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Deux heures avec ma mère

De
120 pages
Soudain elle tombe en larmes. Des larmes claires, avec leurs sanglots purs, non retenus, et la voix qui s'y noie. Des larmes de désespoir chez celle qui m'a enseigné l'espérance. Je n'ai rien à lui offrir : aucun réconfort forcément mensonger, aucune échappatoire religieuse ou spirituelle, aucun pronostic médical que je sais vain. Je n'ai rien d'autre à lui offrir que le silence de mes propres larmes. Elle me tend alors ses bras maigres et je me penche vers elle, lui tendant les bras maladroits d'un petit garçon de 64 ans. Ce qui suit ne peut subir l'offense des mots, aussi beaux qu'ils soient.
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Vincent-Marie Bouton-CassartDeux heures avec ma mère
« Je voudrais m’en aller… maintenant, avec toi, là, près de moi. »
Soudain elle tombe en larmes. Des larmes claires, avec leurs
sanglots purs, non retenus, et la voix qui s’y noie. Des larmes Deux heures de désespoir chez celle qui m’a enseigné l’espérance. Je n’ai rien
à lui offrir : aucun réconfort forcément mensonger, aucune
échappatoire religieuse ou spirituelle qu’elle reniera avec la plus avec ma mère
affolante lucidité, aucun pronostic médical que je sais vain.
Je n’ai rien d’autre à lui offrir que le silence de mes propres
larmes. Silence qu’elle perçoit, étouffant. Elle me tend alors ses Roman
bras maigres du fond de son fauteuil où elle survit penchée par
sa gibbosité et ses coliques. Je me penche vers elle, lui tendant les
bras maladroits d’un petit garçon de 64 ans.
Ce qui suit ne peut subir l’offense des mots, aussi beaux qu’ils
soient.

Vincent-Marie Bouton-Cassart est petit-fils et fils
d’ émigrés belges. Il nous offre ici une œuvre délicate, parfois
drôle et toujours tendre qui touche chacun de nous dans sa
relation avec sa mère, thème littéraire inépuisable qu’il
incise au scalpel en bon chirurgien qu’il fut. Il en referme
aussi la plaie avec dextérité. La sienne et la nôtre aussi.
collection
ISBN : 978-2-343-11605-1 Amarante
13 €
Vincent-Marie Bouton-Cassart
Deux heures avec ma mère








Deux heures avec ma mère





Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Vincent-Marie Bouton-Cassart












Deux heures avec ma mère


Roman


















































































































































































































































































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11605-1
EAN : 9782343116051 Une seconde. Le temps de rien. Le passage du noir à
la lumière. Le dérapage sur la flaque d’huile. Le doigt
qui écrase la gâchette. Le dernier battement de cœur de
celui qui est visé.

La seconde impossible qui dilate le temps et dure des
heures, des jours, une vie. La seconde du chant avant le
chant ; la seconde du coup porté à l’enfant ; la seconde
du non à toute vulgarité ; la seconde d’un oui à l’être
aimé.

Une seconde. Le temps de tout. Entre le souffle de
l’autre et son baiser. Le terre-plein avant le ravin. La
seconde imprévisible où se joue la vie. La seconde qui
sépare la baguette et l’orchestre ; entre chaque clou de
marteau dans la chair du crucifié.
La seconde d’un voyage vers ma mère. Une seconde
de deux heures. Deux heures, avec ma mère.

