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DERNIER éTé

De
272 pages
A trente ans, Malek Ben Amer autour de qui le monde se rétrécit comme une peau de chagrin, se voit tout remettre en cause. Cet enseignant de langue française se sent obligé de quitter ce pays, cette montagne qu'il aime tant où il a fait tant de projets croyant son salut ailleurs, dans ces grandes villes de l'Occident. Mais ce qu'il n'arrive pas à s'avouer, c'est que cette idée même de départ le fait souffrir autant que cette tragédie de son peuple et cette misère quotidienne.
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Collection Ecritures Arabes dirigée par Maguy Albet

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Nacer ACHOUR

Dernier été

Roman

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 (Qc)

L'Harmattan, Iralia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan, Hongrie Hargita u.. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7384-9723-3

Je tiens à remercier tous ceux et toutes celles qui, de près ou de loin /il 'ont aidé à réaliser et à publier ce livre que je

leur dédie.

Des simplement texte. Qu~j

noms d'auteurs, poètes et chanteurs ou tout des vers leur appartenant ont été associés à ce me soit permis ici et de cettefaçon, de leur rendre

un grand hommage.

L'auteur.

Première partie:
Quand les rêves et les cœurs sont brisés

« Et un jour amœra T ŒS, il [tUft l'espérer, trrMCicns... »

peut-êtrr! où œssera œ f!farrl71l-et-'1ient détrarlfPS.
alors par rKMS
retrr:»REr,

rKMS finirons

où que

rKMS

rKMS

Mohammed Dib L'infante mutre.

Vous voulez que je parte? Eh bien, je panirai. Inévitable dégradation. Avec le vieux, mon père, j'arrive à peine à placer un mot. Nous vivons malgré nous. Je me dis: «Vaut mieux ne pas en parler, silence! MotUs! » Je me dis encore: «Au lieu de te plaindre de la sane et à

longueur de journée, fais donc quelque chose. » mais quoi? je vous le
demande, désarmé, brouillé que je suis. Plus grave encore, je ne me sens plus d'ici (l'ai-jejamais été ?) ni de nulle pan, d'ailleurs! Agressé, je le suis panout et à tout moment. On ne cessera jamais de me poursuivre, de me rechercher pour me répéter: «Ta place n'est pas parmi nous, tU nous déranges avec ta façon d'exister, de vivre, de voir les choses; ça n'est pas de nous; va-t'en, fous-nous la paix, meurs.» C'est à peine si l'on ne me souhaite pas d'être la prochaine victime du désordre et de la barbarie qui règnent dans ce pays depuis combien de temps déjà? Je sais que quelque pan, je suis responsable de ce qui m'arrive; je me suis mis et continue à me mettre dans des sitUations inextricables; j'en fais les frais, je paie parce que tout se paie. Mais suis-je seul responsable? Et la faillite de tout le système, n'est-elle pas pour quelque chose dans ce qui m'arrive? Et toutes ces personnes qui ont pris et qui prennent encore le large, est-ce pour le plaisir de panir, de vivre ailleurs qu'elles s'en vont? N'est-ce pas que la vie leur était, comme elle l'est aujourd 'hui pour moi, insupportable? La vie me rend bête et maladroit à force d'être acculé, à force de me cogner la tête contre tous ces murs

qu'on a dressés autour de moi...Oui je sais, c'est ici mon pays, c'est ici mon chez moi, parmi les miens, mais, désolé, je ne pourrai pas rester. Et puis, il yale rêve de la veille; ce n'était qu'un rêve évidemment, mais tout de même: Djida, oui, c'est encore elle; elle qui était heureuse de me revoir, qui sortait de chez elle et qui venait dans notre maison. Elle avait, durant tout ce temps qu'elle passa chez nous, récité des vers et Zayna, ma femme qui était là également, l'avait écoutée...C'était si beau! Aujourd'hui, de ce fait, toute la journée, je n'ai pas cessé un seul instant de penser à elle et à présent j'ai une folle envie de la revoir. Sentiment que j'ai dû traîner jusque chez ma sœur Djouher que nous sommes allés voir Zayna, ma fille Arnel et moi. La pauvre a tout juste eu le temps de nous embrasser: un tas de choses l'attendait, elle qui a vieilli, avant l'âge évidemment. Je ne vais tout de même pas me mettre à tout raconter, les femmes chez nous savent bien de quoi je parle ce qui n'avait fait qu'amplifier ma douleur et m'enfermer davantage dans mon mutisme. Et je n'ai pas tout dit... Je les vois d'ici, toutes ces choses SUtle cœur... C'est normal, nous ne vivons pas, disais-je tout à l'heure, nous ne savons rien faire de cette vie qu'Il nous a donnée... Nous ignorons jusqu'au respect des autres... Quant aux droitS de l'homme, de la femme! Hier encore, je n'ai pas pu m'empêcher, comme il m'arrive

