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Diokel

De
330 pages
Ce roman plein de pathos qui relate le passé colonial de l'Afrique contient également une épatante histoire d'amour entre Diokel, jeune Berger, prince sérère et héritier du trône du Sine, arraché à l'affection des siens au jour même de ses justes noces avec Makane, une princesse de Tataguine. Ainsi enrôlé dans l'armée coloniale par le truchement du traître Sitor Lam, corrompu et fanatisé à la solde du colonisateur, il sera conduit contre son gré et en dépit de sa fierté intrinsèque dans l'une des plus meurtrières guerres, celle de 1939-1945. Un roman riche en rebondissements et en suspens.
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DIOKEL Jean Dib NDIAYE
e roman pathétique qui relate en partie le passé colonial
de l’Afrique contient également une épatante histoire Cd’amour entre Diokel, jeune berger, prince sérère et
héritier du trône du Sine, arraché à l’afection des siens au jour même
de ses justes noces avec Makane, une princesse de Tataguine. Ainsi
enrôlé dans l’armée coloniale par le truchement du traître Sitor
Lam, corrompu et fanatisé à la solde du colonisateur, il sera conduit DIOKELcontre son gré et en dépit de sa ierté intrinsèque dans l’une des
plus meurtrières guerres, celle de 1939-1945.
De rebondissements à des suspens, le lecteur sera plongé dans
Romanune des réalités douloureuses du passé colonial habilement mise
en parallèle avec cette iction d’amour poignante, entrêelmée d’un
conlit de génération aigu.
erNé le 1 Janvier 1955 à Fadial dans la commune de Nguéniène
(Département de Mbour, Sénégal), Jean Dib NDIAYE a fait
son cycle élémentaire à l’école privée catholique Sainte
Bernadette de Nguéniène et ses études secondaires au collège
privé laïc Mboutou Sow de Fatick. Orphelin total à l’âge de
11 ans, il s’incorpore plus tard dans l’armée, puis, sentant son
devoir de lutter contre l’injustice de tous ordres, s’engage ainsi par vocation dans
la gendarmerie au sein de laquelle il a été adjudant-chef. Après avoir commandé
quelques brigades territoriales, ce militaire, littéraire, aux talents cachés, a ini
honorablement sa trajectoire, non sans avoir arpenté les prestigieux couloirs des
Nations-Unies.
Ce livre a été édité grâce au Fonds d’aide à l’édition du ministère de la Culture
et de la Communication du Sénégal / Direction du Livre et de la Lecture
Illustration de couverture : © Georgethefourth -
Thinkstock
ISBN : 978-2-343-11274-9
9 782343 11274927 €
Jean Dib NDIAYE
DIOKEL





DIOKEL
roman

Jean Dib Ndiaye




DIOKEL
roman

































































© L’HARMATTAN-SÉNÉGAL, 2017
10 VDN, Sicap Amitié 3, Lotissement Cité Police, DAKAR

http://www.harmattansenegal.com
senharmattan@gmail.com
senlibrairie@gmail.com

ISBN : 978-2-343-11274-9
EAN : 9782343112749


DÉDICACES
Je dédie ce roman d’abord :
À mon cher papa, ressortissant de la première école missionnaire de
Ngazobile (Diocèse de Dakar) dont la personnalité légendaire, le
charisme au travail source de sa dignité et l’amour pour ses enfants ont
marqué toute sa famille.
À ma charmante et gentille maman, compagne docile, éducatrice et
icône de toute épouse de son temps. Archétype d’humanisme, elle a
incontestablement été le pilier moral de son cher époux au pied de qui
elle repose pour l’éternité. Compagne modèle et gardienne des
toutpetits, son calepin pendant à son cou a toujours été une banque
inépuisable pour tout gamin, puisse-t-il être le sien ou celui d’autres mères.
Deux ascendants qui ont su consentir à des sacrifices inouïs à travers
une complémentarité exemplaire à partir de laquelle leur couple a fini
par façonner une famille respectable à tous égards, en dépit des faibles
moyens de leur temps, exclusivement tirés de la terre. Idoles
référentielles de courage et de stoïcisme, ils ont modelé de leurs mains propres
l’avenir, certes modeste de leur progéniture, aujourd’hui fière de leurs
parents disparus qui resteront à jamais des exemples immortels de
droiture et d’abnégation pour les générations futures.
À ma chère moitié dont les qualités d’épouse et de mère avoisinent
celles de maman.

Au plan professionnel :
À Monsieur le Général de division, haut Commandant de la
Gendarmerie nationale et directeur de la Justice militaire qui jouit de la
grâce de piloter les remparts émérites de la cité, constitués non de
pierres, mais bien d’hommes aux valeurs inestimables composant les
maillons d’une chaîne humaine, protectrice des contours sécurisés du
territoire. Une institution de noblesse et de prestige, à laquelle j’ai fait
don de ma jeunesse et à l’égard de laquelle je m’estime encore
redevable.
7 À la mémoire du regretté Général de corps d’armée Wally Faye. Un
illustre officier à la personnalité énigmatique dont la gendarmerie
actuelle peine encore à refléter le caractère demeuré inégalable.
Au Colonel Wagane Faye, un modèle de compétence et d’humilité
qui a constamment et intelligemment tiré son efficacité avérée de
commandeur de sa concertation d’avec ses subordonnés, qui lui ont toujours
voué une confiance sans faille.
À feu Colonel Sidy Sady, docteur en Sciences politiques en dépit de
sa qualité de gendarme. Éminent intellectuel, prototype des chefs justes,
protecteur et émulateur de son personnel engagé. Que sa disparition –
que ses anciens collègues pleurent encore, soit pour lui une renaissance
au royaume céleste.
Au commandant Dieudonné Agbo, rigoureux et ferme dans ses
fonctions, mais qui a toujours constitué pour moi un exemple d’équité
dans le travail. Amical et source de motivation pour ses subordonnés
pendant les moments de détente, face à l’arbitraire, et capable de mettre
ses galons en jeu pour protéger ses hommes dévoués victimes
d’injustice. Qu’il trouve ici toute ma reconnaissance.
Aux adjudants-majors Souleymane Tamba et Saliou Sarr, initiateurs
par excellence à qui je dois mes premiers pas d’enquêteur.
À l’ensemble du troisième contingent de l’année 1974 de l’armée
nationale (1974/3). À mes autres frères d’armes des 16ème et 22ème
promotions d’élèves gendarmes et de maréchaux des logis de l’École
nationale de la gendarmerie. À mes instructeurs, encadreurs et moniteurs
de tous mes stages militaires comme professionnels, notamment lors de
ma spécialisation comme officier de police judiciaire (O.P.J). Des
formateurs à qui je dois mon endurance et ma perspicacité d’investigateur ;
en somme les aptitudes physiques et la méthodologie intellectuelle
m’ayant permis de cheminer dans le dur métier des gens d’armes. Et ce,
tout en m’inclinant pieusement devant la mémoire collective des
disparus en fonction comme en position post-carrière.

