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Dernières nouvelles

De
310 pages

Trente et une nouvelles histoires, entre le conte cruel ou philosophique, et le scénario de roman policier. L'humour, l'lironie mordante, la cruauté, la légèreté alternent dans des histoires courtes bien de notre temps, qui mettent en scène l'homme, un peu perdu dans un monde qui le dépasse.

Publié par :
Ajouté le : 01 juillet 2013
Lecture(s) : 10
EAN13 : 9782336320755
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Pierre Schuster

Dernières Nouvelles

collection
Amarante




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01039Ȭ7
EAN : 9782343010397

Dernières Nouvelles



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Pierre Schuster

Dernières Nouvelles





















L’Harmattan

Du même auteur :

Meurtre à Venise, Editoria Universitaria, Venezia 2006

Visit Venice ! Rapport d’étape, Venezia 2008

Mauvaises Nouvelles, L’Harmattan, Paris 2009














Para Ela…




Je voudrais que le monde ne change pas, pour me permettre
d’être contre le monde (Jean Genet).








Adam, puisqu’il faut bien commencer
par quelqu’un…

… Adam et Ève ?… une erreur de Genèse ! (Boris Vian)

Depuis la nuit des temps, ou plutôt… comment dire,
puisque la nuit, ni le jour d’ailleurs, n’existaient ?…
depuis… toujours précisément… une éternité donc…
Dieu, le Père Éternel, le Démiurge… mais il ne l’était pas
encore… le Créateur en devenir plutôt… bref, le futur
Grand Architecte s’ennuyait ferme. Son Esprit, dilué dans
une immensité dont on n’a pas idée, l’œil fixé sur la ligne
noire du Néant, puisqu’il n’y avait rien, rigoureusement
rien (à voir… à faire… à détruire…), ni personne, absoȬ
lument personne (à terroriser… à commander… à humiȬ
lier…) commençait à s’emmerder mortellement. Et s’il y
avait bien quelque chose qui pût donner une idée de
l’Infini, c’était bien l’interminable et insondable ennui
divin !
C’est ainsi, on n’ose pas dire un beau jour, qu’il y eut
cette étincelle primordiale, ce choc initial, cet éternuement
cosmique qui, à partir du rien, accouchèrent, sinon d’un
tout, du moins de beaucoup, puisque jusqu’à présent,
malgré nos gigantesques télescopes, et nos Very Large


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Collisionneurs, on n’en a toujours pas saisi les limites, ni
fait le tour. L’Univers, donc.
Le Big Bang, cette formidable explosion, qui à partir du
néant, fit surgir un mélange de matière et d’antimatière,
disposées de telle façon que la matière l’emportât légèreȬ
ment sur sa concurrente. Sinon il n’y aurait rien eu au
final. Comme une sorte de pétard mouillé.
Or l’Univers était vide et vague, les ténèbres couvraient
l’abîme et seul le souffle de Dieu agitait la surface des eaux
(Gen.I.1). Ne nous arrêtons pas sur cette petite incohéȬ
rence, la présence incongrue de l’eau dans cette immenȬ
sité vide, et poursuivons le récit.
Il fallait d’abord installer l’éclairage. Et Dieu fit jaillir la
lumière de la nuit, le soleil, puissance du jour, avec
l’alternance que l’on connaît. Il y eut un soir, et il y eut un
matin (id.).Puis il ordonna aux océans, cette bouillie
magmatique primordiale, de reculer et la terre apparut.
Mais la terre était vide, hormis le murmure des vents et le
clapotis des vagues. Dieu ordonna donc aux plantes de
pousser, et parsema la voûte céleste d’une profusion
d’étoiles, de planètes et de la seule lune, la puissance de la
nuit. Le cadre était dressé, mais d’une absolue vacuité. A
quoi sert un décor sans acteurs ?
Alors le Créateur fit prospérer les animaux marins
dans les océans, les lacs et les rivières, de la plus insiȬ
gnifiante ablette, aux plus volumineux cachalots. Mais
aussi les requins cannibales et les méduses urticantes et
les raies venimeuses et les torpilles électriques. Et Dieu,
qui a un ego surdimensionné, ne l’oublions jamais, (c’est
lui le Chef après tout !), vit que cela était bon, pas mal en
tout cas, pour un commencement.
Il commanda ensuite aux animaux terrestres d’appaȬ
raître, les gros pachydermes débonnaires, et les puissants

