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Divine humanité

De
572 pages
Dans un futur proche. Un virus mortel, La Main de Dieu, ne se contente pas d’annihiler la majeure partie de la population mondiale; il libère aussi les tendances nihilistes des rescapés, privés de repères sociaux et moraux. Les frustrations contenues depuis longtemps se libèrent et les sentiments s’exacerbent. Des groupes radicaux se forment alors sur les ruines de la civilisation et se disputent les restes de l’humanité. Et si un génocide à l’échelle planétaire pouvait contenir le fléau? Les survivants tentent d’échapper à la pandémie et à la folie des hommes. Des destins se croiseront et s’entrechoqueront parfois mais s’inscriront toujours dans un plan qui les dépasse largement… Une série B jubilatoire, à la fois inventive et référencée, qui joue avec les clichés du genre pour donner vie à une BD délicieusement trash, déviante, violente et jusqu’au-boutiste. Entre zombies cannibales, immortels et beautés fatales, ça gicle, ça éclabousse, ça ne s’arrête pas, ça part là où on ne l’attend pas: gigantesque fresque hallucinée, "La Main de Dieu" cogne fort et on aime ça.
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Divine humanité Nicolas Jarry










Divine humanité






















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2010


Prologue



Dans sa lente agonie, le soleil blafard sombrait à
l’horizon et noyait le cimetière gothique de lueurs
crépusculaires. L’astre mourant distordait les ténèbres des
pierres tombales, altérant l’apparence de ces lieux qui se
paraient de leur masque vespéral.
La scène défilait, monotone, dans le regard
charismatique de la sylphide. Elle errait, sans but précis,
dans le dédale de chemins déserts. Le zéphyr jouait avec
sa chevelure noir de jais et câlinait la pâleur de son visage.
Sous une expression peinée, ses paupières au naturel
violacé se refermaient sur les ombres qui hantaient
subtilement le bleu glacial de ses yeux. Des larmes
cristallines s’écoulèrent sur ses traits raffinés, esquivèrent
ses lèvres délicates, puis glissèrent le long de son cou
fragile. Elles se perdirent ensuite dans la bruine automnale
recouvrant les sépultures d’une fine couche de vernis,
semblable à un linceul.
L’eau de pluie détrempait le sol sablonneux, qui tentait
d’entraver la marche élégante de la jeune femme. À
chaque pas, ses bottines à talons aiguilles menaçaient de
sombrer dans l’inconsistance des allées.
En remontant la couture des bas résille de ses longues
jambes, la brise parvint à s’immiscer sous sa robe noire
jusqu’à sa taille gracile. À cette sensation insidieuse, elle
rabattit les pans de sa veste sur le bustier qui épousait les
formes harmonieuses de sa poitrine.
D’un geste nonchalant de la main droite, elle tira de ses
vêtements un mouchoir en soie à la fragrance vanillée et
sécha ses larmes avant de relever son parapluie. Un
9 faisceau de lumière blanchâtre caressa son doux profil en
libérant son champ de vision.
Un homme au teint livide se tenait debout, face à elle, à
une dizaine de mètres, les mains plongées dans les poches
de son long imperméable noir.
Elle reconnut son visage ascétique, son front haut, et
n’avait jamais oublié son regard perçant qui semblait
pouvoir pénétrer la psyché. Ses yeux gris clair paraissaient
pourtant presque éteints derrière les verres circulaires de
ses lunettes minimalistes. De même, sa barbe de trois
jours, d’un gris foncé assorti à la couleur de ses cheveux,
le vieillissait bien au-delà de son âge réel. Mais elle
l’identifia à la seconde où elle l’aperçut.
« Je vous attendais, Jean. » Sa voix mélodieuse
s’accordait sans fausse note à sa délicieuse apparence.
« Bonsoir Virginie. Vous semblez avoir deviné les
raisons de ma présence en ces lieux funestes. » Il marqua
une pause avant de reprendre sur un ton à la fois suave et
menaçant :
« Vous résigneriez-vous à affronter votre destin ? Dans
ce cas, il n’existe pas de cadre plus approprié que ce
cimetière.
— Je savais que vous ne m’auriez laissé aucune
échappatoire, aucune alternative possible. Le temps avait
cessé de jouer en ma faveur, et l’attente devenait une
torture indicible ; j’accueille désormais la mort comme
une ultime délivrance. » Ses dernières paroles
ressemblaient davantage à un murmure.
Comme pour en appuyer l’intensité dramatique, il
révéla le pistolet automatique que sa main droite n’avait
jamais cessé d’enserrer, et dont il pointa le canon prolongé
par un silencieux sur le cœur de Virginie.
Gracieuse et filiforme, elle mesurait un mètre quatre-
vingt-cinq, soit quinze centimètres de plus que son vis-à-
vis masculin. Soumise, Virginie s’agenouilla avec
10 délicatesse devant Jean, son bourreau, lui offrant ainsi
l’occasion de la dominer.
L’assassin, bien qu’il ne laissât rien paraître de sa
surprise, se tétanisa devant la posture inopinée de
Virginie : afin de répondre à la nécessité vitale de
préserver une haute estime de soi, Jean avait fait le
serment de ne jamais poser de genou à terre, au sens
propre comme au figuré. Fier et orgueilleux, il était
parvenu à respecter son principe fondamental, aussi loin
que remontaient ses souvenirs, et il préférait infiniment
mourir plutôt que d’y renoncer. À présent, cette femme
d’une beauté suprême commettait un acte qu’il ne pouvait
concevoir, en se figeant en une peinture surréaliste où
s’amalgamaient cauchemar et volupté.
Fébrile, elle ne cessa de le fixer, comme hypnotisée par
son prédateur. Le temps paraissait suspendu, aucun
mouvement n’étant perceptible de part et d’autre.
Jean commit alors l’erreur fatale, pour un tueur
professionnel, de détourner les yeux de ceux de sa cible ;
désormais, il ne parviendrait plus à replonger son regard
dans celui, inondé de pleurs, de sa suppliciée.
Sans plus attendre, il rengaina l’arme sous son manteau
et commença à s’éloigner. Puis, par-dessus son épaule, il
lança, presque inaudible : « Vous ne tenez pas assez à la
vie pour devoir mourir. Vous êtes libre de choisir votre
voie, Virginie, mais elles mènent toutes à une fin tragique.
Nous sommes des morts en sursis, et ce répit pourrait
arriver précocement à son terme. » Il bifurqua à l’angle
d’une sépulture et ses paroles se perdirent dans le vent.
Virginie se releva avec langueur, effleura brièvement
ses genoux de la main gauche pour enlever les quelques
grains de sable qui s’y attardaient. Elle porta ensuite son
attention sur la tombe la plus proche, celle de son dernier
amant ; une ombre passa devant ses yeux sagaces : elle
avait été profanée.
* * *
11 Jean progressait d’un pas rapide entre les sépulcres
ravagés par des décennies d’abandon. L’image de
Virginie, vulnérable, persistait dans sa mémoire et hantait
ses pensées jusqu’à l’obnubilation. La scène équivoque
qui s’était déroulée devant ses yeux lui apparaissait à
présent comme la plus touchante qu’il eût connue.
Malheureusement, ce merveilleux souvenir ne sera
qu’éphémère ; je l’emporterai avec moi dans la tombe…
bientôt, très bientôt. Nous allons tous mourir, et je ne peux
nier ma part de responsabilité dans le génocide à venir,
pensa-t-il alors qu’il s’apprêtait à franchir les hautes grilles
du portail principal du cimetière.
Pour la première fois depuis le décès inimaginable de
sa mère, qu’il chérissait à la folie, Jean ressentait à
nouveau cette pulsion de vie l’ayant quitté depuis très
longtemps. Virginie l’avait toujours fasciné depuis son
arrivée à la caserne-laboratoire et parvenait encore à le
subjuguer par son attitude paradoxale où se mêlaient
prestige et dépravation.
Le vent froid, qui charriait jusqu’à ses narines une
odeur pestilentielle, le ramena brusquement à la réalité.
Les miasmes putrides provenaient, sans aucun doute
possible, de la vénérable église en ruines, à proximité, qui
semblait pourtant délaissée depuis des siècles.
Intrigué par cette incohérence et motivé par la
perspective d’une découverte intéressante, il s’approcha de
l’énorme bâtisse de pierres grises aussi vétuste que le
cimetière qu’elle dominait. Les gargouilles grotesques, qui
étaient encore perchées au sommet de la construction
dantesque, dardaient leur regard inquisiteur sur les tombes
de marbre ébréchées, de crainte que les morts ne
quittassent leurs demeures éternelles.
Jean gravit avec célérité les quelques marches qui le
séparaient de l’entrée de l’ancien sanctuaire. La main
posée sur la crosse de son pistolet automatique, il poussa
du pied l’une des deux portes massives cerclées de fer qui,
12 comme il s’y attendait, grinça sur ses gonds rouillés. Sur le
qui-vive, il avança à l’intérieur, plissant les yeux le temps
de s’habituer à la pénombre ambiante, avant que l’odeur
écœurante qui planait en ces lieux troublés ne l’incitât à
les ouvrir un peu plus : un cadavre dans un état de
décomposition avancée, suspendu à environ quatre mètres
du sol, oscillait paresseusement au gré des courants d’air.