Au niveau spirituel et scolaire :
Au père Michel Simonet (un saint encore en vie) fondateur de la
paroisse Sainte-Bernadette de Nguéniène. Pêcheur d’âmes, nourricier des
affamés, habilleur des pauvres, éducateur d’enfants déshérités et par
8 conséquent un compagnon des démunis qui a été à l’origine de la
réussite sociale de bon nombre de ses anciens protégés.
Au père Victor Bouteiller, bâtisseur et formateur de techniciens au
service des autres. Deux prélats à qui je dois ma spiritualité,
l’adoucissement et le réconfort de mes dures conditions d’orphelin.
Aux religieuses Monique André, Paule Rita et Marie Laure.
D’éminentes abbesses à qui l’école Sainte-Bernadette doit tout son
essor intellectuel ; Marie Calixte, infirmière et mère des malades
indigents, fondatrice du service de santé de Nguéniène et Bonifasus,
animatrice des ménages de la communauté.
Aux éminents enseignants de cette même école, parmi lesquels
Alphonse Dieng du village de Ndiémane, les regrettés Pierre Samour de
Joal et Léopold Senghor de Mbour, de même qu’à l’ensemble des
professeurs du collège « Mboutou Sow » de Fatick des années
scolaires 1970. Qu’ils trouvent tous ici toute ma gratitude d’ancien élève de
leur prestigieux établissement respectif.
Au professeur Iba Der Thiam, éminent intellectuel, mémorialiste
éloquent, source inépuisable de l’histoire des colonies et député
inlassable au service du peuple. Généreux en son savoir, il a été l’une des
sources de l’auteur de cette modeste œuvre.
À feu Marcel Diouma Sagne mon meilleur ami, avec qui j’ai partagé
de sincères sentiments qui ont permis à chacun de nous deux d’être le
parrain et à la fois l’homonyme d’un des enfants de l’autre.
À mes idoles générationnelles en l’occurrence Jean Niane, policier à
la retraite à Thiès. Edouard Diomaye Ndong, aviculteur à Keur Moussa.
Robert Diaga Dione, ancien gendarme domicilié à Kaolack et Sir
Jacques Sarr, directeur de l’école publique « Sounkarou Dièye » de
Nguéniène. Quatre contemporains dont la dignité et le comportement
exemplaires ont toujours inspiré mes ambitions et piloté ma conduite
sans que ces derniers ne s’en rendent compte.
Cette dédicace va également à mon ex-tuteur, feu Moussa Diallo,
ancien directeur de l’école élémentaire de Koumpentoum pour son
hospitalité ; paix à son âme. J’associe à cette reconnaissance sa douce
veuve et toute sa famille si hospitalière.
9 À Mamadou Sène, domicilié à la cité Ndèye Marie de Grand-Mbao
(banlieue de Dakar) pour son assistance et les éminents services qu’il
m’a constamment rendus.
À mes chers enfants que je porte dans mon cœur et qui me le rendent
si bien. Qu’ils reçoivent unanimement ma bénédiction et que Dieu les
comble de Ses précieuses grâces tout au long de leur vie.
À Mesdames Espérance Ndione et Anastasie Badji, domiciliées
respectivement à Mbour et Tambacounda, toutes deux secondes mamans
dévouées pour mes enfants, ainsi qu’à tous ceux et à toutes celles qui,
en d’autres lieux, se sont dévoués au profit de ces derniers.
À mes anciens collègues onusiens de nationalités nigérienne,
nigériane, béninoise, camerounaise, togolaise, ghanéenne, djiboutienne,
jordanienne, yéménite, burundaise et sénégalaise, etc. Aux Ivoiriens et
Ivoiriennes en compagnie de qui j’ai bravé les dangers de la guerre
civile de leur beau pays de 2009 à 2011.
À mes parents proches comme lointains, en particulier mes frères et
sœurs bienveillants qui ont bien voulu accepter de porter une portion du
fardeau de mes peines d’enfant déshérité, à l’ombre de qui j’ai grandi
sous le sceau de pupille sans assistance. Je pardonne à cet effet à tous
ceux qui, pour des raisons qu’eux seuls maîtrisent, m’ont refusé leur
soutien matériel, moral et affectif qui m’était pourtant si précieux durant
cette épreuve qui a fortement marqué mon adolescence.
Enfin, je m’excuse auprès de tous ceux qui, conscients de leur
bienséance à mon égard, estiment voir apparaître leurs noms ou qualités sur
ces formules de reconnaissance et qui n’y figurent point.
10


Bien que partisan du modernisme, je plaide pour la réhabilitation de
nos ancêtres que des générations d’Africains, intellectuelles ou
analphabètes, influencées par l’Orient et l’Occident, traitent à tort et à titre
posthume de tyrans, de caïds et même d’immoraux ; alors que
paradoxalement, à ces aïeuls irrépréhensibles, nous devons toutes nos belles
vertus, socles de notre sociabilité qui fait si heureusement notre grande
différence face à ces oppresseurs qui ont pillé notre continent.
11


