Disparu dans la nuit

De
Publié par

LE PASSE NE RESTE JAMAIS ENTERRE...

Veronica Osborne a eu son compte de problèmes avec la police. Alors, quand le séduisant sergent Zach McKnight frappe à sa porte, elle est prête à tout... sauf à s’entendre dire que son père est soupçonné du meurtre de Max, son frère adoré. Veronica se lance alors dans sa propre enquête. Mais les fantômes du passé de Max font tout leur possible pour masquer la vérité, tandis qu’une autre force, plus sinistre encore, s’efforce de la faire éclater. Zach parviendra-t-il à tout arrêter avant de perdre la femme dont il est en train de tomber amoureux ?

« Un roman sombre et dérangeant par une auteure qui maîtrise l’art du romantic suspense. » Romance Reviews Today


Publié le : mercredi 8 octobre 2014
Lecture(s) : 12
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820518569
Nombre de pages : 336
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Eileen Carr

Disparu
dans la nuit

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pascal Tilche

Milady Romance

À Debbie, Naomi, Marian, Elizabeth, Kathy

et toutes les infirmières que j’ai eu la chance de connaître. Vous êtes mes héroïnes au quotidien.

Chapitre premier

Qui qu’ait pu être ce pauvre type, il était mort depuis longtemps. Tout ce que pouvait voir le sergent Zach McKnight de la police de Sacramento au fond du trou, c’étaient des os, maintenus ensemble par des lambeaux de tissu, et quelques cheveux. Mais, bon dieu, était-ce vraiment un maillot de l’équipe de football américain de San Francisco qu’il voyait là ? Cela faisait plus de dix ans qu’il n’en avait pas vu de comme ça.

Cette affaire ne datait pas d’hier, ni même d’avant-hier, c’était sûr.

Son coéquipier, Frank Rodriguez, le rejoignit au bord de l’excavation.

— Il me semble bien que les premières quarante-huit heures après la mort sont loin derrière nous.

— Ça alors, Frank, quel a été ton premier indice ? La décomposition presque achevée ? Ou bien les fringues pourries ?

Zach se glissa au fond du trou pour s’accroupir à côté du corps, qui était allongé par terre sur un sac plastique noir déchiré. La rosée scintillait un peu sur l’os exposé et humidifiait le polo rouge et or.

Aucune chance pour que ce squelette ait été enterré dans ce trou. Quelqu’un l’y avait déposé.

— Je suis un adepte de la décomposition. C’est toujours un indice sûr.

Frank remonta le col de son manteau sur ses oreilles. Il faisait frisquet à cette heure matinale.

Tout autour d’eux, des techniciens de scène de crime passaient le secteur au peigne fin, ramassant des petits morceaux de tout et de n’importe quoi, qui ne correspondraient vraisemblablement à rien d’intéressant, mais qu’il fallait bien collecter et cataloguer. De l’autre côté du grillage, les ouvriers du chantier traînaient en essayant de déterminer s’ils auraient droit à un jour de congé inespéré ou non. Il y avait aussi des policiers en uniforme qui posaient des questions et recherchaient des visages familiers parmi la foule qui s’était assemblée là.

Zach détailla la dépouille. Ses chances de trouver quelque chose qui pourrait les aider étaient quasi nulles, mais, après tout, son job consistait à quatre-vingts pour cent à suivre le manuel, les vingt pour cent complémentaires permettant de faire la différence. Et ce, à condition d’être dans un bon jour.

— Qui l’a trouvé ?

— Le contremaître. (Frank descendit à son tour dans l’excavation.) Il jure sur la tombe de sa mère qu’il n’était pas là hier soir et que, pouf, pouf, il est apparu par magie pendant la nuit.

— Par magie ? Il a dit ça ?

Zach regarda Frank en plissant les yeux. Allait-il devoir se coltiner des détraqués ? Des satanistes qui exhumaient des corps ? Halloween n’était pas loin, et ce n’était donc pas complètement impossible. Au moins dans ce cas-là aurait-il eu affaire à un crime survenu assez récemment pour que quelqu’un s’en préoccupe. Mais en fait, tel que ça se présentait, qui donc allait s’intéresser à ce pauvre couillon ? Zach aurait bien de la chance s’il parvenait à identifier le type.

