De si beaux yeux

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Un village du Pays Toy dans les Hautes-Pyrénées, au pied du cirque de Gavarnie et du pic du Midi de Bigorre, dans la seconde moitié du XIX° siècle. En montagne, on s'échine sans trêve ; les personnalités sont fortes et les caractères trempés : les enfants, qui courent la montagne, Thomasin, l'idiot, les frères, qui se déchirent jusqu'au sang, le curé, qui dit trop de messes, Louise, la rebouteuse... Dominique, le patriarche de la famille la plus en vue du pays. Une vie entre soi, où regarder vivre son voisin peut devenir l'occupation de toute une existence. Alors, quand la Petite est attaquée par l'ours, là-haut, et lorsque l'on apprend qu'elle est grosse, les bruits n'en finissent plus de courir.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782336281124
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De si beaux yeuxChristine Cambra-Djoudi
De si beaux yeux
Roman
L'HarmattanCouverture: Gavarnie, aquarelle d'Orner Bouchery, 1956. Etude pour l'ilJustration du
livre de G. Flaubert, Voyage aux Pyrénées, en Provence et en Corse (Paris, Colas 1957)
@ Archives famille Bouchery.
OMER BOUCHERY (1882-1962) est un artiste d'origine lilloise qui figure en tant que
"petit maître" dans tous les dictionnaires des artistes du XXe siècle. Connu surtout
comme graveur et illustrateur, il fut l'auteur de près de trois cents gravures originales,
d'innombrables dessins, aquarelles, pastels et peintures à l'huile, et il illustra une
trentaine de livres. La Bibliothèque nationale de France et les musées de Lille (le Palais
des Beaux-Arts et l'Hospice Comtesse) possèdent un large part de son œuvre. Son art
sobre et sincère, son souci de la vérité historique et son attention aux problèmes sociaux
ainsi que son travail sur l'architecture, lilloise en particulier, où il laisse s'exprimer ses
origines flamandes, en font un témoin précieux et scrupuleux de son temps. Une
importante étude sur cet artiste (104 pp., nb. ill. noir et caul.) est parue en 2005 sous le
titre Orner Bouche,y. Une vie d'artiste, par T. Guiot-Houdart, éditée par Les Amis
d'O. Bouchery, 11190 - Luc-sur-Aude, ISBN: 2-9524173-0-X.
@
L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan I@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-10168-5
EAN : 9782296101685À ma mère,
la plus fidèle et fèrvente des lectrices.
En souvenir de mon père.Suave, mari magno turbantibus aequora ventis,
E terra magnum alterius spectare laborem ;
Non quia vexari quemquam estjucunda voluptas,
Sed quibus ipse malis careas quia cemere suave est.
Lucrèce, De Natura Rerum, Livre II
Qu'il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents,
d'assister depuis le rivage à la terrible détresse d'autrui; non que
l'on éprouve un si délectable plaisir au spectacle de la souffrance;
mais il est doux de voir les maux qui nous épargnent.Première partieChapitre premier
La bourgade est en émoi, la nouvelle s'est répandue comme
colportée par le vent. Ou étaient-ce les femmes du village?
Qu'importe. Nul ne l'ignore plus désormais, la Petite a vu le Moussu.
La bête provoque de telles alarmes que l'on n'ose pas même
prononcer son nom, de peur que ça la fasse revenir. Elle reste à
proximité, et on vit dans son ombre. On trouve parfois une trace de
son pied presque humain au détour d'un sentier, son pied de
Pedescaous, son pied de va-nu-pieds, alors on sait que cette nuit,
l'animal a passé vers la rivière. Il hante la montagne, mais on ne le
voit guère. D'ailleurs on prie pour ne pas le rencontrer. On craint pour
son troupeau, et on craint pour ses filles. On ne dit pas son nom, on
l'appelle le Moussu, le Monsieur, pour ne pas dire l'ours.
La Petite l'a vu. C'était là-haut, vers le torrent, à l'endroit où
les arbres deviennent plus drus et dessinent au flanc de la montagne
une tache sombre pareille à une toison de femme. La fillette avait
passé le pré où Pierre mène paître ses brebis, et pénétré sous les arches
de la forêt familière aux faîtes si hauts qu'ils semblent joindre la terre
au ciel. Elle y venait souvent ramasser du bois mort, sa famille avait
besoin de tous les bras valides, même de ceux des enfants. Au village,
on n'avait jamais dit, mais on avait pensé, qu'elle allait bien loin
chercher le bois de ses fagots. Les autres enfants y partaient la peur au
ventre, mais elle semblait prendre plaisir à quitter la vallée pour
gagner les hauteurs, où le vent est plus sonore et le silence toujours
léger. Parfois, elle ne revenait qu'à la nuit tombante, les lèvres
barbouillées du sang noir des mûres, les mains égratignées, les ongles
endeuillés, les yeux encore embués d'avoir vu resplendir les cimes,
semblant danser sous le fardeau de bois. Quand on cherchait à savoir
ce qu'elle avait fait si longtemps là-haut, elle déclarait: « J'ai regardé
la montagne. ». Alors certains riaient un peu d'elle et disaient qu'elle
n'avait pas besoin de tant regarder la montagne aujourd'hui, parce
qu'elle serait encore là demain. Les imbéciles.
