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Départ

De
240 pages
A la suite de la Seconde Guerre mondiale, l'Indonésie déclare son indépendance en 1945. De nombreux Néerlandais sont rapatriés aux Pays-Bas. Néanmoins, Elisabet Frissart, une métisse néerlandaise-indonésienne, refuse de quitter sa terre natale et se considère totalement indonésienne. La jeune femme fait donc tous les efforts possibles pour rester au pays, mais c'est l'échec. Finalement, elle renonce à son projet initial car les événements la contraignent de prendre aussi le chemin des Pays-Bas.
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Nh Dini

Le départ

Lettres
Indonésiennes

Roman
duit de l’indonésien
ar Laurent Metzger




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01777Ȭ8
EAN : 9782343017778

Le départ

Nh Dini

Le départ

Roman traduit de l’indonésien par Laurent Metzger

















L’Harm attan

A mon ami H.E. Schuurman
A mes frères dont j’ai utilisé le nom

Les bâtiments tout entiers disparaissent dans le crépuscule,
Une lueur jaunâtre apparaît dans le ciel au sudȬouest
Oh ma ville adorée
RetiensȬmoi en ton centre
Au milieu de ton tumulte et de tes souffrances.

Toto Sudarto Bachtiar
(Dans Capitale du crépuscule)










Avertissement du traducteur

Cette traduction a débuté comme un exercice en classe
d’indonésien pour deux groupes d’étudiants de l’UniverȬ
sité de La Rochelle dont les noms par ordre alphabétique
sont les suivants : Carole Auffret, Amel Bouchekouk,
Florian Boutrit, Romain Coupey, Andréa Déjean, Orkhon
Enkhbaatar, Steve Filby, Astrid Gimonneau, Gaëlle Joubert,
Sarah Lamarque, Vincent Malterre, Ngo Thi Dieu Linh,
Sakho Cumba, Florian Sarboni, Sophie Soejitno, Tan
Qiuchen, Bertille Tetenoire, Wang Huicheng, Wen Cheng
et Wu Mai. Bien sûr il a fallu ensuite vérifier, modifier et
unifier le texte en langue cible. Je tenais néanmoins à leur
exprimer ma reconnaissance pour le travail accompli.
Certes, comme ce roman évoque l’itinéraire tant matériel
que psychologique d’une hôtesse de l’air, on peut affirmer
que les étudiants ciȬdessus ont débroussaillé le terrain
avant que l’on puisse construire la piste de décollage.

Un

Il faisait plutôt humide ce jourȬlà à cause de la pluie fine
qui tombait. En fait il n’avait pas cessé de pleuvoir depuis
des semaines. Un ciel gris envahissait le cœur des habitants.
Certains espaces regorgeaient d’eau marron ou noire sépaȬ
rés par des ruelles boueuses et glissantes.
Cette grande ville sans caractère particulier ne pouvait
plus se distinguer des autres villes et apparaissait de plus
en plus pauvre et bondée. Surtout les ruelles des quartiers
où l’on trouvait des milliers de maisons de bois ou de bamȬ
bou serrées les unes contre les autres. L’eau qui s’infiltrait
par tous les interstices alourdissait les murs et les toits puis
elle s’écoulait sur le plancher des habitations, rongeait les
os des occupants et les étouffait.
Là où il y avait de l’électricité, on apercevait la lumière
même si les ampoules étaient très faibles. Dans les autres
habitations, une ou deux lampes à pétrole étaient suspenȬ
dues à un fil tordu qui pendait du plafond, ou étaient acȬ
crochées à un clou au pilier central de la maison. Des cheȬ
minées, s’échappait un nuage de fumée noire qui se répanȬ
dait dans un air étouffant.
Loin de cet ensemble lugubre, le long d’une rue gouȬ
dronnée il y avait une rangée de bâtiments et de maisons
13