La pointe vicieuse d’un crochet, terminant une solide
chaîne fixée au plafond, transperçait la cage thoracique du
mort.
Jean remarqua sur-le-champ les nombreuses empreintes
de morsure qui meurtrissaient chaque lambeau de sa chair
putréfiée. Il écarta aussitôt l’hypothèse d’une attaque de
loups, étant donné la hauteur à laquelle se situait le corps.
En outre, les blessures ressemblaient étrangement à celles
provoquées par une dentition humaine…
À cet instant, son sixième sens lui hurla un
avertissement ; il dégaina en un éclair tout en se retournant
et braqua son arme sur l’ombre qui se détachait dans le
cadre de l’entrée. Ses pupilles se contractèrent et
distinguèrent enfin le visage avenant de Virginie, auréolée
de la lumière mourante.
« Je croyais que vous aviez renoncé à me tuer, Jean,
ironisa-t-elle de sa voix bien posée.
— Veuillez m’excuser. » Il dévia sa ligne de mire puis
rangea derechef son pistolet avant de poursuivre : « Les
circonstances actuelles, vous en conviendrez, peuvent
rendre légèrement nerveux. » Afin d’appuyer ses propos, il
s’écarta du champ de vision de Virginie, lui permettant
ainsi de découvrir la scène macabre.
Elle détourna aussitôt son regard de l’horrible spectacle
et posa ses doigts longs et fins sur ses lèvres pour
s’empêcher de crier.
« Je crois qu’il s’agit du sergent Bellum. Même dans la
mort, il persiste à afficher son détestable rictus d’hyène. »
Jean s’était exprimé sur le ton du sarcasme, mais Virginie
13 ne semblait pas en mesure de le relever. Puis, évasif, il
reprit : « Il avait été déclaré déserteur, à tort – nous le
savons à présent – depuis sa disparition qui remonte à plus
de trois semaines… »
Virginie, qui était parvenue à se ressaisir, supplia
presque en tournant le dos à cet endroit malsain :
« S’il vous plaît, partons d’ici.
— Après vous, ma chère. » Le ton se voulait rassurant,
mais il doutait qu’il eût rempli son rôle. Il suivit alors
Virginie jusqu’à sa voiture, un modèle dont la carrosserie
datait de l’époque où l’on pouvait choisir la couleur de son
véhicule, à condition que ce fût noir ; le moteur bénéficiait
cependant des dernières innovations technologiques et ne
devait en rien troubler l’ataraxie induite par ces lieux de
perdition.
Jean appréciait l’offre de transport qui lui était faite. Le
trajet de retour jusqu’à la caserne lui aurait pris au moins
une heure – s’il l’avait effectué à pied.
Enfermée dans un mutisme angoissant, Virginie s’assit
sur le siège du conducteur et démarra son automobile dès
que Jean se fut installé à ses côtés. Dans sa course presque
inaudible, le véhicule ultramoderne s’aventura sur le
chemin forestier plongé dans les ténèbres du sous-bois.
Malgré la chaleur qui régnait dans l’habitacle et une
odeur très agréable de vanille qui baignait l’ensemble,
l’atmosphère semblait glacée ; aucun de ses occupants,
pour des raisons différentes, ne souhaitait relater les
derniers événements. Au bout de quelque temps, Jean prit
cependant l’initiative de rompre le silence :
« Puis-je vous poser une question ? » Tout en parlant, il
lança un regard fugace sur les cuisses aguichantes de
Virginie, dévoilées par sa robe à hauteur des jarretières de
ses bas résille.
« Bien sûr. » Elle avait acquiescé sans quitter la route
une seule seconde des yeux. De profil, le nez aux lignes si
jolies de Virginie révélait les similitudes qu’elle
14 entretenait avec les diverses représentations de la fameuse
reine d’Égypte.
« Pourquoi vous promeniez-vous si régulièrement dans
le cimetière, ces derniers temps ? » Il songeait à ses
récentes filatures lorsqu’il formula son interrogation.
« Je suppose que ce sanctuaire me rappelle ma propre
mortalité. Il m’évoque aussi les conséquences dramatiques
de décisions prises par des personnes irresponsables. » Le
lyrisme de ses propos peinait à en masquer le ton sinistre.
Jean crut percevoir une allusion subtile, mais il ne chercha
pas à développer son intuition. Leurs regards se croisèrent
une fraction de seconde.
« Permettez-moi, à mon tour, de vous poser une
question. » Sans attendre son assentiment, elle poursuivit
avec la même attitude décomplexée : « Savez-vous
pourquoi mon époux vous a demandé de m’assassiner ? »
Le naturel avec lequel elle s’était exprimée sur un sujet
aussi épineux réussit à dérouter Jean, qui cacha néanmoins
son étonnement.
« Le Lieutenant-colonel est resté assez sibyllin quant à
ses raisons. Et je n’ai pas jugé utile de chercher à en
apprendre davantage – probablement parce qu’une
sentence aussi douloureuse ne pouvait être
qu’intériorisée. »
Virginie ne s’étonnait plus de la réserve excessive dont
faisaient preuve les militaires vis-à-vis de leur hiérarchie.
De son côté, Jean, satisfait de sa réponse, attendait avec
intérêt la suite de la conversation.
« Mon mari souffre de paranoïa aiguë et il cherche
systématiquement à détruire tout ce qui lui échappe, au
sens propre comme au sens figuré. Mais je pense que vous
savez déjà très bien tout cela. » Elle avait parlé avec la
même intonation sérieuse et troublante que lorsqu’elle
s’était trouvée en position de soumission dans le cimetière.
Jean tressaillit ; il se demanda s’il s’agissait d’une
habile stratégie visant à apprendre tous les détails d’une
15 situation délicate à partir de seules conjectures. Cela
n’importait guère, finalement. Il concéda certains
éléments, tout de même sur ses gardes :
« Sa fascinante paranoïa ne m’a effectivement pas
échappé et je dois bien avouer l’avoir exploitée à des fins
personnelles.
— Vous avez le sens de l’euphémisme, Jean. Vos fins
se manifesteront par l’annihilation presque totale de
l’espèce humaine. » L’indulgence de Virginie interpella
Jean. À nouveau, leurs yeux se rencontrèrent furtivement.
« Je constate avec plaisir que vous partagez le fardeau
insupportable de mon terrible secret. » Le sarcasme
n’avait pour vocation que de signifier l’importance
dérisoire qu’il accordait à ses méfaits.
« J’ignore cependant quelles sont vos motivations et de
quelle manière vous êtes parvenu à atteindre vos
objectifs. » La neutralité absolue du timbre de sa voix,
comme si elle conversait de choses et d’autres, interloqua
encore Jean.
« En ce qui concerne ma détermination à rechercher
l’extinction de l’humanité, je vous dirai simplement : un
seul être vous manque et tout est dépeuplé. Vous devez
savoir que le Lieutenant-colonel, au-delà de ses
remarquables compétences de généticien, est féru de
paléontologie. » Il marqua une pause afin de bien
souligner ces derniers mots. « J’ai également découvert, au
détour d’une conversation, que votre époux adhère avec
ferveur à la thèse selon laquelle l’Homme de Néandertal,
qui n’entretient aucun lien ancestral avec l’Homo sapiens,
se serait éteint dans le sang ; selon les scientifiques, ces
deux espèces bien distinctes auraient cohabité un certain
temps jusqu’à ce que la première disparaisse
définitivement. Et il paraît probable qu’elle a été
exterminée par la seconde. Que la cause soit naturelle –
comme l’apport de maladies auxquelles les uns seraient
immunisés et non pas les autres – ou qu’elle soit relative
16 au caractère belliqueux des hommes, le résultat reste le
même. Dans les deux cas, il se serait agi du premier
génocide de l’histoire – ou de la préhistoire, devrais-je
dire. » Après s’être assuré d’avoir capté toute l’attention
de Virginie, il poursuivit sans plus attendre :
« En jouant sur ses angoisses paranoïaques, je suis
parvenu à convaincre le Lieutenant-colonel que le même
schéma de mort programmée s’apprêtait à recommencer,
avec pour cible l’Homo sapiens et pour exécuteur
l’échelon supérieur de la Création. Un nom a même déjà
été attribué à cette Némésis factice : l’Homo supremus,
ainsi qu’à la solution que votre mari pourrait apporter : la
Main de Dieu. En tant que scientifique, il détenait les
moyens d’annihiler le Mal à sa source en créant un virus
mortel affectant cette menace supposée. La manière dont
le Lieutenant-colonel a procédé est assez édifiante, bien
que les circonstances soient triviales : sachez cependant
qu’au cours d’une mission qui m’a été confiée par
l’Armée sur une zone sinistrée, j’ai prélevé des
échantillons d’ADN de nombreuses victimes exposées
durablement aux radiations et qui présentaient des gènes
mutants assez similaires ; j’ai remis le résultat de mes
investigations à votre époux, qui a tiré les conclusions que
sa psychose lui dictait. Les conséquences ont largement
dépassé mes espérances : le Lieutenant-colonel a utilisé
son propre patrimoine génétique comme groupe témoin !