souvent de le faire, de dire à mes élèves: « Savez-vousau moins, pourquoivous êtes ici? pourquoi c'est fait une école?» et j'avais eu tort
de parler ainsi, parce que, eux, ils ont osé me répondre :«Vous appelez ça une école, monsieur? " C'était bien entendu Noria, qui avait parlé. Je sais, elle ne disait pas ça pour moi, pour me faire mal, non! Je connais ses sentiments à mon endroit, ma Noria... Mais j'ai eu tout de même honte à tel point que je m'étais tu . Eh bien oui! ...Et puis le vent ce soir, le vent furieux, le temps fou, seul comme moi mais décidé, il s'en va sans s'inquiéter outre mesure charriant sur son passage des images seules, tout ce qui me rest<;, une image, une autre dans ma mémoire infidèle que je fixe à jamais. 0 mon père, ô ma mère, pardonnez moi. Je parlais de Noria, de cette complicité entre nous, de son sourire rayonnant, de ses yeux. Et ce n'est pas tout: un peu folle, elle l'est, il est vrai, mais elle est aussi de ces filles cruellement séduisantes avec ses jolis traitS et la couleur brune de sa peau, de ces filles qu'on ne cessera jamais de rechercher du regard et qui se doutent bien de toute cette attention qu'on leur prête avec amour. A midi, en rentrant chez elle, elle se retournait sur le trottoir avec son sourire. Elle savait, elle sait... Nos regards se rencontrent souvent. Je l'aime et c'est comme ça, il n'y a

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rien à dire, comme Ghalia, dans l'autre classe, avec ses yeux bleu-ciel et son visage-douceur et pour qui, l'autre jour, aU pied d'un chêne, à l'abri de la pluie j'avais composé les vers que voici:
«

J'am sadatœur

Sen sourire
Et ses )f!UX bleus Y a ri£n à dire

Cette et{ant.
C est à muse ri elk

Cermtin
Je n'ai pas pu renir

Et

WI11fI'l!

un enfant

Moinitrl! Un et{ant heureux Je ni étais rris

A rire
y a que/qu£ cha;e E rrtre elk et m:Yi

Je/euis W1ir
Je l'aine sans dmœ

Déjà
Cette autre histoire

Qi nesem
Dans rmn mur Q,t'un datx paifum Un souœnir. » Et puis un autre jour, d'autres « je t'airrrrai jusqu'au jour

vers :

Où,
Carme tœœs Tu t'en iras
les autres

Et bkn ap1i5
Jet' airrerai

Carmeles chansans

Scuœnirs De œ œrrps-là De l'et{anœ Innoœnte De l'arri qui reziendra Carme œt enfant

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E ndorni
Dans son benmu Et qui grandira ».

«Amour sans issue », amour que je ne dirai jamais à cette enfant qui le sait, qui l'a su dès le premier jour, dès l'instant où nos regards se sont croisés et le sachant, le comprenant, le ressentant, l'adoptant, le faisant sien maintenant elle, comme moi, piégée, elle se débat ne sachant plus à quel saint se vouer, ne sachant plus comment faire, elle qui n'était pas ainsi avant ce jour, ce premier jour... ce qui est plus fort que tout, cette maladie qu'on attrape comme ça et qui met du temps pour guérir. Je voudrais le lui dire, plutôt le lui prouver un jour. Nous vivrons ainsi pendant longtemps proches et lointains. Regards furtifs, ne pas éveiller les soupçons... mais nos regards, en dépit de tout, envers et contre tout, franchissant ces barrières, se retrouvent inévitablement d'instant en instant. Et le bleu de ses yeux Ghalia, c'est comme cette brise en automne, au printemps qui me surprenait et qui me surprendra encore et encore sous mon amandier... et qui le berce. Brise comme cette image-Ghalia, cette voix. Chante ô jeunesse qui t'en iras,vers où ? vers quel destin? je ne sais. Oh le cauchemar de notre vie mal faite, cette erreur! Non, je voudrais pour toi Ghalia comme pour toutes les autres Ghalia, ce monde de mes fantasmes (mais quel monde?