Elle avait presque atteint ses quatorze ans, à quatorze ans, on
n'est plus une petite fille, mais on lui disait « la Petite» depuis si
longtemps qu'on avait fini par oublier qu'elle portait un prénom
chrétien. Quand elle était née, son grand-père Julien l'avait considérée
11avec les yeux émerveillés de l'enfance revenue, comme s'il n'avait
jamais rien vu de si beau. Et puis le taciturne avait parlé. Il avait dit:
« Qu'elle est petite! ». Il avait exhalé toute la tendresse qui le
débordait soudain, dans un murmure, pour ne pas la déranger.
« Qu'elle est petite! », cela signifiait: « Qu'elle est belle! Qu'elle est
précieuse! Comme je vais l'aimer! ». Toutes ces paroles qu'il n'avait
pas prononcées, seule la Petite les avait entendues. Les matrones
présentes autour du pépé n'avaient pas compris, elles n'avaient
entendu que la petitesse quand l'aïeul proclamait l'immensité de sa
fierté. Il l'avait vue petite, elle était devenue la Petite. Jusqu'à ce jour,
à ses presque quatorze ans, où elle avait rencontré le Moussu.
C'est Pierre Cahuzat, le berger, qui donna l'alerte. Il arriva à la
fois hors d'haleine et hurlant à la ferme de Dominique, son père, la
dernière du village, la plus belle avec son grand portail. Prévenus
qu'un malheur était arrivé, les hommes rangèrent leur pierre à aiguiser
dans le coffin de bois accroché à leur ceinture et arrivèrent des
champs en pressant le pas. Les femmes sortirent des maisons et des
granges en essuyant leurs mains à leurs sarraus de toile fatiguée.
Alphonsine et Germaine, affriolées par les éclats de voix, accoururent
du lavoir, les mains rougies par l'eau glacée qui rend le linge si blanc,
même quand il a été souillé du sang des femmes. Les enfants
tournoyèrent dans les jambes des parents, s'égosillant avec la volaille,
pleurnichant d'être soudain secoués. On les fit taire. Entre deux
hoquets, entre deux sanglots, Pierre commença un récit sans queue ni
tête. On rassembla les bribes, on remit de l'ordre dans le désordre, et
l'on comprit qu'il se trouvait là-haut, avec ses bêtes, lorsqu'il avait
aperçu la Petite ramassant du bois. Soudain, le Moussu avait surgi de
nulle part et lui avait fait face. Elle n'avait pas crié, pas même quand il
s'était jeté sur elle. Pierre s'était avancé en faisant du tapage pour le
faire fuir, un vacarme de tous les diables, augmenté des aboiements
des chiens en fureur. L'ours avait fmi par s'en retourner d'où il était
venu, mais la Petite gisait dans son sang. Elle était morte.
Les femmes poussèrent des glapissements. Elles se lamentaient
encore bruyamment en tordant les mains dans les plis de leurs tabliers,
quand les hommes gravissaient déjà la montagne. Il ne leur avait fallu
qu'un instant pour enfiler leurs lourdes chaussures de marche et se
saisir, en plus de leurs bâtons ferrés, de fourches, de cognées, d'un
12fusil, d'une faux même, de tout ce que leur prévoyance paysanne avait
placé dans les remises et à portée de leurs mains. Dominique Cahuzat
menait la marche. Sec et noueux, de taille moyenne, le béret
inamovible et la moustache drue, rien ne le différenciait notablement
des autres hommes du pays, sinon un regard direct capable de vous
faire baisser les yeux, et un port de tête inimitable. Il avait pris la tête
de la colonne sans prononcer une parole, et personne ne s'était avisé
de lui disputer la place car aucun, mieux que lui, n'aurait su quoi y
faire. Derrière lui venaient Guillaume Lafourcade, que tout le monde
appelait le grand Guillaume pour le différencier du petit Guillaume
qui restait à l'autre bout du pays, et Jean Trescazes, le charpentier, le
voisin de toujours, l'ami indispensable. Gabriel Cahuzat, le fils aîné
de Dominique, suivait en compagnie de quelques villageois de son
âge, des gens falots qu'il écrasait de son ascendant, ou plutôt des
retombées de l'ascendant de son père. Sur leurs talons cheminaient
deux valets de ferme armés de fourches. Finalement Pierre, le berger,
le fils cadet de Dominique, celui qui avait découvert la Petite, fermait
la marche avec François Crampet, son ami unique, son alter ego, son
âme frère. Malgré l'urgence, les hommes avançaient sans presser la
cadence, leur foulée imperturbable semblait réglée au rythme d'un
métronome. Un étranger s'en serait ému. Mais les gens du pays savent
qu'il ne sert à rien de partir en courant pour s'effondrer à mi-pente, le
souffle et les jambes coupés.