CHAPITRE 1
L’humanité vit des ressources de son environnement,
judicieusement réparties par la nature et chacun, suivant son lieu d’implantation
géographique, reçoit de façon gratuite la garantie de son existence. Et
Ndiongolôr, village sénégalais des profondeurs, disposait lui aussi
d’une bonne part des dons de cette nature et s’estimait même plus
favorisé que d’autres localités. Car son patrimoine environnemental était un
univers sauvage constitué de futaies, de savanes, de fleuves et de
rivières, de toutes espèces d’arbres dont la répartition était presque
parfaite. Une flore peuplée d’une faune diversifiée faisant le charme de ce
mode de vie que seule la campagne peut offrir.
Cette bourgade ignorait les sécheresses qui prodiguent la faim aux
enfants et la désolation des parents. La conjoncture et l’inflation, termes
de nos dirigeants modernes lui étaient inconnues. Le luxe et la
bourgeoisie n’étaient pas de ses nécessités.
Ses habitants hospitaliers, laborieux et honnêtes vivaient dans une
société bien à eux où seuls l’élevage et l’agriculture dans leurs vastes
pâturages et terres fertiles leur assuraient les provisions de toute l’année
grâce à des pluies captées par des arbres plusieurs fois centenaires ; un
véritable paradis terrestre.
C’était une communauté où, quels que soient les rangs sociaux des
uns, l’âge ou les conditions physiques des autres, ces derniers jouaient
pleinement et fièrement leur rôle. Une société pour qui l’entente et la
complémentarité faisaient la force de ses membres, qui, en toutes
circonstances, étouffaient leurs querelles et autres conflits sous l’autorité
de sages élus parmi les anciens.
Pour la consolidation des liens de ses diversités et la fluidité interne
de ses composantes, ce peuple profondément enraciné dans sa culture
était spécifiquement structuré à travers une classification originale
depuis la nuit des temps, qui scindait ses communautés pour apparenter
des individus qui, à défaut d’appartenir à des groupes sanguins
universellement communs, souffraient inexplicablement cependant des
13 mêmes allergies face à la nature. Un système sociologique immémorial
qui avait instauré des lignées d’ascendances consanguines ou
matrilinéaires qu’il apparentait les unes aux autres, tout en aménageant en leur
sein des règles d’une fraternité ou d’une plaisanterie suffisamment
souples, parce que soumises à l’extensibilité de ces autres degrés
d’alliances liant chaque individu à son semblable. Ainsi les «
Thioffane » * se glorifiaient fictivement d’être les maîtres des « Simala »*.
Les « Rabôr »* se voulaient supérieurs aux « Diégandoum »* et cette
même bouffonnerie était entretenue entre « Poufoune* » et «
Bagadou* ».
Cette classification coutumière unique en son genre, en plus de la
flexibilité des caractères et humeurs qu’elle forgeait entre ses membres,
imposait une protection mutuelle à ses différentes appartenances qui
regroupaient inexplicablement des individus également sensibles aux
contacts de certaines espèces animales ou alimentaires.
Toujours pour assouplir toute relation humaine au sein de cette
société aux règles de vie plutôt rigoureuses, d’autres formes de cousinage
à plaisanterie étaient instaurées tout au long de ses démembrements, à la
tête desquels des patriarches modèles de droiture et de sagesse étaient
placés pour arbitrer les règles intangibles du jeu tout en veillant sur ses
limites.
Enfin pour adoucir davantage toutes relations entre ses multiples
couches, divers autres pactes supplémentaires unissaient des familles à
travers des bouffonneries quotidiennement échangées entre différentes
appartenances patronymiques. Partant, les Faye se prévalaient
fictivement d’être incomparables aux Diouf, les Sène se disaient maîtres des
Ngom et vice-versa.
Ainsi, leur sociabilité exigeait de ces différentes sensibilités
culturelles une tolérance mutuelle doublée d’une hospitalité traditionnelle
réciproque. Un cousinage journellement vécu au mépris des humeurs et
des caractères et qui constituait finalement un degré de relation à la fois
conventionnel que favorable au mariage des jeunes très
exceptionnellement exogamique.
La polygamie, pas toujours évidente dans leurs rangs, était le plus
souvent motivée par la stérilité d’un conjoint et par le souci légitime de
l’autre de s’assurer d’une descendance. Dans cette même optique par
ailleurs, la sociabilité du milieu exigeait que cette option devienne
irré14 versible pour le frère, demi-frère ou cousin d’un défunt ayant laissé une
famille nombreuse ; non par amour charnel, mais pour continuer
l’œuvre paternelle et maritale, tant auprès des orphelins qu’envers la
veuve.
À l’inverse, des filles sacrifiaient leur jeunesse en se substituant à
leur sœur décédée pour couver leurs neveux, devenant ainsi l’épouse
circonstanciée du veuf.
Le divorce, rare dans leurs pratiques était l’ultime recours dans les
cas d’incompatibilité d’humeur manifeste, publique et scandaleuse qui
risquerait de compromettre les liens sacro-saints de la parenté
considérée comme plus importante que le sacrement unissant les conjoints
discordants.
Du côté alimentaire, les règles liées à la gastronomie voulaient que
tout mets servi appartienne à tous ; conséquemment et compte tenu de
leur abondance en céréales, les ménagères servaient des quantités
suffisantes lors des repas collectifs des familles et prévoyaient la part
réservée aux intrus. Peu importait alors la quantité que chaque convive
puisait de ces repas communautaires, le plaisir demeurant dans le partage.
Mieux, certaines réceptions mêmes improvisées étaient rehaussées par
l’immolation de volailles, d’ovins ou de bovins en fonction de l’amitié
ou du degré de parenté qui liaient l’étranger à la famille d’accueil.
Ce système hautement social et pacifique conditionnait aussi les
rapports de voisinage entre villages, villes et contrées qui, à un moment
de l’histoire, avaient scellé des pactes à l’occasion d’événements
heureux ou malheureux que leurs descendants devaient perpétuer sans la
possibilité d’en modifier une des dispositions qui leur dictaient une
cohabitation paisible, ponctuée d’une assistance mutuelle et donc sans
querelles dans leur diversité jumelée.
Des principes du passé tantôt sectoriels, tantôt collectifs, qui
humanisaient et conditionnaient ainsi les rapports de groupes d’individus
avec une partie de la nature. Pour ce faire, chaque démembrement de
ces entités humaines avait ses interdits vis-à-vis d’une partie de la faune
et de la flore à qui il devait respect et protection. Ces lois qui existaient
de façon croisée entre l’homme et son environnement proscrivaient