le mien peut-être, cette solitudesans fin, cet exildans mon propre pays,
sur ma propre terre, la terre des ancêtres...). Oui je revois encore ce corps fin et élancé de Noria... Et j'oublie le vent un instant, j'oublie que je suis seul ce soir, j'ai du papier, un crayon, une tasse de café vide, ma peine et mes lèvres serrées. Il Ya le vent qui dehors gémit; il yale vent mais il y a aussi le passé qui de dedans rejaillit comme les larmes de mes yeux ; il Y a ton regard, ton sourire ô mon destin; il y a que je ne sais plus où j'en suis; il y a mes soupirs; non mais vous vous rendez compte! c'est à vous rendre fou! il ne reste pas grand chose, en reste-t-iI? je vous le demande. Ils sont tellement nombreux, si bêtes, si lâches, j'ai tellement peur et nous sommes si peu nombreux à vouloir changer le monde; ça n'a pas de sens. Où est ce qu'on nous entraîne de la sorte, vous le savez, vous, ce gouffre vers quoi nous dérivons? Je laisserai certains visages si beaux, certains cœurs si tendres, certains lieux si purs au hasard, à leur destin, sinon comment, je vous le demande encore une fois, comment pourraije ne pas vieillir, ne pas faillir, ne pas trahir? Peut-être un jour... Et voilà donc que ce soir, disais-je, je me surprends à tout remettre en cause. Je me dis : «je voudrais partir loin d'ici, vers d'autres rivages, là où il fait bon vivre, pour quelques temps, pour quelques temps

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seulement...

».

Je l'ai d'abord surprise en train de rôder autour de moi, puis cette idée de partir m'a fait petit à petit la cour des nuits de suite. Moi qui

me croyais immunisé contre ce virus contagieux ... Mais pourquoi serais-je différent des autres? Ils sont si nombreux à le faire! depuis l'ancien ministre, l'ex premier ministre, jusqu'au plus jeune chômeur du village le plus reculé, en passant par les étUdiants, les médecins, les artistes et les ambassadeurs qui n'ont pas besoin de partir, eux, puisqu'ils y sont déjà! C'est tout le monde qui prend qui le bateau, qui l'avion. Il est vrai que tout a été programmé depuis peut-être longtemps à cet effet: la destruction du pays, la mort lente , tOut un peuple. D'où? Allez le savoir. Nous n'avons pas que des . de

anus ....
Cette

Mourad lui-même, le seul ami que j'ai, veut s'en aller aussi.

fièvre a fini par gagnertout le monde, et les jeunes et les moins

jeunes ne parlent plus que de cela : partir. Il faut le dire, dans cette situation exceptionnelle que nous vivons, tout le monde semble trouver son compte. Il y a ceux qui tUent, ceux qui meurent, ceux qui enterrent, ceux qui pleurent, ceux qui font des affaires, ceux qui et ceux qui... Ceux qui président à notre destinée et qui resserrent l'étau davantage, disent vouloir protéger l'Etat de la dérive et remettre en marche la machine économique, mais à quel prix ?! Je devrais méditer plutôt cette question de départ, la retourner dans tous les sens, me décider à agir, à entreprendre quelque chose, au lieu de rester à ne rien faire, à penser seulement comme je le fais, alors que les choses, elles, n'attendent pas...