— Bien sûr que non, j’en rajoute un peu pour rendre l’histoire plus excitante, idiot. Et il n’a pas non plus juré sur la tombe de sa mère. Suis un peu, tu veux ? (Frank se fourra un chewing-gum dans la bouche et s’accroupit à côté de Zach.) Au moins, il ne pue pas.

Certes. D’ailleurs, l’absence d’odeur de cadavre était à peu près le seul avantage qu’il y avait à travailler sur une affaire datant de Mathusalem. Presque tout le reste en faisait une vraie galère. La plupart des gens étaient incapables de se souvenir de ce qu’ils faisaient le mardi précédent, alors allez donc leur demander le détail de leurs occupations d’un jour quelconque, cinq, dix, voire quinze ans auparavant… Et la plupart des preuves médico-légales avaient probablement disparu en même temps que la chair du corps.

— Il y a des caméras de sécurité ? Un garde ? Quelque chose ?

— Ils sont en train de récupérer les bandes des caméras de sécurité pour moi. Sinon, il y a un vigile qui fait la tournée de tous leurs sites dans le secteur. J’ai son nom et son numéro. Les agents interrogent les voisins, mais il n’y en a pas beaucoup.

Ça, c’était clair ! Ils se trouvaient au milieu du centre-ville de Sacramento, où n’habitait presque personne. L’endroit était surtout occupé par des bâtiments administratifs et des immeubles de bureaux.

Frank secoua la tête.

— Pour moi, quelqu’un est venu le déposer là. Mais pourquoi se donner cette peine après toutes ces années. Et pourquoi ici ?

Les questions de Frank étaient pertinentes. Zach regarda autour de lui.

— Qu’est-ce qu’ils construisent ici, d’ailleurs ?

On ne construisait plus beaucoup en ville ; personne n’avait plus les sous pour.

— Un cabinet médical ou un truc du genre.

Logique. Les seuls à avoir encore de l’argent pour construire ne pouvaient être que des médecins.

Quelque chose de brillant à côté d’une ceinture de cuir qui ne s’était pas complètement décomposée accrocha le regard de Zach. Se penchant, un crayon à la main, il souleva une chaîne métallique sortant des bouts de tissu qui entouraient ce qui avait dû être des hanches.

Des plaques d’identité militaires accrochèrent les faibles rayons du soleil matinal. Elles étaient sales et un peu rouillées, mais Zach était certain qu’en les nettoyant un peu on pourrait les lire. Son humeur s’améliora d’un cran.

— Je crois que ça va être finalement un petit peu plus facile de l’identifier.

— Joli…, dit Frank. Je vais appeler les fondus de la scène de crime et voir ce qu’ils peuvent trouver d’autre.

Ils s’arrachèrent tous deux à l’excavation. Les médias commençaient à s’assembler de l’autre côté du grillage. Zach reconnut Marianne Robar, de Channel 4, qui descendait d’un camion équipé d’une énorme parabole satellite sur le toit, et soupira. Il ne pouvait pas vraiment leur en vouloir. C’était plus intéressant pour eux que de couvrir les rares intempéries de Sacramento. Mais ça allait être une galère de plus dans une affaire qui n’allait pas en manquer.

À côté du camion de télévision, il repéra Ben Stephenson, du Sacramento Chronicle. Ce type était né quelques décennies trop tard. Il aurait dû bosser dans un journal à l’époque où les reporters fumaient des cigarettes et buvaient du bourbon, pas à celle où ils restaient assis derrière leur bureau à taper sur un clavier toute la journée.

Ben lui fit un petit salut en levant deux doigts. Zach répondit par un hochement de tête. C’était bon de savoir que s’il avait besoin d’un débouché amical dans les médias, il l’aurait. Bien sûr, il lui faudrait fournir des informations confidentielles et un scoop ou deux en échange, mais le prix à payer ne serait pas exorbitant. Et puis il aurait probablement droit à quelques bières gratuites. Ben enquêtait souvent dans les bars.

Évitant les reporters qui hurlaient leurs questions, Zach s’engouffra dans la voiture banalisée avec Frank et ils repartirent vers le commissariat. Ils allaient laisser les techniciens de scène de crime finir leur boulot et décideraient quoi faire après.