ainsi l’abattage ou la consommation de la chair d’une catégorie de
gibier par des individus d’une même appartenance familiale ou
simplement patronymique. Il en était de même du côté végétal pour la
consu15 mation du bois d’une catégorie d’arbre auquel l’on ne devait toucher,
même superficiellement à leurs feuilles, à leurs écorces et à leurs fruits ;
toute violation involontaire ou non de ces alliances abstraites était
vectrice de troubles psychiques ou dermiques.
Un consensus qui liait chaque citoyen à ses semblables et à la nature
et qui, également, était institué sous la forme de lois conciliatrices entre
riverains de royaumes limitrophes, de qui l’histoire et la géographie
devaient faire des voisins inoffensifs. Partant de ces conventions
traditionnelles respectées de tous, les Peuls migrants du Djolof* et du Fouta
Djalon*, transhumants au gré des saisons, étaient des cousins dont
l’intégrité corporelle était strictement protégée. Le Toucouleur du Fouta
Toro* bénéficiait des mêmes égards, de même que le Diola de la verte
Casamance et chacune de ces sensibilités culturelles veillaient d’un œil
averti sur les règles de voisinage pacifique. Et ce, en dépit des
spécificités et des lois internes propres à chacune de ces entités humaines.
Ces traditions qui lubrifiaient les relations entre différentes
communautés en tenant compte de leurs particularités humanisaient leur
féodalité existante certes, mais vécue avec retenue. Pour cause, par ces
différentes structurations, les nobles étaient liés aux mêmes origines
généalogiques que ceux considérés comme « castés » qui par fierté de leur
statut d’hommes et de femmes de métiers, d’artistes et d’artisans se
distinguaient de la population de par leur savoir-faire.
Sans se dissocier pour autant de leur communauté pour qui ils
garantissaient la fabrication d’armes, d’outils agricoles, de dépositaires de
l’histoire par la tradition orale et d’animation de toute cérémonie, ces
piliers de leur société étaient composés pour l’essentiel de forgerons
destinés au travail du fer, de cordonniers pour le traitement et le
façonnement de peaux et de griots, communicateurs et paroliers garants de
l’histoire des peuples, de médiateurs et conciliateurs de toute
divergence. Ces derniers cités, pour exercer pleinement leurs multiples rôles
se scindaient en plusieurs sous-groupes allant des percussionnistes aux
« Sagnitt », « Law », « Toutt » et « Tôlé », tous artistes satiriques,
danseurs, clowns et humoristes publics, jusqu’aux mythiques « sameel »,
révélateurs des testaments qu’ils recevaient par voie de songerie des
partants pour l’au-delà. Des hommes d’art de tout genre que les
activités rendaient prisonniers de leur communauté qui, pour plus d’équilibre,
d’honnêteté et d’équité à leur égard, leur allouait des primes de
com16 pensation et de reconnaissance allant des vivres aux effets
vestimentaires destinées à leur garantir une certaine dignité matérielle.
L’éducation pratiquée par l’exemple et jugée interminable était un
devoir public, donc dévolue à tous. Un principe qui voulait que tout
ascendant ou aîné corrige spontanément, mais de façon appropriée tout
cadet ou enfant auteur de fait, comportement ou langage délictueux.
Pour ce faire, les patriarches mettaient encore leurs dernières retouches
sur les adultes pourtant supposés exemplaires pour en faire des
références infaillibles des lendemains. Ces derniers à leur tour, réajustaient
et préparaient les plus jeunes vers d’autres étapes plus responsables,
sans lesquelles tout homme demeurait juvénile. Les aînés disposant
ainsi de droits sur leurs cadets, la jeunesse dotée de réflexes
d’obéissance, de respect hiérarchique et de sacrifice se distinguait par sa
générosité et sa persévérance dans le travail, à travers des rivalités
saines qui étaient les seules sources d’un orgueil doublé d’une fierté
édictant entre autres que toute injure ou offense à caractère parental soit
facteur de duel.
Les règles de politesse exigeaient que le respect et la courtoisie
soient dus au père et que la mère considérée comme celle de toute une
génération soit vénérée. Parallèlement, l’ami du fils était fils et le frère
de l’ami était frère.
Au sein des familles polygames, les filles de l’une des épouses
étaient toujours les marraines désignées des fils de l’autre. Conseillères
à vie et filles d’honneur à toutes les cérémonies familiales de leurs
frères consanguins, les deux parties se devaient confidences, amour
fraternel et complémentarité. Ce beau processus avait pour principal
objet de renforcer l’unité de ces foyers à plusieurs composantes et
contrecarrer de par leur entente d’éventuelles rivalités que pourraient mener
leurs mères coépouses.
Les hommes primaient d’autorité sur leur compagne qui, pour
mériter leur bénédiction, affichait une obéissance que leur société exigeait
pour leur condition. C’était une subordination sans infériorité et à
travers une parfaite complémentarité, base sur laquelle les femmes de leur
côté éduquaient les adolescentes soumises aux vertus de la chasteté qui
demeurait pour elles le seul moyen d’honorer leurs parents au soir des
noces nuptiales.
17 Bien que membres d’une seule et même entité humaine, ces hommes
et femmes en des circonstances données, vivaient pourtant séparément
et différemment leur culture que chacune de ces communautés
distinctes tenait jalousement à l’écart de l’autre. Les premiers se retiraient
des mois durant dans le silence des forêts à l’occasion des initiations et
instauraient une véritable école de la vie à l’intention des nouveaux
circoncis. Les soumettant à toute épreuve, les anciens de tous âges
venaient lors des veillées léguer à ces jeunes espoirs les connaissances de
jadis. Quant aux secondes, au soir de chaque mariage, un collège de
femmes expérimentées prenait en main l’heureuse élue, aux fins de lui
inculquer les règles d’une féminité responsable : dévotion, hospitalité,
fidélité, maternité, économie et gestion familiale ; en somme, l’art
d’être femme dans une collectivité vertueuse et solidaire. Deux
communautés qui, heureusement, disposaient d’une charnière conciliatrice
et communicatrice en la personne d’un homme appartement
généralement à la caste griotte, dénommé « Yimbile ». Un homme
consensuellement désigné par les deux parties et qui, seul maîtrisait les secrets et
pratiques des uns et des autres, tout en demeurant pour ces diversités
l’unique médiateur en cas de désaccord.
Par reconnaissance à l’égard des disparus à la vie irréprochable, les
populations sous la houlette des sages organisaient avant l’hivernage