Nous savons tous les deux que votre mari a développé un
système immunitaire bien supérieur à la moyenne. »
Jean perçut un changement minime dans l’attitude de
Virginie, qui lui indiquait qu’elle avait suivi son
raisonnement. Il poursuivit donc l’exégèse :
« Ainsi, et conformément à une courbe de Gauss, la très
grande majorité de la population mondiale sera affectée
par le virus, ses défenses naturelles s’avérant insuffisantes
pour répondre à l’attaque de "La Main de Dieu". De plus,
la vitesse de propagation de ce nouveau fléau est
17 suffisamment élevée pour contrarier toute tentative de
découverte d’un vaccin approprié avant le décès de
millions de personnes contaminées. Les gens de
tempérament fragile ont déjà commencé à succomber à
travers tout le pays ; un atout majeur du virus réside dans
le fait qu’il se diffuse dans l’air – l’air que tout le monde
respire – en plus de ne nécessiter qu’une quantité infime
de produit : il se duplique de manière exponentielle en
utilisant l’organisme de son hôte. L’avenir de l’humanité
s’assombrira irrémédiablement dans les dix prochains
mois. » L’expression flegmatique de Jean contrastait avec
la gravité de ses propos ; il ressentait cependant une
satisfaction incertaine, évanescente comme une pensée
tout juste formulée, à partager les conséquences de ses
actes avec Virginie.
« Vous vous suicidez en emportant dans la mort la
société que vous estimez responsable du décès d’un être
cher. » Sa déclaration paraissait exempte de jugement.
« Vous avez admirablement bien résumé mes
pensées. » Des souvenirs mélancoliques submergèrent
Jean alors qu’il répondait. Le visage attendrissant de sa
mère adorée, à demi perdu dans les limbes, lui était apparu
avec la brièveté d’un éclair pour lui rappeler son vœu de
vengeance : femme exceptionnelle, elle avait consacré sa
vie entière au bien des autres mais elle était décédée sans
les égards qu’elle méritait amplement ; Jean avait la
certitude que tout n’avait pas été fait pour la sauver de son
cancer. À présent, le monde entier s’apprêtait à payer une
telle infamie.
Virginie profita de ce moment de flottement dans la
conversation pour s’enquérir de la disposition d’esprit de
son interlocuteur :
« Que feriez-vous si vous aviez la possibilité de
survivre ?
— Je n’ai pas vraiment réfléchi à la question, mais je
pense que je m’accorderais une seconde chance, comme le
18 font parfois les personnes qui cherchaient réellement à se
donner la mort mais qui ont cependant survécu ; même si
cela reviendrait à errer parmi les fantômes d’un passé
révolu. » À nouveau, de nombreuses pensées assaillirent
son cerveau : ses camarades de faculté de psychologie,
puis de conscription, qu’il avait menés au suicide depuis le
jour fatidique où l’existence avait perdu toute saveur,
revenaient parfois hanter ses songes. Il pensait que ces
individus mentalement fragiles ne méritaient pas de vivre
alors que sa mère reposait sous terre ; elle avait emporté
dans la tombe sa conscience morale.
Lorsque ses collègues eurent compris que ces morts ne
relevaient pas de la coïncidence mais d’une malveillance,
Jean fut radié de l’ordre des psychologues. Il avait réussi à
trouver un peu d’apaisement auprès de l’Armée, qui avait
remarqué et exploité ses compétences de tortionnaire
mental pour "réaligner" les dissidents politiques du parti
unique.
Il n’avait cependant pas trouvé la rédemption dans le
regard de ses victimes, alors qu’il l’avait discernée dans
celui de Virginie, au cimetière.
« Pourquoi me demandez-vous cela ? » À l’orée de sa
conscience, il savait néanmoins ce que Virginie s’apprêtait
à lui proposer.
« Dans sa grande magnanimité, mon époux a élaboré un
antidote – bien qu’en faible quantité – en même temps que
son virus ; des doutes devaient encore persister dans son
esprit quant à la nature réelle de cet ennemi biologique
lorsqu’il a créé la substance prétendue salvatrice. Je
détiens plusieurs de ces échantillons et je souhaiterais les
partager avec vous. » L’assurance manifeste de Virginie
ne laissait planer aucun doute sur la véracité de ses propos,
qui nouèrent la gorge de Jean ; il parvint tout de même à
s’exprimer, au terme d’un véritable effort de concentration
pour ne pas permettre à des pensées parasites de le
submerger :
19 « Je n’arrive pas à concevoir pourquoi vous feriez une
telle chose pour moi.
— Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. »
Par cette phrase unique, elle avait réussi à balayer
toutes les répliques potentielles que Jean aurait pu
formuler ; il se contenta de sourire discrètement d’une
allégresse qu’il pensait à jamais perdue.
* * *
Ils aperçurent enfin, au terme de plusieurs minutes d’un
silence respectif dénué de toute gêne, le centre de
recherche militaire situé au cœur d’un cratère volcanique.
Ils atteignirent bientôt le poste de sécurité, creusé à même
la paroi rocheuse, où un planton en uniforme gris et béret
noir semblait s’ennuyer en attendant la relève.
À l’approche du véhicule qu’il devait reconnaître, il
leva la barrière bicolore, autorisant ainsi l’accès au
complexe scientifique. En arrivant à hauteur du soldat qui
se mit au garde-à-vous et porta sa main droite au niveau de
la tempe, Jean remarqua son teint maladif et son regard
morne. Tandis qu’ils s’apprêtaient à prendre le tunnel qui
les mènerait au quartier, il lui rendit son salut militaire
depuis son siège tout en l’observant avec minutie. Il
présente les premiers symptômes du virus ; les conditions
climatiques déplorables ont fragilisé son organisme. Il ne
lui reste plus qu’une dizaine de jours à vivre, peut-être
moins encore, se dit stoïquement Jean. Cette pensée agit
comme un puissant indice de récupération, et il repensa au
cadavre découvert dans l’église délabrée. Il considéra
toutefois que cela n’avait plus la moindre importance : dès
à présent, il commencerait une nouvelle vie et les spectres
de son passé retourneraient dans l’oubli.
Virginie alluma les phares pour traverser les cinquante
mètres, plongés dans l’obscurité presque totale, de la
galerie souterraine. Au détour d’une bifurcation, ils
débouchèrent sur une place circulaire. À ciel ouvert, elle
20 était inondée par la lumière artificielle d’énormes
projecteurs placés sur la vingtaine de bâtiments qui
émergeaient du sol rocheux. Elle gara sa voiture sur le
parking puis, avant de couper le contact, reporta son
attention sur Jean.
« Rejoins-moi à vingt-deux heures dans mes
appartements. » Puis elle le gratifia d’un sourire
irrésistible, enluminé par ses dents blanches comme des
perles, qui piégea Jean dans un mutisme songeur. Elle
quitta le confort relatif de l’habitacle pour se hâter, sous
une pluie fine, vers la porte du bloc le plus proche derrière
laquelle elle disparut.
Jean attendit quelques instants avant de suivre sans
empressement le même itinéraire, nonobstant les
intempéries, tourmenté par les derniers bouleversements
dans sa vie.
À l’intérieur de la construction à l’austérité typique des
militaires, il emprunta de manière machinale l’ascenseur
qui desservait toute la base. En traversant un étroit couloir,
éclairé sporadiquement par un néon défectueux, il
commença à retrouver ses automatismes. Il déverrouilla
l’unique porte qui se trouvait à ce niveau du complexe
souterrain avant de refermer à clé derrière lui, comme à
son habitude. La lumière tamisée qui s’alluma alors révéla
le désordre familier de son antre…
Il retira ses lunettes, aux verres constellés d’eau de
pluie, et les déposa dans un tiroir de son bureau ; il
renoncerait désormais à les porter, estimant qu’il n’en
aurait plus besoin : sa vue ne souffrait que d’une légère
déficience en se troublant un peu lorsqu’elle fatiguait. Il
était temps pour lui d’assumer ses faiblesses.
Après avoir rangé son arme dans le compartiment
secret d’une armoire, il quitta ses vêtements pour les poser
négligemment sur une table ployant déjà sous le poids
d’un capharnaüm de livres de science-fiction ou d’horreur
et d’ouvrages de psychologie. Il percevait à peine son
21 environnement immédiat et il n’entendit pas sa précieuse
horloge sonner à sept reprises ; un tintement de clochette
accompagnait un bruitage électronique – sons respectifs de
ses deux manifestations fondues l’une dans l’autre : des
aiguilles tournant sur un cadran délimité par des chiffres
romains constituaient la partie archaïque de l’appareil ;
l’autre moitié étant formée d’un écran à cristaux liquides
où s’écoulait le temps en caractères lumineux. Une
inscription en latin figurait sous chacun des éléments de la
machine : Vulnerant Omnes, Ultima Necat & Ad Vitam
Æternam.
Une seule idée parvenait à émerger du maelström de
ses pensées : prendre une longue douche chaude et
régénératrice. La salle de bain demeurant la seule pièce à
peu près rangée, il réussit dans un bref délai à s’adonner
aux bienfaits de l’eau embaumée à la pomme et à la
cannelle. Il resta ainsi près d’une heure, durant laquelle il
tenta – en vain, hélas – de remettre un semblant d’ordre
dans son esprit.