En attendant, il avait les plaques d’identité. Finalement, tout ça ne serait peut-être pas aussi pénible qu’il l’avait imaginé.

 

Veronica Osborne vit des gyrophares un peu plus loin sur son trajet ; apparemment J Street était fermée. Ça allait être un vrai bonheur pour la plupart des banlieusards. Heureusement pour elle, elle allait à contre-courant. Une heure avant que la capitale de l’État ne se remplisse de fonctionnaires en costume cravate, elle rentrait du service de nuit qu’elle assurait de 23 heures à 7 heures aux urgences.

C’était l’une des nombreuses choses qu’elle aimait dans le travail de nuit. Il y avait aussi le fait de pouvoir aller à la banque et à l’épicerie en dehors des heures de pointe, et c’était aussi un excellent prétexte pour fuir un blind date. Ces déplacements faciles étaient juste la cerise sur le soufflé de sa vie !

Comme elle se rapprochait du barrage de police, elle vit des fourgons de télévision. Ce devait être quelque chose de juteux. Mais il n’y avait pas d’ambulances arrivant ou partant en faisant hurler leurs sirènes, ce qui voulait dire qu’aucune vie n’était en danger.

Personne n’aurait donc besoin qu’elle se précipite hors de sa voiture pour aller arrêter une hémorragie ou réanimer une victime, et elle pouvait tranquillement rentrer se coucher. Elle mit son clignotant et tourna à gauche. Elle ferait le tour par Alhambra Boulevard pour éviter ce bordel. Après tout, ça n’avait rien à voir avec elle.

 

Plusieurs heures plus tard, installé dans son box au quartier général de la police de Sacramento, Zach avait les yeux rivés sur l’écran de son ordinateur. Il n’aurait jamais dû dire à Frank qu’il serait facile d’identifier le corps ; il aurait dû savoir qu’il était dangereux de se moquer des dieux de l’enquête. Plus dure sera la chute… aucun doute là-dessus. Il aurait pu tout aussi bien s’aviser d’aller tirer sur la cape de Superman.

Les plaques d’identité avaient appartenu à un certain Jamal Shelden. Une recherche rapide avait révélé que ce dernier était né à Sacramento le 3 mars 1949 et que sa mère s’appelait Lois Shelden. Il était mort dans les jungles du Vietnam le 23 février 1974, quelques jours avant son vingt-cinquième anniversaire. Il avait été décoré du Purple Heart à titre posthume et ses restes étaient enterrés dans le cimetière militaire de Yountville. La mère de Jamal était morte dans un accident de voiture en 1987. Il n’avait pas de frères et sœurs et le père n’était mentionné sur aucun des documents que Zach avait pu trouver.

Zach se dit qu’une visite rapide au cimetière s’imposait probablement. Il passerait un coup de fil à la police de Yountville et leur demanderait de s’en charger, même s’il était probable qu’une éventuelle exhumation de vétéran ne serait pas passée inaperçue. En général, ce genre de choses ne plaisait pas aux gens. Il n’avait guère d’espoir que les os trouvés au fond du trou soient ceux de Jamal Shelden.

Mais alors… à qui appartenaient-ils ? Et si ce n’était pas à Jamal Shelden que ses plaques d’identité avaient été accrochées, comment diable avaient-elles atterri dans l’excavation du chantier ?

Le parent le plus proche de M. Shelden au moment de sa mort avait été son épouse, Céleste Shelden, elle aussi de Sacramento. Après s’être baladé de base de données en base de données, Zach avait fini par apprendre qu’elle était morte en 2003, et qu’elle avait eu deux enfants. Max Shelden était né en 1974, quelques semaines seulement après la mort de son père au Vietnam. Et Céleste, qui s’était remariée à un certain George Osborne en 1979, avait donné naissance à une petite Veronica en 1983.

Mais, avant que Zach ait pu s’intéresser de plus près à ceux-là, son talkie-walkie vibra à sa hanche.

— Ouais ?

— Rejoins-moi à la salle vidéo. J’ai quelque chose à te montrer, dit Frank.