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Il a fait beau. Si seulement je n'avais pas gâché cette belle journée de vendredi à errer en ville comme un chien et sans le sou, dans l'unique espoir de voir Mourad. J'avais besoin de parler à quelqu'un comme j'avais également besoin d'argent. Je suis tout bêtement rentré à la maison, blasé, épuisé et le ventre vide. Dans ma poche, j'avais tout juste de quoi pouvoir offrir un chewing-gum à ma fille que je retrouvais en train de jouer toute seule dans la cour. Elle don chez sa grand-mère maternelle ce soir. Une fois encore, nous irons demain matin sa maman et moi demander au médecin qui s'installe en ville s'il n'aurait pas besoin d'assistante. C'est avec cet espoir de trouver enfin du travail que Zayna dormira ce soir. Vivre dans l'espoir et l'attente... Nous ne faisons que ça et depuis tOujours. Attente du mois de juillet ou du mois d'août. Je me vois déjà à Bruxelles, à Paris ou dans un train en partance pour Hambourg. Quelle bêtise! J'ai appelé Krimou, un parent, médecin aussi, à l'hôpital Mustapha. Il m'a parlé des récents attentats à la voitUrepiégée. Il a dit: - G:>ntrairement à ce qui est rapporté par la presse écrite et la télévision, il ya eu beaucoup de victÎmes, de morts sunout. Tu ne peux pas imaginer, Malek; les corps nous arrivaient sans cesse et par tous les moyens... Et pour changer de sujet, je n'ai pas pu réprimer le désir de lui demander des nouvelles de Hayat, son amie qui fut journaliste au « PrcwPs et installée à Paris depuis quelque temps. » - C'est une vieille histoire, Malek! je l'ai déjà enterrée. - Je suis désolé, Krimou, je pensais que... comme ça, elle aurait réfléchi et appelé... - Elle a appelé en effet, une ou deux fois, c'est tout, c'est fini et ça fait déjà longtemps... J'ai pensé: « dommage! c'était un si joli couple. Ils s'aimaient et puis un beau jour, plus rien, des souvenirs...» Avant de la prendre chez sa grand-mère, nous avons, Arnel et

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moi, fait une longue promenade aux alentours du village.Je me rappelle,

quand j'avaisson âge, j'accompagnaisainsi mon père certains soirs et
nous faisions le tour du village. Arnel et moi avions marché sous la fine pluie qui s'était mêlée au soleil. Je lui avais montré un arc-en-ciel et elle avait dit: «C'est la fête du chacal! » et en arrivant au cimetière, elle le nomma : - C'est un cimetière, c'est ici qu'on enterre les morts, c'est ici qu'est enterrée la vieille de l'autre jour. Grand-mère Taos appelle cet endroit « La juste cité» Je n'en revenais pas. Arnel n'a que trois ans, elle savait tout ça ! Elle voulait parler de Na Ghnima. La nouvelle de sa mort nous parvint alors que nous étions à l'Auberge, Mourad et moi, à consommer quelques bières. Nous passions là quelques rares moments de notre existence... C'était lui qui en avait eu l'idée et lui qui paya. Je revois l'intérieur du bar, les tapis accrochés aux murs, les grandes vitres à travers lesquelles la beauté du site vous est offerte: les montagnes bleues recouvertes de neige, cette table à deux, ce chauffage central, les consommateurs, gens du pays, les étrangers et puis les prostitUées en minijupes et cigarettes... Da Moh qui payait whisky et bière, Hocine le boucher avec son chapeau à l'américaine... et qui était presque saoul. C'est lui qui nous a appris la nouvelle après avoir offert de nous payer quelque chose.
- Elle sera enterrée après demain, dit- il encore. On attendra le retour de ses enfants de France ce qui n'est pas évident avec la grève d'Air Algérie. Nous l'avons veillée deux soirs de suite. Pauvre Na Ghnima ! Après avoir quitté Arne!, je suis allé me purifier dans la natUre, me confier à mon havre de paix puis à la source des gens heureux. Il devait être dix sept heures passées et j'entends encore ma voix chanter:
«

Quand

le sdei1

Disparaîtra

tŒt à fait

Après m'awir Un instant ébbti

Je serailà
En faœ de f1i

o trn
Assis,

rmntafj1£

bleue
wntreœjr€n£...»

le da

Et puis me disais plus loin en marchant cette fois ci : «Si je pouvais ô mes amis, mes amours, à mon sanctUaire vous réunir, promenade sous la bruine, vous connaîtriez le chant des oiseaux, le

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parfum des genêts au printemps, la fraîcheur de ces lieux en été, celle de l'eau que je m'en irai chercher qui sait si bien soulager ma gorge malade à force de dire, à force de crier... ô Noria!, ô Ghalia!, ô Djida ! ô vous tous et toutes qui m'aimez, vous m'y trouverez jusque après ma mon, j'y reviendrai du côté de ma source, matinées à l'aube, soirs au crépuscule, à toUt moment du jour... j'y reviendrai et chante l'oiseau, je suis comblé...

