Delos ou la voix ambiguë

De
Publié par

" A Tanger, me dit-elle, n'oublie pas de passer par le boulevard du front de mer, je voudrais remonter la rue Marco Polo. Depuis l'Indépendance, la rue Marco Polo porte le nom d'un autre voyageur, Ibn Jobair ou Ibn Zoubair, je ne sais plus. Ce qui me déprime le plus, me dit-elle, c'est que Marco Polo, tout comme Ibn Zoubair d'ailleurs, n'aurait sûrement pas aimé se retrouver ainsi confrontés aux intrigues des vivants. Le voyageur arabe était parti lui aussi vers d'autres atlantides pour débarquer un jour en Sicile et revenir ravi par l'accord entre les Grecs, les Latins, les Juifs et les Sarrazins. Tu sais, j'ai vu Syracuse et surtout l'île d'Ortygie qui n'est plus une île depuis que deux ponts la relient à la métropole. Ce nom m'avait plus d'une fois choqué car pour moi, il ne pouvait y avoir qu'une Ortygie, Délos. Un voyageur en remplace un autre, m'avait-elle dit, ils ne le savent même pas. Désert ou mer qu'importe puisque vous êtes là, côte à côte, sans le savoir et les vivants n'ont qu'à lever les yeux pour vous voir collés à ce coin de mur blanc qui murmure parfois : où êtes-vous ? "
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
Lecture(s) : 52
Tags :
EAN13 : 9782296305557
Nombre de pages : 176
Prix de location à la page : 0,0073€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

DÉLOS... OU LA VOIX AMBIGUË

Ahmed TRIQUI

DÉLOS...

OU LA VOIX AMBIGUË

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection Ecritures Arabes Dirigée par Gérard da Silva
Dernières parutions:

N°9l Myriam Ben, Ainsi naquit un homme. N°n Rabia Abdessemed, La voyante du Hodna. N°93 Lena Barakat, Sous les vignes du pays druze. N°94 Messaoud Djemaï, Le lapsus de Djedda Aicha et autres histoires à lire à haute voix. N°9S Maya Arriz-Tamza, Quelque part en Barbarie. N°96 Lei1a Houari, Les Cases basses (théâtre). N°97 Albert Bensoussan, L'échelle séfarade. N°98 Salah Benamara, Sous les pierres mon cœur. N°99 Lyne Tywa, La liaison. N°l()O Nabile Fares, Le miroir de Cordoue. N°lOl Layla Nabulsi, Debout les morts! N°102 Taïeb Sbouai, Le rêve suspendu. N°103 Mohd Karou,Le retour inachevé. N°I04 Hadjira Mouhoub, La guetteuse. N°IOS Sami Al Sharif, L'Eternel perdant, de Bagdad à Jérusalem. N°106 Anouar Benmalek, L'amour loup. N°107 MohedAltrad,Badawi. N°108 Aymen A. Jebali, Justice pour tous. N° 109 Lei1a Barakat, Le chagrin de l'Arabie heureuse. N° 110 Albert Bensoussan, Le Félipou (contes de la sixième heure). N°lll Henri-Michel Baccara, L'ombre... et autres balivernes. N°112 Jacqueline Sudaka-Bénazéraf,La secrète. N°I13 Hassina, Les chants sacrés du vent et de l'olivier. N°114 Mustapha El Hachemi, Les minuits de la terre battue. N°llS Fatima Bakhaï, La lézarde. W116 Mohammed El Hassani, Lafraude. N° 117 Habib Mazini, La vie en laisse. N°118 Jeanne Benguigui,Le déménagement. W119 GhitaEl Khayat,Les sept jardins. W120 Ahmed Triqui, Délos... ou la voix ambiguë. @ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3424-X

I
Il le rencontra là sur un boulevard de corniche d'Afrique. Il ne se rappelait plus si c'était Tanger, Mombassa, Tunis ou Accra. Il se souvint uniquement de ce banc public de couleur verte; certes il avait depuis feuilleté des dépliants touristiques pour se souvenir. Mais allez trouver un banc public sur ces dépliants; que du sable, du soleil et des fesses couchées, allongées ou mouillées. Tu sais, me dit-il, à quoi tient tout cela? Non point à une incursion dans une quelconque recherche sociologique ou ethnologique, toutes ces abracadabrantes entreprises n'ont qu'un moteur: la curiosité. Pourquoi aller si loin, si haut et tant souffrir ? L'Américain de Tanger lui avait dit ou alors l'avait-il lu, il eut mieux fait de rester ailleurs au lieu de venir vivre à Tanger. Mais qu'écrivait cet ancien dandy des paquebots, ex-militant météore du parti communiste, à la question suivante? - Pourquoi écrivez-vous? - Parce que je suis encore au pays des vivants... et puis qu'importe, finir n'importe comment, n'importe où. 5