des fêtes commémoratives à leurs mémoires. Des manifestations
folkloriques à l’occasion desquelles des Saltigui* inspirés des esprits
d’outretombe auscultaient l’avenir et révélaient à leurs pairs ses aspects
obscurs.
Dans cette bourgade, les handicapés pour sauvegarder leur dignité
basée sur leur indépendance matérielle se voulaient égaux aux
personnes valides, refusant de se laisser abattre moralement par les
infirmités qui les avaient physiquement diminués. Ils participaient selon leur
capacité à la vie active de leur communauté, évitant ainsi d’être des
fardeaux pour la société dont ils demeuraient des membres honorables.
La mendicité honnie dans le milieu constituait le dernier recours de
celui qui, non seulement était inapte aux travaux manuels, mais
s’exportait hors de la collectivité qui devait le supporter. L’aumône
pourtant existante était alors dévolue sans sollicitation aux mères de
jumeaux et de triplés, ou physiquement consentie sous la forme de
travaux collectifs au bénéfice des invalides.
18 C’était une collectivité pétrie de vertus où l’amitié avait valeur de
pacte. Où l’amour avait ses tabous. Où le défi et la détermination
s’appelaient diom. La tolérance, le pardon et la patience mougne et la
respectabilité et la pudeur kersa.
La parenté très élastique prenait en compte tous les membres des
lignées de leur longue généalogie dont tous les maillons comptaient dans
la chaîne d’une solidarité conçue, à travers laquelle chacun s’identifiait
aux autres par des liens parfois très anciens, mais indélébiles, que l’on
s’évertuait à inculquer aux jeunes souvent inconnus les uns des autres à
l’occasion des grands rassemblements. Une élasticité qui pouvait faire
dire à un notable présentant à un jeune garçon une respectueuse dame :
« Viens saluer cette honorable femme et évertue-toi à la reconnaître
désormais. Elle est une de tes mamans parce que petite-fille de la nièce
de ton grand-père ». Et cela tenait lieu d’une parenté à préserver, à
consolider avec respect et à perpétuer.
L’intransigeance alternant avec la souplesse qui régissaient
contradictoirement cette société rendait dogmatiques ces alliances et pactes
qui liaient aussi tous les habitants des villages aux villes, des royaumes
aux empires, allant d’est en ouest et du nord au sud du continent
africain. Une Afrique qui, déjà affaiblie par quatre siècles d’épuration de sa
jeunesse soumise à l’esclavage, était à nouveau envahie, occupée,
exploitée dans sa chair et dans son honneur par ces mêmes Occidentaux
toujours avides des richesses des autres et dont l’intolérance et
l’agressivité s’étaient transformées en une culture de la violence ayant
conduit leurs différentes nations à de fréquents conflits armés.
Ainsi donc, à l’instar des fiers Indiens d’Amérique, des Australiens
de souche et bien d’autres citoyens de moult recoins de la planète
victimes d’extermination du fait de la barbarie de ces Européens décidés à
racler systématiquement et indument les biens des autres aux fins de
s’enrichir vaille que vaille ; l’Afrique à son tour subissait de plein fouet
le capitalisme sauvage de ces envahisseurs visiblement aveuglés par les
ressources de toutes natures de leurs hôtes unanimement surpris par
cette extravagance criminelle qui leur été imposée. Des hégémonistes
qui, pour se donner des raisons fallacieuses de leurs actes à la fois
odieux et immoraux, se faisaient passer pour des missionnaires
civilisateurs d’une civilisation africaine pourtant beaucoup plus ancienne que
la leur. Le profit matériel primant dans toutes leurs relations humaines,
19 leurs désirs irrésistibles de conquêtes avaient exigé de leur part
l’utilisation d’innombrables types d’armes à feu, d’explosifs et de
pièges de plus en plus performants à l’aide desquels Belges, Allemands,
Britanniques, Français, Italiens, Espagnols et Portugais avaient investi
de toutes parts le continent noir.
Devant cette agression injuste et meurtrière perpétrée par
l’entremise de voiliers qui débarquaient des légions entières à différents
endroits de leurs côtes, les Africains hospitaliers et paisibles qui
limitaient jusqu’alors leurs troupes à des moyens de défense rudimentaires
s’étaient farouchement, mais vainement opposés à leur pénétration,
pour finalement se résigner à admettre leur présence à travers une
cohabitation douloureuse. Un hégémonisme qui avait exposé ses habitants
aux crimes les plus horribles, allant des tortures aux humiliations et à
des calamités de tous ordres. Famines, épidémies et pénuries de toutes
sortes s’étaient succédé, malgré la vaillance des autochtones à défendre
leurs terres de plus en plus conquises par ces extorqueurs insatiables.
Des résistants et dignitaires qualifiés de caïds et de tyrans vaincus
malgré la ténacité de leurs troupes étaient pendus au milieu de leurs
administrés impuissants, ou déportés aux geôles de la Guyane française, à
Touany au Mali, au fort Ténaciet de la Mauritanie, dans la forêt
tropicale du Gabon, à la prison sénégalaise de l’île de Gorée ou encore dans
les montagnes de Bandiagara et de Tombouctou au Soudan français,
etc.
Semeurs de misères, de désolations et de désordres sur le sol de
leurs hôtes abusés et horrifiés, ces agresseurs véreux n’épargnaient dès
lors aucun procédé pour malmener et dépouiller les autochtones
abasourdis. La fin justifiant les moyens, ils étaient conscients que la valeur
de la logistique déployée ajoutée aux effectifs massifs engagés dans
leurs aventures était de loin inférieure aux ressources de tout genre
qu’ils trouveraient dans le sous-sol des royaumes à conquérir. Ils
investissaient toujours davantage pour installer encore plus loin leurs
arsenaux de guerre vers le cœur du continent, bouleversaient toutes les
hiérarchies et organisations sociales traversées pour mieux implanter les
leurs. Décidés à s’éterniser sur les nouveaux territoires confisqués, ils
travestissaient toutes règles morales qu’ils qualifiaient de sauvageries et
imposait leur culture pourtant jugée malsaine au regard des autochtones
excédés. Ils assassinaient ceux qui osaient leur tenir tête ou tentaient de
s’opposer à leurs entreprises macabres, puis ravageaient ou incendiaient
20 leurs biens. Et ce, au fur et à mesure de leurs avancées au cours
desquelles ils annexaient d’innombrables terres en vue de l’exploitation de
leurs précieux gisements d’or, de diamant, de pétrole, d’uranium, de
marbre, de bois, etc. indispensables à leur industrialisation dès lors
généralisée. Des matières premières qu’ils acheminaient et accumulaient
si excessivement dans l’outre-mer qu’ils cédaient onéreusement les
surplus à d’autres nations blanches non conquérantes, mais dont le tissu
