Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Derrière le soleil

De
125 pages
Une vie heureuse bascule lorsque la maladie frappe au début de l'âge adulte le fils aimé, détruisant les liens les plus essentiels, renvoyant chacun à sa solitude. Où trouver la force de surmonter la culpabilité, de faire face aux préjugés, à l'indifférence, à l'intolérance ?
Dans une identité montagnarde, dans les souvenirs cocasses, réels ou imaginaires d'une enfance pauvre.
Et comme on croit résister au tourbillon de la maladie mentale, n'a-t-on pas déjà insensiblement perdu pied depuis longtemps ?

Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

DERRIÈRE LE SOLEIL

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Eco/es a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus

Janine FOURRIER DROUILHET, Brocante, 2005 Delia MONDART, Les miettes de la diplomatie, 2005. Michel LECLERC, L'astre et la mer, 2005. Béatrice SAGOT, Mission en Guinée. Humanitaire, vertige et poussières, 2005. Joseph YAKETE, Socialisme sans discriminations, 2005. Raymond William RABEMANANJARA, Madagascar, terre de rencontre et d'amitié, 2004. Francine CHRISTOPHE, Guy s'e va. Deux chroniques parallèles, 2004. Raymond CHAIGNE, Burkina Faso. L'Imaginaire du Possible,2004. Jean-Pierre BIOT, Une vie plus loin..., 2004. J. TAURAND, Le château de nulle part, 2004. Jean MPISI, Jean-Paul II en Afrique (1980-2000), 2004. Emmanuel ROSEAU, Voyage en Ethiopie, 2004. Tolomsè CAMARA, Guinée rumeurs et clameurs, 2004 Raymond TSCHUMI, Auxjeunes désorientés, 2004. SOLVEIG, Linad, 1ère partie, 2004. Roger TINDILIERE, Les génies de lafontaine, 2004. Sylvie COlRAUT-NEUBURGER, Penser l'inaccompli, 2004.

Lucie CHARTREUX

DERRIÈRE LE SOLEIL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16

FRANCE

HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALŒ

L'Harmattan,2005 ISBN: 2-7475-8442-9 EAN:9782747584425

A Michel

Depuis ce matin, je suis d'une humeur incertaine. Le soleil blême diffuse sur Paris un voile opaque, étrange à tous égards. Avec ses plaques de verre et son zinc bien tiré, le toit de la gare de Lyon s'étale comme une jupe plissée. Régulière, quasi académique. Au-dessous, sa transparence est chaleureuse. Quand le soleil inonde le hall, on se sent déjà à Marseille. Du soleil plein les yeux. Mais au-dessus, c'est encore le Nord, son bleu délavé et sa froideur. De mon sixième étage, la vue est imprenable. Au sommet du toit, interminable, une passerelle en fer s'étire d'un bout à l'autre. C'est un jour d'automne comme tant d'autres. Le ciel est bas, les journées sont courtes. Dès le milieu de l'aprèsmidi, la nuit cherche à reprendre ses droits. Les bruits de la gare ponctuent mes journées. Le coup de sifflet du contrôleur ne me surprend plus. La voix harmonieuse de l'hôtesse annonce avec la même mesure les bonnes et les mauvaises nouvelles. Je n'ignore plus rien de la vie du rail.

Depuis sept ans que je travaille à Bercy, ce charmant tohu-bohu me donne une impression de voyager à bon compte. L'univers des cheminots m'est devenu familier. De temps en temps une silhouette casquée marche dans mon ciel: un technicien de la SNCF chemine sur la passerelle. Cela surprend au début, puis l'on s'habitue. Parfois j'ai envie d'oser un signe amical de la main, mais cela ne servirait à rien. Derrière mes vitres teintées, je suis à l'abri des regards. Il est seize heures ce treize octobre, lorsque, levant les yeux, je vois un homme avancer sur la passerelle. Sa démarche est lente, presque hésitante. Il n'a pas de casque et n'a ni le rythme, ni l'allure d'un cheminot. On dirait un poète solitaire accroché aux cieux pour mieux rêver. Il porte un ample et long manteau noir. Sa silhouette sombre se détache sur un fond de ciel bleu pâle. Avec ses bras ballants, il ressemble à un grand oiseau qui hésite à s'envoler. Un goéland mazouté, penaud, chancelant. Il semble comme embarrassé de ses ailes trop lourdes. Je suis des yeux cet ange des temps modernes qui déambule tranquillement dans mon ciel, quand soudain, la vie se déchire. Là, sous mon regard incrédule, d'un pas calme, décidé, il enjambe la passerelle et se jette dans le vide. Le cri que je pousse étouffe le bruit de son corps, qui roule sur le toit, rebondit comme un pantin désarticulé, puis disparaît. Sur le quai de la gare, un bruit sec, terrifiant, retentit. Le silence qui suit est effroyable. Je n'ai plus rien à dire. J'ai froid, je suis pétrifiée et transie. Une sorte d'engourdissement m'envahit peu à peu. Une soudaine difficulté à vivre, à espérer, à sourire s'impose à moi.