en pierre d’où ne sortait aucun bruit, comme si on entrait
dans un monde différent. La lumière qui pénétrait par les
vitres des fenêtres et par les portes dégageait un sentiment
de chaleur.
Je me trouvais immobile devant une porte d’une de ces
bâtiments, le calot de mon uniforme à la main. Je regardais
sans insister les gens qui se trouvaient à l’intérieur. Ils
étaient tous en train de se séparer les uns des autres. Ils se
serraient la main, s’embrassaient et échangeaient des paȬ
roles d’adieu. Parfois ils se serraient dans les bras et se diȬ
saient des paroles de réconfort. Ailleurs d’autres esȬ
suyaient des larmes sans aucune retenue.
C’était une journée humide et sombre.
C’était également la dernière journée pour ceux qui alȬ
laient quitter la terre indonésienne. Le pays où une partie
d’entre eux avaient travaillé temporairement et aussi leur
terre natale pour des dizaines de générations.
Je les regardais sans ressentir le désir de me joindre à
eux. J’étais émue. Je ne savais pas ce que je devais faire.
Parmi ceuxȬci, beaucoup étaient des parents ou des amis.
Au milieu d’eux, je remarquais un jeune adolescent mince
et élancé. Tout cela indiquait qu’il serait un grand orateur
dans un proche avenir. Non loin de lui, il y avait une petite
fille aux longs cheveux marron et libres. Elle portait un
bandeau blanc autour de la tête auȬdessus des oreilles.
Ces deuxȬlà embrassaient ceux qui étaient autour d’eux
et échangeaient quelques paroles avec eux. Je portais un
regard sur la jeune fille.
« Elisa ! »
Cette voix soudaine interrompit ma rêverie. Elle me
sourit. Je fis quelques pas me rapprochant de ma famille.
« Bonjour, Elisa » dit Silvi.

14

Je pris ma petite sœur par les bras. Sans dire un mot
nous nous embrassâmes. Puis Silvi me prit la main et ne
voulut pas la lâcher. Ensuite j’embrassais aussi ma mère,
mon père et mon jeune frère Teo.
« Nous sommes tristes parce que tu ne veux pas venir
avec nous, Elsye » déclara Teo.
Je savais que Teo disait tout à fait ce qu’il ressentait.
« Elsye nous rejoindra dans quelques mois » dit mon
père d’un ton ferme.
« C’est vrai, Elisa ? » demanda Silvi.
Le silence était la meilleure réponse à cette question. Ma
petite sœur me serrait très fort la main de façon très chaȬ
leureuse.
Silvi était la seule de ma famille et de mes amis à m’apȬ
peler Elisa, sans ajouter ye à la fin de mon prénom. Elle saȬ
vait bien que je préférais être appelée par mon propre préȬ
nom comme tous les Indonésiens. Depuis trois ans j’avais
essayé d’influencer mon entourage afin qu’il oublie cette
terminaison néerlandaise à mon prénom. Mais seule Silvi
avait suivi mon conseil.
« Bien sûr qu’Elsye nous suivra » ajouta un autre
membre de ma famille.
« Tu travailles aujourd’hui » demanda un autre
membre.
« Oui » répondisȬje.
« C’est étrange ! Ta famille s’en va et tu aurais pu deȬ
mander un jour de congé. »
Je les regardais tous sans penser à quelque chose. De
temps en temps je me tournais vers Silvi. Puis finalement
je pris Teo par le bras et je le relâchais.
« Sois gentil avec Silvi, Teo ! »
« Bien sûr » répondit mon petit frère.
« Empêche Maman de la frapper. »

15

« Mais non. Je suis grand maintenant et je peux la frapȬ
per en retour. »
« Mais ce n’est pas ce qu’il faut faire non plus. Si Maman
est en colère, éloigne simplement Silvi. »
Puis je pris ma petite sœur dans mes bras.
« Toi aussi sois gentille avec Teo, d’accord ? »
Silvi ne répondit pas, cachant son visage dans mes bras.
« Ne pleure pas Silvi » dit Teo mais aussi d’une voix
faible.
« Je veux qu’Elisa vienne avec nous » déclara Silvi en se
contrôlant.
« Elsye va nous suivre bientôt » dit alors Teo.
« C’est vrai, Elisa, tu vas nous suivre ? DisȬle que tu vas
nous suivre ! Pourquoi estȬce que tu ne l’as jamais dit ? »
Silvi leva les yeux pour me regarder.
Je n’ai pas répondu. Une impression de confusion
m’étranglait. Alors je tournai la tête.
Dans cette salle les sièges étaient tous occupés par les
rapatriés. De plus des enfants étaient accroupis sur le sol.
Ils avaient de petits yeux car ils avaient dû se lever très tôt.
Certains d’entre eux suçaient leur pouce et serraient très
fort une couverture pleine de bave.
Je sursautai lorsqu’on me toucha l’épaule.
C’était mon père qui se trouvait à mes côtés et qui posa
une question :
« Qu’estȬce que vous faites seuls ici ? »
On entendit alors au hautȬparleur annoncer que les pasȬ
sagers passent l’immigration avant de se rendre en salle
d’embarquement.
Je parlai un moment avec mon père de questions imporȬ
tantes. Il répéta ses conseils à propos de l’obtention de
lettres.