Salut toi passant qui m'a effrayé... Ici, comme disait le poète:

«

Toot n'est

qu'ordre et beauté, luxe, œdrœ et w.upté.» et dans cette langue succulente qu'est la nôtre, en me remettant en route, je répétais :
«Si je pars Si je m'en mis Qudque part ['autre

Il faut bien
Qt.'un jour at

Je~
Si je pars... »

Et je ne vous ai pas tout dit, car la ville, c'est d'elle que je m'en vais parler à présent, cette ville-chantier, poussiéreuse quand le soleil apparaît et où l'on patauge dans la boue quand tombe la pluie. Les gens, tels des lézards se réchauffent au soleil, debout comme ils se sont des heures et des heures durant à parler de tout et de rien en même temps, à tUer le temps comme on dit. Cafés fermés pour tout le mois sacré et les prix qui grimpent vous sautent au cou, vous étouffent. Les mendiants vous suivent et vous supplient: «Frère, vous n'auriez pas une petite

pièce, juste une pièce...» Un journalistedisait il y a quelquesjours, je
rapporte fidèlement ses propos que voici: «L'on doit inexorablement revenir à la raison, reconnaître notre sous-développement, enfin vivre notre pauvreté, voir notre misère en face, courageusement. En effet, il est désormais des signes qui ne trompent pas, les espaces que gagne la pauvreté grandissent sensiblement... comme on en a vu et connu pendant la période coloniale» Se passe de commentaire. Rex, notre chien, je me demande où il peut bien être à l'heure qu'il est et sous cette pluie qui tombe sérieusement à présent, lui qui arrive à me retrouver où que je sois, où que j'aille. Nous avons pour lui des restes de couscous, de la chorba et des os du lapin que nous avons égorgé pour cette deuxième semaine du Ramadan.

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Je devais commencer mes cours à neuves heures, horaire du Ramadan. J'attends la deuxième séance. Mes élèves sont dehors sous la fine pluie à attendre aussi. Le journal n'arrivait pas quand je suis passé et pour travailler ce matin, le cœur n'y est pas, mais alors pas du tout. et pour cause! La journée et la soirée d'hier furent terribles pour Zayna et moi: d'abord cette histoire de médecin, de travail. Une jeune fille était déjà là avant Zayna et pour la même raison. Zayna ne pouvait que rentrer à la maison, la mon dans l'âme et tOute seule. Et toute seule elle se retrouva en présence d'une brute, un jeune homme bien bâti alors qu'elle s'était engagée sur un chernin désen, un raccourci qu'elle voulait prendre pour arriver plus vite et pour éviter les gens sunout, qu'on ne la voie pas, comme si c'était un crime pour une femme de passer toute seule en ville. Toute seule! vous voulez rire! c'est déjà dépasser les limites que d'y aller avec son mari! L'homme devait avoir la trentaine; il fumait une cigarette qu'il jeta aussitôt pour l'écraser aussitôt après, au moment où Zayna passait devant lui. II n'avait pas attendu une seconde pour lui emboîter le pas. II lui disait des choses tout en marchant près d'elle, elle, qui l'avenissait, qui lui conseillait de la laisser en paix ce qui ne pouvait que contrarier notre monsieur et l'inciter à la prendre par la main, main qu'elle réussit à dégager avant de prendre la fuite, coursepoursuite. L'homme qui réussit facilement à la rattraper, qui avait tenté de l'étrangler, elle qui s'était débattUe, qui criait, griffait et qui ne dut son salut qu'au passage de deux lycéens contraignant ainsi la bête à disparaître dans la nature. Il l'aurait assassinée et l'enquête aurait abouti à la conclusion suivante: enlèvement puis assassinat commis par le groupe armé activant dans la région. D'ailleurs, des rumeurs avaient couru sur d'éventUels enlèvements de femmes et de jeunes filles, des lycéennes de préférence et à présent dans cette salle des professeurs dont le panerre est jonché de saletés de toutes sones: cailloux, débris de verre (celui d'une vitre cassée), papiers froissés, mégots et crachats, tables mal disposées, cenaines carrément renversées et toutes de poussière remplies et où je suis, je chante ma douleur en comptant les jours, ô délivrance! et j'ai comme l'impression que chaque image que j'aperçois, chaque parole

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que j'entends est un couteau qu'on enfonce davantage dans ce cœur meunri. Mais il ya Noria que je retrouve et c'est heureux! Il ya ses yeux et ses petites mains. Je me dis : «Je ne suis peut-être pas fait pour vivre ici... pour vivre tout court! j'ai tellement peur! je n'arrive plus à réfléchir. Il y a mes soupirs qui, un instant me libèrent et puis cette quotidienne envie de boire, de me saouler. Je chanterai puisque chant et douleur vont ensemble, comme des amis. 0 ma triste vie! comment tout ceci finira-til?»

