Délectation morose

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En déménageant dans le Perche, Rachel pensait être à l'abri. C'était sans compter sur le hasard. Au cours d'un dîner, elle se retrouve soudain face à Alexandre, un ami qu'elle n'avait pas revu depuis son départ. Paniquée, elle fuit. Mais pourquoi veut-elle échapper à son passé ? Que s'est-il passé il y a trente ans ? Comment peut-on se cacher aussi longtemps ?
Publié le : samedi 2 mai 2015
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EAN13 : 9782336379968
Nombre de pages : 268
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Anne JournelDÉLECTATION MOROSE
Roman
« Personne n’avait relevé, mais moi, j’ai eu comme un ash. Ces
paroleslà, Alexandre les avait prononcées plus de trente ans plus tôt, quand DÉLECTATION MOROSE nous n’étions encore que des adolescents ».
En déménageant dans le Perche, Rachel pensait être à l’abri. C’était Romansans compter sur le hasard. Au cours d’un dîner, elle se retrouve soudain
face à Alexandre, un ami qu’elle n’avait plus revu depuis son départ.
Paniquée, elle fuit.
Mais pourquoi veut-elle échapper à son passé ? Que s’est-il passé il y
a trente ans ? Comment peut-on se cacher aussi longtemps ?
Délectation morose est le double récit d’une femme : celui d’une
adolescente insouciante confrontée à une situation singulière et celui
d’une fuite à l’âge adulte.


Anne Journel est née en 1963. Mère de deux enfants, elle
vit à Draveil, dans l’Essonne. Dévoreuse de livres depuis le
plus jeune âge, elle a décidé de se lancer, elle aussi, dans
l’aventure de l’écriture.
Délectation morose est son premier roman.
En couverture : photographie de l’auteur
ISBN : 978-2-343-06139-9
22
Anne Journel
DÉLECTATION MOROSE










































































Délectation morose





Anne Journel











Délectation morose













Roman
















































































































































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06139-9
EAN : 9782343061399

SOMMAIRE
PREMIERE PARTIE ..................................................... 9
DEUXIEME PARTIE.................................................. 45
TROISIEME PARTIE ................................................. 91
QUATRIEME PARTIE ............................................. 105
CINQUIEME PARTIE .............................................. 135
SIXIEME PARTIE...................................................... 151
SEPTIEME PARTIE .................................................. 181
HUITIEME PARTIE ................................................. 191
NEUVIEME PARTIE ................................................ 221
LAURENT .................................................................... 229
CLEMENTINE ........................................................... 233
JULIETTE ..................................................................... 239
MARYSE ....................................................................... 243 245 249
DIXIEME PARTIE .................................................... 251

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PREMIERE PARTIE
Lorsque Marc m’a annoncé qu’il souhaitait habiter à
la campagne, j’ai écarquillé les yeux, incrédule : « Mais
qu’est-ce qui lui prend » ?