10

félins, mais aussi les petites souris, les mutines abeilles,
les agaçantes mouches, les oiseaux dans le ciel, et les
taupes sous la terre, les répugnants reptiles, les veniȬ
meuses araignées, les singes moqueurs dans les arbres, et
les chats et les chiens, les vaches et les moutons, animaux
qui ne demandaient qu’à être domestiqués. Car tous
avaient leur rôle sur terre, selon les desseins cachés du
Grand Architecte. Les carnivores avaient vocation de
chasser, les herbivores de brouter, et l’herbe de pousser.
Les fleurs étaient là uniquement pour faire joli…
Dieu observa tout cela et se dit : pas mal pour un début !
Car Dieu, même si c’est le plus fort, s’il sait tout, il lui
arrive, comme à tout un chacun d’entre nous, d’avoir des
doutes, de procéder à tâtons, de manière empirique. Il
s’octroya donc une petite pause. Mais une fois rassasié de
la beauté des sites, après avoir fait sur son cumulus rose
le tour de la terre, considéré la faune et la flore, contemplé
un nombre incalculable de fois la fulgurance des couchers
de soleil sur le granit rose des calanques de Piana,
parcouru du regard la nuée vaporeuse des chutes du
Zambèze, admiré l’immensité du canyon du Colorado,
fixé la banquise, Dieu, au fond, se trouvait si l’on ose dire,
gros Jean comme devant, même si ce prénom n’existait
pas encore. Il était toujours et encore désespérément seul.
Et le Créateur se dit, tout ça c’est bien joli, mais je n’ai
toujours personne à qui parler ! Et c’est là que lui vint cette
idée de génie, réaliser la plus belle des créatures, quelȬ
qu’un à son image, intelligente, charmeuse, douée d’un
grand esprit de raisonnement, d’une insatiable curiosité,
d’un peu de méchanceté et de bêtise aussi, il fallait bien
rajouter un peu de piment. Et puis d’une créature béniȬ
ouiȬoui, Dieu avait peur de se lasser à la fin. Ce fut donc


11

l’Homme… Merci, mon Dieu, grâce à cette géniale idée,
j’existe !
Il ramassa donc un peu de terre, de la bonne glaise,
bien malléable, lui donna vaguement une forme humaine,
celle que nous connaissons, en s’inspirant bien évidemȬ
ment de Lui, un modèle réduit en quelque sorte, souffla
dans les narines, prononça les paroles sacramentelles
abracadabra !… et l’Homme s’anima en s’étirant, comme
après un long sommeil. Il était superbe cet homme, et
Dieu lui donna le nom d’Adam, ce qui dans le volapük
qui était parlé à l’époque signifiait celui qui est fait de terre,
le bouseux en quelque sorte ! De belle taille, six pieds trois
pouces (le système métrique n’avait pas encore été
inventé), il était tout nu, et Dieu put admirer, d’un coup
d’œil discret sous la ceinture, qu’il ne lui manquait rien…
Peu velu, il arborait une belle barbe, bien taillée, que le
Créateur trouva très seyante, et qu’il adopta pour luiȬ
même, et lorsqu’il se regardait dans le miroir des ondes
calmes, il trouvait que cela lui allait bien.
Dieu et sa créature s’entendirent tout de suite très bien.
L’Homme, toujours à poser des questions, comme un
enfant. Pourquoi y aȬtȬil quelque chose plutôt que rien ?
Pourquoi l’Univers estȬil si vaste ? Et toi tu étais où AVANT ?
Pourquoi asȬtu imaginé le bien et le mal, la bonté et la cruauté,
le plaisir et la souffrance ? Pourquoi devraiȬje mourir un jour ?
Pourquoi tant de cruauté ? Hein, mon Dieu, oui pourquoi ? Et
Dieu, dans son infinie patience, même si parfois Adam
poussait le bouchon un peu trop loin et lui cassait ses
Célestes Pieds, Dieu donc, répondait alternativement,
parce que c’est comme ça ou bien parce que c’est moi le chef !
C’est vrai, à la fin, qu’auriezȬvous répondu à sa place ?
Ils passaient ainsi de longs moments ensemble, comme
un père et un fils, le grand Barbu dans sa tunique de

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lumière, les mains croisées dans le dos, la silhouette un
peu voûtée… l’éternité ça finit par peser, et sa créature à
poil(s), trottinant à côté de lui et l’assommant de ses
questions.
Un jour, en voyant un couple d’éléphants lutiner à
quelques mètres d’eux, dans un raffut impressionnant,
jusqu’à ce que la femelle se laisse enfin couvrir, que le
mâle sorte une sorte d’énorme pieu d’entre ses pattes
arrière, qu’il lui introduise… vous devinez où… et que le
couple, après quelques vaȬetȬvient bruyants se séparent
enfin, l’Homme eut cette question confondante, mais
qu’estȬce qu’ils font ces deuxȬlà ? Et le Créateur d’expliquer à
sa créature, en rosissant un peu, car, vous l’avez remarȬ
qué, les histoires de sexe, Dieu n’aime pas beaucoup cela,
d’exposer donc, la reproduction sexuée avec d’infinies
précautions. Les choux d’abord, puis les roses, les paȬ
pillons et enfin les cigognes. Mais comme l’Homme ne
paraissait pas convaincu, il ajouta, un peu agacé tout de
même, tu vois, Adam mon fils, le papa éléphant aime beaucoup
la maman éléphante, et comme preuve de leur amour l’un pour
l’autre, il lui introduit la petite graine dans le ventre, qui va
prospérer et former un joli éléphanteau ! C’est comme lorsque
tu plantes un grain de blé dans la terre, il produit un épi. Et
alors l’Homme eut cette réplique imparable, oui, d’accord !,
mais il fait beaucoup moins de bruit le grain de blé !
Le grand Barbu comprit alors qu’il était temps pour
Adam de connaître les joies de la paternité, et pour Lui de
lui donner une compagne. Ça te plairait d’avoir une petite
copine comme l’éléphant, lui demanda Dieu benoîtement ?
Oh oui, alors ! J’aimerais si c’est possible qu’elle soit blonde,
qu’elle soit un tout petit peu plus petite que moi, parce que
j’étais là avant elle, avec un joli cul et une belle paire de
nichons ! … s’enthousiasma Adam. Dis donc Adam, un peu