Zach sortit une boîte de Rennie du tiroir de son bureau, en mit deux comprimés en bouche et rejoignit l’escalier.

En bas, il trouva Frank devant un écran de télévision avec une tasse de mauvais café de commissariat et les bandes de la surveillance vidéo du chantier la nuit précédente. Comme il entrait, Frank leva vers lui des yeux injectés de sang d’avoir trop regardé l’écran.

— J’ai trouvé le moment où ils ont déposé le corps.

Zach lui donna une petite tape sur l’épaule.

— Bon boulot…

— Ouais. Ne te fais pas trop d’illusions.

Frank appuya sur le bouton « lecture ».

Une image en noir et blanc du chantier, floue et granuleuse, apparut à l’écran. En se basant sur l’angle de vue, Zach jugea que la caméra devait être sur le toit du mobil-home qui tenait lieu de bureau. Au bout de quelques secondes, il vit apparaître une silhouette vêtue d’un sweat-shirt à capuche relevée et d’un pantalon de jogging informe qui tirait quelque chose derrière elle. Sa charge semblait enveloppée dans une bâche de plastique noir, à moins que ça n’ait été un grand sac-poubelle. La silhouette la tira jusqu’au bord du trou, la fit basculer, et après s’être débarrassée de la poussière qu’elle avait sur les mains, sortit du cadre.

— Pas de quoi obtenir l’oscar, qu’est-ce que tu en dis ? lança Frank.

— Qu’ils ne comptent pas sur mon vote, répondit Zach.

La bande ne leur donnait pratiquement rien. La silhouette était informe, asexuée, le visage dissimulé. Avec un peu de chance, l’un des cracks du labo serait en mesure de leur donner une taille et un poids approximatifs, mais ils n’en tireraient rien de plus.

Frank appuya sur le bouton « arrêt ».

— Qui que ç’ait été, il connaissait l’horaire du vigile parfaitement. Il s’est pointé à peu près une demi-heure après son passage et quarante-cinq minutes avant le suivant. Le créneau idéal. Ce n’est pas un accident.

— Le fait de ne pas regarder la caméra n’était pas un accident non plus.

Zach se frotta le visage avec les mains. Tout avait l’air soigneusement préparé là-dedans. Il revint à la question que Frank lui avait posée un peu plus tôt.

— Mais pourquoi déposer ce corps là-bas maintenant ? Tu crois qu’il y a quelque chose de spécial à propos de ce site ? Ou est-ce qu’il était simplement pratique ?

— C’est aussi mystérieux que le monstre du Loch Ness, déclara Frank.

Zach lui lança un regard torve.

— Le Bigfoot ?

Zach resta silencieux.

Frank haussa les épaules.

— Moi, ce que j’en dis !

— D’après toi, où le corps se trouvait-il avant ?

Zach s’assit sur le bureau à côté de Frank.

— Comment veux-tu que je le sache ? Allons discuter avec les rats de laboratoire et voir s’ils nous ont trouvé une piste à suivre.

 

— Je me fiche pas mal de ce que disent les plaques d’identité. Il n’y a aucune chance pour que ce corps soit celui d’un homme de vingt-cinq ans.

Eric Dinsmore s’écarta de la table d’autopsie en poussant en arrière son tabouret à roulettes. Le visage livide et couvert de taches de rousseur, le médecin légiste était maigre comme un clou. Haut d’un mètre quatre-vingt-dix, il possédait un jump shot terrible au basket qui le rendait extrêmement populaire auprès de la plupart des membres de la brigade. Et puis, il savait de quoi il parlait, se montrait précis et efficace.

— Cet individu était encore en train de grandir. Les plaques de croissance des os longs ne s’étaient pas encore soudées. Il avait de toute façon moins de vingt et un ans et même probablement encore moins.

Zach n’était pas surpris ; il ne s’était pas attendu à ce que les os soient ceux de Jamal Shelden.

— Tu as une idée de la date de la mort ?

— Pas encore. Mais j’ai assez de dents pour pouvoir te donner une identification certaine au bout du compte. J’en saurai plus dans la journée.

Dinsmore revint à sa table d’autopsie.

