas e;ncore rentree a la m31son. Dans la voix de sa mère venait s'additionner un i }mélange de colère et de dépit. Mourad, complètement
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, - Ta sœur n'est pas rentrée!

- Ma

- Oui,

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réveillé à présent, les pieds sur le carrelage froid, donnait
des signes de nervosite. Il n'avait qu'une envie, se remettre au lit et retrouver le sommeil. - Mais pourquoi t'inquiéter maman, elle est certainement retenue ailleurs. Elle rentrera plus tard, c'est tout. - C'est tout l'effet que ça te fait de savoir que ta sœur est encore dehors à cette heure de la nuit? -Mais elle est déjà rentrée à des heures indues, non? - Jamais après minuit, fils! Cette réponse l'étonna. TI avait toujours pensé que Khadija, dévergondée et indépendante, découchait souvent. Convaincu que sa mère disait la stricte vérité, il eut envie tout de même de se défiler. - Elle est majeure, maman ! - Elle n'a que dix-huit ans ! - Justement, mère! Elle est majeure en France, à cet âge. Sa mère le savait. Mais pour cette fe-mme, cette loi qui stipule qu'une fille de cet âge était libre de son corps et de ses mouvements, une loi pareille ne valait rien. Les traditions, les mœurs, dans son pays à elle, avaient une certaine valeur morale. Ici, tout s effritait. Elle répéta, têtue: 13

- Elle n'a que dix-huit ans ! Désintéressé, Mourad répliqua: - Réveille son père alors, il ira la chercher. - Ton père est malade.: Non, son père n'était pas malade. TIétait certainement ivre mort, comme à son habitude. Irrité, Mpurad : voulut en finir: - Que veux-tu que je fasse, maman ? - Tu es l'aîné, fils chéri! La mère n'avait même pas réfléchi. Par cette phfase, elle avait tout livré, tout dit. TI était l'aîné et le reste importait peu. Traversant un moment de panique et le wre déserteur, elle se retournait vers le seul appui qu elle
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estimait inhérent, évident.

..

Mourad acculé, essaya de s'esquiver encore. .:. - Maman, Kader et Samir sauront mieux que moi <i>ù la trouver. TIsconnaissent la cité comme leurs poches...: En fait, cela ne signifiait rien pour lui. Toutes ces coutumes arabes, venues d'un autre siècle, n'avaient aucun impact sur lui. Et si ce n'était son amour démesuré à cette mère qui avait tout misé sur lui et que la crise de nerfs guettait, il se serait recouché immédiatement, sans aucun scrupule. De guerre lasse, il se releva. - D'accord, mère chérie, je vais à sa recherche. La mère soulagée insista: - Tu la ramèneras fils! Ce n'était pas une injonction, non, c'était une recommandation qui allait de soi, selon l'ordre des choses. Mourad grommela et s'habilla à contre-cœur, hâtivement. Mère Farida ne bougeait pas, le regard perdu, loin, tout d'un coup inaccessible. Sans un mot, sans se rendre compte, Mourad se retrouva presque subitement dans le froid de la nuit. Seul! * * *

- Mourad, mon fils, c'est toi l'aîné!

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Les mains dans les poches de son veston en laine, le col relevé, il respira un long moment l'air glacial au dessus de sa tête. Les rues désertes, humides, semblaient transformées en un véritable piège. Il frissonna. Une lumière là-bas, un bruit de moteur attirèrent son attention. TIhésita une seconde puis se décida. Dans cette cité, il savait que tous se connaissaient. N'importe quel jeune pouvait aIsément le mettre sur la voie. Il tomba sur trois adolescents affairés autour d'une moto toute démontée. Aucun ne broncha à son approche. - Bonjour, fit-il. Il n'y eut pas de réponse. Mourad était sûr, lui, qu'ils l'avaient repéré et de loin. Ses deux frères, Samir et Kader, faisaient certainement partie de leur bande. TIrépéta: - Bonjour les jeunes! Cette fois, il avait élevé la voix. Le silence qui suivit fut révélateur, plus pesant. Mourad attendit encore un instant sans bouger. Pensant ne rien obtenir d'eux, il s'éloigna. - Que voulais-tu le Harki ? L'insinuation ne le toucha pas vraiment, non. Ce qui désorientait plutôt, c'était le surnom choisi. il rebroussa chemin. Le regard braqué sur la moto couchée sur le flanc, éventrée, il opta pour la franchise. Après tout, il n'avait pas le choix. - Je recherche Khadija. - Pourquoi? Le ton était empreint d'un soupçon d'insolence. - Sa mère s'inquiète pour elle. Mourad se sentait ridicule mais c'était le seul argument qui pouvait les sensibiliser. Ces jeunes qui se voulaient durs, hargneux, n'avaient de respect pour rien. Paumés et bannis, ils avaient à leur tour légitimement tout rejeté en bloc. Seule la mère pouvait revêtir encore à leurs yeux une certaine auréole. Cette phrase dans sa nudité, par sa simplicité, les ébranla quelque peu. - Ils sont où tes frangins? Mourad imaginait que sa réJ?onse pouvait leur déplaire mais il avait décidé de jouer le Jeu proprement avec eux. 15