économique et social mis en lambeau par les effets collatéraux de leurs
multiples conflits antérieurs ou en cours nécessitait d’importants
investissements.
Au cours de cette longue conquête au prix de tant de sang de
martyrs versé pour des causes justes, de bannissements injustifiables
d’érudits, d’assassinats de résistants, de sinistres volontaires et de
spoliations de patrimoines acquis par la force des armes, la maltraitance
était devenue une règle cruelle au détriment de ces populations
désormais soumises à des réquisitions pour des tâches collectives. Des
entreprises communautaires et des travaux forcés inhumainement instaurés,
mais qualifiés « d’utilité publique » pour leurs besoins en construction
de routes, de voies ferrées, de ports et d’aéroports. Des infrastructures
que ces colons de diverses nationalités bâtissaient, non pour développer
ces territoires indigènes conquis, mais plutôt pour faciliter l’écoulement
de richesses arbitrairement acquises.
L’installation de leurs armées et administrations impérialistes sur de
nouvelles colonies était alors suivie d’autres stratégies adroitement
mûries, tendant à transformer progressivement, mais méthodiquement les
mentalités de leurs désormais sujets ou indigènes par un enseignement
de leur propre culture qu’ils inculquaient à une jeunesse vulnérable et
réceptive sur les bancs de leurs écoles naissantes. Des écoles où ces
colons faisaient croire à ces tout-petits que les Gaulois étaient leurs
ancêtres communs à travers un enseignement d’abord qualifié de
privilège, parce que réservé aux seuls enfants des chefs de certaines
communautés locales leur ayant déjà fait allégeance. Un système
discriminatoire qui constituait entre autres un stratagème destiné à assouplir et à
attirer d’autres résistants jusque-là indomptables, à se rallier à leur
nouveau pouvoir. Et ce, avant que cette faveur ne soit élargie bien plus tard
à d’autres enfants de ces mêmes terroirs. D’autres stratégies non moins
divisionnistes consistaient également à favoriser des groupes réputés
plus soumis, voire mieux gouvernables qu’ils employaient comme
do21 mestiques, main d’œuvre bon marché ou commis dans leur
administration et soumettaient les races plutôt protestataires aux travaux les plus
pénibles. Un système dépourvu d’équité qui à n’en pas douter, frustrait
certaines couches raciales ainsi déboutées. Une discrimination négative,
nettement comparable à une bombe à retardement, car constituant
inexorablement de futures causes d’affrontements interethniques aux
conséquences désastreuses pour les générations suivantes de cette
Afrique socialement minée de toutes parts. Une Afrique qui, en outre,
était désormais transformée en dépotoir de produits chimiques
hautement toxiques dont les substances naturelles d’origine provenaient de
son propre sous-sol dorénavant propice à des expériences
scientifiques et notamment des essais nucléaires de ces despotes. Des tests
périlleux dont les effets chimiques, bactériologiques, handicapants et
persistants, demeuraient exclusivement réservés aux colonisés riverains
de ces plateformes militaires, pendant que leurs citoyens de l’hexagone
si distant étaient à coup sûr épargnés de toutes ces inhalations nocives.
Ainsi persuadés de leur supériorité, mais ne pouvant traiter les
peuplades de ces nouveaux territoires comme du cheptel sans âme à l’instar
de leurs aïeuls négriers, ils poussaient les fils à la révolte contre les
pères et déstabilisaient intentionnellement des sociétés entières tantôt
homogènes. Incapables néanmoins de pénétrer certains royaumes à la
suite de plusieurs invasions avortées, ils signaient stratégiquement des
traités et accords avec les souverains de ces entités intrépides. Ce qui
leur octroyait des faveurs significatives dans des domaines
économiques, sécuritaires et humains, avant de trahir héroïquement leurs
interlocuteurs pourtant de bonne foi. Ces envahisseurs bafouaient
volontairement (alors ces protectorats que les autochtones respectaient tout à
la lettre) et déclenchaient des hostilités meurtrières les plus inattendues ;
surprenant à l’occasion la meilleure ténacité et déposaient
arbitrairement les monarques. Ils limogeaient alors les élus et représentants de
ces couronnes déchues et intronisaient de nouveaux partenaires locaux
et traîtres des leurs. Par ces procédés non orthodoxes, ces conquérants
récompensaient hypocritement certains sujets rescapés de leurs propres
guerres antérieures, bien qu’aux yeux des autochtones, ces nouveaux
délégataires de certains pouvoirs blancs et naturellement de
gouvernance étaient souvent moins nobles que ces dites fonctions auxquelles
ils venaient d’être investis. Des méthodes qui leur facilitaient
assurément des partenariats sournois, tout en créant intentionnellement de
22 multiples clivages et entorses dans la sociabilité des localités ainsi
infiltrées.
Finalement, fortes de leur prépondérance à la suite de ces menées
subversives, ces puissances étrangères finirent par se partager l’Afrique
ainsi dominée de haute lutte. Une répartition faite paradoxalement en
dehors dudit continent, sans que ces occupants daignent admettre dans
leurs rangs despotiques la présence du moindre représentant de leur
immense butin. Une balkanisation savamment orchestrée qui prenait
soin de scissionner les limites des royaumes et empires vaincus pour
anéantir définitivement les résistances ennemies, asseoir leur pouvoir et
former égoïstement sur ces terres saccagées d’autres grands ensembles
qu’ils appelaient des colonies articulées en cercles, cantons et provinces
de leur patrie respective. Une répartition à la suite de laquelle
cependant, la France peu conciliante avec ses pairs occidentaux, parce que
toujours trop présomptueuse, voulut étendre son autorité du Cap-Vert
(actuel Dakar) à la corne de l’Afrique. Et ce, pendant que l’Angleterre
également insatiable cherchait à son tour à relier Le Caire (Égypte) au
Cap (Afrique du Sud). Ce qui, naturellement, ne manqua pas
d’occasionner un télescopage meurtrier entre ces deux puissances en
terre africaine (guerre de Fachoda au Soudan). Une confrontation
d’inassouvis de courte durée certes, mais à l’issue de laquelle, les
Français en mauvaise posture, renoncèrent la mort dans l’âme à leur projet
de domination sur le Nil (fleuve d’Égypte).
Un ensemble de péripéties douloureuses donc, mais que la
principauté de Ndiongolôr, naguère siège du trône de la monarchie sérère du
Sénégal, avait vécu à travers son histoire à l’époque de cette même
conquête coloniale, sans y laisser la moindre portion de son honneur
royal.
23