Les plaques d’identité avaient forcément un sens. Zach savait exactement où se trouvaient celles de son père et son badge de policier : dans une boîte sur sa commode, à un endroit où il pourrait les attraper facilement avant de quitter son appartement en cas d’incendie.

— Le type avait un gosse que je n’ai pas encore eu le temps de pister. Il s’appelait Max Shelden. Vois si ça peut t’aider.

— Ça marche, répliqua Dinsmore en écrivant le nom sur un bloc. Quand est-il mort ?

— Pour autant que je sache, il n’est pas mort. Je n’ai pas trouvé de certificat de décès à son nom.

Dinsmore leva les yeux vers Zach.

— Le gamin du trou est absolument mort, je t’assure.

— J’ai remarqué, figure-toi. L’absence de chair sur les os ne laissait aucun doute. (Il haussa les épaules.) Je n’ai rien de plus pour l’instant.

Dinsmore hocha la tête.

— Je t’appelle quand j’en sais plus. Il y a encore beaucoup d’éléments à traiter sur ce cadavre.

— On prendra ce que tu auras dès que tu l’auras, répondit Zach tandis qu’il rejoignait la porte avec Frank.

 

Ils l’avaient trouvé. Ils ne savaient pas encore qui il était, mais ils l’avaient trouvé. Susan Tennant se laissa aller contre le dossier de sa chaise et éteignit la petite télé de son bureau. Depuis 8 heures ce matin-là, la chaîne d’info locale passait en boucle les images du sac informe qui contenait le corps qu’on chargeait dans le fourgon du coroner. Tous les journaux télévisés de la journée avaient ouvert sur ça et elle n’aurait pas été étonnée qu’ils recommencent le lendemain.

Mais il y aurait bien un autre événement quelque part qui referait plonger Max dans l’ombre. D’une certaine façon, c’était ça l’histoire de sa vie : trop d’attention quand il aurait mieux valu qu’on l’ignore, et pas assez quand il en avait vraiment eu besoin.

La télé éteinte, le dispensaire était silencieux. Il n’y avait plus qu’elle sur les lieux. Le personnel était habitué à ce que Susan soit la première arrivée et la dernière à partir. Après tout, ce dispensaire c’était son bébé.

Elle n’avait pas douté un seul instant qu’ils trouveraient Max tout de suite ; le contraire aurait été étonnant. Elle n’aurait pas pu faire grand-chose de plus pour s’en assurer, à part peut-être l’éclairer avec des projecteurs.

Bien sûr, cela faisait près de vingt ans qu’il manquait à l’appel. Mais ce n’était peut-être pas la bonne expression. Pour ça, il aurait fallu que quelqu’un le cherche. Et personne ne l’avait jamais recherché. Elle secoua la tête. C’était beaucoup trop facile de disparaître dans une faille. Même à présent, avec tous les ordinateurs et toutes les bases de données reliées entre elles, des gens disparaissaient de la surface de la Terre sans que personne s’en aperçoive. Tout le monde s’en fichait. Il y avait trop de gens dont on pensait pouvoir se passer. La moitié de ceux qui passaient par ce dispensaire tous les jours étaient des individus que personne ne cherchait et qui pouvaient cesser d’exister du jour au lendemain sans que quiconque s’en rende compte.

Sauf elle ; elle s’en soucierait. C’était là la promesse qu’elle s’était faite à elle-même. Vingt ans plus tôt, elle avait été trop effrayée et trop stupide pour agir, mais elle avait tenté par la suite de se racheter. Elle pensait y être parvenue de bien des manières, mais elle ne pourrait jamais effacer complètement ce qui s’était déroulé toutes ces années auparavant. Son âme en serait à jamais hantée.

Mais elle faisait enfin quelque chose pour Max. Elle avait fait sortir ce terrible secret de la tombe avec ces os et l’avait révélé au monde. La police elle aussi devrait s’en soucier à présent. Des os qui surgissaient comme ça sur un chantier, ça obligeait les gens à se poser des questions.

Susan soupira et s’écarta de son vieux bureau métallique. Il n’y avait rien d’autre à faire à présent. Pas sans détruire tout ce pour quoi elle avait travaillé si dur : le dispensaire et les gens qu’elle aidait. L’héritage de sa lâcheté avait fini par prospérer.