Énumérer ceux qui étaient dans la colonne en marche vers le
sommet ne vaut que si l'on nomme aussi ceux qui étaient demeurés en
bas. Fernand Estévenet, le père de la Petite, resté boiteux après une
chute si ancienne qu'on en avait presque perdu le souvenir, ne s'était
pas joint aux autres, il n'aurait fait que les ralentir. Jean-Louis
Crampet, le tonnelier, un faiseur d'histoires, s'était esquivé comme
d'habitude, toujours saisi d'empêchement dès qu'il s'agissait de
rendre service. Cette fois, il avait prétexté un retard, un délai de
livraison à respecter, un fût à terminer, quand le bois des douelles est
sec, il ne faut pas le faire attendre. Connaissant le drôle, on supposa
que c'était moins la barrique qui le retenait, que son contenu.
Toussaint, le fossoyeur, réservait ses forces pour l'effort à venir. Il
n'était pas bien vaillant, il s'essoufflait à la simple idée de grimper
quatre marches, creuser une tombe suffirait à l'occuper pour une
13journée, inutile d'accumuler les engagements préliminaires. Quant à
Anselme et Amédée, les deux inséparables, lorsqu'ils se furent enfin
mis d'accord sur la nécessité de monter avec les autres, la file des
sauveteurs était déjà presque au-delà des regards, alors, ils
s'engueulèrent un bon coup. Aucune femme n'avait envisagé de
suivre l'expédition jusqu'au torrent. On savait, dans le pays, où
chacun se trouvait à sa place.
Pour ne pas perdre de temps, les hommes négligèrent les
méandres du sentier et coupèrent au plus droit, s'aidant des branches
basses placées sur leur route comme autant d'appuis providentiels.
Des graviers minuscules roulaient sous leurs souliers, se détachaient et
dévalaient la pente derrière eux, mais ils avaient le pied sûr et aucun
d'eux n'achoppa aux inégalités du sol. Ils passèrent en silence devant
la maison rose, contournèrent les ormes bessons et dépassèrent le
rocher de la Vierge. Ils progressaient sans fléchir, le regard fixé
toujours un peu plus haut, estimant la difficulté d'un coup d'œil avant
de l'affronter, pour que jamais le pied ne leur manque. Même avec
l'altitude, l'escarpement n'eut raison ni de leur élan ni de leur souffle,
et c'est du pas toujours égal des montagnards que la procession
atteignit enfin l'orée de la forêt. Quelques enjambées encore, et ils
aperçurent les berges du torrent ruisselant, bondissant, superbe,
moucheté des taches d'or du soleil couchant.
En découvrant le corps de la Petite étendu dans l'herbe, ils
ralentirent imperceptiblement leur marche, craignant de trouver ce
qu'ils étaient venus chercher. Ils appelèrent doucement, elle bougea
un peu, ouvrit les yeux et les regarda. Elle n'était pas morte.
Seulement pâle comme une épousée. Et muette de terreur. La robe
déchirée, le visage chiffonné par les larmes et souillé de traînées
noirâtres. En voyant approcher la colonne des villageois, l'ours, qui se
tenait non loin de la fillette, s'immobilisa, tête dressée, il fixa les
arrivants avec froideur, puis tourna les talons. Il s'éloigna sans hâte, et
sans se retourner. Les hommes songèrent un instant à poursuivre
l'animal et à venger la Petite outragée, mais ils considérèrent leurs
armes dérisoires, les lames minces et les fourches aux manches bien
courts, ils préférèrent renoncer. Dominique enleva l'enfant dans ses
bras et l'emporta. Les hommes reprirent le chemin du village sans dire
un mot. Leur présence disait assez. Autour d'eux, le jour déclinait, les
14fleurs printanières aux couleurs inouïes, tout occupées à triompher des
derniers restes de neige, refermaient déjà doucement leurs corolles sur
le drame tout juste advenu.
15Chapitre 2
Tandis qu'ils redescendaient, le village dans son complet se
rassemblait devant la ferme de Dominique. Les femmes avaient
prévenu leurs voisines, les enfants avaient battu les ruelles en
claironnant jusqu'au bout du hameau que le Moussu avait tué la
Petite, le bedeau avait sonné le tocsin, les hommes, les gamins, les
vieux avaient accouru, un attroupement s'était formé, qui espérait des
nouvelles. Le vieux curé Loubet patientait avec les autres. C'était un
petit homme chenu, alerte malgré sa corpulence, replet bien que l'on
approchât de la fm du carême. Il portait une longue soutane austère où
pas un pli ne manquait. Sa servante, la dévouée Ernestine, y veillait
pour lui. Manches longues, col haut, mollets couverts jusques à la
chaussure, tout son corps disparaissait sous l'étoffe. La chair,
pourtant, signalait partout sa présence. Inutile d'avoir l'œil bien
aiguisé pour déceler le tissu tendu à craquer à la hauteur précise de
l'estomac, et l'éclaboussure encore humide en haut de la cuisse. Il
s'était hâté. Son habit godait. Les nombreux boutons qui parcouraient
le vêtement sur toute sa longueur, de la pomme d'Adam aux chevilles,
avaient été mal ajustés, ils lui donnaient l'air d'être tout de guingois. Il
n'était pas rare qu'il boutonnât ainsi le lundi avec le dimanche quand
il était pressé, cela donnait aux paroissiens l'occasion de rire un peu.
On ne se divertissait pas si fréquemment quand il était dans les
parages. Les sauveteurs n'avaient pas jugé indispensable de l'attendre,
il était arrivé trop tard pour bénir le cortège, c'est pourquoi, sans
doute, il avait sa tête des mauvais jours.