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Il a plu. Il fait froid en ce cinq du mois de février. Zayna veille chez les voisins. Je reste seul à corriger les copies. Elle s'était remise un peu du choc qu'elle avait subi. Dire qu'elle a failli mourir toute seule làbas, à cet endroit désert où elle s'était naïvement engagée. Si elle s'y attendait! Elle voit le type bien habillé et rasé de près qu'il était... Il avait jeté sa cigarette qu'il écrasa sur le sol... La suite, vous la connaissez. Je me dis: «Je partirai, nous partirons pour sûr, quitte à ne plus revenir ici...

Nous nous en irons et tant pis pour le reste. » Plus rien donc ne nous
retient, pas même cet endroit de la source où je n'ai pas été aujourd'hui et que je serai dans l'obligation de réinventer ailleurs, une fois là-bas. Ce matin fut particulier: nous avons passé un moment agréable mes élèves et moi. Ainsi certains jours... Noria, encore elle, elle avait dit: «Monsieur, nous apprenons tellement de choses inutiles à l'école! Il y a tellement de choses à faire, que nous ne demandons qu'à
apprendre! c'est bien dommage!
»

Et puis: «Tous ces cerveaux qui continuent à fuir, j'ai bien peur qu'ils
ne reviendront plus jamais! » Noria veut savoir ce que j'en pense moi; comme elle veut savoir ce que dit le journal... Noria veut toUt savoir.
«

C'est quoi limogeage monsieur? »dit elle encore.

J'explique. - Et magistratUre? - C'est le corps auquel appartiennent . Et le machiavélisme ?

les juges, les avocats...

- Alors là, Noria! - Dis! pourquoi les gens pensent que les français n'auraient jamais dû partir d'ici? Tu veux dire les colons? Ils ne sont pas partis parce qu'ils le voulaient... il a fallu beaucoup de martyrs, de sang, de courage et de sacrifices... c'est comme aujourd'hui. - Et toutes ces richesses que nous voyons à la télé? vous regardez la télévision française, monsieur?

-

23

- Oui, comme tout le monde! - J'aime beaucoup mon pays, et à ceux qui lui font du mal, je dis: « Nous sommes là ! » Il faut qu'ils sachent que nous sommes là vous et moi, vos amis et les miens... - Ils sont très fortS pour pouvoir faire ainsi du mal impunément. - Alors, ils sont comme les français... je veux dire le
colonialisme? Oui, si tu veux. - Dieu est plus fon, et je suis prête à lui offrir mon âme, à donner ma vie...

-

«Ah ! si toUt le monde était comme toi, Noria! le coup.

»

pensai-je sur

Je me dis encore: «Et moi qui veux partir à la recherche de je ne sais quoi, dans ces pays de l'Occident, de l'opulence toute crachée. Noria, tu fais naître en moi plus qu'une raison, plus qu'un espoir, mais j'ai tellement peur... j'ai peur pour moi, pour toi... » Je ne cesserai jamais de le répéter: Noria est un ange, sa douceur est frappante et je suis rentré avec cette image d'une fille jolie, qui doit certainement souffrir pour avoir perdu un être cher: son père. Je voudrais tant lui être ce père pour lui dire des choses comme: «Ne t'écarte jamais du droit chemin, garde-toi des autres, de ceux qui
voudraient te faire du mal...
»

Et puis ce soir encore, triste et seul je suis,

affreusement seul. Au dépan, j'ai voulu sortir, aller quelque part moi aussi, comme tout le monde le fait. Je suis allé par les ruelles du village, sombres et humides, puis je suis rentré. J'ai les copies à corriger, qui attendent, cent soixante en tout. Une lettre à rédiger. Je pense: «La vie est absurde, nous le sommes! Comme j'aimerais rester un moment avec ma mère comme par le passé et lui dire des choses agréables à entendre! Comme j'aimerais l'entendre me dire de ces choses à mon tour! Nous
nous voyons à peine, durant ces instantS furtifs autour de la
«

maïda

»

au

dîner.Dire que nous habitonsla même maison! »
Je me sens seul à ce point! Il n'y a plus que Mourad à qui je puisse parler librement, à qui je puisse en toute confiance me confier; et Zayna, bien entendu! J'ai revu Mourad ce matin encore. Nous avons bavardé en marchant. Il faisait ses courses. Nous nous sommes dit au revoir après cela. J'ai revu également Djida mais c'était en rêve. Une fois de plus, elle m'était apparue vêtue en blanc et s'en retournait dans son pays, à l'avant d'une voiture blanche également, sur la nationale et qui suivait un cortège; funèbre? forcément! Mais cela signifie quoi à votre humble avis? Et qui était le défunt? notre amour? l'espoir? Mais quel