C’était le moins qu’elle pouvait faire pour compenser les choses qu’elle n’avait pas faites, pour ne pas avoir fait cesser ce qui continuait à hanter ses rêves et la réveillait régulièrement en sueur à la recherche d’une goulée d’air, le cœur battant la chamade. Ça n’annulait pas ce qu’elle avait fait et vu faire, mais ça aidait à équilibrer un peu la balance. En tout cas, c’est ce qu’elle espérait et ce pourquoi elle priait.

Elle espérait aussi que ça empêcherait d’autres choses terribles. Il y avait des gens qu’on ne devrait jamais laisser avoir du pouvoir sur les autres. Leur vraie nature se révélait et elle n’était pas toujours bien jolie ; elle était souvent dure et brutale.

— Repose en paix, Max, murmura-t-elle. Repose enfin en paix.

Chapitre 2

Oh, ineffable bonheur : les flics devant sa porte à 19 heures, éclairés par la lampe de son porche et par les loupiotes clignotantes en forme de citrouille qu’elle avait accrochées dehors.

Veronica savait que les deux hommes étaient des flics sans même voir leurs badges ou leurs pistolets. Ils avaient les épaules un peu trop carrées, les mâchoires un peu trop serrées, une attitude un peu trop alerte. Des comme ça, elle en avait vu beaucoup aux urgences.

Et en dehors aussi, d’ailleurs. Elle était sortie avec un ou deux flics, mais pas plus. Elle et Tina les avaient rayés de leur liste. C’était comme laisser tomber les bonbons ou la farine de blé. Au début, on était en état de manque et un peu désespéré, mais on savait qu’on s’en porterait mieux au bout du compte.

Et puis bien sûr, il y avait le temps qu’elle passait avec les flics à cause de son père. Qui n’avait jamais hypothéqué sa maison pour payer la caution de son père n’avait pas vécu. Et cette visite était probablement à propos de son cher vieux papa.

Qu’avait-il fait cette fois ? Dix-neuf heures, c’était un peu tôt pour une rixe. En général, il ne lâchait pas les poings avant 22 heures, voire plus tard, l’idéal pour obliger Veronica à quitter son boulot. Mais ce n’était pas trop tôt pour qu’il se soit fait arrêter sur la route en état d’ivresse. Il lui arrivait de s’imprégner à la maison avant d’aller faire la tournée des bars. C’était plus économique.

Quoi qu’il en soit, cette fois elle n’avait pas l’intention de se laisser happer. Elle ne se laisserait pas faire. Elle en avait assez. Elle l’avait prévenu tant et plus. Cette fois, c’était fini. Il avait franchi la ligne rouge.

Le petit flic brun, qui avait tout du basset, reniflait tout autour du seuil de la porte comme si des singes volants allaient jaillir de ses décorations de Halloween. L’autre, qui était plus grand, semblait moins nerveux. Peut-être se défoulait-il à la salle de sport qu’il semblait fréquenter assidûment.

Le grand flic sonna de nouveau. Peut-être devrait-elle faire comme si elle n’était pas là ?

Il sonna une troisième fois. Le chameau ne lâchait pas l’affaire.

Veronica ouvrit la porte.

— Je peux vous aider ?

Elle s’emmitoufla un peu plus dans sa veste et croisa les bras.

— Veronica Osborne ? demanda le petit.

Elle hocha la tête.

— Elle-même.

— Pourrions-nous entrer un instant ?

Elle prit une profonde inspiration.

— Écoutez, je ne sais pas ce qu’il a fait cette fois, et je m’en fous. C’est un adulte. Il n’a qu’à se débrouiller tout seul. Hors de question que je paie sa caution.

Les deux hommes affichèrent prudemment un visage inexpressif.

— À propos de qui croyez-vous que nous soyons là ? demanda le grand.

S’était-elle trompée ? Elle connaissait ce regard absent. Elle avait dit un truc auquel ils ne s’attendaient pas et ils ne réagiraient pas tant qu’ils n’auraient pas compris. Typiquement flic comme attitude : on commence par estimer la situation sans rien laisser paraître.

— Mon père. George Osborne. Il ne s’agit pas de lui ?

— Non, madame, dit le grand. C’est à propos de votre frère, Max Shelden.