CHAPITRE 2.
Malgré sa situation géographique centrale qui le plaçait au cœur
d’anciens royaumes déchus et occupés par la France et qui pouvait
fragiliser ses défenses face au colonisateur surarmé, le Sine avait su garder
son indépendance grâce à la témérité de ses guerriers intrépides et des
stratégies des officiers de son armée jamais vaincue en dépit des
multiples batailles livrées et souvent contre des belligérants locaux ou
étrangers plus nombreux et plus puissants. Son territoire exempt de
toute forteresse coloniale atteste encore de l’infaillibilité des ruses de
ses anciens dirigeants, du courage de ses combattants et de son refus de
toute domination.
Enchevêtré dans une forêt épaisse et relié à d’autres localités par des
pistes bordées d’une végétation dense et colorée où ricanement
d’hyènes, piaillements d’oiseaux et hululements de hiboux s’alternaient,
Ndiongolôr situé en plein milieu de ce royaume tenace était, malgré sa
sobriété, une localité multiséculaire qui abrita pourtant jadis le trône de
sa monarchie qui, par les caprices de l’histoire, fut ramenée plus tard à
sa capitale actuelle qu’est le bourg de Diakhao. Traversé par une route
provenant de Mbour* la côtière, le séparant en deux entités distinctes
qui n’enlevaient en rien l’homogénéité de ses habitants, Ndiongolôr
était composé de vastes concessions familiales dont les occupants
étaient liés les uns aux autres par une parenté ancienne. Ses rues, tantôt
larges, parfois étroites, droites par endroits et courbes en d’autres,
semblaient dessiner la genèse de cette bourgade dont la mémoire collective
gardait intacte l’intégralité des glorieuses épopées du Sine invincible.
Un village-sanctuaire qui demeurait néanmoins le siège d’une
principauté administrée depuis toujours par une famille Guelwar* dont le
tenant était un patriarche nommé Mbissane Faye. Ayant succédé à ses
ascendants dans le rôle de Diaraf*, ce dernier, connu pour son
humanisme, était estimé de tous pour sa modestie et son amour du prochain.
Contrairement à ses illustres devanciers non moins appréciés dont le
magistère était marqué de privilèges dus à leur rang, il s’était détourné
des avantages propres à son statut, faisait l’unanimité de par sa
simplici25 té, vivait honnêtement des fruits de sa sueur et versait intégralement au
vu et au su de tous l’impôt de ses administrés à son trône de tutelle tout
en travaillant dans les champs à l’instar de ces derniers. Par cette
humilité digne de tout bon responsable, il donnait ainsi à ces administrés un
exemple d’intégrité et une preuve de son désintéressement de tout profit
lié à sa noblesse princière. Également apprécié pour sa bonté, il assistait
les faibles et constituait un modèle de droiture dans la gestion de sa
principauté dont la structuration sociologique incarnait encore une
idéologie ethnologique tirée de l’histoire de son peuple dont des tombeaux
pyramidaux de sa majestueuse dynastie rappelaient le passé prestigieux.
Un Guelwar* dévoué par vocation dont la lignée maternelle d’éleveurs
permit d’hériter des dizaines de troupeaux de bovins et qui, dans une
logique de la tradition, épousa sa cousine, la princesse Mossane. Un
couple béni des dieux qui, deux décennies avant, eut la faveur divine de
voir naître dans son foyer un garçon qu’il prénomma Diokel.
En sa qualité de prince à l’instar de son ascendance, Diokel avait
subi toute la rigueur découlant de l’éprouvante éducation physique et
morale exigée pour son statut. Très jeune, il avait fréquenté l’école de la
sagesse dispensée par des grands-parents autour des bûches de bois
allumées et à travers des contes, métaphores, paraboles et légendes. Il
avait participé aux côtés des enfants de sa génération aux jeux de
cachecache et à la chasse aux petits gibiers et oisillons, aux balades effrénées
à la recherche de fruits sauvages. Adolescent, le gardiennage des veaux,
agneaux et cabris, rallonges naturelles des gros troupeaux de son père,
lui était confié. Et devenu adulte, ce jeune héritier devait subir la grande
épreuve de la circoncision à l’instar de sa classe d’âge. Une épreuve à la
suite de laquelle il allait progressivement, mais définitivement relever
son papa des fonctions de chef de famille, sauvegarder le bétail, guider
son frère Silmang et sa sœur Selbé, cultiver l’ensemble des champs de
mil et d’arachides ; en somme, administrer les siens pendant que ses
vieux parents se retireraient de toutes besognes pénibles pour devenir
des retraités conseillers de leurs enfants.
La concession du vieux prince Mbissane plutôt modeste était située
à l’est de Ndiongolôr, dont il assumait la chefferie par délégation du
trône de sa lignée maternelle. Elle était construite sur le versant d’une
colline comme pour dominer les habitations de ses sujets qui l’aimaient
et appréciaient sa gestion de la cité. Une demeure entourée d’un vaste
domaine terrien parsemé d’arbustes et de rôniers aux régimes pendants
26 qui la ventilaient des perpétuels mouvements de leur feuillage aux
extrémités desquelles, se balançaient, sous l’effet des vents des saisons
des innombrables nids de tisserins animateurs à travers une cacophonie
sauvage. Faisant face à l’ouest, ce domicile était conçu de façon à tout
contenir : la case du père, comme pour superviser toute activité
familiale, se lovait au fond de cette concession multiforme dont la devanture
était masquée d’une petite palissade destinée à donner de l’intimité aux
activités internes de ce logis de chef de famille. Celle de Mossane, sa
tendre épouse que cette dernière partageait avec sa fille Selbé, était
construite à la droite de cette première paillote. Elle servait en plus de
chambre d’accueil d’amies ou parentes visiteuses ou en transit dans
cette famille. Comme pour compléter le triangle, la case de Diokel se
plaçait à gauche. Dortoir fictif depuis toujours pour son occupant qui
avait choisi de vivre aux côtés du cheptel, magasin de semences,
chambre de passage pour les autres catégories d’étrangers, ce dernier
logement servait à tout contenir. Et pour cause, son propriétaire et
gardien du nombreux bétail de ses parents ne se plaignait jamais. Le tout
avoisinant des greniers céréaliers implantés à ses dépendances
immédiates et protégées d’une haie faite de masses d’épines, et voilà « Mbind
Diaraf »*, le logis du patriarche.
À l’arrière de cette maison limitée de toutes parts par des champs
régulièrement fertilisés par ses bovins, on pouvait voir luisante aux
rayons solaires une rivière, piscine naturelle des tout-petits, surplombée
d’arbres aquatiques auxquels s’étaient agrippées des lianes souples dont
les extrémités pendantes perturbaient au gré du vent sa surface,
provoquant des ondulations circulaires qui s’élargissaient en s’éloignant,
avant de perturber et mourir à ses rebords herbacés. Au loin et du côté
des grandes forêts situées à l’est, un marigot aux eaux scintillantes avait
fini de se gonfler de ces ruissellements, permettant à une futaie voisine
de se miroiter majestueusement. Enfin aux alentours de ce domicile,
une propriété foncière s’étendait à perte de vue avant d’être bordée au
loin par des cours d’eau de même nature. Un souverain agropasteur
pouvait-il rêver d’un site plus favorable ?
27