Des groupes s'étaient formés, qui devisaient gravement à voix
basse, et chaque fois qu'un voisin arrivait, on s'empressait de lui
raconter ce qu'on savait, c'est-à-dire rien. Plus l'attente se prolongeait
et plus on redoutait le pire. Le curé, après avoir adressé un mot à
chacun et exhorté les parents de la Petite à accepter la volonté divine,
qui est impénétrable, s'entretenait avec Alphonsine et Germaine. Les
deux sœurs auraient donné trois jours de leur vie pour apprendre avant
les autres ce qui s'était passé là-haut. Pour l'instant, faute de
nouveautés, elles lançaient leurs regards obliques sur Thomasin
Trescazes. Le jeune homme, essoufflé d'on ne sait quelle course d'où
il revenait à peine, sanglotait bruyamment entre les seins de Thérèse
17Cahuzat, la femme de Dominique, parce que Jean, son père, était parti
accompagner les autres sans l'emmener. Le corps de cet immense
gaillard de trente ans avait grandi, mais sa tête s'était attardée en
enfance. Sa mère, morte en couches en le mettant au monde, l'avait
laissé orphelin pour toujours. Les femmes et les filles des voisins
avaient pris l'habitude de calmer les chagrins qui submergeaient
parfois le colosse, en le berçant simplement dans leurs bras. Avec le
temps, on aurait dû mettre fm à ces gestes trop familiers, car il en
profitait pour enfouir trop longtemps son visage dans leurs odeurs
accueillantes, mais l'habitude était prise. Le vieux curé Loubet
entonna un psaume qu'Alphonsine et Germaine reprirent de leur voix
de fifre qui effrayait les enfants. Les autres les accompagnèrent
mollement, prenant seulement garde d'ouvrir bien grand la bouche
quand ils sentaient s'arrêter sur eux le regard transperçant de l'abbé.
Soudain, des gamins hurlèrent qu'ils voyaient quelqu'un
làhaut, près des ormes bessons. Ces arbres étaient une curiosité de la
nature, une seule souche et soudain deux troncs, deux arbres
magnifiques et indissociables, l'un plus haut, l'autre plus feuillu, deux
spécimens remarquables de la même essence, deux sculptures en
mouvement, jointes sur un socle unique. « Ils redescendent! » .
Deux silhouettes dévalaient la pente en courant, les chants
pieux s'interrompirent comme endigués par une magie soudaine, seul
le curé alla jusqu'au bout du couplet. Dominique Cahuzat envoyait ses
fils à l'avant-garde pour rassurer les parents de la Petite, leur dire
qu'elle allait bien et qu'on la ramenait. C'est Gabriel, le frère aîné de
Pierre, qui arriva le premier en bas. Il devançait son cadet à la course,
son visage rayonnait d'une gloire puérile. En voyant les deux jeunes
gens reprendre leur souffle côte à côte, personne, s'il ne les avait
connus, n'aurait deviné qu'ils étaient frères. Gabriel, l'insolent, le
superbe, le bien-aimé des filles, dépassait son cadet d'une tête. Pierre,
le falot avec sa lèvre fendue, le mal grandi timide, ne ramassait jamais
que les miettes. Ils furent assaillis de questions. Gabriel, ne pouvant
guère s'étendre sur l'accident, dont il n'avait pas été le témoin,
décrivit longuement l'ours qu'ils avaient mis en fuite et avança
quelques hypothèses personnelles sur les circonstances de l'attaque.
Pierre confirma de plusieurs hochements de tête, puis s'enhardit à
reprendre de volée quelques phrases à la suite de son aîné. Les mots,
18forcés par les regards des curieux qui se pressaient là plus nombreux
qu'à confesse, s'entraînèrent les uns les autres. Peut-être quatre cents
livres. D'un brun foncé, presque roux. Immense. Terrible. Une vision
à couper le souffle. L'ours prenait vie devant les villageois figés tout
autant par la crainte que par l'admiration. Lorsque Dominique parut,
portant la Petite recroquevillée dans ses bras, Fernand vint vers lui de
sa démarche claudicante et lui serra la main. Il emporta sa fille sans
qu'elle eût prononcé un mot. On demeura là un moment, à le regarder
rentrer chez lui de son pas bancal. Sa femme, la magnifique Marie, lui
soutenait le bras. On ne s'expliquait pas, au village, comment cet
impotent avait pu séduire une si belle femme et la garder. On aurait dit
l'alliance d'une mésange et d'un corbeau. D'ailleurs le ciel, qui ne
tolère pas les unions disparates, avait un peu refusé de bénir la leur, ils
n'avaient jamais eu de fils. Leurs sept filles, pour la peine, comptaient
parmi les plus vaillantes du pays, sauf la benjamine, la Petite, qui
demeurait aussi chétive qu'une musaraigne.