Il disait que le nombre est alarmant, ici, des voyageurs qui ont débarqué pour un bref congé, se sont établis, puis ont laissé passer les années, malédiction-bénédiction de la ville. Tu sais, lui répondit-il, la seule passion de ma vie est la peur. Il ne peut y avoir de curiosité sans peur. Mais toute peur est fausse, n'est-ce-pas ? C'est seulement une excitation. Quand ton imagination s'enflamme et devient aussi forte qu'un feu d'apocalypse, la peur augmente considérablement. D'ailleurs, c'est plus intéressant de penser et d'écrire des choses nocives que bénéfiques. N'avait-il pas eu l'idée géniale de monter un spectacle dans lequel à l'acte un, scène un, le héros de la pièce devait enfoncer un fer rougi au feu dans un baril de poudre, sans qu'il prenne feu... Tu sais, j'ai eu moi aussi cette envie subite et sublime d'aller à la rencontre des dunes, des déferlantes des mers du Sud, des typhons et de la mousson. Paul Nizan et son Aden Arabie, j'y ai longtemps lu, Eden, et pendant des années. Il revint, retrouva Paris, quitta le Parti pour ne plus partir et mourir dans ces plaines tristes de l'est de la France. Depuis, il était à la recherche de la soirée à Somosierra et murmurait souvent qu'aussi longtemps que les hommes ne seront pas complets et libres, ils rêveront la nuit. Il avait perdu un jour de printemps entre Agadès et Gao le livre de Monod. Il allait lui aussi à la rencontre des dunes de sable et des longues caravanes qui s'étirent si loin que l'on perd de vue l'horizon. Marcher sur ce sable bruyant lui procurait autant de plaisir que les cris des hirondelles de Méditerranée. Méharées était pour lui un nom de navire. 6

L'océan et le désert ont une si profonde parenté; la vie d'eau salée, les cailloux ou le sable sont si semblables que les hommes s'y ennuient. Mais peut-être que comme un champ, chaque vie a besoin d'une période de jachère; la mienne, en l'occurrence, dura deux ans. En attendant, il eut une telle envie d'aller dormir qu'il se dit que rien au monde ne pouvait l'empêcher de faire un éloge à la sieste. Alors que les premières fusées allemandes commençaient à tomber sur Londres, n'alla-t-on pas réveiller Churchill, pensa+il. - Monsieur le premier ministre, que faut-il faire? - Rien, répondit-il, je verrai après la sieste! Et, malgré les conseils d'Omar Khayyâm de Samarcande, il tira la couverture et s'endormit. TIrêva la voix du poète tragique et celle du bouffon, la voix de la mélancolie solitaire et celle de la fête, l'éclat de rire et le soupir, l'étreinte des amants et le monologue d'Ramlet, la voix du silence et celle du tumulte, la folle sagesse et la folie douce, le murmure confidentiel dans l'alcôve et la houle des foules sur la place publique. Entendre cette voix, c'était écouter le temps même, le temps qui passe et qui pourtant, revient transfiguré en quelques syllabes cristallines. Au réveil, il lui avait alors raconté l'histoire de ce marin grec originaire de l'île d'Argos qui se faisait appeler Mit ys, officier en second sur un cargo pourri, rouillé jusqu'à la quille; il lui avait confié qu'un jour d'avril, se promenant sur un petit port de Crète, il avait vu une statue tomber sur un homme qu'il était sûr d'avoir connu jadis. Depuis, la tête de la statue le poursuivait car il était certain qu'elle lui ressemblait étrangement.