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espoir? de nous retrouver un jour? de vivre ensemble? alors que chacun a depuis longtemps fait son chemin dans cette vie qui est la sienne. û>mment serait-ce possible? Maintenant, en voulant quitter ce pays maudit, je cherche peUtêtre à fuir le passé et tout le reste, ses conséquences... ce pays où tout va mal, où rien ne va. û>mme j'aimerais vivre moi aussi! comme il en existe des gens qui vivent, qui vont au théâtre, par exemple, au lieu de rester entre quatre murs comme je le fais ce soir et toUS les autres soirs, à me maudire, à souffrir la solitude; des gens qui parcourent de grands espaces quand l'envie leur prend de brûler des kilomètres. Et ce putain de programme à la « zéro » comme on l'appelle. Y a de quoi se suicider, je vous assure! J'entends encore la voix de Monique que j'ai appelée hier soir. La mère de Géraldine était sutprise de m'entendre. Elle n'en revenait pas: «Allô! c'est toi Malek? Mais tu appelles d'où? D'Algérie bien sûr ! On dirait que tu es tout près! J'aimerais tant! û>mme c'est gentil d'appeler! - Cela me fait plaisir de t'entendre, ça fait longtemps! Oui c'est dommage que vous ne puissiez pas venir !comment vas-tu Malek? - Bien, je te remercie et toi? - Oh, moi je suis vieille maintenant, j'ai eu mes soixante dix ans il ya quelques jours. - Dis pas de bêtises, t'es encore jeune Monique! C'est toi qui dis des bêtises... » Barzotti à la radio me déchire le cœur. Arezki ne vient pas. Nous devions pourtant nous retrouver pour cette lettre que j'ai promis de rédiger. Arezki compte les jours qui lui restent à passer parmi nous: il pan pour l'Australie, dit-il. Mourad, à l'heure qu'il est, joue aux dominos dans cette immense salle bruyante. Ils se retrouvent comme chaque soir à quatre autour de cette table, à lui taper dessus comme le font tous les autres habitués du café.

-

-

25

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Rien dans le ventre depuis l'assiettée de choux, ration avalée avec beaucoup de difficultés du reste tant l'atmosphère à la maison est des plus tendues ces jours-ci. Il faudrait attendre ce soir encore et ainsi pendant tout le reste de ce mois. Aujourd'hui, nous percevons nos traitements. Du monde, beaucoup de monde à la poste. Pas moyen d'effectuer un retrait! Il va falloir attendre. La salle des professeurs où je me trouve, où nous sommes seuls une demoiselle et moi, une nouvelle recrue qui ne dit rien. C'est tout juste si elle avait daigné répondre à mon bonjour. Dire que le premier jour, j'avais tout fait pour la mettre à l'aise, que j'avais mis tous mes documents personnels à sa disposition! Préjugés ou quoi? Ou estce de la timidité tout simplement? Tout le monde est à refaire ou je devrais mourir ! Destin à subir, jusqu'à quand? Pourrai-je, aurai-je la possibilité de te changer? Les rares moments, je les passe là-bas, à marcher sur de la terre, sur du gazon, sur ce tapis de feuilles mortes qui craquent sous mes pieds, au milieu du gazouillis de toutes sortes, ces promenades solitaires loin du marasme, du bruit et de la misère mouvante, du désordre et du chahut des adolescents. Je n'ai pas vu Noria ce matin. Je pense: «Pour elle, pour les élèves comme elle, je suis toute présence ». Hier encore, nous avons, comme tous les soirs, rompu le jeûne dans un silence angoissant. Je ne trouvais rien à dire. C'est un état qui dure depuis quelque temps déjà. Il est vrai que j'ai habitué tout le monde à mes discours, j'ai entraîné tout le monde dans mes espoirs, trop même! Mais, brusquement sans avertir, quelque chose en moi s'était cassé et maintenant il va falloir qu'ils s'habituent à mes silences en attendant. Le soleil arrive. Il fait de cette journée qui commence une journée belle malgré cet air frais, ce froid. Blanche, la montagne nous fait face et le ciel est bleu par dessus cette même montagne. Noria arrive, dépose sur une table compas et rapporteur après un « bonjour monsieur» qui fit sursauter mon cœur. Bonjour auquel je répondis