8

Cet étranger que j'ai comparé à un oiseau mazouté me ramène à lui. Tout ce qui est malheur, déchirure, angoisse, me le rappelle. A nouveau j'ai tout perdu. De mon poste pourtant peu éloigné, je n'ai pu voir ni ses yeux, ni l'expression de son visage. Je l'imagine, lui, l'étranger déjà ailleurs, le regard fixe, aveugle, les yeux figés sur ce geste qu'il ne peut retenir. Son visage maigre, émacié, reflète toute la douleur qu'il porte. Il fait peur, déjà. A sa place, j'ai poussé le cri étouffé dans sa gorge nouée. Sa mort fait désormais partie de ma vie. Son souvenir me suivra jusqu'à la fin. Du coup je me souviens de ses cris, de mes larmes, de sa haine, de mon amour pour lui. Je me souviens de tout, et des larmes perlent à mes paupières. J'ai crié pour lui, moi qui ne crie jamais, sauf la nuit dans mes rêves. Les cris des autres me font peur. Comme l'agressivité, la guerre, les armes, la violence et le noir. Tout me fait peur dans ces moments immondes. Combien de fois ai-je été paralysée par les cris qu'il poussait? Sa douleur tombait sur moi comme une atteinte mortelle à laquelle je n'avais aucun moyen d'échapper. Ses menaces, ses coups aussi contre les murs, contre les objets, contre moi parfois, contre lui-même, je les entends encore. Ils résonnent au tréfonds de moi-même. Ils secouent ma carcasse. J'ai mis du temps à comprendre que ses hurlements constituaient des appels au secours. Même aujourd'hui, leur souvenir hante mes nuits. Des êtres agressifs me poursuivent, menaçants. J'essaie de leur échapper. Ils se rapprochent. Dans ma fuite, je trébuche. Je me relève essoufflée. Je veux appeler à l'aide mais je n'y parviens pas. Lorsque enfm j'y arrive, un cri violent 9

déchire la nuit. Je me débats, désorientée, puis réalise avec soulagement que ce n'était qu'un cauchemar. Entre-temps, j'ai réveillé mon compagnon. Et les voisins aussi, peutêtre. Pour l'heure, je suis à l'abri, là, derrière les doubles vitrages du Ministère des Finances. Le temps est à l'image de mon chagrin. Soudainement, une pluie grise et violente s'écrase avec fracas contre les vitres en verre fumé de ma tour d'ivoire. La pluie va laver les traces de sang du jeune homme, les traces de son corps meurtri, sur le toit, sur le quai. Elle ne lavera pas quelque part, à Paris ou au fond d'une province, les traces du malheur. Dans un instant, tous, ils auront oublié sa vie. Tous, ou presque. Peu à peu, une nuit épaisse et noire tombe sur la ville. Je ne distingue même plus la passerelle. Dans un état second, je quitte mon bureau pour rentrer chez moi. Dans l'autobus je prends place en face d'une vieille femme mal coiffée. Ses vêtements usagés aux couleurs vives un peu passées rappellent l'Europe centrale. Je m'enfonce dans ma lecture du jour en me demandant comment elle a pu, à son âge, atterrir là, en 2001, dans un autobus parisien. Ma lecture me permet de m'abstraire de la réalité. Je ne pense plus aux malheurs qui m'entourent, qu'ils soient passés, présents ou à venir. Je ne pense plus ni à lui, ni à elle. Elle devient un élément du décor: une grosse silhouette grise, comme une tache foncée. Presque inexistante pour moi et pour les autres. L'autobus se fraie son chemin quotidien à travers la circulation parisienne dans un concert de klaxons, d'insultes et de ronflements. Notre monde est fou. Quand machinalement je relève la tête, mes yeux rencontrent le visage de l'étrangère. De grosses larmes 10

roulent sur ses joues. Soudain je m'aperçois qu'il s'agit d'une très jeune femme. Ses larmes m'émeuvent. Sa tristesse silencieuse me questionne. A-t-elle perdu quelqu'un de proche? Est-elle venue là pour l'enterrement de son amour, de ses espoirs? Avant de descendre, j 'hésite, mais je ne lui dis rien. Je n'ai rien à lui dire. Nous sommes tous des étrangers les uns pour les autres.

Il