16

« A la légation, adresseȬtoi directement à M Tinbergen.
C’est lui qui s’occupe des rapatriés. »
Mon père espérait aussi que j’allais les suivre aux PaysȬ
Bas. Je ressentais fortement le regard de ces trois membres
de ma famille.
Le deuxième appel se fit entendre. Je laissais partir ma
petite sœur et prenais une autre voie pour retrouver ma faȬ
mille en salle d’embarquement.
La porte d’entrée du bureau des douanes et de l’immiȬ
gration était trop étroite. Le personnel n’aimait pas que
ceux qui n’avaient aucune raison de l’emprunter viennent
ici. Bien que je connaisse la plupart de ces fonctionnaires,
je trouvais que ce n’était pas le moment de montrer que ma
famille avait choisi de partir à l’étranger.
Je poussai légèrement mon frère et ma sœur afin qu’ils
suivent mon père.
Le groupe de ma famille se dirigea vers la porte et un
autre groupe le suivit. Tous se rapprochaient de la porte
des douanes et de l’immigration. Parmi ces groupes on reȬ
marquait des familles hollandaises à la peau claire et fonȬ
cée car elles étaient restées longtemps sur l’équateur.
J’entrai dans la salle d’embarquement par la porte des
vols intérieurs. Par ce moyen on pouvait facilement accéȬ
der à la salle d’attente pour les vols internationaux.
En y arrivant je constatai qu’il y avait déjà des quantités
de passagers. Une hôtesse au sol se tenait près de la porte
en direction de la salle. Je la saluais. Tout en attendant mes
parents et mon frère et ma sœur, je restais à proximité de
la porte de l’immigration. Une autre hôtesse au sol rendait
les passeports aux passagers qui entraient.
De là où je me trouvais, je pouvais observer la progresȬ
sion des passagers qui entraient à la douane, puis à l’immiȬ

17

gration. Ils se précipitaient comme s’ils avaient peur de raȬ
ter leur avion. Il y avait des hommes, des femmes, de toute
taille et de tous âges, de jeunes enfants qui suivaient diffiȬ
cilement leurs parents. Au milieu de ce flot, je remarquai
une jeune fille au teint clair. Elle était mignonne au milieu
d’un groupe comme si elle était une petite barque agitée
dans un courant très fort. De temps en temps je la voyais et
parfois elle disparaissait. Elle tenait à la main une poupée
faite de tissu passé et usé, assez sale. Les deux pieds de la
poupée étaient grands et touchaient alternativement le sol.
De la main gauche elle tenait une boite de fer ronde, qui
était trop grosse pour elle. On voyait qu’elle tenait fermeȬ
ment cet objet contre son corps pour qu’il ne lui échappe
pas.
Je jetais de temps en temps un regard avec crainte vers
cet enfant. Elle pouvait être heurtée ou bousculée sans le
vouloir ou que son pied se prenne dans un obstacle, la boite
pouvait tomber sur le sol.
Tout à coup devant la deuxième porte, celle de l’immiȬ
gration, ce que j’avais redouté, arriva. Quelqu’un marcha
sur le pied de la poupée et le corps de la petite fille vacilla
en voulant la reprendre. Alors elle lâcha la boite qui tomba
par terre en faisant un grand bruit. Son contenu fut disȬ
persé aux quatre coins de la salle.
Anxieuse, elle se mit à chercher ce qui était tombé. La
foule des gens qui avançaient fut surprise. Certains essayèȬ
rent d’éviter de marcher sur les petits marrons sur le sol.
Mais la plupart, sans prêter attention, poursuivait leur cheȬ
min en marchant parfois sur ces petits fruits éparpillés qui
craquaient sous leur pas. Sans faire attention, ils n’avaient
pas remarqué l’enfant qui pleurait en les regardant.
« Maman, maman ! » cria l’enfant.
D’une voix qui tremblait elle cherchait de l’aide.