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,.-

instantanément revoir! »

en souriant mais en y ajoutant toutefois:
({

«Tu vas bien

Noria? » et elle qui s'en allait, avait répondu:

Oui, merci monsieur, au

Les enfants, ce matin, avaient l'air bizarre; ils sommeillaient ou quelque chose comme. En tout cas, muets, ils l'étaient ou presque. Ils avaient certainement le ventre qui parlait sans cesse. Silence qui ressemble trop à notre silence au dîner, au moment de rompre le jeûne... à cause de moi, cela va de soi, qui me sens mal depuis que ça dure et les rêves de l'autre jour, qui sait s'ils n'y sont pas pour quelque chose dans tout ça, eux aussi? Revoir Djida, deux fois de suite, après tant d'années. Je maudis presque ces rêves qui viennent empoisonner ma vie, si fragile du reste. Dix sept heures vingt... Pluie fine qui ne fait que commencer. J'entends rentrer ma mère d'Agwni*, notre champs, le bruit de la porte qui se referme et celui du fagot qu'elle laisse tomber sur le sol, dans la cour. En passant mon chemin tout à l'heure vers ma source, ma mère qui était dans son jardin, m'avait aperçu. Je sais, elle dira quand elle m'aura vu: {{ - Akka yak! Ay axedâa** ! Tu pouvais bien me dire bonjour au moins!» Et puis Zayna qui me reproche d'être sorti sans Amel qui pleurait tant elle voulait m'accompagner et de l'avoir laissée dans la ruelle. Avant de la classer comme toutes les autres, cette jouméeordure, je m'en vais la clore par cette image de la bergère, cette fille à la vache et tout le troupeau qui remonte de la rivière, du bas pays qui s'en vont à travers le maquis, et par cette voix qui dit un peu plus loin: « Père, elle dégage de la vapeur! - Quoi! répond le père. - La vache! reprend la ftIle. - Qu'est-ce qu'elle a ? - Elle dégage de la vapeur! » Et plus loin, par cette autre image de ces filles qui remontent au village avec leurs bidons sur la tête. Des années de rêves évaporées. Nous attendons, nous espérons, têtus que nous sommes, une vie loin de tout ceci. Vivre avec ça encore, comme autrefois avec ce rêve d'une petite maison de pierres, d'une basse-cour, de lectures et d'eau fraîche. Sinon comment?

* Nom propre donné à la propriété ** C'est donc ainsi!

familiale de Malek

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Plus qu'une pensée-obsession: partir coûte que coûte et par n'importe quel moyen. J'ai écrit à Rose; je tenais à la remercier pour les jolies cartes de vœux qu'elle nous avait envoyées Je tenais aussi à lui confier notre désir de partir: « C'est sérieux, c'est décidé! toi, tu as su le faire au moment où il le fallait, tu as su trouver la force et le courage nécessaires. Je sais comme toi, qu'il n'est pas facile de quitter définitivement le pays et d'abandonner les siens... veux-tu bien m'excuser Rose, pour ce mot abandonner ». Le chien Rex est réapparu. Il devait être trois heures du matin quand je l'entendis faire du bruit dehors, sous ma fenêtre; ce matin, j'ai prié Zayna de lui donner du pain et du lait, avant de nous rendre une nouvelle fois en ville où nous sommes allés voir tous les médecins, toutes les agences en vain et où chaque fois, nous entendions presque les mêmes mots en guise de réponse: « Revenez demain, le patron sera là ». Ou bien: - Désolés, nous n'avons pas besoin d'assistante. Je ne suis pas allé à l'école. Non seulement je devais accompagner ma femme, j'avais surtout besoin de repos, d'un peu de repos. Dans l'état où je suis, mieux vaut ne pas y aller... les enfants sont tellement difficiles! Aux galeries où nous étions rentrés, il y avait de tout et c'est le cœur saignant que nous sortîmes. De très jolies bicyclettes pour enfants étaient exposées à l'étage supérieur et Amel qui les avais repérées était allée tout droit en saisir une et allez-y la lui enlever' « - 4500 dinars, te rends-tu compte' la moitié de mon salaire! dis-je à Zayna. - Et avec ça, tu trouves toujours le moyen de dire: « On n'est jamais mieux que chez soi! » J'ai pensé: « Quelle misère' tout a changé, moi-même je ne me reconnais plus' » - Heureux que nous soyons encore en vie, avec tout ce qui

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