Mon mari, un indécrottable parisien, ne dépassait
jamais le périphérique, « cette frontière naturelle qui
sépare le monde civilisé de la jungle » ; et s’il s’était,
quelques fois, aventuré à Vincennes ou Montrouge,
chez des amis qui avaient eu le mauvais goût d’acheter
en banlieue, cela avait été toujours contraint et d’assez
méchante humeur. Certes, il s’était émerveillé devant la
cascade Victoria, les canaux de Venise, la grande
barrière de corail ou les pyramides d’Égypte, mais dès
que le voyage « s’éternisait », c’est-à-dire durait plus
d’une dizaine de jours, il commençait à tourner en rond
comme un ours en cage, grommelait, bougonnait et
devenait si insupportable que je finissais moi-même par
regretter la pollution des embouteillages et la chaleur
étouffante du métro, tout, pourvu qu’il arrête de se
plaindre. Dès qu’il rentrait, il s’empressait de s’installer à
la terrasse de « L’Estocade » et ne revivait que lorsqu’on
lui avait servi sa bière, toujours la même, une Kwack,
qu’il refusait d’ailleurs de boire autrement que dans un
everre à cocher. Plus qu’un simple bistrot du V
arrondissement, l’ « Estocade » était son repère, le
véritable centre du monde, un lieu où déjà, enfant, il
accompagnait son père qui y avait lui-même ses
habitudes. L’endroit était incontestablement laid et
vieillot avec sa décoration des années soixante-dix, mais
Marc lui était d’une fidélité à toute épreuve. Il affirmait
que « L’Estocade » était dans sa famille depuis plus de
quarante ans, comme s’il s’agissait d’une maison ou d’un
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objet précieux, et n’aurait changé de café pour rien au
monde. Bien qu’il ait choisi un métier qui l’obligeait à de
nombreux déplacements en Province, Marc était on ne
peut plus casanier. Sa valise-cabine était toujours prête,
il était voyageur privilégié sur Air France, connaissait
par cœur toutes les gares et les aéroports, avait une carte
de fidélité Accord, mais jamais, ô grand jamais, il
n’aurait imaginé vivre ailleurs que dans ce quartier où il
avait ses habitudes, où l’épicier lui disait bonjour et le
boulanger lui faisait crédit s’il manquait de monnaie.
Lorsque nous nous étions mariés, je n’avais même pas
pris la peine de lui suggérer que d’autres lieux, peut-être,
existaient, pas si loin, moins onéreux ou plus verts, tant
il était évident qu’aucun de mes arguments ne l’aurait
convaincu. Marc aimait son quartier et l’épouser
signifiait adopter de manière inconditionnelle la place de
la Contrescarpe, la rue Monge ou la rue des Écoles.
Qu’il envisage d'habiter à la campagne ? C’était
forcément une gageure, un canular, une idée en l’air qui
ne nécessitait même pas d’être relevée.
Dès le lendemain, j’avais déjà oublié ce projet
absurde : un improbable déménagement. J’avais tort. À
ma grande surprise, les jours qui suivirent, je le vis
étudier des cartes, lire des articles, consulter avec
attention les sites de plusieurs offices de tourisme et
analyser les annonces d’agences immobilières. Il entassa
sur son bureau prospectus, bouquins, documents,
autant de preuves qu’il s’agissait bien d’un projet très
concret et non d’une idée ubuesque. Marc était un
homme posé ; il ne prenait jamais aucune décision
avant d’en avoir pesé les conséquences. Cela laissait peu
de place à l’improvisation mais, d’une certaine façon,
c’était plutôt rassurant. Je n’étais donc pas très inquiète,
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d’autant que si j’avais toujours apprécié notre quartier,
je n’y étais pas aussi attachée que lui. Je ne voyais
aucune objection à ce déménagement. En fait,
j’attendais surtout qu’il m’explique le cheminement de
sa pensée, moi qui, quelques mois plus tôt, aurais juré
par tous les dieux que jamais il n’accepterait d’habiter de
l’autre côté du périphérique.
Un soir, enfin, il se décida à me dire ce qu’il avait en
tête. Il fit deux cafés, apporta toute sa documentation
dans la cuisine et se lança. Il ne supportait plus le bruit,
me dit-il, surtout depuis que s’était installé dans notre
rue un bar qui ne fermait pas avant deux heures du
matin et que les noctambules, obligés de fumer dehors,
s’ingéniaient à crier comme s’ils étaient tous sourds. Il
devenait impossible de circuler en voiture et encore
moins de trouver une place pour se garer. Nous ne
profitions plus autant du théâtre et le cinéma d’art et
d’essai du quartier avait laissé place à un de ces
complexes modernes sans âme où ne passaient que des
blockbusters. Il n’avait jamais jardiné, mais avait
soudain envie de cultiver son potager, quelques tomates
certainement, des plantes aromatiques et pourquoi pas
des framboises qui, paraît-il, poussaient sans qu’on ait
besoin de s’en occuper. Il voulait avoir une cheminée et
peut-être aussi un chien avec lequel il irait se balader.