Jean se sécha en vitesse avant d’enfiler un caleçon et de
se recouvrir de son peignoir. Il se brossa les dents et
s’aspergea d’eau de lavande avant de quitter la salle de
bain.
Sous l’effet d’un parfum délicatement musqué, son
odorat l’avertit d’une présence féminine dissimulée dans
l’obscurité de ses appartements. Seule une personne, à part
lui-même, possédait une clé de sa chambre : Marlène, sa
brûlante maîtresse.
Comme pour répondre à ses attentes, elle s’avança dans
le spectre lumineux provenant de la pièce embuée d’où
s’échappaient des senteurs florales, le talon aiguille de ses
escarpins martelant le sol carrelé. Jean, en esthète avisé,
remarqua tout de suite les bas résille qui gainaient les
longues jambes dont la splendeur faisait la fierté de
Marlène.
22 Son regard remonta le long de ses jarretelles encadrant
la fine pièce triangulaire en latex noir, qui dissimulait
l’intimité de la jeune femme. Il suivit avec intérêt les
bandelettes élastiques jusqu’à la guêpière qui les
supportait. Au-dessus de son ventre plat, il devinait sans
peine les formes exquises de ses seins divins, parfaitement
découplés, à travers les reflets que l’éclairage faisait jouer
sur le sous-vêtement moiré.
Jean ne cessa pas de la détailler, notant au passage
qu’un collier à pointes, avec anneau, était verrouillé autour
du cou délicat de l’excitante soumise.
« C’est un réel plaisir de te voir, Marlène. » Ses yeux
croisèrent enfin ceux, en amande et de couleur noisette, de
la pétillante jeune femme. Un sourire aussi espiègle que
sensuel illumina son visage accort, à l’ovale parfait. Les
mèches de ses cheveux châtains mi-longs, qui encadraient
avec harmonie la noblesse de son front, magnifiaient son
teint lisse et hâlé. Son regard envoûtant de perspicacité ne
quittait pas celui de Jean alors qu’elle s’approchait jusqu’à
se retrouver à seulement une dizaine de centimètres de lui.
Il pouvait ainsi profiter de l’haleine fraîche et mentholée
de sa sculpturale compagne.
« Je sais », répondit-elle de sa voix aux accents
séducteurs tout en glissant sa main droite, gantée de latex
noir, dans le caleçon de Jean.
Marlène s’inclina un peu pour embrasser
langoureusement Jean avant de se laisser glisser le long de
son corps nimbé d’arômes agréables, qu’elle recouvrit de
baisers scabreux. Elle s’agenouilla avec sensualité devant
son amant avant de lui retirer son caleçon. De sa main
droite, elle saisit avec d’infinies précautions le sexe en
érection de Jean, qu’elle amena à sa bouche voluptueuse.
Marlène s’appliqua avec un tel soin dans sa fellation qu’il
devait mobiliser toute sa volonté pour ne pas éjaculer
précocement ; il avait tout à fait conscience des efforts
qu’elle déployait pour éprouver sa force mentale : il savait
23 qu’elle avait très bien intégré ses penchants fétichistes
pour les femmes fatales arborant des bas résille, inventives
et vicieuses si possible. De plus, il appréciait beaucoup
celles qui étaient adeptes des plaisirs oraux.
Il la releva en la saisissant par les épaules, la porta dans
ses bras jusqu’au lit, où elle s’allongea lascivement pour
adopter une posture émoustillante. Jean ouvrit l’un des
tiroirs du meuble à proximité et en sortit une paire de
menottes chromées.
« C’est à ton tour d’être menottée, ma chère. » Il lui
adressa un sourire complice qu’elle lui rendit aussitôt en
tendant ses poignets dans sa direction. Il verrouilla avec
tendresse les bracelets métalliques sur les gants de la jeune
femme puis il reprit, dans le registre de la provocation :
« J’espère que tu apprécieras les présents que je t’ai
récupérés.
— J’ai hâte de les essayer. » À nouveau, elle lui avait
témoigné sa complicité de sa voix pleine de promesses
après que ses yeux magnifiques et enfiévrés se furent
portés sur la longue chaîne argentée et le bâillon à boule
que Jean tenait dans sa main gauche. Toujours irrésistible,
elle poursuivit :
« Tant d’attentions de ta part me vont droit au cœur.
Que fêtons-nous ce soir, mon amour ?
— Ma résurrection », répondit-il avec une intonation
singulière qui intrigua Marlène. Il lui passa le bâillon,
qu’il sangla tout en délicatesse avant qu’elle n’eût le
temps de formuler une autre question. Jean n’ignorait pas
à quel point de telles situations parvenaient à la stimuler.
Marlène s’agenouilla sur le bord du lit, les pieds
tournés vers l’extérieur, et reposa ses avant-bras et ses
coudes en avant, de telle sorte qu’elle présentât, sans
retenue, son postérieur majestueux qui suggérait un
érotisme débridé. Jean commença par caresser avec amour
les courbes tentatrices avant d’attacher la chaîne à
l’anneau du collier de sa partenaire. Il pénétra ainsi
24 Marlène, tenue en laisse, en lui infligeant, de sa main libre,
une fessée tout en modération ; il savait pertinemment que
cela l’excitait au plus haut point et son incapacité à
pousser de petits cris de jouissance la galvanisait
davantage. Le couple s’essaya à diverses positions
empruntées au Kâmasûtra, bien que celle dite "de la
levrette" emportât inexorablement le suffrage de Marlène,
qui atteignit l’extase plusieurs fois.
Jean accéda à son tour au plaisir suprême avant de se
retirer et de s’étendre un bref instant auprès de sa bien-
aimée.
Il déposa un baiser plein de tendresse sur sa joue à la
peau douce comme la soie, puis il se pencha sur Marlène
afin de lui retirer ses menottes ; tandis qu’elle s’apprêtait à
se débâillonner, il lui saisit à nouveau les poignets pour les
lui menotter dans le dos. Il noua au châssis du lit la
chaînette fixée au collier de la jeune femme, alors prise au
dépourvu. Il réalisa combien elle pouvait être belle sous
l’emprise de la colère mêlée à la frustration, mais il savait
aussi que sa perversion accroissait son plaisir. Il quitta le
cadre de leurs jeux sybarites et commença à se rhabiller.
« Je dois m’absenter quelques instants pour conclure
une affaire d’une importance vitale – si je peux me
permettre. Attends mon retour, et je te promets de
t’honorer au-delà de tes espérances, mon ange. » Il appuya
ses propos d’une caresse sur les cuisses fermes de
Marlène, qui ne put s’empêcher de frémir d’une façon
presque imperceptible.
Il termina de se vêtir et, après avoir adressé un clin
d’œil malicieux à l’alléchante prisonnière, il quitta ses
appartements, à présent obnubilé par le visage si séduisant
de Virginie.
* * *
La traversée des longues coursives qui le séparaient du
logement de Virginie lui paraissait interminable, tant il
25 ressentait le besoin de lui parler – ou simplement de se
retrouver en sa présence.
Il arriva enfin devant la porte du logement de fonction
du lieutenant-colonel Pestis. Jean se remémora alors la
soirée à laquelle il avait été convié par l’éminent
scientifique, lors de son incorporation au laboratoire
militaire. À sa première rencontre avec Virginie, il ne
pouvait se douter qu’elle scellerait son destin cinq ans plus
tard : leur présentation s’était avérée, à son grand désarroi,
pour le moins protocolaire – pour ne pas dire glaciale. Il
n’avait alors plus envisagé de s’intéresser à la jeune
épouse de l’officier supérieur. Aujourd’hui, elle l’attendait
pourtant dans ses appartements.
Il savait très bien que le lieutenant-colonel ne regagnait
pas ses quartiers avant minuit – tant ses recherches
l’accaparaient. Les dernières réticences de Jean
s’envolèrent à cette pensée, et il frappa à la porte ; celle-ci
s’ouvrit quelques secondes plus tard, révélant la troublante
Virginie, aussitôt accompagnée de son succulent parfum
vanillé.
« Tu es ponctuel, Jean. » Le sourire exquis qui
accompagnait ses quelques mots soulignait davantage son
visage radieux. Les paroles de Virginie paraissaient
cependant chargées d’autres sens plus subtils : elle arborait
des sous-vêtements noirs – soutien-gorge affriolant, string
& porte-jarretelles prolongés de bas – à peine dissimulés
par une longue chemise de nuit diaphane.
Elle porte délibérément cette tenue sexy pour me
recevoir, puisqu’elle semble avoir pleinement conscience
de l’heure à laquelle je suis arrivé. Il médita là-dessus
tandis qu’il réalisait avec bonheur qu’elle continuait de le
tutoyer ; pour Jean, cela signifiait qu’elle ne remettait pas
en cause ce qu’ils avaient décidé et vécu ensemble jusqu’à
présent. Il se détendit un peu avant de rétorquer, affable :
« Je ne saurais être en retard en de telles circonstances.
26 — Je t’en prie, entre. » Elle libéra l’accès à Jean avant
de refermer la porte derrière lui. Il luttait intérieurement
pour ne pas la déshabiller du regard. Ses yeux ne
résistèrent néanmoins pas longtemps à l’attraction exercée
par les fesses délicieusement galbées de Virginie. Pour
détourner son attention de la superbe jeune femme, qui
posait une mallette sur une table basse, Jean se forçait à se
concentrer sur son environnement : le bleu le plus pâle,
sous la radiance de néons blancs, recouvrait chaque mur
de la pièce spacieuse – un salon aux meubles noirs.