13

de tenue, s’il te plaît ! Je ne t’ai pas demandé la messe en latin !
Le Créateur, un peu surpris, se demandait, mais où estȬil
allé chercher tout ça ? Un beau petit cul, et puis quoi encore ?
Je te demande un peu…
Vint le jour fatidique. Adam était bien à jeun, comme il
est de règle avant toute anesthésie générale ; il s’allongea
sur le sol, Dieu lui fit alors une passe magnétique devant
les yeux, et Adam plongea instantanément dans un proȬ
fond sommeil. Il y avait encore très peu de microbes à
l’époque, et Dieu n’avait pas encore inventé les infections
nosocomiales. Il ne prit donc pas de gants avec son
patient. En un tour de main la côte était extraite, et par un
savant tour de passeȬpasse, dans lequel intervenait la
réplication de l’ADN, mais ça, c’est un peu compliqué à
expliquer, d’autant plus qu’il fallait supprimer au passage
le chromosome Y pour le remplacer par un X, en un clin
d’œil donc, la côte donna naissance à une femme, pourȬ
vue de tous les accessoires nécessaires tels qu’imaginés
par le futur fiancé. Tu t’appelleras Ève ce qui signifie la Vie.
Tu seras la compagne d’Adam, ici présent, qui ne va pas tarder
à se réveiller, et tu seras la mère de ses enfants. Comme ce sera
écrit plus tard dans la Bible, que je n’ai pas encore lue, croissez
et multipliezȬvous !
Alors Adam soudain réveillé et en bonne forme, il
avait parfaitement surmonté l’opération, se trouva face à
sa compagne, elle aussi, nue comme un ver. Après l’avoir
longuement examinée, la faisant tourner sur elleȬmême
pour apprécier le côté face, le côté pile et le profil, il eut ce
cri d’horreur, mais elle est épouvantablement laide ! J’avais dit
un peu plus petite que moi, je n’avais pas précisé un pot à
tabac ! Et puis une jolie poitrine, de délicieux tétins, des
boutons de roses, pas ces espèces de sacs flétris qui
pendouillent ! Adam, lui fit exécuter une nouvelle vireȬ

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volte, et puis vous avez vu ces fesses, plates comme un cul de
Japonaise ! Et Dieu de s’agacer, un cul de Japonaise ! Mais
d’où sortȬil des trucs pareils ? Et d’abord, il n’en a jamais vu,
forcément, je n’ai pas encore créé la Japonaise !
Mais Adam n’en démordait pas. Puisqu’il se prétendait
omnipotent et omniscient, le Créateur n’avait qu’à faire
un petit effort, et recommencer le travail. Après tout ce
n’était pas les côtes qui lui manquaient !
Alors Dieu piqua sa première Sainte Colère ! Adam, tu
commences à me casser mes augustes pieds avec tes exigences !
C’est elle ou rien ! Je vous ai créés, Ève et toi, pour que vous
prospériez, pas pour batifoler ni pour lutiner, tu vois ce que je
veux dire, et si tu ne comprends pas, retourne voir l’éléphant de
l’autre jour, moins délicat que toi, celuiȬlà ! Tu as vu le
postérieur de sa femelle ? Et revenez me voir quand vous aurez
un bébé ! Et Dieu disparut d’un seul coup derrière son
gros cumulus flavescent.
Adam se retrouva tout couillon avec sa femme qui le
regardait gentiment. Pour la première fois, il n’avait plus
son si terrible compagnon, ce Dieu qui l’avait créé et qui
avait réponse à tout. Cette foisȬci, c’était à lui, Adam,
d’assumer son rôle d’aîné en quelque sorte, de faire
visiter les lieux, d’apprendre à sa compagne comment
tout fonctionnait, ce que l’on pouvait manger, ce qui était
impropre à la consommation, l’eau potable, le feu, les
animaux dangereux, les recettes de cuisine, grimper aux
arbres pour cueillir les fruits, éviter les pommes, courir
pour attraper le gibier, moissonner le blé sauvage des
prairies. Tout, quoi !
Et Ève se comportait très bien, ma foi ! Attentive,
bonne élève, pigeant vite, elle secondait parfaitement, et
même auȬdelà, son compagnon. Tout semblait aller pour
le mieux dans le meilleur des mondes. Tout ? Non hélas !