Notre appartement était trop petit ; il tenait à pouvoir
recevoir nos trois enfants avec leurs conjoints et leurs
futurs enfants pour faire de grandes tablées, jouer tous
ensemble au Pictionnary en buvant du chocolat chaud
pendant les longues journées d’hiver. Il rêvait depuis
longtemps d’avoir une bibliothèque conséquente dans
laquelle il pourrait classer ses livres qui s’entassaient
pour le moment dans la cave étriquée de notre
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immeuble, stockés dans des cartons que nous
n’ouvrions jamais. Il voulait aussi un grenier pour que
ses petits-enfants y découvrent les trésors qu’il aurait
cachés et un terrain avec des arbres dans lequel il
construirait une cabane. Le prix de l’immobilier avait
flambé ces dernières années; la vente de notre
appartement nous permettrait peut-être même d’acheter
un manoir à la campagne si nous le voulions. Un
manoir ? Mais de quoi me parlait-il donc ? Tandis que
mon mari développait son argumentation, ses yeux
brillaient ; il se projetait déjà dans cette nouvelle vie,
s’enthousiasmait, décrivait avec passion tout ce qu’il
comptait entreprendre, s’enflammait, se sentait porté,
galvanisé. Perplexe, je l’écoutai sans l’interrompre tout
en fronçant les sourcils, étonnée par les raisons qu’il
invoquait. Marc n’avait jamais eu aucun goût pour la
campagne ; même lorsque le temps se prêtait à la
promenade, il ne lui était jamais venu à l’idée de se
balader ailleurs que dans le jardin du Luxembourg où,
après quelques minutes de marche seulement, il
s’installait sur une chaise pour lire un bouquin ou
prendre des notes. Jamais je ne l’avais entendu parler de
jardinage et lorsque les enfants, petits, avaient rapporté
un poisson rouge de la fête de leur école, leur père
s’était empressé de le refourguer tant il détestait l’idée
d’avoir à s’occuper du moindre animal de compagnie.
Incrédule et pragmatique, je le coupai dans son élan et
lui suggérai que nous déménagions quelques rues plus
loin. Nous n’aurions alors plus à supporter l’excitation
démesurée des clients du pub. Je lui proposai également
que nous vendions la voiture, effectivement une source
d’ennuis et de contraventions alors que nous avions le
métro, les bus et même le tramway à disposition.
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- « Tu ne comprends pas », me dit-il.
Il reprit ses explications : le bruit, la bibliothèque, le
potager, le chien.
- « J’ai bien envie de faire mes propres confitures
aussi. »
Plus il parlait, plus il détaillait cette image d’Épinal et
plus je m’inquiétais. Tout cela était tellement à l’opposé
de ce qu’il avait toujours été. Est-ce qu’il n’était pas en
train de me faire une dépression ? Lorsque je lui
demandai s’il se sentait fatigué ou malheureux, il éclata
de rire. Il ne voulait ni fuir, ni construire des chimères
pour échapper à une réalité devenue insupportable :
- « Certainement pas ! », s’exclama-t-il.
Depuis quelque temps déjà, il avait réfléchi à la manière
dont il envisageait sa retraite :
- « Nous allons tous les deux passer le cap de la
cinquantaine », m’expliqua mon mari, « Il faut
commencer à aborder cette question, et pas
seulement d’un point de vue financier ! C’est
notre choix de vie pour les années à avenir qui
doit être considéré. »
Comme j’étais toujours dubitative, il me montra la liste
des choses qu’il se promettait de faire absolument, sous
peine d’avoir des remords à la fin de sa vie. Je lui fis
remarquer que beaucoup faisaient ce genre de bilan à la
cinquantaine et que cela ne se traduisait généralement
que par un constat amer, celui d’avoir renoncé à ses
rêves. Soucieuse, je lui demandai s’il avait des regrets.