« Je te sers quelque chose, Jean ? » Elle se tourna vers
lui pour lui offrir l’image d’une madone : dans l’ombre
d’une mèche de ses cheveux noir corbeau, ses yeux bleu
clair avaient l’éclat des saphirs les plus purs. Il comprit à
cet instant à quel point la perfection transcendait chaque
trait de Virginie : depuis son regard envoûtant, souligné
par l’inclinaison de ses sourcils fins, au dessin précis,
jusqu’à la nacre de sa peau lisse, absolument tout la
rendait irrésistible.
« Volontiers. Une vodka pomme me comblerait. » Il se
félicita de ne pas avoir laissé l’émotion déteindre sur
l’inflexion de sa voix.
« Je pense pouvoir trouver ton bonheur. » Sur ces mots,
elle sortit plusieurs bouteilles d’un placard et, courtoise,
invita Jean à s’asseoir sur l’un des fauteuils en cuir qui
entouraient la mystérieuse mallette. En s’installant, il
aperçut enfin le précieux contenu et se dit aussitôt qu’il
aurait bel et bien grand besoin d’un verre : plusieurs
seringues et flacons qu’il supposa contenir le sacro-saint
sérum étaient rangés à l’intérieur. Sa phobie des
instruments médicaux le fit blêmir davantage. Il ne pensa
même pas à profiter du décolleté de Virginie, qui se
penchait en avant afin de le servir, pour apprécier sa
poitrine rêvée par un sculpteur alexandrin. Il la remercia
après qu’elle lui eût versé l’alcool dans sa coupe de cristal,
mais sa voix avait perdu son assurance.
27 « Ne t’inquiète pas, tu ne ressentiras rien lorsque je
t’injecterai le sérum. » Clairvoyante, elle lui avait
chuchoté ces paroles avec un amusement certain.
Un rictus crispé, qui se voulait un témoignage de sa
confiance, déforma les traits de Jean. Il se maudissait
d’avoir été si facilement percé à jour. Il se demanda alors
quelle profession elle avait exercée avant de se marier.
Infirmière, médecin ? Non, il lui semblait que Marlène lui
avait révélé avoir étudié la littérature à la même Université
que Virginie… Une nouvelle question lui vint à l’esprit, et
il lui semblait plus honnête de la poser maintenant :
« Je souhaiterais te demander de m’accorder une autre
faveur, Virginie. Accepterais-tu de partager aussi le sérum
avec Marlène Fames ? J’ai eu écho de vos rivalités et je
comprendrais très bien si tu refusais, mais…
— Je connais les liens qui vous unissent, Marlène et
toi. Je me doutais que tu souhaiterais qu’elle nous
accompagne, et je n’y vois aucun inconvénient ; j’ai déjà
préparé une seringue pour elle. » Elle termina la
discussion en la ponctuant du sourire le plus enjôleur qu’il
ait été donné de voir à Jean.
Elle est merveilleuse, songea-t-il avant de reporter ses
pensées sur Marlène.
"Les liens qui nous unissent" ; elle ne croit pas si bien
dire, s’amusa-t-il.
* * *
Marlène ressentait une gêne mêlée à la délectation de se
savoir si exposée et si vulnérable dans la situation
d’emprisonnement où son amant l’avait abandonnée. Elle
aurait souhaité se caresser dans l’attente de son retour,
mais les menottes lui interdisaient ce plaisir ; elle se
contenta d’effleurer ses hanches si provocantes. Elle
perçut alors un début d’excitation irradier dans son corps
de déesse ; le souvenir de l’orgasme que Jean avait fait
naître en elle parvenait encore à la rendre fébrile, et elle se
28 demandait ce qui avait pu exalter à ce point ses
performances sexuelles.
Marlène ne pouvait ignorer l’intérêt grandissant qu’il
portait à Virginie depuis quelques semaines. Elle avait
imaginé – ou tout du moins espéré – qu’il ne s’agissait que
d’un contrat supplémentaire que l’assassin devait remplir :
elle avait eu connaissance des différends – quel doux
euphémisme ! – qui existaient entre Virginie et son époux.
En outre, elle savait que Jean "réglait" les problèmes
rencontrés par le lieutenant-colonel ; d’ailleurs, son amant
n’avait-il pas fait d’elle une veuve lorsqu’elle le lui avait
demandé ? La pension découlant du décès de son
encombrant mari militaire avait été sa première motivation
– sa relation perverse avec Jean, sa seconde ; celui-ci avait
su la rendre heureuse et aller au-delà de ses mœurs.
Marlène espérait qu’en retour, elle était parvenue à
satisfaire ses désirs les plus intimes. Elle avait nourri cette
sensation de plénitude jusqu’à présent, mais elle devait se
rendre à l’évidence : Jean avait changé – ce genre de
changement qui ne peut s’opérer que sous le charme ou la
manipulation d’une femme.
Sa cruelle déception de voir Virginie toujours vivante
ce jour même avait accru son inquiétude quant à la
primauté de ses liens avec Jean. Elle l’avait pourtant
aperçu se diriger, armé de son pistolet doté d’un
silencieux, vers les ruines isolées au sud-est du quartier
général. Pour une raison qui lui échappait encore, Virginie
effectuait des visites régulières de l’église désaffectée, et
Marlène regrettait amèrement que sa rivale ne fût pas
restée pour toujours dans le vieux cimetière local.
Elle s’étonnait de la rancœur qu’elle nourrissait encore
à son égard après ces années d’éloignement et malgré la
passion dévorante qui les avait liées l’une à l’autre durant
près de deux ans. Virginie, qu’elle avait rencontrée sur les
bancs de l’Université, l’avait initiée aux délices du
saphisme, alors même qu’elle s’éveillait tout juste aux
29 joies de la sexualité. L’étudiante belle et mystérieuse
l’avait asservie à tel point que Marlène n’envisageait pas
de vivre sans elle ; ainsi, lorsque Virginie l’avait quittée
du jour au lendemain pour épouser le lieutenant-colonel
Pestis, elle l’avait suivie jusque dans cette enceinte
militaire en épousant à contrecœur un sous-officier qui y
exerçait. Après de longs moins de sevrage et avec le
soutien précieux de Jean, Marlène avait finalement réussi
à se détourner de la tentatrice. Elle ne lui avait toutefois
jamais pardonné de l’avoir tant fait souffrir. Une animosité
réciproque avait subsisté de leur union problématique, qui
l’avait fait grandir, validant le célèbre axiome "ce qui ne
tue pas rend plus fort". Le sentiment de défiance teintée de
mépris aurait pu cependant se muer en véritable aversion
s’il s’était avéré exact que Virginie cherchait à la trahir
une fois de plus en tentant de lui subtiliser l’amour de
Jean.
Dans son costume et sa position de soumise, la colère
grandissait en elle, exaltée par son impuissance face aux
talents de séductrice de Virginie. La survenue d’un
événement pour le moins inquiétant l’aida à mettre, pour
un temps, sa rancœur de côté : un pas lourd, qu’elle ne
parvint pas à identifier, provenait du couloir et semblait
indiquer qu’un individu massif s’approchait de l’entrée de
la chambre. Une pensée la fit tressaillir : Jean n’avait pas
verrouillé la porte de son studio à son départ.
* * *
Jean sortit enfin des appartements du couple Pestis,
l’épaule un peu endolorie par l’injection du sérum ; il
savait cependant qu’il s’agissait là avant tout d’une
interaction psychosomatique : Virginie avait tenu sa
promesse en faisant preuve d’une douceur et d’une
dextérité extrêmes lorsqu’elle lui avait administré la dose.
Sa phobie des piqûres avait cependant fini par le rattraper.
30 Il exprima une nouvelle fois sa gratitude envers sa
rédemptrice pour la délicatesse avec laquelle elle avait agi,
et ils convinrent ensemble d’un nouveau rendez-vous une
demi-heure plus tard, le temps nécessaire pour préparer
leurs bagages : ils avaient pris la décision de quitter la
base militaire le soir même pour trouver un cadre
beaucoup plus agréable où séjourner, loin des ravages de
la pandémie.
Du coin de l’œil, il aperçut la porte entrouverte du
voisin de palier des époux Pestis. Il tourna son regard de
ce côté pour remarquer des traces de couleur vermeille qui
reliaient le studio au corridor.
« On dirait du sang. » Virginie avait lu le trouble sur le
visage du militaire avant de considérer la traînée écarlate.
« Cela ne présage rien de bon ; je dois savoir ce qui se
passe. » Ses réflexes conditionnés de combattant
ressurgissaient inéluctablement, comme dans toute
situation de crise. Et ce fut aussi le fruit d’un long
apprentissage, stipulant que "les femmes laissent aux
hommes le soin de gérer la violence", qui obligea Virginie
à se placer en retrait dans son logement.
Les sens en alerte, Jean s’approcha des traces de sang et
constata qu’elles prenaient la forme d’un long sillage
partant de l’appartement pour se perdre dans l’escalier, à
côté de l’ascenseur. Tout indiquait que l’on y avait traîné
un corps.