18

Une jeune femme aux cheveux couleur de paille qui
portait à la taille un bébé s’approcha. Elle parla avec colère
en montrant le sol. Puis elle prit la main de l’enfant pour
poursuivre leur chemin. Mais la petite fille ne voulut pas
partir. Elle s’échappa et saisit rapidement la boite de fer
ronde qui avait roulé plus loin. En silence de la main qui
était libre elle se mit à prendre les petits fruits qui étaient
éparpillés. Sa mère semblait hors d’elleȬmême, se tenant à
ses côtés en la regardant.
Une hôtesse s’approcha. De là où je me trouvais je ne
pouvais pas entendre ce qu’elle dit. Mais elle dû prononcer
des paroles apaisantes et elle aida à ramasser toute cette
richesse. Peu de temps après, un employé de la Division
des douanes en uniforme kaki foncé arriva avec un balai à
la main.
Une fois de plus je fus attristée sans bien comprendre
pourquoi. Le regard de cette petite fille innocente contrasȬ
tait avec le ciel sombre de cette journée et s’opposait égaleȬ
ment fortement à la situation tendue de ces dernières seȬ
maines. Cet enfant qui commençait sa croissance qui ne saȬ
vait pas ce qui l’attendait de l’époque, ne voulait pas du
tout se séparer du jouet de la terre de son enfance. Tout cela
montrait à quel point il y avait une ignorance entre les
peuples.
La salle d’embarquement située devant les pistes se
remplissait. Lorsque ma famille y entra, je la laissai trouver
des sièges vides. Silvi me prit tout de suite par le bras.
Nous restâmes debout. Ma mère tout en soupirant s’effonȬ
dra lourdement sur un banc.
Tout à coup elle dit :
« Tu as une nouvelle montre, Elsye ? »

19

Depuis que nous nous étions retrouvés tout à l’heure,
c’était la première parole qu’elle m’avait adressée. Nous
nous étions embrassées à l’extérieur mais sans dire un mot.
« Mais non, je l’ai depuis longtemps. »
« MontreȬlaȬmoi ! »
Je mis la main sur mon poignet.
« DonneȬlaȬmoi ! »
Je lui obéis. Ma mère enleva la montre qu’elle portait et
la mit dans son sac. Les trois autres membres de ma famille
nous observaient sans rien dire, comme s’ils hésitaient à se
mêler d’une conversation qui ne semblait pas appropriée
au moment de cette séparation.
« Elle est en quoi ? »
Elle essaya de la passer le bracelet à son poignet.
« C’est de l’or blanc » répondisȬje.
« Oh, elle est superbe. Elle est en platine, n’estȬceȬpas ? »
« Non en or, mais en or blanc. Je ne peux pas m’offrir
une montre en platine. C’est certainement très cher. »
Cette jolie montre était maintenant à son poignet en la
serrant très fort. Ma mère éloigna son bras afin de l’admirer.
« Elle est belle, n’estȬceȬpas » se ditȬelle ou comme si elle
voulait avoir une autre opinion.
Je ne répondis rien. Teo et Silvi semblaient ne pas prêter
attention.
« Elle est neuve, n’estȬceȬpas ? »
« Mais non, je l’ai achetée l’année dernière. »
« Ce n’est pas possible ! Je ne te crois pas, tu ne dis pas
la vérité. »
« Mais si, il y a au moins un an. »
Je voulus continuer de m’expliquer mais je pensais qu’il
était inutile de discuter de quelque chose qui n’avait pas
tant d’importance pour moi.
« Où estȬce que tu l’as achetée ? »

20

« Lorsque mon avion est allé à Singapour. »
Elle la regarda attentivement une fois de plus.
« Elle parait vraiment neuve. »
Je faillis répondre que je fais toujours attention à mes
affaires. Mais à quoi bon tout cela.
« Je ne t’ai jamais vue la porter » ajoutaȬtȬelle.
En fait ma mère insistait bêtement pour que je lui dise
que je venais de l’acheter.
« Je ne la mets que lorsque je sors le soir. Mais auȬ
jourd’hui l’autre ne marche plus, alors j’ai mis celleȬlà. »
Elle ne s’arrêtait pas de l’admirer comme si elle était
fière de voir une telle montre à poignet un peu corpulent.
« Elle était chère, Elsye ? »
« Oui, pour moi. »
« Elle est donc pour moi et achètesȬen une autre ! »
C’était ça. C’était la phrase que je ne voulais pas enȬ
tendre. Je me doutais que cette discussion allait finir de
cette façon.
« Ce n’est pas possible, ce sont mes économies pendant
un an. »
Je tendis la main pour reprendre ce qui m’appartenait.
Mais ma mère refusa.
« Tu en achèteras une autre. Avec ton travail, c’est très
facile, mais en ce qui me concerne nous ne savons pas où
estȬce que les rapatriés vont être installés. »
« Non, Maman ! »
Comme pour me défendre, j’essayai d’ouvrir le bracelet
de la montre.
« Ce n’est pas bien ce que tu fais ». Tout à coup mon
père s’adressa à ma mère. Il dit encore : « c’est bien mesȬ
quin. »
« Ah, c’est toujours comme ça » réagit ma mère.
« Qu’estȬce qui est bien pour moi ? En fait il n’y a rien. Si

