Des écrivains russes dans la tourmente des années 1880

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Alors qu'en 2010 est célébrée l'année France-Russie, l'auteur de ce roman historique apporte un éclairage nouveau sur le monde littéraire dans ces deux pays au cours des années 1880, époque marquée par les troubles. Flaubert, Dostoïevski et Tourguéniev disparaissaient, la vie de Tolstoï basculait jusqu'à encourir les foudres des autorités ecclésiastiques de son pays. Cette chronique se déroule essentiellement en Russie et reconstitue les rapports entre les écrivains, qui s'épanchent et portent des jugements sévères ou tendres !
Publié le : mardi 1 juin 2010
Lecture(s) : 251
EAN13 : 9782296257672
Nombre de pages : 401
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AVANT-PROPOS
1878 — 1883, années qui, dans le monde des Lettres russes, furent marquées par la “conversion” de Tolstoï (qui deviendra le chantre du perfectionnement moral, de la non violence), par deux disparitions, celle de Dostoïevski (qui, hors de son pays, ne connaîtra pas de son vivant l’immense succès dont il bénéficiera quelques années plus tard), puis celle de Tourguéniev. En 1879, un tableau du nombre de traductions en français, aurait fait apparaître quatorze fois le nom de Tourguéniev, quatre fois celui de Tolstoï, une fois celui de Dostoïevski. En 1885, Adolf Stern, dans son Histoire de la littérature moderneen Allemagne, consacrait dix publiée pages à Tourguéniev, deux à Dostoïevski, un peu plus d’une à Tolstoï.
Au siècle suivant, leursŒuvres complètesfirent l’objet, d’une Édition académique. Elles forment une bibliothèque de quatre-vingt-dix volumes pour Tolstoï, trente-deux pour Dostoïevski, trente pour Tourguéniev. Toutes leurs œuvres littéraires ont été traduites en français. Les documents abondent.
Pour en parler, je suis entré dans l’habit d’un chroniqueur de l’époque qui aurait pu avoir également accès aux correspondances, journaux et carnets de ces romanciers, ainsi qu’aux témoignages de leurs contemporains même s’ils furent publiés tardivement.
Cette chronique se déroule principalement en Russie, où Tolstoï retrouve Tourguéniev après dix-sept années de brouille, où Dostoïevski hérisse de piquants la barrière qui le sépare de ce dernier (ils ne cachèrent leur inimitié qu’à l’occasion d’une réconciliation de bateleurs sur une estrade), où la jeune actrice Maria Savina qui plaisait tant à Tourguéniev le recevra et sera reçue par lui. Je ne me suis écarté des documents, pour adopter les formes de la fiction (saisir et évoquer l’air du temps), que pour présenter, ici ou là, des situations ou des dialogues que je me suis efforcé de rendre plausibles et dans le ton. J’ai retenu Tourguéniev comme fil conducteur de mon récit ; il connut ses confrères russes dès leurs premiers pas dans le métier alors que Tolstoï et Dostoïevski ne se rencontrèrent jamais. C’est la qualité des relations ayant uni Tourguéniev à Flaubert qui m’a conduit à ajouter un volet français qui se croise avec le volet russe.
Les mots suivis d’un astérisque font référence à une citation ou à une remarque portée en annexe.
Lorsque la scène se déroule en Russie, les dates sont portées en e “ancien style” (calendrier julien qui, au XIX siècle, était en retard de douze jours sur le calendrier grégorien en vigueur en Occident). Ainsi, par exemple, le 3 février dans le calendrier Julien correspondait au 15 février dans le calendrier occidental. Toutefois, lorsque cela semblera utile pour éviter toute ambiguïté, la date sera portée sous la forme 3 / 15 février.
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Chapitre premier
Un jury hors du temps
À Saint-Pétersbourg, début 1878, un événement agita les esprits : un étudiant, condamné et emprisonné pour quelque vétille, avait eu l’aplomb de faire la forte tête. Bien que déjà enfermé dans les geôles, ce jean-foutre avait refusé de saluer le préfet de police, un certain Tropov, un affreux despote chuchotait-on. Comme chacun sait, les individus placés sous les verrous doivent respect et obéissance aux autorités. Tropov, sans barguigner, avait fait fouetter ce dangereux malfaiteur. Le châtiment avait été infligé en violation d’un décret impérial, mais un préfet de police n’est-il pas en droit de laver son honneur par le knout ? Ce ne fut pas l’avis de tous. Se dressa en vengeresse une jeune femme, Véra Zassoulitch. Ceux qui en ont parlé ont insisté diversement sur son regard : « yeux clairs », « yeux bruns, intelligents qui brillent de cordialité et de bonté », « yeux caressants », « yeux grands ouverts dans un visage ingrat ». Une femme aux cent visages. Véra avait tiré au pistolet sur le préfet de police ! Voilà qui n’est guère apprécié par un gouvernement ! Que fera la justice ? Un pareil esclandre, un sacrilège disaient les enragés, cela sentait le sapin L’affaire fut plaidée devant un jury composé de têtes sûres, des fonctionnaires.
Se fier à un jury était une première pour un “crime d’État”. Véra, douce et émouvante, ne nia rien et avoua tout. Elle ne connaissait pas le courageux étudiant ; elle avait agi pour un principe, venger un acte, punir un homme brutal. Elle expliqua que celui qui avait bafoué la dignité d’une personne humaine, préfet de police ou pas, ne pouvait rester impuni : « C’est horrible de lever la main sur un homme, mais j’ai pensé que je devais le faire. » Elle inspira compassion, sympathie, admiration, amour. Le procès de Véra Zassoulitch devenait celui de Tropov, un démon. On soulignait sa brutalité habituelle, ses méfaits antérieurs. On n’hésitait pas à le traiter (lui Tropov !) des plus vilains noms d’oiseaux. Le jury acquitta la jeune femme.* Quel malheur ! disaient certains. La Russie n’est plus ce qu’elle était. Sur quelles institutions, sur quelles procédures peut-on compter pour faire respecter l’ordre ? Les plus récentes, les plus modernes, se retournent contre nous ! On avait voulu traiter ce procès comme s’il s’agissait d’un procès de droit commun et voilà le résultat ! Tout devient possible, tout est à craindre ! Aux difficultés de toutes sortes, et d’abord à la misère d’un si grand nombre, s’ajoutait la perte de confiance d’une grande partie de l’intelligentsia : pour certains trop de faiblesse de la part du pouvoir, pour d’autres régime policier incontrôlé. Y aurait-il eu divorce entre l’opinion publique et un jury complaisant ? On criait à l’inévitable développement des actes criminels. Le « bourbier russe », disait-on. Les avis étaient partagés : punir ou acquitter ? Aux voix de l’ordre, avaient répondu celles des libéraux, et déjà, à l’instant de la proclamation du verdict, lorsque la salle avait explosé : « Bravo ! Hourra ! Vive les jurés ! Véra ! Vérotchka ! Chérie ! » La presse libérale, relayée par la rue, était aux anges. Les journaux conservateurs parlaient de jeux infernaux.
À qui mieux mieux, on babillait grand train. Continuer à s’inspirer de certaines pratiques de l’Occident ? Oui, mais avec doigté, à petits pas, comme on le prônait dans certaines sphères du pouvoir. Nonobstant ces bonnes intentions, pour éviter de nouveaux débordements, il fut ordonné
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