- « Tu parles comme s’il s’agissait d’un bilan
comptable ! », rétorqua-t-il, « Je ne veux pas faire
les comptes du passé ! »
Marc m’assura qu’il s’agissait plutôt d’une « To Do
List », un de ces outils qu’il conseillait à ses clients
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d’utiliser pour organiser la gestion de leur temps. Je
souris, car c’était Marc tout craché d’aborder sa retraite
comme un projet d’entreprise avec des priorités, des
attendus, des délais et une mesure de l’avancement des
travaux. Ses cheveux grisonnaient, mais il ressemblait
toujours à celui que j’avais connu à une des soirées
étudiantes qu’organisait son école de commerce : grand,
dégingandé, l’air ahuri, avec la même coupe de cheveux
embroussaillés et ses sourcils épais. Mon mari théorisait
tout ; c’était sa manière d’aborder le monde. Il en avait
même fait son métier : consultant en stratégie des
organisations. Après une longue réflexion et plusieurs
filtres sur ses listes, car, dans un premier temps, il ne
s’était donné aucune limite, il en avait conclu que sa
famille et la littérature constituaient le socle de sa vie. Je
le raillai: tant d’investigation pour aboutir à une
conclusion que j’aurais pu lui donner en dix secondes !
Loin de s’offusquer, il m’expliqua que ce travail lui avait
été indispensable pour prendre sa décision. Il avait
ensuite utilisé le concept de Mind Map, encore un de
ses outils, pour « irradier sa pensée » comme il disait ;
c'est-à-dire partir des deux points centraux, sa famille et
la littérature, pour les décliner en une série de mots.
Puis, comme un enfant, il avait alors découpé dans des
magazines toutes les images qui lui semblaient le mieux
correspondre aux mots trouvés, et avait réalisé deux
tableaux, un pour la famille et un autre pour la
littérature. « Certaines agences de marketing procèdent
de cette manière pour exprimer le positionnement d’une
marque », me dit-il. Il me demanda alors de lui faire un
autre café pendant qu’il allait chercher ses « boards ». Il
avait appelé le premier : « Des racines et des ailes », titre
qu’il avait découpé dans un Télérama et collé en haut de
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son tableau. Comme je ne comprenais pas, il me raconta
que les créateurs de l’émission avaient pour ambition de
« regarder le passé pour éclairer le présent et donner des pistes pour
le futur ». Les photos représentaient le clocher d’un
village, une pendule, une cabane dans les bois, un
ruisseau, des enfants dans la cour d’une école, un
mariage, un feu de cheminée, un arbre, un repas de
Noël, un coffre rempli de dentelles, des oiseaux
migrateurs.
- « Je n’en revenais pas d’avoir choisi ces images »,
dit-il en avalant son expresso d’un trait, « Tu te
rends compte ? Il n’y a que des photos de
campagne. »
Cela lui avait fait l’effet d’une révélation. Lui qui n’avait
jamais imaginé vivre ailleurs qu’à Paris, avait découvert
que ses envies ne pourraient prendre forme qu’à la
campagne. Je lui réfutai aussitôt que toutes ces images
n’étaient sans doute que des clichés qu’il avait
emmagasinés sans s’en rendre compte, ou plus
probablement des allégories : la pendule et le ruisseau
pour le temps qui passe, le clocher, le repas de Noël et
le mariage pour la tradition, la cabane et les oiseaux
pour la liberté.
- « Donc pour toi, ces images évoquent le temps, la
tradition et la liberté ? », s’étonna-t-il, « c’est
incroyable ! ».
Je lui demandai ce que mon interprétation avait de
surprenant.
- « Je n’avais pas écrit ces mots-là, mais, pourtant,
c’est exactement ce que je voulais exprimer, ou
plutôt c’est ce que je veux transmettre à mes
enfants et mes futurs petits-enfants. Le temps
qui s’écoule, l’importance de connaître ses
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racines, son histoire, celle de l’humanité et
surtout l’indépendance, la liberté sous toutes ses
formes »
- « C’est bien ce que je disais. Ce sont des
symboles ! Rien à voir avec l’envie d’habiter à la
campagne ».
Mais Marc soutenait que c’était plus profond que cela ;
il maintint qu’il désirait s’installer dans un lieu propice
pour accueillir nos enfants et leur descendance.
- « La ville est un lieu de posture et de paraître »,
certifia-t-il, « On peut y élever toutes les tours,
mais certainement pas un enfant. »
Le doute me reprit aussitôt.
