Deux amours japonaises

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Une étudiante française, quii fait un stage dans une université de Tokyo, s'éprend d'un cinéaste japonais et découvre, petit à petit, le passé familial de cet homme séduisant, entouré de mystère. Inspirée par des faits réels, cette histoire se situe dans la capitale japonaise naissante, dans l'immense cité contemporaine, mais aussi au bord du lac Shuzenji qui domine la forêt de cryptomères de Nikko.
Publié le : lundi 1 septembre 2003
Lecture(s) : 98
EAN13 : 9782296332713
Nombre de pages : 92
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Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions

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GENEVIÈVE DARIDAN

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L'Harmattan

cg L'Harmattan 2003
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4996-8

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ès notre première. rencontre, j: avais eu, comme un pressentIment, un curIeux mouvement de recul lorsque tu avais posé sur moi ton regard. Sans doute avais-je provoqué ton attention en fixant avec étonnement ta haute silhouette insolite dominant les passagers affalés sur la lisse à contempler la terre que nous quittions. Tu portais une caméra en bandoulière, sophistiquée et qui semblait lourde. Mais contrairement aux autres voyageurs, tu ne mitraillais pas la mer à chaque instant. Tu paraissais te désintéresser des voilures blanches des mouettes qui nous entouraient et des goélands argentés qui glissaient dans le vent, se laissaient porter par lui et piquaient soudain vers l'écume de notre sillage. Je réalisai tout à coup que nous étions seuls, à bord, à ne nous intéresser qu'aux yeux de l'autre. Et cela dura un moment. Sous ton regard, je portai un doigt à mes cheveux qui me collaient au visage. J'avais le soleil sur la peau et les lèvres

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humides d'embruns salés. Puis il y eut un mouvement du bateau et nous posâmes nos mains l'une contre l'autre sur la rambarde, à la recherche d'un équilibre, les éloignant aussitôt comme si le contact nous avait brûlés. Tu murmuras quelque chose, un mot d'excuse, peut-être, et me prodiguas un éclatant sourire. Une chaleur me monta aux joues, et un accès de timidité inhabituelle me fit détourner le regard et le fixer sur tes longues mains vivantes posées près des miennes. Sans doute étais-tu étonné qu'une fille à l'allure libre, mais muette comme si le silence lui tenait lieu d'âme, eût pris le chemin de ce bout de terre candide et sans apprêt qui navigue le long de la côte ouest du Japon, à la latitude de Tokyo. Comment deviner, sous l'apparence d'une passagère égarée en des lieux peu touristiques, l'universitaire qui avait décidé de s'immerger quelques jours dans le pays profond et avait choisi, pour ce faire, l'île de Sado, musée vivant de traditions ailleurs en voie de disparition? De mon côté, je me demandais pourquoi j'étais là, quel destin malicieux m'avait conduite jusqu'à ce bateau, et comment le monde en pleine folie s'était ordonné soudain autour d'un inconnu qui m'avait prise au piège de sa présence. Autour de nous, les gens bougeaient de bâbord à tribord. Puis ils se ruèrent vers l'avant du vapeur. Dans la lumière dorée du matin, on voyait des poissons volants retomber le long de l'étrave. Ils jouaient dans une pous8

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sière d'écume, ricochant sur les vagues comme des galets argentés. J'eus l'impression d'être témoin d'un miracle qui m'était particulièrement destiné. - Il est très rare de les voir en cette saison, me distu, renforçant ma conviction d'une exceptionnelle générosité de la nature à mon égard. Ils apparaissent généralement en été, lorsque l'eau est réchauffée par le courant de Tsushima, venu de la mer de Chine. Tu t'étais exprimé en français, ce qui m'étonna jusqu'au moment où j'eus réalisé que je tenais à la main un guide annonçant ma nationalité. Nous nous mîmes à parler dans ta langue, dans la mienne, surpris l'un et l'autre de nous voir manier, toi si bien le français, moi un peu le japonais. Je compris que tu t'appelais Toru, que tu mettais au point le scénario d'un film ayant l'île de Sado pour décor. Tu ne semblais pas intrigué par ma présence solitaire, ni désireux d'apprendre quoi que ce soit me concernant. Ta voix avait les consonances un peu rudes qui viennent naturellement aux hommes de ta race lorsqu'ils s'adressent aux femmes. Tu me décrivis Sadoshima, me parlas des proscrits qui avaient rendu l'île célèbre, de l'empereur qui y mourut de désespoir. - C'est une terre d'exil, me dis-tu. Peut-être n'en reviendrons-nous jamais. J'esquissai un sourire. Je n'en vis pas trace sur tes lèvres. Tu m'observais avec une attention sérieuse. Notre conversation de surface masquait un autre lan9

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gage, qui n'avait aucun rapport avec les paroles calmes, sans importance, que nous échangions. Le voyage allait durer une heure, mais le temps passait si vite que je craignais d'apercevoir déjà au large la ligne de côte noyée dans la brume. J'examinais à la dérobée ton teint de bronze doré, ton visage émacié et lisse, avec ses hautes pommettes et ses joues concaves, comme happées par la bouche, qui te donnaient un aspect mongol très typique. Tes yeux clairs d'Occidental, à peine bridés, démentaient cette première impression. Le regard était d'autant plus tendre et insistant que l'attitude générale semblait gardée. Violence, douceur, il y avait de tout dans ces traits-là; un charme qui n'était pas d'ici, une arrogance assez japonaise, et ce nez droit qui ne cadrait pas avec l'ensemble. Sans doute avais-je pris l'air étonné en te dévisageant. - J'ai du sang viennois, me dis-tu avec une gêne légère. Il y eut un silence, comme un vide entre nous, chacun attendant de l'autre une question ou une explication. Je sentis qu'il ne fallait rien dire, accepter simplement l'invraisemblance de ce Japonais aux yeux gris, à l'abondante chevelure d'un noir bleuté et admettre, ce qui m'agaçait secrètement, le trouble que me procurait la présence forte et douce d'un homme rencontré depuis moins d'une heure. Nous descendîmes à terre dans un grand brouhaha de voix rauques et de cris de mouettes. Une équipe de 10

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photographes et de techniciens de la caméra t'entoura et, sans prendre congé, je me noyai dans la foule. J'allais emprunter le car qui emmenait les touristes vers les principaux sites de l'île lorsque tu courus me rejoindre. - Donnez-moi un instant, je vais me libérer, me dis-tu. Je connais bien Sado et pourrai vous servir de guide. Tout se passa le plus naturellement du monde, comme s'il avait été depuis longtemps décidé que nous allions faire route ensemble. Je me demandais avec un étonnement feint pourquoi ce cinéaste bousculé de rendez-vous allait consacrer des heures à refaire le tour d'une île cent fois parcourue et ce qui le poussait à s'encombrer de moi. . . Sadoshima nous était offerte avec une évidente générosité de la nature. Plus j'y pense, plus je me persuade que ce ne fut pas un jour comme les autres. Il y avait une douceur dans l'air, une perfection de ciel pur et de cerisiers en fleur avec, en prime, les premiers iris sauvages le long des étangs qui bordaient notre chemin. :Lîle a une curieuse forme de papillon. Deux chaînes parallèles encastrent une dépression fertile qu'empruntait notre route, dominée au loin par les montagnes de l'Est avec, au premier plan, une houle de collines sur lesquelles se découpent les grands toits de chaume des maisons paysannes. Le car fit plusieurs haltes au hasard de temples cachés dans des sites discrets avec leurs pagodes, leurs bâtiments déchus, leurs stèles funéraires Il

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