Dominique écouta un instant les hâbleries de son fils aîné qui
n'en finissait pas de mimer l'ours qu'il avait à peine entrevu, puis il
considéra son cadet et s'inquiéta qu'il fût ainsi intarissable. Il faut dire
que, d'ordinaire, Pierre ne parlait pas. Enfant déjà, il s'obligeait à se
taire depuis le jour funeste où il avait réalisé que son bec de lièvre
était un objet de curiosité. On le dévisageait sans vergogne, on
s'approchait pour observer de plus près la difformité hideuse, on le
lorgnait comme un animal de foire, alors il s'était barricadé dans le
mutisme. À peine avait-il appris à parler qu'il désapprenait aussitôt,
pour éviter d'attirer l'attention sur sa bouche. Même quand il aurait
fallu se défendre, il se taisait et, le voyant désarmé, on pouvait se
gausser impunément de sa lèvre fendue, qui n'était pourtant pas la pire
qu'on ait vue. Tous les enfants s'y mettaient, surtout Paul, une sorte
de chef de bande qui lui riait au visage ouvertement et poussait les
autres à l'imiter. À chaque fois, Pierre avait plié sous les sarcasmes,
réduit à quia, incapable de dévier le dard. À chaque moquerie, le fauve
tapi sous les phrases scélérates lui sautait à la gorge et manquait le
terrasser. Sa bouche affreuse se révélait impuissante à le tirer des
embarras où elle le jetait. Monstrueuse et inutile, ilIa haïssait d'être
au milieu de sa figure. Jamais elle n'avait su lancer du tac au tac l'une
de ces répliques cinglantes qui vous vengent en un instant de toute la
19méchanceté humaine, la répartie lui venait toujours trop tard, quand il
gisait seul au fond de son lit, d'où personne ne pouvait plus
l'entendre. Et quand bien même il aurait trouvé quelque chose
d'intelligent à dire, les mots lui échappaient, il trébuchait sur les plus
longs, dérapait sur les liaisons, se prenait dans les rets des consonnes
chuintantes, bégayait, rougissait, postillonnait, et finissait
immanquablement par se rendre ridicule. Et voilà qu'aujourd'hui il
discourait à voix haute en public et répétait tout ce que disait son
frère. Il articulait avec limpidité comme si l'exercice était simple à
pleurer, et il inquiétait son père au lieu de le réjouir. Thomasin
s'approcha. Il avait retrouvé Jean et cessé de pleurer. Il déposa en
grognant deux oiseaux encore tièdes dans la main de Dominique.
C'était un cadeau. Thomasin tuait les oiseaux en leur brisant la nuque
d'un coup de pouce infaillible. Mais avec les gens, il était doux
comme une fille.
Le soir même, on célébra une messe d'actions de grâce. On
brûla un cierge, l'un des gros réservés aux grandes occasions, et les
voix du village entonnèrent gaillardement le Te Deum laudamus. Mais
l'office se prolongea. Au troisième in excelsis, la ferveur des
paroissiens était retombée, les enfants de chœur se curaient les ongles,
on psalmodiait vaguement en attendant la fin, qui n'arrivait pas. Une
harangue interminable rappela à tout le monde qu'il est trop facile de
ne trouver le chemin de la maison de Dieu que quand on a quelque
chose à demander. Qu'il faut savoir remercier aussi. C'est ce qu'on
faisait depuis plus d'une heure, Deo gratias, encore un, le dernier,
enfin. Pourquoi fallait-il toujours que l'on sortît excédé de cette
église?
Tandis que les habitants se ruaient chez les héros du jour, où
ils espéraient entendre le récit des événements et se faire offrir un
verre, le vieux curé Loubet passait en revue les absents à la messe du
soir. Toujours les mêmes. Des irréductibles qu'il ne parvenait pas à
faire plier. À leur tête, Dominique Cahuzat. De sa voix de basse
presque caverneuse à force de profondeur, l'homme ne prononçait
jamais plus de quatre phrases d'affilée, mais il faisait merveille à la
messe de Minuit, où il transfigurait les cantiques. Le prêtre l'aurait
bien enrôlé à vêpres et pour l'agnus dei des messes hautes, mais
Dominique, qui n'avait pas l'âme inquiète, limitait sa fréquentation
20des lieux saints aux fêtes liturgiques obligatoires. Sa femme
ellemême, la pieuse Thérèse, ne parvenait pas à lui faire entendre raison.
Lorsqu'elle avait soutenu devant lui, répétant les mots exacts du père
Loubet, que c'était un péché de priver la paroisse de la voix dont Dieu
lui avait fait le don, il avait poussé un rire à renverser les chaises. Au
curé qui l'entreprenait pour qu'il assiste à l'office du soir, il avait
asséné que chacun doit connaître sa place, le clergé en bas, à ses
génuflexions, et lui là-haut, pour aller chercher la gamine que toutes
les prières confondues n'avaient pas réussi à faire redescendre toute
seule.
21Chapitre 3
Plusieurs soirs durant, à la veillée, le village se réunit pour
entendre l'histoire du sauvetage. Chacun prenait place autour de l'âtre,
plus ou moins confortablement installé selon son degré d'amitié avec
la famille. Les femmes, qui ne peuvent pas rester les mains jointes en
dehors de l'église, on les traiterait vite de fainéantes, sortaient leur
ouvrage, et les histoires commençaient.
