DE PARTS ET D'AUTRES

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Ces huit textes de style très différent son tous inspirés par l'expérience vécue de l'auteur, de l'enfance à l'âge adulte, en France et en Amérique du Nord. Dans ces histoires, au carrefour de l'histoire personnelle et de l'Histoire tout court, on passe de la fable au conte, de la satire à la fantaisie la plus débridée, voire à la débauche verbale.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296400795
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Claude Bouygues

De parts et d'autres Textes

L'Harmattan

Ouvrages déjà publiés par l'auteur Poèmes à Miss Ellanie. Honfleur: P.-J. Oswald, 1972 Pour et Contre. New York: Harper & Row, 1972 Notre voisin le Japon, trade de l'anglais, en colI. avec M. Gerebos. Vancouver: Pacific Educ. Press, UBC, 1988 Texte africain et voies/voix critiques (édit.). Paris: L'Harmattan, 1992 Dagara Yerbié, en colI. avec A. Somé. Paris: L'Harmattan, 1992 Mémoires d'une reine de Corée, trade de l'anglais. Paris: Philippe Picquier, 1996

À Mémé, à Parrain, aux noms simples et dérisoires, mais àjaJ1'!G.ise sel de la"terre première; l A Norman, à Emery, qui sont la patience des jours et la trace de demain

I LE PREMIER HAMEAU
"At this moment some church clock chimed in the valley. The tent-like landscape collapsed and fel1." V. Woolf, Orlando. Quarante ans déjà! Que de mémoire, que de mémoires! Tous les bruits, toutes les clameurs de ses quinze ans dans ce petit hameau tarnais, autrefois si vivant, lui reviennent maintenant, et ces échappées vers les champs, dans les vignes, les bois, le long des étroites routes blanches qu'on appelait CV ou CD, chemins divers, sur les cartes routières d'autrefois, pour les apprivoiser ou les retenir dans leur sens premier, et qui font la montagne russe d'un coteau à l'autre suivant les fantaisies du paysage, depuis la masse verte et épaisse des bois qui chapeautent le Puech, jusqu'à la flèche noire du sapin solitaire en faction au milieu des rocailles de Candastre. Et encore vive à l'esprit, presque inscrite dans le coeur des muscles, l'enivrante sensation de vitesse et de légèreté qui emplissait alors les poumons, animait les jambes et montait à la tête. TIy a eu un temps, ici même, là, sur

l'autre versant de cette colline dont le sommet porte encore la même encolure de chênes, tel ce mammifère marin géant de son livre d'images dont le dos s'arquait au milieu du vert de l'Océan; il y a eu un moment où l'enfant d'alors jouait à dévaler la pente à fond de train, fouettant sans pitié la luzerne des Bousquet, pour s'abîmer au pied du talus, dans les roseaux du Rieussol. Tout cela tiré du passé, mais encore tellement présent et imposé avec force par les vieilles maisons: certaines depuis longtemps écroulées et réduites à leurs éléments empilés les uns sur les autres dans la plus grande confusion, comme après un bombardement dévastateur; d'autres encore debout, mais dont beaucoup "vêlent" comme on disait ici en occitan, c'est-à-dire font le gros ventre, comme sous une pression énorme exercée de l'intérieur et qui les pousserait à s'ouvrir, déclenchant ainsi l'affaissement de la charpente et l'effondrement final, livrant à l'oeil les pauvres précieux secrets d'un foyer, d'une cave, d'un chai, d'une écurie ou d'une grange, ponctués des fragments de vieilles tuiles, comme sur une toile l'empreinte suzeraine d'un pinceau qui renvoie au maître organisateur. Mais ici, tout cela le pur effet des hasards de la chute. Tout est encore là qui constituait l'ordre ancien, mais seulement en voie de disparaître, comme ces cadavres de chiens ou de chats écrasés qu'il lui arrivait d'apercevoir sur le bord d'une route ou d'un chemin des grandes vacances, et dont il était souvent trop tard pour s'éloigner ou les contourner à peine aperçus, d'autant plus qu'une sorte de fascination poussait à y aller voir de près. TIn'en restait au bout de quelques jours de chaleur que quelques lambeaux pestilentiels accrochés à une carcasse qui saillait sous une robe de poils souillés, assez pour qu'on pût dire: "C'était un chien," ou "C'était le chien des Brunet," ou même "C'était la chatte des Boudou". Ainsi, au beau milieu du hameau, ce grand carré de ruines d'où l'on avait pillé les immenses poutres maîtresses et les belles pierres d'angle; cet empilement de ciment, de rocs et de gravats couronné 8