suis l'aîné. - T'es le plus con, oui! - Peut-être mais c'est ainsi et je n'y peux rien. - C'est bien ce que je pensais, t'es vraiment un con. Mourad à bout de patIence, se rebiffa: - Ecoutez-moi bien, vous trois. Vos sarcasmes et vos insultes me laissent indifférent autant que le sort de Khadija et s'il n'y avait pas la mère rongée d'inquiétude derrière sa porte, je retournerai me coucher. Poussé dans la rue, j'y resterai tant que je n'ai pas retrouvé ma salope de sœur. Alors, voulez vous m'aider, oui ou merde? Mourad n'aimait pas être vulgaire mais il lui semblait ne pas avoir d'autre alternative. - Eh ben, t'as du souffle, toi! Mourad, profitant de son avantage, ne lâcha pas prise. - Alors? L'un deux répliqua, assez sèchement: - C'est entendu, nous allons la rechercher ta frangine mais ce n'est pas pour te rendre service et en attendant tu rentres chez toL.. - Je viens avec vous. - Il n'en. est pas question le Harki. - Oh, que si ! Le ton était résolument inébranlable. Les ttois copains se concertèrent du regard. - C'est bon, tu viendras a\'ec nous, mais tu fenneras ton clapet, d'accord? Sans hésitation, 1(;1éponse vint aussi cinglante : r - C'est d'accord, les grandes gueules!

- Je

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n
Tunis somnolait sous un ciel bleu azur traversé par quelques nuages blancs, éparses. Bien que l'automne tirait à sa fin, le soleil têtu, s accrochait, distillait encore une chaleur bienveillante. Le vent, par moments, tel un intrus, venait secouer les volets parfois mal fermés. - Papa te demande. Monia avait crié. Dine, son frère, vingt ans, les cheveux noirs, frisés, les yeux encore plus noirs, releva la tête, le regard contrarié. - Que me veut-il? Monia répondit, la voix lasse: - Tu le sais bien. Oui, il savait. Mais à chaque fois, il était aussi gêné, aussi triste. TI donnerait cher pour opposer à son père un refus net et définitif. Honnêtement, il était incapable de dire pourquoi il ne se décidait pas à se rebeller, une fois pour toutes. Etait-ce la peur ou le respect qui le retenait? Dine, amer, se rendit dans la pièce à côté. Son père, un roman policier à la main, attendait. Sur le coin de la table, à côté d'un os de poulet, entre un verre de vin rouge et une bouteille vide, traînaient quelques billets froissés. Si Fadel interrompit sa lecture, regarda l'argent. - Va me chercher deux bouteilles de vin ! Il se remit aussitôt dans son roman. Cette fois encore, Dine eut envie de refuser. Se rendre chez le marchand de vin, acheter cette maudite boisson qui ruinait moralement, physiquement et financièrement son paternelle minait sérieusement. Bien plus, il en était malade de honte 17

et de rage. Toutefois, pour une raison obscure, il n'osait se révolter. - Papa! Dine avait la voix rauque, paralysée par un vague sentiment. Si Fadel, sans bouger la tête, écrasa sa cigarette dans le cendrier posé devant lui. - Qu'est ce qu'il y a ? - Si... si on allait se promener un peu, il fait si beau. En fait Dine avait une autre idée en tête. Une idée si audacieuse qu'il avait du mal à la fonnuler. Oh, l'idée en soi n'était ni téméraire ni mauvaise. Elle n'était même pas originale, non. Ce qu'elle avait d'absurde et de surprenant, en Tunisie, c'était d'être exprimée par un fils à l'intention de son père. Dine aimait son père et le respectait beaucoup. Mais peu à ~eu, une sorte de mur s'était dressé entre eux et qui sournOIsement les éloignait l'un de l'autre. Mais pourquoi donc, Si Fadel s'acharnait-il à boire autant et de plus en plus fréquemment? Oui, pourquoi? - Je n'ai pas envie de me promener. - Il Ya si longtemps que nous ne sommes plus sonis ensemble... C'était vrai. Avant, bien avant, ils étaient souvent réunis, au cinéma, au stade, au café et dans la rue. Une tendre complicité les unissait. Le fils aimait entendre le père qui, sans cesse, habilement, avec une certaine magie recréait le monde. Puis, tout à coup, il y eut la rupture. Au début, ils n'y prêtèrent guère attention, chacun attendant que l'autre fasse le premier pas, découvre la faille et comble ce fossé qui les séparait toujours davantage. Un jour, un peu par hasard, ils découvrirent que la coupure était définitive, irréparable. Depuis, d'un commun accord, chacun s'était retranché dans son camp, hors de portée de l'autre. Aujourd'hui, était-ce vraiment trop tard? - Une autre fois, peut-être... Dîne se trouva un moment perplexe. Fallait-il insister ou abandonner cette tentative, à première vue, désespérée? Sans trop réfléchir, il lança: - P'pa, si tu arrêtais de te saouler, si tu cessais de boire de cette façon, ce serait bénéfique pour toi, pour toute la famille!