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Car le soir venu, surgissait invariablement le même
problème. Malgré les fulgurants couchers de soleil, le
délicieux clapotis des vagues tièdes sur le sable encore
chaud, le murmure de la brise dans les cocotiers, malgré
tous les efforts d’Eve, lingerie coquine, mets aphrodiȬ
siaques, yeux aguicheurs, mains intrépides, jamais Adam
ne trouva l’envie ni la force de reproduire ce qu’il avait vu
faire à l’éléphante par l’éléphant. Jamais il ne connut cette
douce chaleur montante qui aurait dû lui saisir l’entreȬ
jambe, cette espèce de désir irrépressible qui amidonne la
flanelle. Pour faire simple, jamais il ne connut l’envie.
Parfois Dieu venait aux nouvelles, alors Adam, tu vas
bien ? Tu t’entends bien avec Eve ? Et Adam lui répondait
invariablement, pour aller ça va ! Mais pour le truc que vous
nous avez demandé, imȬpoȬssible, martelaȬtȬil. Mais comment
cela impossible, demanda Dieu, complètement interdit ?
Alors Adam eut cette réponse imparable, mais bon sang,
Père Éternel, vous avez vu comme elle est repoussante ? À vrai
dire, non, ça ne lui avait pas sauté aux yeux à Dieu, et
puis la beauté, ça passe, il reste la tendresse… Et Adam,
remonté comme une horloge qui restait à inventer, d’asȬ
séner, vous vous débrouillez comme vous voulez, mais moi,
avec elle, c’est impossible. J’en veux une autre !
Dieu fit mine de l’écouter et d’exaucer son caprice,
mais il était exaspéré. D’un index impérieux, il ordonna,
désignant le sol, allongeȬtoi là, je vais voir ce que je peux
faire ! Et Adam, ravi d’avoir eu gain de cause si vite, de
s’exécuter. Mais ce brave Adam aurait dû se méfier.
L’apparente docilité du Tout Puissant cachait une traîȬ
trise. C’était la première, ce ne serait pas la dernière.
Devant Ève ravie, qui lui servait d’assistante opéraȬ
toire, il se saisit d’une deuxième côte et en fit jaillir un…
autre homme ! Ah !, Ève ne te plaît pas, ah !, tu en voudrais

16

une autre, avec des seins commeȬci, et un petit postérieur
commeȬça (Dieu était bien élevé et ne disait pas de gros
mots) ! Et tu crois que Papa Créateur va se laisser critiquer et
se laisser commander par un misérable vermisseau comme toi ?
Et bien gageons que celuiȬci fera moins le difficile. Quant à toi
Adam, tu pourras toujours aller te brosser ! Mais attention, pas
de péché d’Onan ! (CeluiȬci, comme vous le savez, serait
pour bien plus tard !)
Et Ève, ravie, prit son nouveau chéri par la main et
l’emmena dans un fourré en lui disant tu t’appelleras
Gérard ! Ce qui signifie lance puissante. Tout un programȬ
me ! C’était un jeune homme superbe, glabre, à la muscuȬ
lature bien découplée, des yeux pers magnifiques, une
jolie chevelure blonde tombant en cascade sur les épaules.
Praxitèle aurait aimé l’avoir pour modèle.
Quelques mois plus tard, alors qu’Adam traînait son
ennui comme un pauvre malheureux, à l’autre bout de la
terre, Ève s’en vint voir Dieu, tirant son Gérard par la
main, qui freinait des quatre fers. PardonnezȬmoi, mon
Dieu, mais ça ne va pas du tout. Avec Gérard on s’entend bien,
de ce côtéȬlà, rien à dire, mais quand arrive le moment de…
comment dire, de… Dieu l’interrompit agacé, ça va j’ai
compris, inutile d’insister, abrège ! Et Ève de conclure en
larmes, c’est comme avec l’autre, comment s’appelleȬtȬil déjà ?
Ah oui, Adam ! C’est comme avec Adam, rien, que dalle, une
nouille ! Et pourtant j’ai tout essayé, les baisers, les caresses, la
turl… Mais Dieu l’interrompit agacé : Ça va Ève, épargneȬ
moi les détails, veuxȬtu ?
Alors Dieu piqua sa seconde colère, et la création tout
entière comprit que ça n’était pas le moment de rigoler.
Adam, Gérard, venez vous présenter à moi, tout de suite, bande
d’imbéciles ! Ces deuxȬlà ne se le firent pas répéter trois
fois, et en quelques secondes, ils étaient là, plantés au