CHAPITRE 3
En cette année 1937, Diokel portait fièrement ses vingt ans. Bel
homme charismatique au travail, la robustesse de son physique
imposant, son habilité au sport et son sentiment de puissance avaient fini par
faire de lui le champion incontesté des arènes de son terroir et des
contrées environnantes depuis des années déjà.
À cette époque où la terre était encore prodigue et la sueur
demeurant l’unique source de dignité, le ciel s’appauvrissant en précipitations,
la saison des pluies était au terme de sa durée éprouvante. Des nuages
qui avaient vidé leurs contenus sur le globe terre, s’en retournaient tout
légers vers l’est comme pour se regorger des eaux du cycle suivant. Les
champs de mil s’étaient alors jaunis, indiquant leur murissement et leurs
tiges s’arc-boutaient les uns sur les autres du poids des épis qui
blanchissaient au soleil implacable de fin de saison. Les hommes amaigris
des durs travaux champêtres finissants avaient regagné les agoras des
villages, pendant que les enfants protégeaient les futures récoltes des
oiseaux parasites.
Pour s’acquitter de cette tâche non moins importante, ces gamins
avaient surplombé les céréales de longues lignes faites de quartiers de
feuilles de rôniers comparables à des câbles électriques haute tension
sur lesquelles ils exerçaient des tractions pour effrayer les bestioles
affamées des hauteurs de leur mirador.
Du côté des oléagineux, une admiration mêlée d’espoir se dégageait
des cultures fanées d’arachides à maturité, magnifiquement réparties en
sillons à perte de vue, attestant l’habileté à l’ouvrage des cultivateurs.
De beaux paysages chauves par endroits de termitières latéritiques et
brillantes sous un soleil de plomb, au pied desquelles on apercevait
oscillantes des touffes d’oseilles aux riches substances, à l’aide desquelles
de braves ménagères avaient meublé ces clairières rebelles à d’autres
espèces végétales.
Pour sauvegarder ces cultures de tout dégât, Diokel, à l’instar des
autres bergers, s’était retiré avec son bétail au fond des forêts depuis
29 belle lurette. Un cheptel que ces pasteurs mettaient sous haute
surveillance face aux menaces permanentes des prédateurs heureux de voir
établies dans leur domaine d’évolution des proies inoffensives qu’ils
n’iraient plus chercher aux alentours des habitations et souvent au prix
de leur vie.
Ce garçon qui n’appréciait guère d’autres hobbys que la compagnie
de ses bêtes se plaisait bien dans ces lieux reculés et peu sécurisants.
Une retraite où seuls des hommes et femmes chargés d’approvisionner
leur famille en lait frais constituaient l’unique moyen de liaison avec les
leurs jusqu’après les moissons.
Un lieu solitaire certes, mais propice à une méditation dans laquelle
le jeune prince pensif et en mal de sommeil s’était plongé depuis
quelque temps. Blême et soucieux aux yeux de ses camarades d’enclos,
il s’adonnait à une profonde réflexion. Et durant une de ces nuits de
clair de lune, il avait surveillé d’un regard perdu ses bêtes repues
ruminant silencieusement et chassant des bandes de moustiques de leurs
queues tachées de bouse fraîche sur lesquelles elles avaient couché leurs
flancs gavés. Il avait suivi sans intérêt les allées et venues de son
taureau autoritaire effectuant ses rondes habituelles dans l’enclos aux
limites fragiles et s’accouplant quelques fois avec des femelles en chaleur
et admiré sans enthousiasme les trajectoires des étoiles filantes dans un
firmament à forte démographie scintillante.
Allongé sur son belvédère peu élevé, inconfortable et abrité
uniquement d’une hutte aux flancs découverts, le berger veilleur avait
préféré l’isolement à la séance de lutte que des tam-tams rythmaient au
loin, où ses camarades athlètes déploraient son absence remarquée.
Le jeune Guelwar* pensait anxieusement à son sort de garçon de
campagne non encore initié et se demandait s’il franchirait ou non cette
prochaine étape d’homme en même temps que sa génération villageoise
à l’occasion des prochaines circoncisions décennales que sa
communauté s’apprêtait à célébrer à la saison suivante. C’était là l’unique souci
qui torturait et tenait en éveil ce jeune vertueux au statut particulier. Un
souci capital à cette époque, si l’on sait que seule cette épreuve était
facteur d’émancipation pour tout adolescent qui voulait se maintenir au
sein de sa classe d’âge. Il se savait certes méritant de par ses efforts de
toujours et surtout de par son comportement souvent cité en exemple
par les patriarches conseillers de son père. Cependant il doutait encore
30 de l’avis de son conseil familial où la voix pointilleuse de son papa
serait prépondérante. Un père en face de qui son respect filial mêlé de
crainte l’avait toujours empêché de s’exprimer en toute aisance.
Décidé tout de même à être édifié sur son sort d’adulte, Diokel allait
interroger Niakar, son oncle paternel et confident des circonstances
délicates qu’il avait toujours sollicité pour obtenir de sages conseils.
Ainsi, malgré la profondeur de cette nuit-là, il était sûr d’être reçu et
écouté par ce tonton qui serait attentif à ses doléances du moment et
tenterait d’intercéder au besoin pour lui auprès de son père Mbissane,
frère aîné de cet oncle.
L’emplacement de la maison du vieux Niakar, bien distante de celle
de son frère Mbissane et se situant à l’extrémité ouest de Ndiongolôr,
pouvait permettre au jeune garçon de se faufiler nuitamment par des
voies détournées et y accéder discrètement. Et ce, sans risquer un blâme
de son père pour interruption volontaire de la surveillance des
troupeaux sur lesquels reposaient en partie le respect et la considération de
sa famille.
Dans cette optique, il se releva et s’assit paresseusement, médita
encore un instant et finit par sauter de son perchoir, perturbant quelque
peu la vigilance de Gaïky son chien étendu aux abords d’un feu de
camp plus mourant que lumineux à cette heure tardive. Grognant
amicalement en se soumettant d’un mouvement alternatif de sa queue,
l’animal avait suivi son maître jusqu’à un piquet planté au milieu de
l’enclos et couvert d’amulettes. Un pieu au-dessus duquel ce dernier
débita à voix basse une litanie avant d’y déverser le contenu crasseux
d’une gourde en calebasse, histoire de raviver l’efficacité mystique de
cet objet et d’éloigner en conséquence tout carnivore de son patrimoine
de bovidés durant sa brève absence ainsi programmée. De retour à son
dortoir, il attisa son feu de camp dormant en soufflant sur les bûches et
porta ensuite ses chaussures en pneumatique taillées sur mesure, s’arma
d’un coupe-coupe qu’il accrocha à son épaule gauche et prit son
gourdin de vigile. Comme s’il regrettait déjà son bétail qu’il s’apprêtait à
quitter, le berger qui ne doutait nullement de l’infaillibilité de ses
talismans, jeta un dernier regard circulaire plein d’optimisme sur ses
environs mal éclairés et intima à son chien de couvrir ses arrières. Enfin il
compta intérieurement sur la collaboration conventionnelle de quelques
31 bergers voisins qui aideraient son animal de garde à lutter contre toute
agression nocturne et prit congé de ses bêtes.
Cette forêt devenue ténébreuse dont des oiseaux avaient chanté la
splendeur des heures avant regorgeait à présent d’hyènes, de chacals, de
panthères et de tous autres genres de fauves des bois qui animaient leur
domaine réservé de cris divers qu’un rugissement du roi de la jungle
pourrait d’un moment à l’autre réduire au silence. Malgré ces clameurs
redoutables, le prince qui semblait mieux connaître les règles de la vie
forestière que celles de son village s’engouffra dans le sous-bois obscur
par une piste obstruée par endroits de branchages et masquée en
d’autres de hautes herbes, unique chemin vers sa bourgade. Au bout
d’une longue marche non sans risque, les pieds trempés de la rosée de la
nuit, l’homme rompu à l’effort physique arriva sans trop de fatigue à la
devanture de la concession endormie de l’oncle. Il bascula un tronc
d’arbre servant de barrière aux animaux domestiques en divagation et
alla frapper discrètement à la porte de son vieil « ami ».
« Qui est là ?! demanda soudain Niakar tiré brusquement de son
sommeil.
– C’est moi petit papa. Excusez-moi du dérangement, mais je dois
vous parler. »
Reconnaissant cette voix familière, mais intrigante compte tenu de
l’heure, le vieux duc se leva et tira sur la barricade lui servant de
fermeture de sa case et invita son neveu à l’intérieur, non sans le rassurer
d’avance d’une question plutôt plaisante tout en restant lui-même
inquiet de la mine de son jeune visiteur :
« Que me vaut une visite si tardive d’un Robin des bois ? Si à
pareille heure tu es venu taper à ma porte, c’est qu’il doit s’agir d’un
service précieux que tes bêtes qui semblent constituer ton univers ne
peuvent te rendre ! »
Sagement assis à même le sol près d’un tas de cendre couvant des
braises endormies et sous la lueur pâle d’une lampe artisanale, le jeune
Guelwar après quelques salutations d’usage répondit simplement :
« En effet, mon oncle. »
Ce dernier, toujours pour décrisper son gamin de poursuivre d’un air
moqueur tout en reformulant autrement sa question :
32

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