Comme personne ne pouvait dire ce qui était arrivé à la Petite,
qui n'avait toujours pas parlé, on s'intéressait au Moussu. On ne se
lassait pas d'écouter décrire la bête, son poil brun, ses plus de quatre
cents livres et près de six pieds de haut. Les femmes, sans interrompre
un instant les mouvements mécaniques de leurs doigts au travail,
frémissaient en se représentant le Moussu sanguinaire dressé face aux
hommes comme un guerrier. On se garda de les détromper. Le fauve
devint monumental, dépassa six pieds. Son poil vira au noir de jais.
Son échine saillante après les mois de jeûne hivernal témoignait de
son appétit immense. Habilement coincées sous le pied, entortillées
entre les doigts exercés des femmes, les harts s'assouplissaient
inexorablement, se muaient en liens indéchirables, on nouerait de bien
belles gerbes. Mais les femmes ne pensaient pas aux gerbes, elles se
laissaient emporter sur les tourbillons du torrent vers l'ours
magnifique. Les hommes en rajoutaient. Quand l'ours avait montré les
dents et rugi presque comme un lion, les fourches et les faux l'avaient
fait reculer. Un animal gigantesque d'au moins cinq cents livres. Six
pieds six pouces au bas mot. Le poil sombre, noir comme la nuit. Le
sang de sa victime sur ses griffes acérées comme des sabres. Les yeux
injectés de sang. Une bête du diable. On écarquillait les yeux, on
cessait de respirer, et même les plus vieux, avec leur manie de
prétendre toujours qu'ils en ont vu d'autres, se désarticulaient le cou
en tendant leur oreille la moins sourde. Gabriel, le verbe facile, avait
l'art de se mettre en avant. Mais pour une fois, c'est Pierre que l'on
admirait, lui qui avait mis l'animal en fuite et permis de sauver la
Petite. Il fut l'objet de quelques regards qui provoquèrent le long de
son échine et au creux de son ventre des sensations inconnues et très
douces. Il s'efforça de n'en rien laisser paraître, mais cela paraissait
aux yeux de tous.
23Lorsque la bête atteignit sept pieds et menaça de passer trois
quintaux, les curiosités se dénouèrent et les héros du sauvetage, qui
avaient eu leur content de lumière pour cette vie et la suivante, se
turent de nouveau. Alors les langues des femmes purent se délier.
Elles plaignirent la Petite, déplorèrent son aventure et rendirent à la
famille des visites fréquentes, dans l'espoir d'en apprendre davantage,
mais en vain, car l'enfant avait cessé de parler. Depuis le jour du
Moussu, elle n'avait plus prononcé une parole. Elle se maintenait à
l'écart, murée dans un silence décevant qui découragea les meilleures
curiosités. Privée de matière, la délectation que les femmes
éprouvaient à présenter ainsi leurs condoléances réitérées se tarit avant
la Saint-Paterne. Les visites s'espacèrent.
Faute d'être alimentées de quelque nouveauté, les
conversations tournaient en rond, elles s'envasaient inéluctablement
dans un sillon méandreux ne les menant nulle part, quand Honorine
leur inspira soudain un nouvel essor. Honorine était brave. C'est ce
que l'on disait d'elle, qu'elle était brave, c'est ce que l'on dit toujours
des gens que l'on tient pour plus bêtes que soi. Restée veuve très
jeune, elle vivait seule et soliloquait à la moindre occasion, dans la
rue, en marchant, et même en compagnie. Elle disait régulièrement
tout haut ce qui lui passait par la tête. C'est elle qui rappela
incidemment à tout le monde que la Petite partait souvent seule en
montagne. Alors on se remémora le plaisir que l'enfant avait toujours
pris à ces promenades solitaires loin du village. Loin des regards,
suggéra l'une. Qu'allait-elle donc faire là-haut, sinon se dissimuler?
Peut-être se livrait-elle à des plaisirs blâmables, à des gestes honteux
qui auraient excité la bête, dont on connaît les instincts et le goût pour
les jeunes vierges. Mais était-elle encore vierge? On en douta. Une
phrase entraînant l'autre, les femmes firent assaut de trouvailles,
débridant les fantaisies indécentes qui encombraient leurs esprits et
trouvaient là, enfin, une occasion de se déverser à flots. Elles
envisagèrent l'inconcevable. La Petite ne se rendait-elle pas là-haut
depuis des jours pour rencontrer la bête et se livrer avec elle à des
débauches dont aucune femme honnête n'a idée? Seule l'intervention
de Pierre avait mis rm à ce manège dégradant, qu'elles tentèrent de se
représenter en joignant leurs efforts. Peut-être était-elle nue, avança
l'une en se signant. Oui, sûrement, elle était nue, soupira-t-on en
24retour. Peut-être laissait-elle la bête l'approcher. Et même la toucher.
Et la téter, aussi. Il paraît que les ours sont friands du lait de femme.
Elles se signèrent de nouveau, proches de l'extase. Honorine
considéra qu'on exagérait. Du lait, à son âge... Peut-être, en effet,
avait-on quelque peu forcé la réalité, mais il restait acquis que cette
histoire n'était pas claire. La Petite avait vu le Moussu, et, dans ce
coin de montagne, la réputation de la bête n'était plus à faire. Que
s'était-il passé? On imagina le pire, le plus horrible, le plus humiliant,
le plus intolérablement atroce. On plaignit la Petite à haute voix, mais,
à la dérobée, on jeta sur elle des regards où un œil exercé aurait pu
déceler une lueur de concupiscence.