17

gardeȬàȬvous, le petit doigt à la place de la future couture
du pantalon, le regard perdu dans la ligne bleue des
Vosges. Mais quel est le problème, tonna Dieu, elle ne vous
plaît pas, cette pauvre Ève ? Et les deux de répondre à
l’unisson, ce n’est pas ça, Ô notre Père tout Puissant, elle est
bonne, gentille, brave, courageuse au travail, pas pénible, et à
vrai dire même pas casseȬc… Et Dieu d’interrompre le gros
mot, mais alors, bande d’empotés, quel est le problème, nom de
moiȬmême ? Alors Adam et Gérard se dévisagèrent l’un
l’autre, et ajoutèrent d’une seule voix, piteuse, mais
Seigneur, vous avez vu comme elle est vilaine ? Un vrai
boudin…
Dieu resta sans voix, cette foisȬci, anéanti par cette
révélation. Ève un laideron, une maritorne, une mocheté ?
Qu’estȬce que c’était que cette histoire ? Elle était très bien
cette petite, elle avait, et même ces deux grands dadais le
reconnaissaient, beaucoup de qualités, et en plus, vertu
rare, elle n’était pas casseȬc… Dieu se mordit les divines
lèvres pour ne pas prononcer le mot fatidique.
Pendant qu’il réfléchissait aux moyens de sortir de
cette situation ridicule, sans perdre sa Sainte Face, Adam
et Gérard, qui se connaissaient à peine, prenaient
conscience l’un de l’autre. À la dérobée d’abord puis de
plus en plus effrontément, ils se jaugeaient, admiraient
leurs galbes respectifs, leurs biceps, leurs fessiers, leurs
pectoraux. Ils étaient également beaux, avec leurs cheȬ
veux longs qui leur tombaient sur les épaules, leurs jeunes
barbes, leurs yeux de biche. L’émotion gonflait leurs
poitrines. Ils échangèrent quelques soupirs furtifs, quelȬ
ques œillades, et puis, soudain, profitant de ce que Dieu
était perdu dans ses ineffables pensées, làȬhaut sur son joli
cumulus mauve, ils se prirent par la main et s’enfuirent à
toute vitesse vers le premier buisson venu.

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Administration

La patience est l’art d’espérer (Vauvenargues)

Un jour, il lui fallut bien admettre qu’elle était perdue.
Après avoir dix fois, cent fois, retourné tout son
appartement, ouvert tous les tiroirs des commodes, fouillé
les poches intérieures de ses vestes, soulevé les tapis,
secoué ses pantalons, sondé les placards, regardé sous les
lits, sa carte grise restait introuvable. Vous vous rendez
compte ! Le certificat d’immatriculation de son véhicule à
moteur où figuraient toute une batterie de chiffres et de
dates, le numéro d’immatriculation, la puissance admiȬ
nistrative nationale, le niveau sonore à l’arrêt, le montant
de l’écotaxe, la masse en charge maximale techniquement
admissible, le nombre de places debout (le cas échéant), le
rapport puissance/masse en kW/kg, sans oublier tout
bonnement la marque et la couleur, bref, ce vadeȬmecum
indispensable, à présenter humblement au gendarme irriȬ
té, soupçonneux et inflexible, ce saint viatique sans lequel
vous n’êtes pas sûr que votre voiture n’a pas été volée,
même pas certain au fond qu’elle est bien à vous. Il ne lui
restait plus qu’à subir la redoutable épreuve qui consistait
à s’en faire délivrer un duplicata.


19

Cela faisait des jours qu’il repoussait ce moment
redouté et finalement abhorré, celui d’affronter les rogues
et anonymes services de la Préfecture, l’attente intermiȬ
nable dans la puanteur moite des sueurs axillaires, l’impéȬ
nétrable jargon administratif, la chiquenaude méprisante
du guichetier qui récuse le dossier incomplet, et qui
s’exclame, sadique, avant que vous n’ayez eu le temps
d’ouvrir la bouche, au suivant !
Le jour fatidique, il fit un bon repas avec un vieil ami
au restaurant du coin pour se donner du courage, retourȬ
na chez lui chercher son dossier, s’assura pour la dixième
fois qu’à la chemise cartonnée il ne manquait rien :
déclaration de perte, deux attestations de domicile genre
facture de gaz datant de moins de trois mois, une
demande de renouvellement, un chèque de quaranteȬsept
euros libellé à Monsieur le Comptable du Trésor (et si c’est
une Dame, le Comptable du Trésor ? Euh, excusezȬmoi,
Monsieur le Préposé aux cartes grises, je plaisante, naturelȬ
lement !), une enveloppe affranchie avec son adresse, une
carte d’identité en cours de validité comme ils disent dans
l’administration (comme si on avait l’intention d’encomȬ
brer son portefeuille avec des documents périmés !), et se
rendit d’un pas leste mais résigné, dans l’annexe préfecȬ
torale signalée par la bannière tricolore, le policier de
service, et la serpentiforme file d’attente des demandeurs
de cartes de séjour qui se formait sur le trottoir dès
potronȬminet.
Il y avait foule ailleurs aussi, bien entendu, et la
première épreuve de ce parcours initiatique consista à
repérer l’étage concerné : étrangers, naturalisations, perȬ
mis de conduire, de séjour, de travail, de vivre et de
mourir, de respirer peutȬêtre. Les cartes grises étaient au
premier étage, desservi par un long escalier en spirale où