En s’introduisant dans le logis ayant servi de cadre au
crime, il remarqua séance tenante un détail sordide : un
bras sectionné à hauteur du coude baignait dans une flaque
de son propre sang au centre de la pièce encore éclairée. Il
mesura alors à quel point les locaux étaient bien
insonorisés puisque aucun bruit n’avait filtré au travers de
la cloison. De même, il prit conscience de la vélocité du
massacre ; en effet, à peine trois quarts d’heure s’étaient
écoulés entre le moment où il était entré chez Virginie et
maintenant.
31 Les débris de meubles fracassés rendaient la
progression difficile dans la salle qu’il traversait pour
déceler un hypothétique indice ; il parvenait sans peine à
se représenter le combat qui avait éclaté entre au moins
deux protagonistes, mais l’identité des agresseurs
demeurait inconnue.
Jean se rendit compte à ce moment-là qu’il ne se
rappelait plus ni le nom ni le visage du major qui logeait
ici ; il se souvenait juste d’avoir entendu dire qu’il
souffrait d’une grave dépression, un trouble psychique
assez répandu dans cette base militaire isolée au fin fond
du pays. De tels maux, conjugués à l’absence d’un
commandement décentralisé, permettaient aux militaires
les plus taciturnes de la caserne de disparaître de très
longues périodes sans que personne ne s’en aperçût. Il se
remémora alors le cadavre à moitié dévoré et suspendu à
un crochet qu’il avait découvert dans l’église en ruine.
Une nouvelle pensée s’imposa instantanément à son esprit
et le ramena à la dure réalité : perturbé par les
changements survenus dans son existence, il avait oublié
de verrouiller la porte de son studio. Marlène, si
vulnérable, pourrait courir un grand danger si elle venait à
être découverte… et l’assassin semblait être descendu par
l’escalier desservant son appartement !
Plus vite qu’il ne s’en imaginait capable, Jean retrouva
Virginie pour lui demander de le rejoindre en toute hâte
chez lui. La gravité de son regard anéantit toute velléité de
question ; elle acquiesça d’un simple signe de la tête. Jean
s’élança aussitôt sur la piste sanglante…
* * *
Un mauvais pressentiment accablait Marlène à mesure
que les battements de son cœur s’accéléraient et que la
poignée de la porte d’entrée se mettait à tourner avec une
lenteur alarmante.
32 Le cœur de la jeune femme faillit s’arrêter de battre à
tout jamais lorsque la repoussante créature finit par entrer.
Les yeux terriblement expressifs de Marlène s’ouvrirent
en grand sur la parodie d’être humain qui la fixait de son
regard bestial, où se mêlaient la folie et l’envie. Elle
remarqua d’emblée les nombreuses cicatrices, dues à une
carence d’hygiène, qui couraient le long de son visage
émacié et se perdaient derrière son crâne chauve. Les
parties de son corps maigre mais imposant, que des
lambeaux de vêtements ne parvenaient plus à dissimuler,
présentaient les mêmes symptômes de malnutrition et de
diverses maladies.
Même si sa démarche lourde et chancelante laissait
encore quelques zones d’ombre quant à ses intentions, ses
énormes mains ensanglantées balayaient tous les doutes
possibles. Marlène aurait souhaité hurler mais son bâillon
l’en empêchait, de même que ses chaînes réduisaient sa
mobilité à néant. Elle se savait à la merci de ce géant
délaissé par l’évolution et dont l’attitude lui laissait
entrevoir une mort lente et atroce…
* * *
Jean manqua de trébucher plusieurs fois dans l’escalier
avant de se retrouver enfin dans le couloir de ses
appartements. La vue de la porte d’entrée entrebâillée
induisit chez lui un sentiment d’angoisse renouvelé : les
traces de sang avaient cessé de suivre le chemin de son
logement, au précédent étage. Il se rappelait très bien avoir
fermé la porte derrière lui mais sans la verrouiller ; la
présence d’un second assassin sévissant dans la base se
confirmait. Une question restait cependant en suspens dans
son esprit alerte : pourquoi ces tueurs ne sont-ils pas allés
jusque dans l’appartement de Virginie ? Pour l’instant,
seule la santé de Marlène lui importait, et il courut jusqu’à
l’entrée dans l’espoir qu’il ne fût pas trop tard.
33 À l’intérieur, Jean s’accorda une demi-seconde de répit
afin d’analyser la situation incroyable qui se présentait à
ses yeux ébahis : un homme à la stature imposante se
penchait au-dessus de Marlène avec l’intention manifeste
de se repaître de sa chair encore intacte. Sans hésiter plus
longtemps, le militaire se saisit de son sabre d’officier
qu’il avait eu l’excellente idée de suspendre juste à côté de
l’entrée. Il chargea aussitôt son adversaire, bien plus grand
et corpulent que lui, et le frappa de taille à trois reprises
juste au moment où il se retournait pour lui faire face.
Grâce à ses réflexes fulgurants, Jean esquiva sans peine le
puissant coup de poing circulaire que la créature blessée
tenta de lui asséner et il profita de sa vulnérabilité pour
l’empaler proprement, juste au-dessous du sternum. À cet
instant, le duel ne laissait plus aucun doute quant à son
issue : Jean avait pratiqué une profonde entaille dans la
colonne vertébrale de ce monstre, qui présentait tous les
traits des ogres des contes de fées de son enfance. Celui-ci,
dans un dernier crachat de sang, bascula en arrière pour
atterrir sur le lit, à quelques centimètres seulement de la
sublime prisonnière. Sous son poids, le sommier se brisa
avec fracas, entraînant l’ensemble du couchage sur le côté
affaissé ; Marlène, hystérique, se retrouva ainsi
littéralement allongée sur le cadavre, le ventre contre le
sien.
Jean se précipita pour libérer Marlène de son bâillon et
de ses chaînes. Une légère hésitation retint sa main un
court instant avant de lui retirer ses menottes : il
connaissait très bien et adorait le caractère impulsif de son
ardente maîtresse et il s’apprêta à balbutier une ineptie
censée l’apaiser ; il reçut au contraire une gifle magistrale
avant de pouvoir articuler le moindre mot. Même s’il
s’attendait à un tel geste de sa part, il n’avait pas cherché à
l’éviter : il avait toute conscience des vertus apaisantes de
la violence pour Marlène.
34 Il riva son regard bienveillant dans celui, embué par
l’émotion, de son amante. Le soulagement
incommensurable de la savoir saine et sauve laissa vite
place à son humour retors. Il se contenta de l’excuse
minimale « Je suis désolé », scandée par un sourire
narquois en pensant qu’il ne pouvait pas prévoir qu’un
homme préhistorique viendrait se sustenter de sa chair
tendre durant son absence.
Cette réaction inappropriée sembla exaspérer la jeune
femme ; en réponse, elle tenta d’abattre une nouvelle fois
sa main gantée sur la joue encore endolorie de Jean. Il
parvint néanmoins à saisir le poignet de Marlène avant
l’impact. Elle s’effondra en sanglots contre son épaule. De
nombreuses personnes – et peu importe le genre – se
seraient repliées sur elles-mêmes ou auraient sombré dans
l’hystérie face à un tel traumatisme, mais pas Marlène ;
seules la colère et la frustration de sa vulnérabilité
ressurgissaient dans un moment pareil. Et il la désirait
ardemment, entre autres choses, pour cela.
« La Gorgone Méduse. » L’affirmation à la sobriété
docte provenait d’une voix féminine derrière Jean.
Il reconnut tout de suite le timbre velouté de Virginie ;
elle faisait allusion au tableau imposant qui dominait la
chambre au-dessus des vestiges du lit : il représentait le
visage enchanteur et luxurieux d’une femme à la chevelure
de serpents. La peinture, essentiellement dans des nuances
de gris, faisait ressortir la singularité des iris jaunes de ses
grands yeux pétrifiants.
Comme si la tragédie de ces dernières péripéties passait
au second plan, la rescapée de l’agression lança un regard
furieux, mais encore larmoyant, à son ennemie jurée.
« Que fait-elle ici ? » Marlène avait interrogé Jean sur
un ton plein de fiel et sans dissocier son regard de celui de
Virginie. Elle lui imputait inconsciemment toute la
responsabilité de ses récents malheurs.
35 « Ne t’avais-je pas parlé d’une surprise avant de te
quitter ? – Et je peux t’assurer qu’il ne s’agissait pas de la
visite de ce colosse… » Il s’interrompit en observant une
nouvelle fois son faciès déformé par une ultime douleur.
« Qu’y a-t-il, encore ? » Un mélange d’appréhension et
d’énervement imprégnait la voix savoureuse de Marlène.
« Ne lui trouvez-vous pas un air de ressemblance avec
le Lieutenant-colonel Pestis ? » Du point de vue de Jean,
les similitudes avec le commandant de la base militaire
étaient flagrantes : la même stature imposante, le même
nez aquilin, sans parler de cette calvitie prononcée qui
avait accablé très tôt l’époux de Virginie ; il s’imaginait
sans mal voir une version plus jeune et plus sauvage du
professeur. Il renchérit :
« Il a également les yeux vairons – une caractéristique
bien trop rare pour relever de la simple coïncidence.