À la Saint Anselme, les imaginations prirent une nouvelle
envolée lorsque la Petite traversa le village et emprunta comme
naguère le chemin de la montagne. Personne n'osa interrompre sa
marche de somnambule. Les hommes suspendirent un instant leur
tâche et la regardèrent passer sans songer à la saluer. Les femmes la
suivirent longtemps des yeux. La Petite s'éloigna, son vêtement
sombre se détachait sur le fond plus clair de la pierre. Elle disparut au
loin, et, dans le silence lourd qui accompagnait ses pas, chacun fut
persuadé qu'elle retournait voir la bête.
Pierre était dans le pré, comme à l'accoutumée. Il veillait sur
ses brebis. Depuis le jour du Moussu, il ne mangeait plus guère. Il
rendait visite à la Petite, mais même à lui, son ami d'enfance qui lui
avait sauvé la vie, elle refusait de parler. Personne ne comprenait
pourquoi. Quelques jours durant, on avait admis qu'elle fût
commotionnée, mais rapidement, son silence avait paru
incompréhensible. Bientôt, on le jugea coupable. On attendait qu'elle
raconte, qu'elle explique, et qu'elle remercie ses sauveteurs, mais elle
se taisait. Bientôt, il fallut se rendre à l'évidence et convenir qu'elle
avait perdu la raison. C'est pourquoi son escapade en montagne ne
surprit personne. En l'apercevant, Pierre la héla de loin, elle ne tourna
même pas la tête. Pourtant, il était certain que sa voix, portée par le
vent, était parvenue jusqu'à elle.
Jour après jour, la Petite gravit le raidillon qui contournait les
deux ormes bessons, passait devant le rocher de la Vierge et menait à
l'orée de la forêt, près du torrent. On prit l'habitude de la voir monter
sans un mot. Puis de la voir redescendre, chaque fin d'après-midi.
25Cette régularité échauffa les âmes. Les villageois brûlaient de savoir
ce qu'elle faisait, mais une fois passée la petite maison rose, à
mipente, le sentier qu'elle empruntait s'infléchissait nettement et la
dissimulait aux regards. De toute façon, les deux ormes bessons
marquaient une limite au-dessus de laquelle, depuis le village, on ne
distinguait plus rien. Le printemps était installé, la chaleur du soleil
nouveau venait à bout de la grande robe neigeuse, elle était toute
déchirée, seuls des lambeaux de la belle dentelle subsistaient çà et là.
Alphonsine et Germaine, à qui rien des secrets des familles
n'échappait d'ordinaire, étaient prises de court pour une fois, et
promenaient par les rues l'air ahuri du furet qui ressort bredouille du
terrier d'un lapin. Dans le village, elles voyaient tout, surveillaient le
moindre recoin, guettaient dans chaque venelle, mais en montagne,
làhaut, sous le couvert des arbres, elles étaient sans recours. Du temps
de leur jeunesse, elles allaient souvent se recueillir au rocher
miraculeux de la Vierge, où l'on prétendait que Marie aide à attraper
des maris, mais elles n'avaient pas dû dire les bonnes prières, ou bien
les maris, en voyant leurs figures, s'en étaient retournés, en tout cas,
au bout de quinze ans, elles étaient toujours aussi vierges que l'autre
sur son rocher, et, l'âge venant, elles avaient renoncé à gravir la
montagne. Pour les pentes et l'altitude, il fallait se mettre en quête
d'une autre sentinelle.
Qui de mieux qu'un ami de la Petite? Quelqu'un qui n'aurait
pas besoin de monter là-haut exprès, parce qu'il y serait déjà pour
faire le berger. Tout le monde connaissait Pierre, qui prenait les brebis
du village le matin et les ramenait le soir dans leurs bergeries. Jamais
une bête manquante au retour, jamais une confusion en les
redistribuant chaque soir à leurs propriétaires, c'était un garçon de
confiance. On l'incita à observer discrètement l'enfant, non par
curiosité, on prit la peine de le spécifier, mais pour s'assurer qu'elle
ne s'exposait pas au danger, si près du Moussu.
Pierre promit. Il ne révéla pas qu'il suivait la gamine à distance
depuis le début. Le spectacle auquel il avait assisté avait mis le feu à
ses sens. La Petite était retournée à l'endroit où ill' avait crue morte,
elle s'était à demi dévêtue et avait pénétré avec précaution dans l'eau
glacée du torrent. Pierre avait manqué défaillir tant sa peau était
blanche. Une fois entrée dans l'eau jusqu'aux genoux, la Petite avait
26entrepris de frotter ses jambes des deux mains. Lentement tout
d'abord, puis d'un mouvement presque frénétique, elle avait frictionné
ses cuisses et son entrejambe en faisant jaillir des gerbes d'eau
étincelante. La scène avait duré longtemps. Autour d'elle, le monde
avait cessé de battre, seule demeurait l'eau caressant les jambes
immaculées, l'eau ruisselant le long des cuisses rondes, l'eau pareille
à des gouttes de diamant pour illuminer un instant les mollets et les
couvrir de transparence. Lorsque la Petite avait finalement quitté le
torrent et s'était étendue sur l'herbe, le pantalon de Pierre portait la
marque d'une jouissance hâtive et désespérée.