7

Il lui confia que tout marin, chaque fois qu'il visite un bordel, a terriblement peur de s'endormir dans le lit d'une putain et de rater le prochain départ. Or, tous, Dieu et les hommes dorment la nuit entière. A terre, une nausée le prend dès ses premiers pas; elle ne le quitte plus. Et puis ce rêve qui lui revenait souvent, celui d'une petite fille aux yeux clairs, cheveux bouclés et visage tendre que peuvent avoir les enfants aimés. Inlassablement ce dialogue résonnait dans sa tête: - Prends ma main pour me montrer le monde. - Je n'ai pas de mains et il n'y a pas de monde, répondait la petite fille. Il cherchait désespérément à la rattraper, à la rappeler et se réveillait en hurlant, le corps trempé par la sueur, dans une cabine à l'odeur d'huile de moteur, de tabac froid et de bière; il restait ainsi les yeux fixés sur le mur de la cabine. Ce rêve, la dernière fois qu'il le fit, c'était dans le pon d'Abidjan. La rentrée dans le port oblige d'attendre la marée suffisante pour le passage du canal de Vridi, reliant la mer à la lagune. Il venait donc d'entrer et de s'amarrer au quai n02. A terre, les dockers s'affairaient encore autour des éternels bateaux grecs ou asiatiques qui déversent leur riz à longueur de journées. Soudain, un homme se mit à courir, un sac de toile de jute sur le dos, poursuivi par des hommes en uniforme. La fin de la course était évidente et la suite des négociations certaine. La noirceur de la nuit avait été horrible sous la chaleur moite d'avril, la lagune plate comme un lac d'huile. Je me suis évadé, poussé par le vent du large et les courants marins vers de fuyantes Atlantides, sur le plus vieux, le plus pourri des bateaux du monde, aux bordées craquantes, aux machines ferraillantes, au roulis de manège 8

forain; mais je ne suis pas près d'oublier cette extase muette, le soir où nous quittions le port de Zanzibar, devant un crépuscule de mousson, bouleversant, avec ses lueurs d'incendie jaune safran; parfum de clous, Stone-Town éperon dans l'océan, portes cloutées de cuivre cachant cours et patios. Alors le peuple descendant des esclaves a envahi la ville, vision grandiose, île aspirant à l'unité dans les larmes et le sang. Je suis revenu vers cette Méditerranée si belle mais si traître parfois, à son Egée si convoitée, à ses détroits, et si sublime le jour et la nuit. Un jour, poussant la porte d'un bar des bas-fonds portuaires de Barcelone, il entendit une voix hurler: - Pour un homme qui a vécu pour le corps, la vieillesse est une déchéance; pour un homme qui a vécu pour l'esprit, elle est une apothéose. - Foutaise! En s'approchant de la voix, ill' entendit de nouveau plus calme et plus sereine. Le barman venait alors de servir un xérès qui fit jaillir une idée qui lui revenait souvent: il ne peut y avoir de punition pour un péché merveilleux. Il continuait à le regarder, ne sachant plus où ill 'avait vu ; I'homme avait le visage marqué par le sel des mers et l'œil vif du marin revenu des mille et un nautiques. - Monsieur, lui dit-il, il n'y a rien de gratuit que la mort comme chacun le sait. Ils vous la font payer 2 yuans en Chine, une balle pas plus pour le prix d'accession à l'ailleurs, une balle pour l'au-delà, une balle pour génocide sur fonds de trous de dix mètres sur dix. Prenez donc un xérès avec moi! - Barman, un xéres. - Le xérès est pour vous? - Oui, s'il vous plaît.

9

c'est pour moi... - Et pourquoi donc, répliqua-t-il ? A terre, monsieur, les marchands d'éclair-voyages peuvent vendre l'illusion de l'aventure à des troupeaux de timorés en mal d'exotisme et de fausses découvertes. La mer, elle, dessus comme dessous, ne tolère aucune frime, c'est le secret de sa magie et de sa majesté. A travers mes routes, j'ai vu des gens se résigner avec aisance à l'infamie comme l'espion qui a rôdé furtivement parmi les villes qu'il déteste, manqué à sa parole et trahi ceux qui le croyaient des leurs. J'ai vu la promotion et l'honorabilité gagner des indicateurs attitrés et assermentés, pour quelques kopecks, dollars ou francs mais aussi pour des titres de noblesse ou de république. J'ai vu des sycophantes grecs, brésiliens, marocains comme des délateurs; or, le figuier des sycophantes est un sycomore stérile. Il lui murmura alors ce qu'un homme de cour aurait pu dire, non sans avoir auparavant bu, cul-sec, un autre verre de xérès: - Tu croiras partager des poires, et tu partageras des pierres. Plusieurs ont péri d'avoir été des confidents. Il en est des confidents comme de la croûte de pain dont on se sert en guise de cuiller et qui risque d'être avalée avec la soupe. Il avait fini la nuit des étoiles appelées fleurs de l'ombre dans les bras d'une putain qui l'aborda en lui disant: - "Ah! nuit, si tant de fois, dans les bras de l'amour, Je t'admis aux plaisirs que je cachais au jour" ! Il sut qu'il passerait une nuit folle d'amour et d'éveil, car la péripatéticienne était non seulement d'une science expérimentale sublime mais d'une culture étonnante, apprise auprès de ses partenaires de passage ou peut-être au cours 10