20

avaient pris place les candidats arrivés avant lui. Il fit une
première queue pour prendre son numéro d’ordre (le 297,
il y a 92 personnes avant vous l’avisa le ticket électronique
bien informé, votre temps d’attente est estimé à 2 heures
trenteȬhuit minutes et dixȬsept secondes) et contrôla une
dernière fois, avec le préposé indifférent, qu’il ne
manquait rien au dossier. Il était 12 heures 57.
La salle d’attente était naturellement pleine à craquer,
tous les sièges occupés par des mères de familles extéȬ
nuées, des enfants turbulents, des vieillards somnolents
fleurant vaguement l’urine, des paumés de tout poil,
rastas aux tresses d’étoupe, fanas de hipȬhop aux jeans
démesurés, pratiquants de skate aux coudières frottées,
des femmes voilées et humbles dans l’ombre de leurs
maris barbus, africaines en boubou, nourrissons au sein,
garagistes et bouchers en tenues de travail, et çà et là un
bourgeois ordinaire dans ses vêtements folkloriques et
incongrus : costume deux pièces, chemise blanche amiȬ
donnée, cravate à rayures et mallette fermement agrippée
à la main.
Il s’installa au fond de la salle sur le siège encore chaud
du candidat précédent. Il avait toujours détesté cela, cette
connivence tiède avec un séant inconnu, et aurait de loin
préféré la fraîcheur revigorante, aseptique et neutre d’une
banquette froide et distante. Mais ici, il n’avait pas le
choix.
Surplombant l’entrée du couloir qui menait au saint
des saints, c’estȬàȬdire aux guichets espérés, désignés par
des lettres de A à J, il y avait une sorte de gros compteur
électronique, dont le numéro rouge vif désignait celui du
candidatȬpatient de cette cour des miracles dont c’était
enfin le tour, et la lettre celui du guichet libre où
l’attendait le préposé qu’il imaginait pointilleux, agacé et

21

vaguement pervers. Le défilement des chiffres était poncȬ
tué par une sonnerie brève mais péremptoire qui faisait se
lever d’un bond l’heureux élu, interrompu dans sa morne
somnolence.
Le défilé était continu au rythme d’un dossier toutes
les minutes ce qui lui laissait encore une heure et demie
d’attente environ. Il envisagea un court instant la possiȬ
bilité d’aller prendre une petite bière rapide, au bar du
coin. Mais se ravisa. Si jamais survenait un événement
rare, surgissait une information inattendue, il n’en serait
pas averti, et risquerait de perdre son tour. Il décida de
rester.
La salle était plutôt silencieuse, résignée, interrompue
dans sa morne rêverie par la sonnerie du compteur qui lui
évoquait ces films de Tati, et les protestations inutiles
d’un candidat éconduit : pas le jour, pas l’heure, pas le
bon étage, le bon service, manque un timbre, un papier, le
formulaire WH 43, une virgule…
Il se sentait bien, finalement, dans la chaleur un peu
étouffante et musquée de la salle, il regardait sa montre
de temps en temps pour vérifier que le rythme du défilé
correspondait au temps écoulé, plus que 43 personnes et
ce serait à lui, trois quarts d’heure en fait. Il rêvassait,
s’amusait de la mine des gens, se réjouissait de l’accéléȬ
ration du rythme ou s’inquiétait d’un brusque ralentisseȬ
ment, lorgnait du coin de l’œil une belle cambrure
lombaire, excellent ce repas pensaitȬil en réprimant une
éructation intempestive, un peu gras peutȬêtre…

***
Il se sentit tout à coup fermement secoué à l’épaule :
RéveillezȬvous Monsieur, on ferme ! Hébété, il regarda auȬ
tour de lui. Il mit quelques secondes à comprendre ; le

22

compteur était éteint, les guichetiers s’en allaient, il n’y
avait plus personne dans la salle d’attente, sa montre
indiquait 15 heures 58.
Il avait manqué son tour…





23

Alibi

On retrouva le corps de l’Esquimau, glacé.
Ce fut un iceȬcrime parfait.

Pierre Mesmaeker avait une passion dans la vie. Unique,
monomaniaque, dévorante. Le roman policier, les
meurtriers en série, les crimes parfaits.