- « Tu es sûr que tout va bien ? Qu’est-ce que ça
signifie ce discours ? Tu n’as toujours juré que
par Paris, tout fait pour que tes enfants aillent à
l’École Alsacienne et tout d’un coup tu me fais
une crise d’existentialisme ? »
Son visage s’éclaira : « C’était un aphorisme » ! Je
soupirai. Ça aussi, c’était du Marc tout craché. Il adorait
les aphorismes, les citations et les pensées
pseudophilosophiques qu’il collectionnait dans un carnet.
- « Et c’est de qui » ?
- « De moi ! Ça m’est venu tout seul. Qu’est-ce que
tu en penses ? Pas mal, non ? »
- « Marc, sois sérieux s’il te plaît ou alors, dis-moi
tout de suite que tout ça n’est qu’une idée en l’air
parce que, pour le moment, tu ne m’as
absolument pas convaincu d’émigrer à la
campagne ».
Il développa alors sa thèse selon laquelle les
grandsparents avaient un rôle particulier dans la construction
de l’identité des enfants, qu’ils représentaient la stabilité,
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l’équilibre, la transmission des valeurs et de l’histoire
familiale. Toujours très prosaïque, j’acquiesçai … mais
le sommai de m’expliquer en quoi un déménagement
ferait de lui un grand-père idéal. Il m’avoua alors sa
crainte pour l’avenir, le chômage qui ne cessait de
croître, l’absence de civisme qu’il constatait chaque jour,
la montée de l’intégrisme sous toutes ses formes, les
étudiants qui préféraient étudier la finance plutôt que les
sciences, tous ces signes qu’il considérait comme ceux
de la dégénérescence de notre société. Je l’écoutai,
fascinée. Marc ne s’était jamais intéressé à la politique
que d’un point de vue ethnologique ; c’était la première
fois que je l’entendais dresser un portrait aussi noir du
monde dans lequel nous vivions.
- « C’est quand Jeanne nous a quittés pour vivre
avec Sébastien que j’ai commencé à y réfléchir. »
Jeanne, notre fille aînée, était partie depuis déjà deux
ans. Ses frères, Julien et Olivier, avaient suivi le même
chemin l’année suivante. Cela avait été un choc pour
Marc, toujours très protecteur avec ses enfants ; il lui
avait été difficile d’admettre qu’ils étaient depuis
longtemps adultes et n’avaient plus besoin de lui.
- « Je veux que mes petits enfants aient un lieu
d’attache, une maison familiale qui leur paraisse
exister depuis toujours, un endroit immuable en
quelque sorte. »
- « Et en quoi notre appartement ne serait-il pas un
lieu d’attache ? »
- « C’est différent. Un appartement, c’est un lieu de
passage. »
- « Cela fait vingt-cinq ans que nous y passons ! Les
enfants sont certainement plus attachés à cet
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appartement qu’à une maison inconnue dans un
endroit paumé. »
Mais Marc n’en démordait pas. Quand il avait dix-sept
ans, ses parents s’étaient séparés et il avait pendant très
longtemps rêvé qu’il se réveillait dans un appartement
en ruines. C’était une des raisons pour lesquelles il avait
toujours refusé de déménager :
- « Je veux donner à mes enfants la stabilité que je
n’ai pas connue ».
Et c’était pour cette même raison qu’aujourd’hui, il
voulait construire ailleurs.
- « Tu veux leur construire une histoire fabriquée de
toutes pièces », lui reprochai-je.
- « Et alors ? »
Je me sentis soudain sentie fatiguée de cette discussion
qui me paraissait vide de sens. Je voulais aller me
coucher et le lui dis. Dépité, il rangea toutes ses affaires.
Lorsqu’il vint me rejoindre au lit, sans dire un mot, il me
tourna ostensiblement la tête. Je me collai contre lui :
- « Tu sais bien que je suis prête à te suivre partout,
mais j’ai besoin de savoir que c’est une décision
mûrement réfléchie, pas un coup de tête. »
- « Tu m’as déjà vu prendre une décision sur un
coup de tête ? »
- « Non », avouai-je.
- « Alors, fais-moi confiance. Ça fait plusieurs mois
que j’y réfléchis et je crois que j’ai trouvé ce qu’il
nous faut. »
Sur ces belles paroles, mon cher mari s’était aussitôt
endormi tandis que j’avais tourné en rond pendant
plusieurs heures, assez désorientée par ses nouvelles
aspirations.