— Sans aucun doute. » Virginie, perdue dans ses
pensées, ne semblait pas vraiment concernée par le débat.
Après avoir regardé avec dédain le corps inerte qui
gisait sur le sol, Marlène intervint à son tour : « En effet,
ce monstre lui ressemble vaguement. »
Expectatif, Jean continuait d’observer l’étrange
cadavre. Sans quitter des yeux son visage opalin, il
s’adressa une fois encore à l’assemblée :
« C’est assez troublant. Nous devrions peut-être
demander des explications au Lieutenant-colonel.
— Est-ce réellement nécessaire ? Ne devions-nous pas
quitter cet endroit de toute façon ? » La remarque de
Virginie prenait les accents de la fatalité.
« Oui, tu as raison… » Jean n’eut pas le temps de
terminer sa phrase que Marlène lui coupa la parole :
« De quel départ parle-t-elle, Jean ? »
Il perçut beaucoup de suspicion dans sa bouche, et il
fallait lui fournir une explication immédiate sous peine de
voir éclater un nouveau conflit.
36 « Je comptais t’en parler. Virginie et moi avons décidé
de quitter ce mouroir pour trouver un cadre de vie plus
agréable. Et je venais te chercher afin que tu nous
accompagnes. »
La dernière précision de Jean ne suffit pas à rassurer
Marlène. Elle continuait de froncer les sourcils, qu’elle
avait fins et délicats, ce qui lui conférait une expression
délicieusement sérieuse.
« As-tu songé que nous nous exposerions davantage
aux risques de contamination par le virus à l’extérieur de
la caserne-laboratoire ? » Marlène ne dissimulait pas son
scepticisme car elle avait très bien assimilé que le monde
subissait alors les ravages de l’épidémie la plus virulente
qu’il eût connue.
« Ta remarque est tout à fait pertinente, mais sache que
le virus provient justement du laboratoire. Et Virginie
possède l’antidote qu’elle est prête à te faire partager. »
Jean conclut ses propos en se retournant vers celle-ci, qui
acquiesça d’un très léger hochement de la tête.
Marlène ne se laissa pas amadouer et elle lança,
sarcastique : « Je dois peut-être lui baiser les mains pour la
remercier. »
Pour toute réponse, Virginie la détailla du regard avant
de la fixer droit dans les yeux puis d’afficher une
expression où se mêlaient défi et amusement.
Marlène se rendit alors compte que sa situation ne lui
permettait pas d’ironiser : vêtue de ses seuls bas résille,
d’un corset en cuir noir et de gants, tout en arborant un
collier à pointes, elle ne se sentait pas en position de
force ; son si joli visage s’empourpra quelque peu de
honte, puis elle détourna le regard et croisa les bras sur ses
seins pourtant magnifiques. Virginie lui laissa sauver la
face lorsqu’elle plaisanta :
« Ta tenue vestimentaire facilitera l’injection du
sérum. » Puis elle sortit une seringue de son sac de
voyage.
37 De son côté, Jean se sentait à peine gêné des
représentations négatives que Virginie pourrait développer
à son égard à partir de ce qu’elle voyait : le désordre
assumé de ses appartements mais surtout son goût évident
du fétichisme dans ses rapports sexuels avec Marlène. Il
remarqua cependant que Virginie affichait une expression
étonnamment sereine malgré les circonstances ; elle
s’accorda même le privilège de déposer un baiser sensuel
sur l’épaule de Marlène, à l’endroit précis où elle avait
effectué la piqûre. Il attribua ce comportement surprenant
à la situation surréaliste qu’ils vivaient. Il constata même,
non sans une très légère touche de jalousie, que Marlène
semblait avoir apprécié ce geste tendre en esquissant un
sourire discret mais amical.
« Nous sommes maintenant tous protégés contre le
virus. » Virginie appuya ses propos en refermant son sac
assez grand pour contenir quelques affaires de voyage et
un nécessaire de toilette.
Il eut tout loisir d’admirer une nouvelle fois les longues
jambes divinement galbées de Virginie, que le port
continuel de talons hauts avait sculptées avec brio ; ses
bottes au laçage sophistiqué, qui enserraient ses pieds
ténus, exhortaient la facette dominatrice de sa
personnalité. Captivé par ce spectacle torride, que ses
fantasmes nourrissaient, Jean se demanda si elle portait
autre chose que ses sous-vêtements prometteurs sous son
imperméable mi-long en vinyle noir.
À ses côtés, Marlène, qui rivalisait de beauté, enfilait
son soutien-gorge puis son string en latex. Elle exhalait un
charme aussi sulfureux que celui de Virginie était glacial.
Jean récupéra un sac à dos, dans lequel il entassa à la
hâte plusieurs caleçons, des paires de chaussettes ainsi que
des vêtements de rechange et sa trousse de toilette –
l’ensemble intégralement de couleurs sombres. En
empilant ses effets personnels, il s’aperçut de la futilité de
son comportement : il accordait de l’importance à son
38 confort immédiat alors que le monde s’effondrait autour
d’eux. Cela n’empêche pas de se comporter en homme
civilisé, se ravisa-t-il en se saisissant aussi de son
ordinateur portable, support inaltérable de sa mémoire. Il
revint cependant à l’essentiel en glissant son pistolet
automatique, complété par deux chargeurs, dans la poche
de son long manteau. Il aida Marlène à se revêtir du sien,
qui était posé à proximité, sur un fauteuil. En toute
simplicité, elle répondit à ses attentions par un « Merci »
gracieux.
« À ton service, ma chère. Nous pouvons partir, à
présent. » Sa déclaration s’acheva au moment précis où
des détonations retentirent aux étages inférieurs.
Son sac sur l’épaule, il empoigna son sabre d’infanterie
de la main gauche et son arme à feu de la droite, avant de
reprendre : « J’ouvre la marche. » Il gagna ensuite le
couloir en direction de l’extérieur du complexe militaro-
scientifique. Ses deux charmantes compagnes le suivirent
de très près, aussi prestes l’une que l’autre.
Tandis qu’ils s’engageaient dans l’escalier pour
remonter les deux étages les séparant de la sortie, ils
rencontrèrent un nouvel opposant de forte stature ; ce
dernier se figea tout juste deux secondes – sans doute sous
l’effet de la surprise – mais assez longtemps pour
permettre à Jean de lui sabrer la gorge.
Le regard halluciné du colosse se porta au-delà de son
bourreau et il referma ses énormes mains sur sa blessure
mortelle, dans un geste désespéré de survie ; le sang
jaillissait cependant entre ses doigts au rythme de ses
pulsions cardiaques, et Jean l’observa, non sans un certain
intérêt morbide, tandis que la vie l’abandonnait en une
ineffable souffrance. Il poussa un dernier râle angoissé
avant de s’effondrer pesamment en arrière.
Jean ne s’étonna pas de constater une fois encore un air
de ressemblance avéré entre ce nouveau mort et le
lieutenant-colonel Pestis. Il adressa un regard entendu à
39 ses deux compagnes, qui prirent à leur tour conscience des
similitudes.
Sans perdre davantage de temps, mais plus prudents
que jamais, ils reprirent leur ascension vers la sortie du
complexe souterrain.
De nouvelles détonations se firent entendre en surface,
comme pour indiquer l’urgence de la situation et amener
Jean à de nouvelles réflexions : Pourquoi les événements
se déclenchent-ils maintenant ? Quel en est l’élément
précurseur ?
Quand il fut arrivé en haut des marches, ses
interrogations s’éclipsèrent pour permettre à son
conditionnement martial de prendre instantanément le
relais : deux nouvelles copies dégénérées du lieutenant-
colonel Pestis se présentaient devant ses yeux, au fond du
passage, et se disputaient les restes du cadavre d’un
soldat ; seuls ses rangers et les lambeaux de treillis qui les
prolongeaient demeuraient identifiables.
Le binôme de monstrueux blasphèmes humains réagit
aussi diligemment qu’une bête sauvage et se rua sur le
nouveau venu, déterminé à le déchiqueter. De son côté,
Jean n’hésita pas non plus et vida le chargeur de son
pistolet automatique sur les deux assaillants ; l’un d’eux
trébucha et s’écroula à cause d’une blessure contractée à la
jambe. L’autre maintint sa charge frénétique malgré les
trois tirs reçus en plein torse. Jean se prépara à recevoir
l’assaut furieux du mastodonte en pointant son sabre
d’infanterie en avant. La créature mortifiée vint
s’embrocher sur la lame effilée mais elle réussit à
entraîner son opposant dans sa chute. Non sans douleur, le
dos de Jean heurta le sol carrelé et froid du couloir, écrasé
sous le poids de son adversaire outrageusement corpulent ;
ce dernier, malgré son supplice et la perte de sang, parvint
à enserrer ses doigts pareils à des serres autour du cou de
son tourmenteur, bien décidé à l’emporter avec lui dans la
mort en lui broyant la carotide. Jean se ressaisit aussitôt et
40 posa ses mains gantées sur les tempes de son antagoniste
avant d’enfoncer ses pouces dans les yeux aux couleurs
dissemblables ; le clone enragé hurla de douleur et son
haleine pestilentielle rappela à Jean l’odeur de la tombe, et
tandis que du sang commençait à s’écouler de ses orbites à
présent creuses, il finit par lâcher prise.