Ensuite s'était produit l'inconcevable. Le Moussu était venu et
s'était approché de l'enfant. À trente mètres de distance, cinquante
peut-être, difficile à dire depuis le poste de guet de Pierre, l'animal
s'était immobilisé pour observer la fille qui l'intriguait. En le voyant,
elle s'était assise, avait tendu les mains dans sa direction, et l'ours
n'avait pas bougé. Il l'avait laissée le contempler de loin, impassible,
altier, tout à fait inaccessible. Du bout de son index, la Petite avait
tracé dans l'air les contours de la silhouette puissante du fauve,
longeant le dos, suivant la courbe de l'arrière-train, passant autour des
pattes, caressant le ventre, effleurant le museau. Le satyre et la
nymphe s'unissaient de loin dans le secret de la montagne. Elle faisait
des gestes très lents, presque tendres, tandis que l'ours paraissait
prendre plaisir à ces marques de l'attention humaine. Puis il avait
soudain levé la tête, humé l'air quelques instants, et s'était éloigné
sans que l'enfant tente de le retenir.
De retour au village, Pierre escamota la moitié de la vérité, il
se limita à rapporter que la Petite était montée jusqu'au torrent, qu'elle
s'était allongée dans l'herbe et qu'elle avait dormi. Il ne dévoila rien
de la présence de l'ours et se serait laissé arracher la langue plutôt que
d'évoquer le bain dans le torrent. Il entendait garder pour lui ce
moment de grâce rare parce qu'il espérait de toute son âme en être à
nouveau le témoin. Il fut incapable de donner un détail qui vaille,
c'est-à-dire un de ceux qui émoustillent, mais on le connaissait, ce
n'était pas un parleur, il fallait se satisfaire de ce rapport sans saveur.
Le village connut là de nouveau une déception considérable. On aurait
préféré un récit plus piquant, quelques audaces. Thomasin aurait pu
assouvir les curiosités, il passait ses journées à braconner en
27montagne, rien ne lui échappait de ce qui se tramait là-haut. Mais il
était idiot et ne répondait pas aux questions de tout le monde. Il avait
ses têtes. La vie ordinaire revint en conquérante dans les maisons, et
l'on relégua cette histoire au fond des mémoires, prête à ressurgir,
néanmoins, au premier soubresaut.
28Chapitre 4
Indifférente à la curiosité qu'elle suscitait, la Petite continua
ses allées et venues quotidiennes dans la montagne. Quelquefois,
l'ours venait la voir, sorti d'on ne sait où. Il se tenait à distance et
l'observait avec patience, puis il se retirait, solitaire, sans que jamais
elle ne cherche à le suivre ou à le retenir. Pierre négligeait son
troupeau et pour la première fois, il manqua perdre un agneau. Il
guettait chaque jour l'arrivée de l'enfant et, dès qu'elle apparaissait,
son désir croissait et le submergeait. Il s'engloutissait tout entier dans
la contemplation de cette peau immaculée, l'eau éclaboussait ses sens,
et les gestes de la Petite dans le torrent, ces frictions vigoureuses des
cuisses immuablement répétées, le laissaient pantelant. Autour de lui
le printemps exultait, la sève gonflait les veines des arbres, les
bourgeons explosaient, il était le seul que la vie abandonnait. Le soleil
qui réchauffait doucement les autres, brûlait sa peau et calcinait son
âme. Il suffoquait dans la touffeur d'un désert. Il rêvait d'une petite
bruine bienfaisante, d'une ondée neuve où rafraîchir ses joues, d'une
fontaine de Bandusie, mais les sources lustrales tarissaient à son
approche, et le ciel ne lui accordait que des orages brutaux qui
manquaient le noyer.
Il suffisait à Pierre de fermer les yeux pour revoir les jolies
scènes d'autrefois, quand il passait des heures là-haut avec François et
la Petite. Les deux amis s'étaient pris d'affection pour cette gosse qui,
bien qu'étant une fille, courait les sentiers sans craindre les écorchures
et respectait la montagne presque autant qu'eux. Ils étaient plus âgés
qu'elle, ils lui avaient appris à grimper aux arbres, à entendre le geai
qui cajole, à reconnaître les baies vénéneuses du houx et de la
belladone, et elle s'était montrée une élève remarquablement douée.
Surtout, elle était capable, comme eux, de rester assise des minutes
entières sans bouger, sans briser le silence, à se remplir les yeux de la
beauté de la montagne. Ça, on ne l'apprend pas, c'est en vous pour
toujours ou ça ne vient jamais. Ces trois-là étaient faits du même bois.
Au village, on disait d'eux qu'ils s'aimaient comme frères et sœur.
Quelle erreur! Les frères, on les hait, et les petites sœurs vous
tyrannisent. Rien de cela entre eux. L'amour que Pierre portait à ces
deux-là, c'est comme s'il l'avait éprouvé pour un autre lui-même.
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