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Nous n’en avions plus reparlé les jours suivants.
Marc avait enchaîné les dîners professionnels tandis que
j’étais plongée dans un travail particulièrement difficile
qui occupa tout mon esprit. L’auteur du roman de
sciences-fiction que je devais traduire avait créé un
univers très particulier; je devais faire preuve d’autant de
créativité que lui, car les néologismes qu’il utilisait en
anglais n’avaient pas de sens en français. C’est ce que
j’aimais dans ce métier : chercher les justes mots, ceux
qui ne trahiraient pas le sens que l’auteur voulait leur
donner. C’était le premier bouquin de celui-ci ; je ne le
connaissais pas encore, mais j’avais hâte de pouvoir le
rencontrer.
Le samedi matin, dès que je rentrai du marché, Marc
m’aida à ranger les courses et me proposa encore de
prendre un café. Nous avions pris cette habitude quand
nous fumions. Nous nous enfermions dans la cuisine,
ouvrions la fenêtre et prenions un café pendant que les
enfants jouaient sur leur PlayStation ou regardaient un
dessin animé. Un moment d’accalmie avant de préparer
le déjeuner et commencer les allers-retours entre le
cours de judo, la leçon de piano et le match de foot des
garçons. C’est dans la cuisine que nous avions pris
toutes nos décisions importantes, même après avoir
arrêté de fumer.
- « Je voudrais te montrer mon deuxième tableau » ,
dit-il.
Celui-ci s’intitulait « Bouillon de culture ». Pour quelqu’un
qui refusait d’avoir la télévision, c’était tout de même
assez comique de ne se référer qu’à des émissions
télévisées. Cette fois-ci, il y avait surtout des photos de
livres, de bibliothèques spacieuses, de fauteuils club, de
stylos plume. Je me gardai bien d’analyser quoi que ce
19
soit et lui demandai directement ce qu’il voulait
exprimer.
- « Je veux écrire un livre »
Je fronçai les sourcils, perplexe. Marc avait toujours
aimé la littérature. À quarante ans, il avait même passé
une licence de lettres modernes en candidat libre et je
dois dire que j’en avais été particulièrement
impressionnée. Le dimanche, il ratait rarement « le
masque et la plume » et la semaine, il assistait souvent à des
lectures dans des cafés littéraires de St-Germain. Dès
qu’il avait un coup de foudre pour un écrivain, il lisait
son œuvre intégrale, du premier roman à l’essai
philosophique. Je pestais d’ailleurs, car il ne pouvait
s’empêcher d’acheter les livres à leur sortie plutôt que
d’attendre leur parution en poche. Dans tout
l’appartement s’entassaient des bouquins et des revues.
Quand, pour le lycée, les enfants avaient eu besoin de
trouver le Horla ou le Colonel Chabert, nous avions été
incapables de les retrouver tant nous avions de livres
éparpillés partout, sur les étagères, dans le salon, dans la
cave et même dans la salle de bains. Je ne l’avais
pourtant jamais vu écrire autre chose que des devis, des
comptes-rendus et des rapports pour ses clients.
- « Comment ça, tu veux écrire ? »
- « Je veux marquer mon empreinte. »
- « Ton empreinte ? »
- « Qu’est-ce que je vais laisser le jour où je
mourrais ? Le nom de ma boîte dans les Pages
Jaunes ? »
Je suis restée ébahie. Entre son histoire de maison
familiale et ce désir soudain d’immortalité, j’avais
l’impression de découvrir un nouvel homme. Mais
qu’est-ce qu’il lui arrivait ?