- Cela fait 200 pesetas. - Laissez donc monsieur,

d'une éducation incongrue dans quelque mansarde au goût bourgeois. Elle lui dit en partant sur le pas de sa porte d'un bleu céleste qu'elle se représentait toujours les choses sous leurs trois aspects possibles: - ou bien telles qu'elles étaient et telles qu'elles sont; - ou bien telles qu'on les dit et telles qu'elles semblent être; - ou bien telles qu'elles doivent être. Il se rappela avoir lu cela quelque part dans une poétique, sous le soleil de midi, un jour d'octobre à Alger; mais il ne se rappelait plus si c'était l'armée de libération nationale ou l'armée française qui tirait sur la foule. Après bien des mois, des semaines ou seulement des heures, l'Espagne l'attira en son centre. Pour une fois, il avait daigné prendre quelques jours loin de l'océan et des quais. Il s'aventura à Madrid, but une boisson étrange au nom magique de horchata. C'était un beau jour de mai et tous les bars affichaient: "Hay horchata de chufa". Alors qu'il faisait atténuer sa subtile épaisseur avec de la glace pilée, un Madrilène l'interpella soudain: - Est-ce-que Dieu peut entendre tout ce que nous disons? - Non, répliquai-je distraitement. - Pourquoi? - Parce que je ne crois pas qu'il y ait un Dieu. - Alors, à quoi croyez-vous? - Le monde vit, lui dit-il, depuis des décennies les conséquences non pas de la mort de Dieu mais de la mort du projet. Ce projet, tantôt progrès, tantôt révolution, est usé et laminé par les multiples lavages après des nuits orgiaques de cristal ou de petits et longs couteaux. 11

Un chien pissa contre la jante blanche d'un pneu d'une vieille ford rescapée de la guerre civile. - D'ailleurs, reprit-il, Dieu est peut-être sournois, mais il ne joue pas aux dés. Le vent qui courbe les épis de blé est l'esprit qui souffle sur le monde; Dieu est esprit, c'est-à-dire du vent. - Merde se dit-il, il ne faut pas que je rate mon bus. Et il s'éclipsa comme il était venu. Il me laissa là, ne sachant plus que faire. Et je me mis à penser à mon cargo en rade. Marchant lentement, mes pas me guidèrent vers le premier musée où l'on exposait pour son centième anniversaire les œuvres de Dali. - Ne crains pas la perfection, tu ne l'atteindras jamais! pensaI-Je. Je me plantai là, plusieurs heures ou plusieurs minutes, que sais-je, devant le tableau au tracé régulateur, à la divine proportion, Léda atomica. Mais oui, c'est ça le tableau clé de notre vie. Tout est suspendu dans l'espace sans que rien ne touche à rien. La mer elle-même s'élève à distance de la terre. De multiples Léda jalonnent notre monde, tour à tour lascives, langoureuses, charnelles. Elles rappellent toutes l'extase de Sainte Thérèse; vous n'avez qu'à aller à Rome voir la statue de Bernin pour comprendre tout de suite qu'elle jouit, ça ne fait pas de doute. A l'intérieur d'une petite maison du bois de Boulogne, le comte de Grand-sailles et Solange de Cléda passent une étrange nuit d'amour. Après s'être déshabillée, Solange ouvre la porte donnant sur la chambre du comte. Plongée dans une obscurité, sa jambe heurte le lit, son corps va se couler dans les draps lisses, immobiles, modérant sa respiration qui lui déchire les côtes. Le visage tourné vers le plafond sans étoiles, les bras 12 L,~.

