DES MOTS ET DES HOMMES

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Paradoxe immense : pourquoi s'attacher tant à la trace maigrelette des mots plutôt qu'à la richesse de la vie ? Paradoxe de l'amante et de l'écrivain, paradoxe de toute conscience. A ces mots dits, ces mots lacunaires et squelettiques, viennent s'attacher d'autres mots, des mots d'après, pensées et écrits. Des mots qui fouillent et tâtonnent pour refaire, retrouver, reconstituer cette expérience vécue et presque évanouie, dire qu'elle a eu lieu, qu'elle a fait sens, qu'elle a fait vibrer et souffrir, qu'elle a constitué une femme et un homme.
Publié le : vendredi 1 septembre 2000
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EAN13 : 9782296417274
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Des Mots et des Hommes

Du même auteur
Poésie Clair-obscur. Ed, du Temps Parallèle, Paris, 1983. Bouyout AI-Ankabout, en arabe, (Les Toiles d'Araignée), Beyrouth, 1967, Ana Wal Hajar, en arabe, (Moi et la Pierre), Beyrouth, 1993, Théâtre Al-Bakra, en arabe, (La Bobine) Beyrouth, 1973, Pièce créée et jouée en 1973 à Beyrouth, Seuls comme l'eau, Ed, L'Harmattan, Paris, 1994, H20. Ed, l'Harmattan, Paris, 1994. La coïncidence. Ed. L'Harmattan, Paris, 1994. La Nonne et le Téléphone, Ed. L'Harmattan, Paris, 1996, Masrah, en arabe, (Théâtre), Ed, Bacharia, Beyrouth, 1996. Pour un homme seul. Ed. L'Harmattan, Paris, 1997. Récit Al-Katiba, en arabe (L'Ecrivain), 1993. Roman Mon roman. Ed. L'Harmattan, Paris, 1995, Dent d'Amour, Ed. L'Harmattan, Paris, 1999 Monographie Co-auteur: Anachar BASBOUS Michel BASBOUS. Sculpteur, En français, en arabe et en anglais, Publications de l'Université Libanaise. Beyrouth, 1986.

Thérèse

AOUAD BASBOUS

Des Mots et des Hommes

L' Harmattan

Couverture: Illustration originale de Anachar Basbous

@

L'Harmattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, Italia s.r.I. Via Bava 37 10124 Torim ISBN: 2-7384-9423-4

Ta voix. Hier. M'est parvenue. Après dure attente et tounnents. Elle émergea comme d'une boue. Gluante et pâteuse. Ces calmants que tu ingurgites pour jouir de l'oubli obstruant. On dirait que tu avais avalé un loofa entier. Cette belle trame de fibres naturelles et écrues tissée comme seuls les végétaux excellent à confectionner. Ces alvéoles minuscules. Ce réseau de crin sauvage fait pour activer le sang. Masser la peau. Mousser le corps. Longue comme une énorme gousse verte qui jaunit puis se décortique et se domestique alors que dans la belle saison elle ombrage telle une vigne ou une énorme plante d'haricot vert. Ce loofa racine issue d'un mot qui signifie: Fibre... On dirait que tu l'avais avalé. Hier. Avant de m'appeler. Dans ta salle de bain où elle pendait attendant ta main pour frotter mon épine dorsale et mes épaules en quête de douceur et senteur là où tu m'as soulevée de terre. Des carreaux bleus. Du petit tapis éponge où se posaient mes pieds. Tu m'as soupesée. Avec tes yeux d'abord. Avec un mouvement allant de la pointe des cheveux longs jusqu'aux cors au pied en relief arrogant. Avec tes bras qui tout d'un coup me projetaient dans l'ambiance de la maison de mon