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Non, ce n'était pas ainsi qu'il avait voulu s'exprimer. TI aurait voulu, avec beaucoup de douceur et de patience, choisir d'autres mots, employer un autre ton pour toucher son père, l'amadouer, lui expliquer avec simplicité que l'alcool, bu à ce rythme, de cette manière, était destructeur,porteur de calamité. Une sorte de bulldozer qui n'épargnait rien. Si Fadel, décontenancé, crut avoir mal compris. Son fils ne pouvait pas lui tenir un pareil langage. Il posa furieusement le roman sur la table. - Qu'as-tu dit ? Dine savait qu'il avait commis une infraction à la mentalité de ses ancêtres, une faute impardonnable. Son éducation, les traditions, l'instruction, la religion, toute son entité lui interdisait ce genre de discours. En bravant ce tabou, Dine imaginait le drame provoqué, le courroux du père. - Rien p'pa, rien! Si Fadel aurait pu se contenter de cette dérobade. Mais éméché, vexé et peut-être malheureux, il insista : - Répète-voir ce que tu as dit, espèce de voyou! Dine n'était pas un voyou. Non, ce qu'il disait n'avait rien d'irrévérencieux. Bien au contraire ses propos étaient sensés et imprégnés d'un réel respect. - Je ne suis pas un voyou! - Ah, oui, parler ainsi à ton père... - C'est pour ton bien, père. C'était ce qu'il ne fallait pas dire. Si Fadel, cinquante ans, pere de sept enfants, sûr de représenter l'autorité au foyer, avait reçu cette phrase comme une véritable insulte. Aveuglé par la colère, blessé dans son amour-propre, il cria presque: - Je t'interdis, tu m'entends, Je t'interdis de parler de mon bien. Depuis quand, un gamin de ton âge se permet-il
de

...

La gifle claqua dans l'air telle une détonation. Le père avait toujours été pour une éducation basée sur le dialogue, sans brutalité, sans violence. Et comme Dine n'avait jamais reçu de coups, il y eut entre eux une seconde de silence et de fureur. 19

- Père...

Dine, le regard chargé de stupeur, tourna le dos à son père le laissa planté dans la chambre et dévala les marches quatre à quatre pour se propulser dans la rue. D'une certaine façon, il pensa que son père, par ce geste maladroit, venait enfin de le liberer de ses entraves. * * * Dehors, le soleil était presque de plomb. Dine déchiré, dépité aussi, essayait vainement de retenir ses larmes. Il souhaitait tellement voir son père cesser de boire. Tellement! Cette maudite boisson, interdite par la religion islamique, tolérée par la législation du pays, était un véritable fléau. Mais pourquoi donc le gouvernement s'acharnait-il à fermer les yeux, à encourager parfois un tel commerce qui, en fait, en assurant la richesse de quelques familles, plongeait toute une couche de la population dans une misère noire, sans nom? Oui, pourquoi? Sa famille n'échappait à ce lugubre destin. Le père, buvant plus que la moitieJ'as modeste salaire, avait d'un perdu de sa crédibilité, de son autorité morale. Désabusé, perdu dans une course effrénée, sans commencement ni fin, pour rétablir une situation de plus en plus chancelante, il s'adonnait, toujours davantage, à la boIsson d'un vin qu'il savait funeste, entraînant ainsi toute la famille dans une chute sans fond. Dine tout d'un coup s'arrêta. Il réfléchit un long moment, hésita et fit demi-tour. Monia les yeux verts, le croisa dans l'escalier. Elle fixa son dans le regard. Dine ressentit un énorme choc en retrouvant son père, la tête sur la table, secoué par de violents pleurs. Cette scène avait quelque chose d'indécent et d'inattendu. L'image du père, l'homme fort du foyer, se brisait là, devant ses yeux. - Père, pardonne-moi! 20

frère sans un mot avec juste comme une parole de bonté

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