de triomphantesgraminées, de passeroses géantes, et de ces immenses plantes sauvages qu'il ne trouvait alors que le long des chemins, c'était tout ce qu'il restait de ce qu'on appelait la "maison vieille", l'''ostal viel", la plus jolie maison de l'endroit, avec son harmonieuse façade flanquée de deux balcons ombragés chacun de sa glycine arborescente au tronc torsadé, toujours en quête d'une poutre, d'un clou, d'une pierre en saillie pour s'y vriller, la recouvrir, puis l'étouffer, souveraine. TIen voyait encore, il en voyait toujours mentalement l'angle qui faisait face à l'ancien four communal et portait comme une figure de proue un de ces balcons en saillie d'où il pouvait, caché delTière l'abondant feuillage, observer en enfilade, surveiller à loisir toutes les voies d'accès au champ de bataille que constituait le hameau. Comme il en refaisait le décor où, une génération plus tôt, son père et son oncle, frères espiègles et sans pitié, jouaient en pleine canicule, devant leur grand-père aveugle et paralytique, à coups de bâton sur les cuves de la cave et en aspergeant le brave homme, la méchante comédie de l'orage; et le pauvre pépé Garrigou, cloué sur sa chaise, suppliait, hurlait alors qu'on le remontât vite dans la maison, près de sa fenêtre, ou au "canton" de la cheminée. Ou bien les garnements, se bousculant, se poursuivant en tourbillon autour du vieil homme, feignant de se tailler en pièces dans une bataille à mort pleine de cris et de hurlements et de gémissements appropriés, mettaient le pépé dans tous ses états, et le cher homme, affolé par ces bruits de massacre, appelait désespérément au secours à la cantonade: "Calqun! Venetz vite!" pour qu'on vînt séparer ces petits qui allaient se tuer. De tout cela, il ne restait aujourd'hui sur la montagne de décombres, que la tôle rouillée et lapidée d'une ancienne publicité de Soufralo: elle venait autrefois boucher une coulure dans le mur dont les pigeons arrogants venaient picorer le mortier désagrégé. Resté propriétaire des bâtiments et des champs, l'oncle Ernest s'était peu à peu retiré de tout, sous l'effet de l'âge, de la fatigue et du découragement. 9

Vendu les vignes et les terrains agricoles, il s'était replié jusqu'à sa mort récente, en vieux célibataire, sur la maison que son père avait bâtie avant de partir à la guerre, la grande, d'où il ne devait pas revenir, et qu'il appelait l"'ostal nou", la "maison neuve". C'était là que Pierre se trouvait maintenant, et d'où il contemplait, au premier étage, par la fenêtre de la chambre, les ruines de la "vieille", à vingt mètres de là, de l'autre côté de ce qu'on appelait la "rue", la "carriera", mais qui n'était finalement que le chemin communal traversant le hameau. Et si le corps était tout entier à l'abri derrière les solides murs de pierre de la "maison neuve", restée étrangement intacte en bordure des ruines, son coeur par contre était douloureusement écartelé entre les deux maisons, comme entre les deux côtés d'un univers irrémédiablement perdu. Ainsi pendant que lui, Pierre, le neveu sur qui avait longtemps reposé l'avenir de la petite ferme, se fabriquait à l'étranger une vie de rechange aux antipodes de la dure vie. d'ici, le vieil oncle, espérant contre tout, attendait patiemment le retour du "petit". Brave, courageux oncle Ernest: d'abord incapable d'empêcher que la vie continue; puis, quand la maladie était venue, dont par fierté il n'avait rien dit à personne, impuissant à empêcher que les pierres s'écroulent. TIétait parti de ce qu'on appelait ici "la maladie de l'eau", en fait une mauvaise hépatite virale causée par l'eau stagnante et polluée de ces puits auxquels par habitude il allait toujours remplir son seau, alors qu'il avait au robinet de la cuisine l'eau "de la ville", mauvaise à boire sans doute, mais inoffensive. Il était mort du lent et sourd travail en lui de ces eaux ralenties, et sans doute aussi l'esprit égaré de voir s'effondrer une à une ces maisons où il avait lui-même autrefois entendu les rires des vendangeurs cascader dans les chais, quand se pressait la vendange ou se pompait le moût, et les bruyantes célébrations qu'étaient alors les repas de famille, immenses bruits cahotés sans fin derrière le bel ordonnancement des travaux et des jours. Il n'y aurait pas de fin, pas de fin à ces géorgiques d'après la guerre qui devait être la 10

dernière. L'histoire ne faisait d'histoires à personne alors, et l'on sifflait beaucoup en ce temps-là. Et les cris des enfants, ah! les cris des enfants! Les tenibles enfants énervants qui rassuraient sur l'avenir tout en piétinant impitoyablement la grande plage des siestes qu'on aurait voulues de plomb. Lui n'avait pas eu d'enfant, pas de femme non plus, mais il avait ce neveu, Pierre, le fils mal aimé de son frère, un enfant bien remuant et dont la mère était morte ici même dans cette chambre de la maison neuve. Et c'était de là que maintenant, par la fenêtre ouverte, Pierre, revenu, contemplait les ruines de la vieille. Oui, l'oncle Ernest avait dû mourir aussi de voir se vider le hameau, de voir partir son frère d'abord, qui avait fui, abandonnant, reniant tout ce qui le retenait en arrière: les vignes, la maison, la famille, l'enfant. Puis sa mère, avec qui il avait refermé le carré autour du neveu abandonné. Puis les jeunes, puis le neveu Pierre lui-même, un beau jour, tous appelés par la ville; et puis les vieux, que leurs enfants étaient venus chercher pour les accueillir chez eux. Mort, il était mort enfin de voir mourir un à un, une à une, ceux et celles qui étaient comme lui restés sur place, êtres têtus ou bien abandonnés, à hanter des lieux de plus en plus solitaires. Mort atroce, souveraine et indifférente, étalée dans le temps en épisodes enchaînés. TIétait mort de voir la mort triompher au pas lent des saisons, sans que personne ait fait le moindre geste, eu la moindre pensée. Et ce neveu qui ne revenait pas, qui ne reviendrait pas. Pierre était revenu enfin, près de quarante ans plus tard, rappelé en France par un télégramme: l'oncle était mort quelque dix jours plus tôt, trop tard pour qu'il pût, habitant si loin dans un Canada lointain, prendre part à son enterrement. TI. tait là, maintenant, é sur les lieux de son crime de désertion, à son tour écrasé d'épreuves et le coeur vidé, la tête pleine uniquement de ces souvenirs qui ressuscitaient un hameau disparu, son enfance. Les yeux fermés, derrière les volets que le soleil d'août lui a ordonné de croiser, de sorte qu'ils Il

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