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j’essaie d’avoir quelque chose, tu dis toujours que ce n’est
pas convenable. »
« Si tu étais mince ou élancée comme Elsye, tout pourȬ
rait t’aller ».
Mon père parlait calmement. Nous étions probablement
les seuls à l’entendre car nous connaissions ses intonations
et le ton qu’il employait. Mais son intervention avait gêné
ma mère. Le visage sombre comme celui d’un enfant qui
ne veut pas obéir, elle la relâcha de son poignet.
« Je ne savais pas que l’or blanc était si beau » dit encore
ma mère, comme si elle voulait montrer qu’elle seule avait
droit de dire le dernier mot.
Au moment de la séparation ma mère était encore caȬ
pable de prendre le temps et trouvait un motif de dispute.
Vouloir s’emparer d’un objet que ce soit quelque chose de
tout petit ou un autre de valeur ou un sentiment de jalousie
enfantin m’irritait profondément.
Et encore plus ce matin, avant le départ, quelques miȬ
nutes avant que nous nous séparions. PeutȬêtre pour pluȬ
sieurs mois ou pour plusieurs années ou même pour touȬ
jours. Je voulais profiter de ces derniers moments dans le
calme de ma famille. Mais à cause de cette histoire de
montre, ma mère m’avait rappelé que jusqu’à maintenant
j’avais vécu sans famille, seule, dans la société qui était agiȬ
tée. Bien que j’eusse un père, un frère et une sœur, je
n’avais jamais ressenti faire partie d’une vraie famille.
« EstȬce que l’avion est loin, Elisa ? » demanda Silvi,
comme si elle voulait apaiser les tensions.
« C’est celui qui est devant. »
A côté du hangar, on voyait les employés apporter les
plateauxȬrepas et faire le plein de kérosène d’un avion
Convair. Cet avion allait s’envoler pour Singapour et

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Bangkok. LàȬbas les passagers allaient prendre un avion
néerlandais pour les conduire dans leur nouvelle patrie.
Maintenant il y avait trois hôtesses près de la porte. Elles
devaient examiner les cartes d’embarquement et aider les
passagers qui voyageaient avec des enfants.
Je tirais Silvi vers la porte. Je connaissais bien une des
trois hôtesses.
« Je t’ai attendue à la Division de l’enregistrement tout
à l’heure » dit Lansih, « j’ai vu le nom de ta famille sur le
manifeste des passagers. J’ai pensé que tu devais certaineȬ
ment les accompagner à l’aéroport. »
« Je suis arrivé en retard » disȬje., c’est cet avion ? »
« Tu sais qui est le commandant de bord ? »
« C’est Davidson. »
Les trois hôtesses sourirent en disant « ah ah » un signe
de satisfaction que je comprenais bien. Lansih me jeta un
coup d’œil coquin. Je répondis à son sourire.
Puis je m’apaisai. Les plaisanteries échangées avec mes
collègues de travail m’avaient redonné la paix et la joie de
vivre.
« Comment estȬce qu’elle sait cela ? » demanda une des
hôtesses.
« Bien sûr que je suis au courant. Il suffit de consulter le
tableau des vols. »
Davidson était un pilote australien. Sa grande taille et
son apparence étaient le signe évident de son emploi : piȬ
lote de lignes internationales. Certes il y avait d’autres piȬ
lotes beaux et sympathiques, indonésiens ou autres, mais
avec Lansih, j’aimais mieux parler de Davidson. En fait
toutes les deux étions tombées « amoureuses » de lui, un
commandant de bord qui était comme la lune impossible à

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