Il avait lu à peu près tout ce qui s’était écrit de par le
monde ; les polars américains d’avantȬguerre, devenus
des classiques, les romans noirs français des années
cinquante, puis cette nouvelle génération ultraviolente,
venue d’un peu partout, y compris des pays nordiques. Il
avait assisté au bouleversement du genre. C’en était fini
maintenant des crimes proprets, un peu désuets, sans
hémoglobine, dans les décors charmants du Kent, ou à la
lueur blafarde des réverbères à gaz des grandes villes. La
charmante Miss Marple ne résolvait plus, à l’aide de sa
seule déduction, les énigmes depuis son appartement en
sirotant une camomille, Hercule Poirot, avec sa mousȬ
tache en guidon de vélo ferait se marrer les serials killers
newȬyorkais. Disparue la campagne française d’aprèsȬ
guerre, et le bœuf mironton de Madame Maigret avait été


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remplacé par les hamburgers. Le Commissaire San Antonio
ne s’enverrait plus un petit verre de Beaujolais, mais
snifferait peutȬêtre un rail de coke.

Place aujourd’hui aux psychopathes, aux corps
mutilés, affreusement mutilés (dans le texte), aux flics
alcooliques, véreux ou névropathes. Finies les scènes de
crime dans les châteaux hantés, place au macadam des
villes, et aux passages souterrains glauques. Terminés les
investigations approximatives, les datations pifoméȬ
triques, le flair des fins limiers de la PJ. La psychologie,
les empreintes approximatives, l’étude des alibis,
l’examen des scènes de crime avaient été emportés par la
science. Grâce à l’amplification de l’ADN, au microscope
électronique à balayage, à la chimie moléculaire, aux
insectes nécrophages même, on était capable de faire
parler le moindre débris prélevé sur une scène de crime,
aussi sûrement que les microscopiques résidus d’un festin
préhistorique dans une grotte occupée pendant l’auriȬ
gnacien.

Chaque fois que Pierre se plongeait dans un nouveau
scénario, il essayait de deviner la fin, et la trouvait malȬ
heureusement toujours. Dans tous les polars, l’assassin se
faisait pincer. Malgré toutes ses précautions, son intelȬ
ligence de psychopathe, et parfois la bêtise des InspecȬ
teurs lancés à ses trousses, toujours il se faisait avoir à la
fin. Il y avait constamment un grain de sable qui grippait
la belle mécanique huilée, un cadavre de trop, une
provocation inutile. Et le criminel se faisait alpaguer.

C’est ainsi que Pierre, ce célibataire endurci, à qui on
ne connaissait ni famille, ni parents, et pratiquement pas

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d’amis, à part quelques vagues relations de travail, ce
solitaire qui vivait correctement de son salaire d’aideȬ
soignant au CHU de Lille, qui louait un petit apparȬ
tement, modeste mais confortable à Roubaix, c’est ainsi
que cet isolé qui avait fini par faire de sa passion une
obsession, avait eu un beau jour l’idée lumineuse de ce
qui serait son chefȬdȇœuvre. Grandi dans un milieu
ouvrier rude, par un père qui cognait et une mère
indifférente, il n’avait jamais su exorciser ses drames
d’enfance dans la chaleur de l’amitié ou la douceur des
bras d’une femme. Au fil des années il était devenu une
sorte de loup solitaire aigri, accaparé par sa dévorante
passion, et il assouvissait par meurtriers interposés la
haine du genre humain qui avait grandi en lui.
Peu à peu, l’idée qui avait germé dans les tréfonds de
son âme noire et qu’il avait occultée au début, prospéra.
Connaissant tous les trucs des romans policiers, toute la
psychologie des policiers, les ficelles des tueurs, il allait
réussir, LUI, là où tout le monde entier avait échoué : le
crime parfait. Sans traces, sans mobiles, sans armes
(parfois difficile à faire disparaître), un alibi en béton
armé. Un meurtre soigneusement préparé mais une
victime choisie au hasard. Pas de relations entre sa proie
et lui, pas de modification de son emploi du temps, une
brève parenthèse pour son exploit. Surtout ne pas céder à
la paranoïa qui consisterait à récidiver, à exciter les flics
en leur donnant des indices jusqu’à ce qu’ils le démasȬ
quent. Non, un crime, juste un seul crime. Quelque chose
de dépouillé, suffisamment réussi pour qu’un jeune
inspecteur zélé s’y casse les dents. Et qu’accessoirement
on parle un peu de lui.


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Il commença par réfléchir à une victime potentielle, au
lieu propice pour une mise en scène. Un célibataire dans
son appartement ? Risque de se faire piéger dans un culȬ
deȬsac, de rencontrer quelqu’un dans l’escalier. La rue, les
jardins publics ne l’inspiraient pas, non plus. Trop de
passage, trop de lumière, trop de caméras de surveillance.
Un inconnu à la terrasse d’un café ? Mais quel mode
opératoire ? Un revolver ? Une injection létale au milieu
d’une foule dense ? Pas mal, mais comment se dégager
ensuite de la cohue ?
Un soir qu’il errait sans but, à la recherche d’une
inspiration près de la gare, il se sentit comme attiré par
elle. Il était juste vingtȬdeux heures, l’instant exact où le
dernier TGV de Paris s’immobilisait à quai, pour libérer la
nuée des cols blancs pressés de rentrer chez eux. Il
s’amusa longuement à contempler la théorie des fourmis
affairées, hommes pour la plupart, représentants de
commerce sans doute, vêtus de l’uniforme de cirȬ
constance, costume sombre, cravate de couleur vive,
attachéȬcase à la main, dans lequel il n’était pas difficile
d’imaginer l’indispensable ordinateur personnel, au
clavier silencieux sur lequel ces hommes pianotaient, l’air
absorbé, pendant tout le trajet du train : ultime relecture
d’un dossier, mise au point finale d’un tableau, correction
d’une dernière faute d’orthographe. Ou tout bonnement
concentration sur un jeu de solitaire ou un film…