— Max ? (Bouche bée, elle fit un pas en arrière.) S’il s’agit de Max, j’imagine qu’il vaut mieux que vous entriez.

 

Zach parcourut le salon du regard. Y aurait-il un fauteuil capable de supporter son poids ? Tout le mobilier était de cet osier qui lui évoquait les patios chics. Il choisit la chaise de l’autre côté de la table basse en verre. Et de fait, elle craqua quand il s’assit. Si Veronica Osborne avait un petit ami, il ne devait pas être bien grand.

Et à la voir, elle avait certainement un petit ami avec qui sortir tous les samedis soir. Elle était jolie. Elle ne faisait guère plus d’un mètre soixante, avait un petit nez en bouton, des taches de rousseur et de grands yeux noisette, qui l’observaient de dessous une frange brun roux.

Lorsqu’Eric Dinsmore lui avait dit que son intuition à propos de Max Shelden était la bonne, il n’avait pas été étonné. Qu’un fils conserve les plaques d’identité de son père était tout ce qu’il y avait de plus logique. Donc, si les os ne pouvaient appartenir à Jamal, ils appartenaient probablement à Max. La manière dont les os et les plaques d’identité s’étaient retrouvés dans cette excavation de chantier et les raisons de leur présence à cet endroit lui échappaient encore, mais une enquête de ce genre n’était que le résultat d’une succession de petits pas.

Il restait toute une batterie de tests à faire, mais Dinsmore était quasi certain que les os retrouvés dans le trou appartenaient bien à Max Shelden, fils de Céleste et de Jamal, et frère de Veronica. D’après Eric Dinsmore, à sa mort, Max avait entre seize et vingt et un ans, ce qui voulait dire que ses restes avaient eux aussi entre seize et vingt et un ans. Il avait fréquenté le lycée McClatchy, mais n’y avait apparemment pas obtenu de diplôme.

Veronica Osborne, sa demi-sœur, était le parent le plus proche qu’ils aient pu trouver. Heureusement, elle avait été facile à localiser. Un petit peu trop facile, d’ailleurs. Une femme vivant seule aurait dû faire un peu plus attention à sa sécurité. Il l’avait trouvée dans l’annuaire, quand même !

— Vous avez trouvé Max ? demanda-t-elle. Où est-il ? Où est-il allé ?

— Vous devriez peut-être vous asseoir, suggéra Frank depuis l’endroit où lui-même était assis, sur le canapé.

Elle secoua la tête.

— S’il vous plaît, est-ce que je peux le voir ? A-t-il des ennuis ?

Elle se tordait les mains. Pas d’alliance. Donc, s’il y avait un homme dans sa vie, ça n’était rien de sérieux.

— Mademoiselle Osborne…, commença Frank.

— Vous pourriez arrêter de tourner autour du pot, s’il vous plaît ? lança-t-elle en jetant les bras en l’air en signe d’exaspération.

Frank jeta un coup d’œil à Zach avec une grimace. Celui-ci parut à son tour exaspéré. Rodriguez était capable de mettre à terre un soûlot agressif, d’enfoncer une porte et de conduire une voiture de patrouille à 160 à l’heure au milieu de la circulation, mais pour ce qui était d’annoncer une mauvaise nouvelle à quelqu’un, on pouvait repasser. Et si en plus il s’agissait d’une femme, il se transformait en chiot larmoyant.

— Il n’y a pas de méthode douce pour dire ça. (Zach se pencha en avant en posant les coudes sur les genoux.) On a trouvé ce matin un corps sur un chantier au centre-ville de Sacramento. Nous avons des raisons de croire qu’il s’agit de celui de votre frère, Max Shelden.

Elle porta les mains à ses lèvres et ses yeux noisette s’agrandirent encore.

— Oh !

Elle vacilla un peu. Zach se leva et la conduisit jusqu’à un fauteuil.

— Toutes mes condoléances.

— Non ! Oh, non ! Oh, pauvre Max ! Que s’est-il passé ? Comment est-il… mort ?

Elle avait failli s’étrangler sur le dernier mot. Ses yeux étaient mouillés de larmes.

— Nous n’en savons rien encore. Cela risque de prendre un peu de temps avant que nous comprenions.