7

- 1 -


Deux heures de route pour la rejoindre. Deux heures
de route à travers trois forêts. Deux heures de route
pour rejoindre le village d’Yvoy où ma mère attend.
Forêt de Fontainebleau, forêt d’Orléans et forêt de
Sologne. Dans une maison de retraite médicalisée. La
fin de ses jours.
A travers landes et futaies, sapinières et boulettes. De
hardes en brumes. De bruyères en genêts. Deux heures
de route pour passer deux heures auprès d’elle. Deux
heures avec elle. Puis deux heures de route pour rentrer
retrouver mes pénates. Le cœur lourd de l’avoir laissée
dans son fauteuil roulant coincée à la table du réfectoire,
devant son assiette où trônent en vainqueurs les cachets
et pilules auxquels elle doit sa longévité. J’ai toujours
connu ma mère avec des médicaments à prendre :
véganine pour ses migraines, sargenor pour la vitalité,
locabiotal pour la gorge, charbon pour ses intestins…la
liste serait longue. Mais à 90 ans on ne peut que
constater le succès de cette médecine qui se pose en
philosophie du « survivre à tout prix ». Sauf que le
« survivre à tout prix » a sa propre limite : l’exaspération
de vivre. Oui : je dis bien : l’exaspération de vivre !
- Si on me donnait à choisir entre dix ans et dix
jours, je choisirai dix jours sans tergiverser, me disait ma
mère il y a 10 mois !
Survivre à tout prix ? Voilà bien une notion qui
l’offusque ! Car c’est plutôt « Survivre gratis » qu’il
faudrait dire.
9 - Je suis effrayée et honteuse du coût de ma survie,
avoue-t-elle un soir d’été au retour d’une injection
1oculaire de Lucentis pour traitement de sa DMLA . Le
transport, les soins, les honoraires médicaux : je ne sors
pas un centime de ma poche ! Tout est pris en charge
directement pas la Sécu ! Tu imagines quand les retraités
seront 20 millions en France !
Plutôt 10 jours que 10 ans !
Et cette belle longévité promise comme salut laïc par
nos sociétés matérialistes et athées ? La belle longévité !
- Regarde ici, me dit Ma mère un jour où nous
traversions le hall d’accueil de sa maison de retraite de
retour d’une promenade en fauteuil roulant sur le
parking et ses putains de bordel de merde de graviers où
s’enfoncent les roulettes ! Ici : nous sommes 67
pensionnaires et seulement 17 ont encore toute leur
tête !!
- Plutôt souffrir que mourir disait La Fontaine…
- Ah ! Non ! L’inverse ! Plutôt mourir que durer
encore !

La mort ? Elle dit n’avoir aucun regret, aucun
remord, ni vis-à-vis des gens ni de la vie.
- Je pars tous comptes épurés avec tous et
maintenant il ne faudrait pas que les choses durent trop
longtemps (elle se répète). Et la voilà en train de
critiquer les promesses de longévité faites dans la Bible
puis reprises aujourd’hui par notre société occidentale
capitaliste.
- Notre société n’a rien à proposer aux gens en
termes d’espérance. Le « vivre vieux » supplante le

1 Dégénérescence maculaire liée à l’âge ou : cécité programmée à plus ou
moins brève échéance…
10 ridicule « vivre ensemble ». Vivre vieux c’est ajouter de
la quantité à une vie qui a manqué de qualité. C’est
rallonger la sauce au lieu de la corser. C’est pourquoi,
gavée d’années je m’accroche encore à l’espérance
chrétienne.
Ma mère est, ce que l’on appelait autrefois, une
grande chrétienne. Education catholique, puis vie
bourgeoise catholique dans le centre-ville plutôt huppé
de la préfecture du Loiret et tout ce que cela comporte :
écoles chrétiennes pour les enfants, mouvement
paroissial d’action catholique des milieux indépendants,
responsabilité du groupement des Foyers Notre-Dame.
Aucun regret ? Aucun remords ?
Son seul regret est d’avoir perdu trop de temps dans
la pratique du culte catholique. Temps perdu à
l’exécution de tâches liturgiques et pastorales.
- Je n’ai pas su donner assez d’intelligence à ma foi,
me dit-elle ce jour-là, alors que je rangeais son relevé de
compte du Crédit Agricole après l’avoir rassurée sur son
solde bancaire. J’aurais aimé plus de réflexion et moins
d’action !
- L’éternel dilemme entre foi et raison ! De la pensée
à l’action… je bredouillais ce qui me venait à l’esprit, me
souvenant de François Mitterrand qui, au seuil de sa vie,
avait convoqué Jean Guitton, écrivain chrétien, pour
2disserter de la même problématique. Mais elle ajouta :
- Toute ma vie j’ai fait semblant de croire !
J’étais en train de déballer sa gourmandise favorite :
un éclair au café acheté à la pâtisserie de la Ferté Saint
Aubin en arrivant. Je faillis laisser l’éclair au café se
crasher sur le gerflor gris perle des 16 mètres carrés de

2 « Il faut penser en homme d’action et agir en homme de pensée »
écrivait Jean Guitton.
11