Pierre rechercha une victime potentielle du regard, et
avisa un quinquagénaire un peu bedonnant, le crâne
dégarni, qui se hâtait à grandes enjambées vers un
escalier sombre. CeluiȬci débouchait sur un couloir souȬ
terrain presque désert à cette heure et conduisait au
parking, en passant sous les voies. Au bout de quelques

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mètres, il n’y eut plus qu’eux deux dans le long tunnel ;
Pierre marchait avec décontraction. Il s’était chaussé de
mocassins souples, à semelles de crêpe, parfaitement
silencieux, alors que les semelles de cuir de sa proie
fictive faisaient résonner les pavés du long corridor. On
n’entendait aucun autre bruit. Le gros Monsieur ne l’avait
même pas remarqué. Tous les trente mètres environ, un
vieux lampadaire rouillé diffusait une lumière orangée
blafarde qui rendait l’endroit encore plus lugubre. Sur les
mâts on distinguait sans peine les caméras de surȬ
veillance, qui retransmettaient les images quelque part en
ville, dans un triste bureau, que quelques vigiles à moitié
assoupis contemplaient d’un œil morne. À cette heureȬci,
il ne passait presque personne dans ce couloir sinistre.
L’endroit, le silence, l’isolement plurent à Pierre, qui se
promit d’y revenir.

Tous les soirs de la semaine ou presque, Pierre se
rendait à la gare peu avant vingtȬdeux heures, en veillant
à changer de vêtements à chaque fois pour ne pas se faire
repérer, attendait patiemment le dernier train de Paris,
repérait un gros bonhomme bedonnant, le parfait attaché
commercial, que devaient attendre femme à bigoudis et
enfants braillards, le suivait dans le tunnel, et répétait les
gestes qu’il accomplirait bientôt, il en était sûr. Il avait
conclu de ces multiples repérages qu’il ne fallait pas
s’engager tout de suite dans le tunnel, même avec une
victime idéale. Les chances de ne pas être seul, d’être
suivi, d’être dérangé en pleine action étaient grandes. Il
fallait patienter, attendre que la foule s’écoule, et suivre le
dernier client potentiel en espérant qu’il ressemble le plus
possible au portraitȬrobot que Pierre en avait fait. Il ne
fallait pas trop attendre non plus, au risque de ne plus

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avoir personne à suivre, au risque aussi de se lancer à la
poursuite d’un trop jeune, plus fringant, donc davantage
coriace. Mieux valait attendre. Pierre avait tout son temps,
seule la perfection comptait.
Mais au fait, Pierre, et les caméras de surveillance ?, lui
chuchotait une petite voix interne. Mais Pierre avait tout
prévu, t’inquiète pas, elles font partie du chefȬdȇœuvre !

Une fois le lieu repéré, le type de victime choisi, restait
à définir le type d’arme. Un pistolet, une carabine ? Il n’en
possédait pas, et l’idée du vacarme déclenché dans le
sombre couloir le terrorisait à l’avance. Le garrot ou la
strangulation à mains nues ? Propre mais un peu long. La
seringue mortelle ? Facile à se procurer mais aléatoire, en
raison de la corpulence du patient, de l’épaisseur des
vêtements. L’égorgement à l’arme blanche ? Efficace mais
salissante. Et les traces d’ADN sur ton pantalon, Pierre, tu
n’y penses pas ? Restait finalement la bonne vieille
méthode de CroȬMagnon. L’étourdissement au gourdin,
l’enfoncement de la boîte crânienne, propre et net, pas de
bruit, presque pas de sang. Une mort immédiate,
inattendue, sans douleur pour le patient.
Après avoir étudié toutes les alternatives, Pierre partit
acheter une batte de baseȬball à Bruxelles, dans une très
grande surface spécialisée dans les articles de sport et
paya en espèces. C’était un bel objet, d’environ un mètre
de long, en frêne, léger, pesant à peine un kilo. Sa forme
était tronconique, assez fine au niveau de la prise en
main, épaisse à l’extrémité. Il s’entraîna longuement chez
lui, devant la glace, exécutant des moulinets à la manière
des samouraïs. Il avait l’impression d’être le maître du
monde… L’objet était parfait et plus il y réfléchissait, plus
il trouvait son scénario excellent.

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