enfance quand. Enfant. Mon père me soulevait légère. Haut. Très haut. A bout de bras d'amour inégalable comme celui d'un premier-né. Je croyais toucher les étoiles de Bahersaff qui plafonnaient mon berceau en osier. Je croyais que le géant de la terre lointaine m'avait subitement ravie. Subtilisée. Etirée ma petite taille-enfant. Indéfiniment. Jusqu'au lustre du salon en grelots étincelant. C'était du cristal comme sensation. D'autres fois je croyais. Que moi. Enfant j'étais devenue. Ainsi toi me soulevant et me ramenant à ma hauteur. Et puis recommençant infiniment délicieusement. Je croyais que c'était le Yoyo. Son filament accroché à tes articulations du médian. Moi ce y oyo éternellement montant et descendant. Des carreaux du sol aux étoiles du plafond. Ta voix. Hier. Loofa dans la gorge plutôt dans les poumons m'a enfoncée loin dans le temps. Tu te plaignais de je ne sais quel malaise survenant. Indescriptible. Difficile à localiser. Un malaise d'être. Dans un lieu. Dans un temps. De sa vie. Je ne sais pourquoi je ne te prenais nullement au sérieux. Non. Pas nullement. Mais plutôt pas tout à fait. La preuve. La preuve en est que ta voix d'hier effilochée enchevêtrée mal brossée m'a menée droit au loofa. A la mousse de mon enfance et auparavant à toi me soulevant et me soupesant à quelques centaines de grammes près adjugeant ma masse que tu lanças sous un jet d'eau giclante sur nous deux. Nous confondant à travers un rideau de bain transparent. l'avais envie. Hier. De crier: "Eclaircis ta voix". Mais par quel moyen. Justement. Lorsque l'opaque 8

envahit le matin. C'est bizarre que cet opaque de ta gorge m'ait renvoyée à tant de rayons et cristal de ma lumineuse enfance en âge et davantage à celle en Amour de toi. Notre Amour sous les bulles de savon qui crevaient à la surface de nos corps épousant les contours de l'eau. Là gicla une image portée par cette sensation. Je ne me suis nullement alarmée à t'entendre geindre. Toi. Le Lion. Tu étais peut-être homme à te plaindre. Mais moi je ne changerai guère ton nom de Lion. Ni l'effet qui provoqua ce surnom. Un lion ne se plaint pas. Il crève comme un Roi. Le lendemain. Perplexe. J'appelais cet homme qui geint. Une éclaircie soudaine balaya sa voix. Entre deux nuages. Entre deux ténèbres. Entre deux parenthèses il séjourna. Deux visites de médecin. Deux diagnostics. Deux arrêtés. L'un de mort. L'autre de vie. En attendant il alla ragaillardi à l'enterrement d'un autre type qui hésita longtemps à mourir et finit par se décider. C'était lancinant. Mais lui il ne décide pas. La nuit quand sa proie l'appelle il la suit. Se confond avec son ombre. Ce qu'il traverse devient acquis. Il avance ainsi comme mû par quelque chose qui rugit en lui et le propulse très loin de ce qu'il aurait voulu. Cela recommence. Indéfiniment. D'ailleurs ses histoires n'ont jamais de points. C'est comme une guirlande. Des guirlandes qui enroulent son cou que je n'ai jamais embrassé. Ses poils piquent son approche immédiatement. C'est bizarre. Juste là. A cet endroit 9

qui prolonge le torse magnifiquement ouvert sur une baie grise frissonnante qui chatouille. Pourtant il a le geste qui s'ouvre. Comme un Emir. Un Cheikh. Un Monarque de ce pays. Jamais on n'entend ses pas. C'est velours sur mocassin doublé de satin bien noir. Quelque chose du chat rentrant ses griffes à point. Rentrant son ventre. Rentrant ravalant son charme onctueux qui lui coule des doigts et se fige quelques fois en l'air comme une cire fondue et surprise par un grand froid. Cela devient givre et glaçons tout petits glaçons qui pendent de ses lèvres qui perlent en mots transparents. Il regrette tout. Absolument tout dans sa vie multiple et feutrée malgré tout. Tout sauf ses mots. Peut-être qu'ils ne lui appartiennent pas. Ne plus. Et peut-être qu'on ne peut regretter que ce qui n'est pas encore complètement parti. Disparu. De sorte que cela ne nous appartienne plus. A voir. Ces choses sont si glissantes. Si jamais un jour je reviens chez lui j'essayerai de m'accrocher aux mots qu'il prononcera de toutes mes forces comme une araignée aux toiles tissées. A ce fil si ténu si tenace. J'essayerai de comprendre le mouvement de sa têtebalançoire imperceptible chaque fois qu'une vague de nostalgie de regret ou d'hésitation secoue ce qu'il a à me dire. D'ailleurs l'essentiel ne se passe pas en mots. C'est vrai. Ils sont là. Porteurs. Lourds de vécu et de mature. D'insomnie et de ratures. Mais ce que 10

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