croisés sur ses seins, et luttant pour calmer ses sens et ne songer qu'à sa propre mort, elle repousse pas à pas le plaisir qu'elle sent si proche dans son immobilité. Elle se lève quand la pendule sonne deux heures, appuie son genou contre le bord du lit et se dirige vers la porte qu'elle referme avec une douceur légère. Dès que Solange part, le comte rallume la lumière et tombe dans un profond désespoir où les sentiments les plus contradictoires commencent à se livrer un combat sans merci; les draps de son lit, froissés par l'imperceptible absence, gardent encore l'empreinte du corps de Solange. Regarde Gala! Et, sûr du projet surréaliste de changer la vie, je regardai Gala. Tu sais, il y a de cela quelques années, alors que nous préparions des peaux d'ânes sur les bancs d'une université de Provence, elle était passée devant Les Deux Garçons sur le cours Mirabeau et m'avait regardé ou du moins était-ce ce que j'avais compris à cette seconde. Son regard était d'une telle beauté explosive et magique, d'une telle fragilité érotique et voilée, qu'à moi, assis là subjugué, il me fallut une énergie des Dieux pour me lever, laissant ma tasse refroidir, ma cigarette se consumer et mes amis argumenter sur le dernier chiffre de l'inflation en Nouvelle Papouasie. Tel un automate, je me dirigeais vers elle. Et telle une écriture céleste, elle semblait m'attendre. A quelques années lumières de son visage, alors que le même rayon de soleil nous illuminait, je lui dis : - Je comprends, tu ressens un tel amour et je t'approuve; mais dis-moi: le plaisir excessif s'accorde-t-il avec la tempérance?

13

cela pourrait-il être, puisqu'il ne trouble pas moins l'âme que la douleur. - Mais connais-tu un plaisir plus grand et plus vif que celui de l'amour sensuel? Notre discours était d'un tout autre âge. - Je n'en connais pas d'autres, répondit-elle; il n'yen a pas de plus furieux. Alors que le jour vieillissait, je lui dis: - Je vous souhaite d'être follement aimée. Elle se mit à rire alors. Et c'est le son de son rire qui lui revenait dans cette rue de Madrid et c'est son sourire que les Madrilènes virent ce jour-là, rien que son sourire qui les fit se retourner après l'avoir croisé. Je fus alors bousculé par un passant qui semblait sortir d'une des multiples banques avoisinantes; véritablement très pressé, l'homme s'éloignait déjà à grandes enjambées tandis que je refaisais surface. Depuis ma mémoire n'arrive plus à faire rejaillir mes minutes et mes heures passées auprès d'elle. Nous descendions le Cours vers la place de la Rotonde. Je sais seulement que nos pas nous guidèrent, nous firent passer par la rue de la Couronne, la place des Tanneurs, la rue Aumône Vieille et la place Ramus. A la hauteur du vieux cordonnier de la rue Aumône Vieille, il se rappela lui avoir dit ou alors l'avait-il rêvé ou tout simplement lu ? - Toute beauté n'est que lumière divine, répandue sur les choses créées. Et n'est-ce-pas le corps de la femme que ce reflet divin a choisi, pour y briller du plus vif éclat? Il ne se souvenait pas du tout du dialogue qui suivit quand ils arrivèrent sur la place Ramus.

- Comment

14

II
Depuis j'ai fait tous les pays du monde, je suis passé par tous les continents, par toutes les planètes; j'ai feuilleté tous les annuaires téléphoniques à la recherche de cette fille aux yeux couleurs de l'univers; je l'ai enfin retrouvée là, à Délos, assise sur un banc vert, face à la mer. Je ne me rappelle plus comment les premières paroles me sont venues. On dit même que ma voix semblait venir d'ailleurs, un ailleurs que personne ne sut localiser. On a depuis lors raconté que la pâleur de mon visage était telle que les rayons du soleil refusèrent de s'y poser et que les oiseaux même désertèrent le petit port de pêche. Mais on raconte tant de choses. Ce que je sais, ce que rien au monde ne me fera oublier, c'est que mes yeux exprimèrent le plus intense plaisir de leur temps et que ma voix émit ces simples mots: - Un ouzo avec ou sans glace, pour nous rafraîchir la mémoire. Elle me répondit avec une extrême douceur. - Et des pistaches au sel.

15

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.