20
- « Tu as peur de mourir, c’est ça ? Qu’est-ce que tu
me caches ? Tu as un cancer ? Une maladie ? Le
médecin t’a dit que tu étais cardiaque ? »
Ce fut à son tour d’être sidéré :
- « Mais non, je n’ai rien. Qu’est-ce que tu vas
chercher ? »
- « Enfin Marc, tu te rends compte ? Tu veux partir
de Paris et écrire un bouquin ! »
Il éclata de rire :
- « Tu as été la première à me soutenir quand j’ai
créé ma société et tu t’inquiètes parce que je veux
écrire ? Je ne veux pas vivre de ma plume si c’est
ça qui te pose problème. Je veux seulement
changer de cadre et tenter de faire un bouquin. »
Quand il avait lancé son entreprise, je n’avais eu aucun
doute. « Je ne comprends même pas pourquoi tu ne l’as
pas fait plus tôt », lui avais-je dit. Dès le début, son blog
avait fait référence dans son domaine, si bien que cette
notoriété lui avait assuré un développement régulier de
son chiffre d’affaires. Rapidement, il avait dû engager
deux personnes. Nous nous étions donné deux ans pour
que sa société lui apporte un revenu satisfaisant ; il lui
avait suffi d’une année pour retrouver l’équivalent de
son ancien salaire.
- « Tu veux écrire un livre sur les méthodes de
gestion du temps ? »
- « Tu m’as très bien compris. Je veux écrire un
roman comme Kundera ou Douglas Kennedy. »
- « Tu es sûr que tu n’as rien ? »
- « Tu veux que je t’apporte un certificat médical ? »
Je le regardai, encore un peu déconcertée par ce
nouveau départ qu’il voulait prendre. Il en profita pour
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sortir ses cartes et les annonces qu’il avait déjà trouvées.
Il avait pensé à tout ; j’étais stupéfaite.
- « Demain, si tu veux, on va visiter le coin. Je suis
certain que tu vas adorer le Perche ; c’est une
région de collines, de forêts et de ruisseaux … et
ce n’est qu’à deux heures de Paris ! »
- « Et tu vas me faire croire que dans ta liste, il n’y a
pas « L’Estocade » ? La place de la
Contrescarpe ? La rue de Monge ? »
- « Non. Je t’assure que non. Et puis, il est peut-être
temps, à mon âge de couper le cordon
ombilical. »
- « Le cordon ombilical ? »
- « C’est une métaphore. Il est temps de vivre autre
chose. »
Huit mois après cette discussion, nous avions
emménagé à Champrosay, une petite commune d’à
peine cent habitants. L’endroit était si calme et si isolé
que, par précaution, j’avais attendu plusieurs jours pour
déballer les cartons, convaincue que mon mari ne
tiendrait pas longtemps. Une fois de plus, j’avais tort. Sa
décision avait été mûrement réfléchie : il n’était plus
question de revenir en arrière. Il était enchanté et ne
montra pas le moindre signe de nostalgie lorsque
l’appartement dans lequel nous avions pourtant vécu si
longtemps se retrouva étrangement vide.
Je dois dire que j’étais moi-même tombée sous le
charme de cette longère couverte de vigne vierge et de
belles tuiles plates typiques de la région, des
marronniers centenaires, au fond de la cour, du dallage
ancien dans la cuisine et des poutres dans le salon. Cette
maison avait une histoire, Marc avait raison. Malgré mes
craintes d’un retour précipité à la capitale, j’avais
22
immédiatement eu envie d’en faire partie. Et puis, il y
avait largement de quoi accueillir les enfants, même s’ils
décidaient de fonder une famille nombreuse, car notre
nouvelle demeure, si elle paraissait plus intime que notre
ancien appartement, comptait plusieurs grandes
chambres qu’il suffisait d’aménager. Marc s’appropria la
dépendance qu’il tapissa d’étagères. Il lui fallut plusieurs
week-ends complets pour classer tous ses livres tant il
en avait. Je ne pus d’ailleurs m’empêcher de sourire
lorsqu’il découvrit que certains étaient en plusieurs
exemplaires. Lui qui affirmait avoir une excellente
mémoire avait tout de même acheté trois fois « Les
choses » de Perec. Le grenier était aménageable, mais
mon cher et tendre ne voulut faire que le minimum
1pour qu’il ressemble à celui de « L’histoire sans fin » .
- « Je veux un vrai grenier plein de poussière et de
trésors. »
En farfouillant dans les brocantes, il trouva une malle
de voyage, un vieux miroir sur pied, une mappemonde
et un rocking-chair qui grinçait. Il compléta son décor
avec quelques romans de Jules Verne, illustrés par
2 Deneuville et Benett et de vieux manuscrits dégottés
chez un bouquiniste. Il n’avait aucunement l’intention
de s’arrêter là ; il entendait bien récupérer chez son père
de véritables reliques familiales comme de vieilles
photos ou le casque de soldat de son arrière-grand-père.