Zach regarda autour de lui et repéra une boîte de mouchoirs en papier sur la table basse. Il l’attrapa et la lui tendit.

— Avez-vous besoin que je… faut-il que je… que je l’identifie ou quelque chose comme ça ?

Elle levait les yeux vers Zach, le visage chargé de questions.

Il s’accroupit à côté d’elle afin qu’elle n’ait pas à se casser la nuque pour le regarder.

— Il est, eh bien… parti depuis un moment. Il n’y a en fait rien que vous puissiez identifier. Le médecin légiste confirmera l’identification à partir des archives dentaires.

Elle cligna rapidement des yeux.

— Je ne me souviens même pas chez quel dentiste maman l’emmenait. Moi j’allais chez le docteur Stanzig, alors peut-être que lui aussi, quand il était enfant. Je ne sais pas chez qui il est allé plus tard.

— Plus tard ?

D’après Dinsmore, Max Shelden était mort adolescent. Il n’aurait pas dû y avoir de « plus tard ».

— Oui. Vous savez, après qu’il a fugué.

 

Tout ça n’avait aucun sens. Et le bruit blanc qui s’était répandu dans son cerveau en lui donnant le sentiment que les mots du policier lui parvenaient de très loin, déformés par des interférences, n’arrangeait rien. Et pourtant, on ne pouvait pas dire qu’elle n’avait jamais envisagé qu’un jour ou l’autre un officiel quelconque se pointe à sa porte pour lui dire que Max était mort. Cela faisait longtemps qu’elle savait que Max ne reviendrait peut-être jamais.

Mais, d’une certaine manière, elle se disait qu’elle aurait dû le sentir. Quand sa mère était morte, elle l’avait senti. Elle était endormie dans le fauteuil à côté du lit d’hôpital et lorsque le râle de sa mère avait fini par cesser, elle avait eu l’impression qu’on la giflait pour la réveiller. Ça n’avait pas été le silence soudain qui l’avait fait sortir de son sommeil agité, mais un sentiment, comme une nouvelle absence dans sa vie, un nouveau poids à porter sur la poitrine. Elle l’avait su à l’instant même où cela s’était produit.

Elle aurait vraiment cru que la même chose se serait produite pour Max, qu’il y aurait eu comme une secousse dans son âme lorsqu’il avait disparu pour toujours.

Veronica avait espéré, rêvé qu’un jour Max surgirait à sa porte, les bras grands ouverts, le cœur plein de pardon et d’amour. Mais si Max avait dû la trouver, il l’aurait probablement fait depuis longtemps. Pourtant, elle avait continué à se faire inscrire dans l’annuaire, même si la plupart de ses collègues s’en gardaient bien, en particulier les femmes qui vivaient seules. Il y avait des gens qui faisaient des fixations malsaines sur les infirmières.

Mais elle avait voulu se rendre facile à trouver pour Max. Qu’il lui suffise de taper son nom sur Google, ou de demander les Pages blanches dans la bibliothèque du coin pour les ouvrir à la page du O. Et elle aurait été là, à attendre le retour de son frère prodigue, pour qui elle aurait tué le veau gras.

Tout ça était bien fini à présent. Elle pouvait changer de numéro, changer de nom, déménager dans une autre ville. Max ne la chercherait plus jamais, ne rentrerait jamais à la maison en lui pardonnant.

— Excusez-moi. Pourquoi n’y a-t-il rien que je puisse identifier ?

Elle écarta sa frange et plongea les yeux dans le regard franc de l’inspecteur accroupi devant elle. Quel était son nom déjà ? McKnight ?

— Le médecin légiste n’a toujours pas déterminé la date de la mort. Cela fait… un moment.

Il lui prit la main. La sienne était grande, chaude et un peu calleuse. Les patients se moquaient toujours des mains de Veronica. De vrais blocs de glace même dans ses meilleurs jours. Et à présent elles lui paraissaient même cassantes comme du verre.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La Vallée du Renard

de presses-de-la-cite

Méli-métro

de editions-amalthee

Duel ardent

de milady-romance

Délicieuse Effrontée

de milady-romance

Opération Cendrillon

de milady-romance

suivant