Marc téléphona même à son frère pour lui demander ce
qu’était devenue la collection de Spirou qu’ils lisaient
lorsqu’ils étaient gamins et fut enchanté quand sa tante
3lui envoya des exemplaires de la Semaine de Suzette . Il
délaissa par contre le potager lorsqu’il comprit que les
légumes ne poussaient pas tous seuls et se contenta de
planter quelques framboisiers :
23
- « Je m’en occuperai quand je serai vraiment à la
retraite », affirma-t-il.
Je fis comme si je le croyais.
Après quelques mois, je dus admettre que Marc avait
résolument décidé de changer d’environnement.
Enchantée, je n’eus aucun mal à m’adapter à cette
nouvelle vie. Une fois par semaine, je prenais le train
pour rencontrer mes commanditaires ou les auteurs que
je traduisais ; j’en profitais pour aller voir les enfants ou
mes amies restées sur Paris. Je me baladais souvent à
pied ou à vélo, sans peur d’être renversée par un
chauffard agacé par les embouteillages ou un bus un
peu trop sûr de ses droits. Je n’avais jamais aussi bien
dormi, réveillée uniquement par le crépitement du feu
ou le hululement lointain d’une chouette. Je me sentais
parfaitement bien. Nos amis nous avaient traités de fous
et avaient même parié entre eux que nous serions de
retour avant la fin de l’hiver, quand nous en aurions
assez de devoir couper du bois pour nous chauffer, de
faire cinq kilomètres pour acheter une baguette, de
n’avoir personne à qui parler et de nous morfondre en
rêvant de klaxons intempestifs et de magasins bien
achalandés.
- « La civilisation s’est étendue au large de la
Capitale », leur disait Marc, au comble de la
mauvaise foi, « Il faudrait peut-être ouvrir les
yeux ».
Bien sûr qu’il fallait couper du bois. Mais si nous n’en
avions pas le courage, nous ne mourions pas de froid,
car la maison était chauffée au gaz. Le bois ne servait
qu’au plaisir d’un feu de cheminée d’appoint dont nous
ne nous lassions pas. Certes, il fallait prendre la voiture
pour faire le gros des courses, mais les pains de
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campagne du boulanger restaient frais pendant une
semaine et ne se cassaient pas en miettes comme les
baguettes préemballées que Marc achetait avant, dans la
supérette de la rue Monge. Et puis, cinq ans auparavant,
un couple s’était installé pour ouvrir une
épiceriebuvette sur la place du village si bien que Marc, le matin,
pouvait y prendre son petit café en lisant le journal, « un
moment parfait » comme il disait. Au fond, s’il avait
changé de lieu, il n’avait pas changé ses habitudes.
Quant à la solitude, nos amis étaient loin du compte.
Champrosay avait effectivement bien failli se
transformer en village fantôme. De ses anciens
habitants, il ne restait qu’un producteur de cidre et ses
enfants, un éleveur de chevaux, célibataire, deux
enseignants qui travaillaient vers Chartres et Louis,
retraité, propriétaire de plusieurs chambres d’hôtes et
maire du village. Plusieurs années auparavant, lorsque la
« vague verte » avait attiré quelques parisiens en quête
de leurs origines terriennes, Louis avait espéré que le
village retrouve un peu de vie. Malheureusement, s’il se
remplissait le week-end, il se vidait dès le lundi
matin, avec la reprise de l’école et du travail. L’épicerie
buvette avait même failli fermer, car, bien que les
parisiens ne soient pas regardants sur les prix, leurs
courses de dépannage ne suffisaient pas à payer les
charges du magasin. Après quelques mois
d’émerveillement, les nouveaux propriétaires se lassaient
rapidement de passer tous leurs loisirs à tondre leurs
pelouses, repeindre les volets ou chasser les souris qui
ne manquaient pas dans les greniers. Au bout d’un
certain temps, ils désertaient, revendaient à d’autres
prétendants au grand retour à la nature, qui se lassaient
tout aussi rapidement. Louis, désespéré, avait expliqué à
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