Jean exploita cette faiblesse et déploya des efforts
considérables pour basculer le mourant sur le côté. Il était
enfin soulagé de la torture que lui avait infligée la garde de
son sabre en comprimant ses muscles abdominaux. Il
peinait toujours à recouvrer sa respiration alors qu’il se
relevait, en prenant un soin excessif à ne surtout pas poser
de genou à terre, aidé par Virginie et Marlène. La première
lui tendit son mouchoir en soie afin qu’il essuyât le sang
qui avait coulé sur sa joue droite, tandis que la seconde lui
remit son pistolet automatique, qu’il avait laissé tomber
durant la bataille.
D’une voix rauque qu’il ne reconnaissait pas lui-même,
il articula péniblement ces quelques mots :
« Merci. Cet aliéné a bien failli m’étrangler à mort.
— Arrête de te plaindre et termine ton travail. » Tout en
le tançant avec fermeté, Marlène lui désigna la créature
blessée qui rampait vers eux, toujours aussi décidée à les
étriper.
Jean s’amusa de l’attitude outrancière de Marlène. Elle
est adorable ; je pourrais donner ma vie pour elle, se dit-il
en réapprovisionnant la chambre de son arme à feu.
Après avoir laissé une traînée de sang sur plus de dix
mètres derrière lui, leur ennemi arrivait enfin sur eux ;
Jean pointa alors le canon de son automatique en direction
de la tête déformée du monstre agonisant mais résolu. Il
prit le temps de bien ajuster son tir avant de lui loger une
balle au milieu du front ; une partie du cerveau de la cible
accompagna la course du projectile ravageur dans une
gerbe de sang, tandis que son buste retombait et que de la
fumée s’élevait à l’arrière de son crâne ; même dans la
41 mort, ses yeux grands ouverts conservaient une expression
de férocité, et le précieux liquide écarlate se répandait
paisiblement de sa bouche sur les carreaux d’un blanc
immaculé.
Jean s’étonnait encore de la quantité impressionnante
de sang que pouvait contenir le corps humain alors qu’il
replaçait une cartouche dans le chargeur ; il ne pouvait pas
prendre le risque de tomber à court de munitions dans une
autre situation critique. Il se félicita de la présence du
silencieux vissé au bout du canon de son pistolet ; sans cet
inestimable accessoire, il serait probablement sourd à
cause des coups de feu tirés dans un lieu clos comme ces
coursives étroites. De plus, les détonations auraient alerté
d’autres pâles répliques du mari de Virginie ; il en était
persuadé, à présent : ils rencontreraient encore nombre de
ces êtres abjects.
« Jean. J’ai pensé que ceci pourrait t’intéresser ; il se
trouvait à côté du cadavre du soldat. » Marlène lui
présenta un redoutable fusil à pompe comme s’il s’était
agi d’une sainte relique.
Après l’examen rapide de l’arme, Jean s’extasia
presque : « Excellent ! Le magasin de l’arme est encore
plein. » Arrimant son regard à celui de Marlène, il lui posa
la question bien qu’il connût déjà la réponse : « Sais-tu te
servir d’une arme à feu ? »
Elle se contenta d’un sourire de connivence en tendant
la main afin qu’il lui remît le pistolet automatique ainsi
que le chargeur restant. Il se retourna ensuite vers
Virginie, qui prit l’initiative de la parole. Tout en
délogeant le sabre de son support cadavérique, elle
ironisa :
« J’imagine que je devrai pratiquer l’escrime.
— Tu as bien deviné, ma chère. Ne perdons pas
davantage de temps, nous avons cet enfer à quitter. » Sa
déclaration terminée, le meneur se dirigea vers la dernière
porte qui les séparait de l’air libre. Afin de rester discret
42 pour évaluer la situation, il se contenta dans un premier
temps d’entrebâiller le battant, ce qui lui permettait
d’observer sans être vu en se plaquant dos contre le mur.
Jean ne croyait pas si bien dire en évoquant le domaine
du Diable pour décrire le spectacle qui se présentait à lui :
des véhicules en proie aux flammes, que la pluie
diluvienne ne parvenait pas à éteindre, diffusaient leurs
lueurs infernales à travers une nuit sans lune et éclairaient
une orgie de massacres ; parmi la multitude de cadavres de
leurs camarades, quelques soldats subissaient
d’indescriptibles tortures, dévorés vivants par une horde
composée d’une vingtaine de cannibales à la morphologie
quasi identique. Jean constata avec désappointement qu’un
camion de transport de troupes bloquait la seule sortie du
complexe scientifique. Il se retourna alors vers ses
acolytes :
« Nous devrons emprunter la voie aérienne pour nous
extraire d’ici. L’une de vous deux saurait-elle piloter un
hélicoptère, à tout hasard ? » Bien qu’il n’eût pas
beaucoup d’espoir d’obtenir une réponse affirmative, il
avait quand même préféré demander.
Virginie fut à l’origine de la bonne surprise, lorsqu’elle
déclara, avec un naturel touchant :
« J’ai passé et obtenu mon brevet de pilotage, il y a
cinq ans de cela, mais je n’ai pas pratiqué depuis.
— C’est tout de même un point extrêmement positif ; et
de toute façon, nous n’avons pas le choix : une vingtaine
d’ogres occupent la cour intérieure et ont condamné
l’unique accès. De plus, les parois du volcan sont
beaucoup trop abruptes pour être escaladées. Il ne nous
reste plus qu’à nous envoler. » Maintenant que
l’éventualité de prendre la voie des airs se précisait, de
nouveaux impératifs se firent jour dans l’esprit de Jean :
« Je vais récupérer les clés de l’hélicoptère et chercher un
moyen sûr de parvenir jusqu’à l’appareil. Vous devriez
m’attendre ici et vous dissimuler dans mon appartement ;
43 il a déjà été "exploré" par les clones, et il est peu probable
qu’ils y retournent. Je me déplacerai plus rapidement seul
et cela favorisera une progression discrète. » Il précisa ce
dernier détail en anticipant les protestations de Marlène.
Puis il sortit braver les éléments.
« Bonne chance » furent les derniers mots qu’il entendit
de ses compagnes avant de refermer la porte derrière lui et
de se confronter aux conditions climatiques finalement
salutaires : l’averse et les roulements du tonnerre
couvraient sans peine le bruit de ses pas. Jean remarqua
aussi que la meute béotienne donnait l’impression d’être
trop occupée à s’alimenter pour percevoir sa présence déjà
furtive.
L’un d’entre eux releva pourtant la tête, la bouche
ensanglantée, et orienta son regard vers Jean ; celui-ci
disparut aussitôt derrière un véhicule de reconnaissance en
réalisant que le vent avait tourné et transportait son odeur,
aussi discrète fût-elle, dans leur direction.
Ces créatures relèvent plus de la bête sauvage que de
l’être humain ; elles sont sûrement très sensitives. Ses
réflexions ne lui apportaient cependant pas la solution à
ses problèmes. Si on devait le repérer, il lui fallait
absolument détourner l’attention des anthropophages de la
cachette de ses compagnes.
Une puissante bourrasque vint à son secours et induisit
en erreur le guetteur, qui tourna un instant son attention
ailleurs. Jean profita de cette défaillance pour se réfugier
dans le bâtiment le plus proche. Dès qu’il fut en sécurité, il
s’approcha en toute discrétion de l’unique fenêtre de la
pièce dans laquelle il se trouvait ; à travers le verre
crasseux de la vitre haute, il pouvait constater, non sans un
certain soulagement, que le clone vigilant avait fini par
retourner à son festin carnassier.
Avec plus de temps à consacrer à son environnement,
Jean comprit alors qu’il se trouvait dans l’antichambre du
laboratoire du lieutenant-colonel Pestis. Était-ce son
44 inconscient plutôt que l’urgence de la situation qui l’avait
mené jusqu’ici ? Toujours était-il que Jean ne s’étonna pas
de constater que la porte d’ordinaire close, qui menait tout
droit à la salle d’expérimentations, avait manifestement été
forcée. Il ne résista pas à la tentation d’assouvir sa
curiosité et de saisir l’opportunité de trouver des réponses
à certaines de ses questions. Il franchit alors, pour la
première fois, le seuil de la zone estampillée du symbole
"risques de contamination biologique". Avec la prudence
et l’agilité d’un félin, il descendit l’escalier en colimaçon
qui s’enfonçait de dix mètres dans le sol. Les marches le
menèrent à un sas hermétique qui avait été ouvert sans
usage de la force : aucun signe de violence n’était apparent
sur l’ensemble du mécanisme.
Il remarqua tout de suite les multiples éclats de verre
baignant dans des flaques de liquides multicolores qui
souillaient le blanc conventionnel de la pièce principale ;
Jean se demanda alors, quelque peu angoissé, s’il était
exposé aux souches des nombreux virus mortels testés
dans cette salle immense mais encombrée d’un matériel
scientifique ultramoderne. Il se rassura vite lorsqu’il
aperçut la porte verrouillée de la chambre forte étiquetée
"produits dangereux". Il ressentit néanmoins un léger
picotement au niveau de ses narines et il se demanda s’il
devait une nouvelle fois attribuer cette sensation à son
imagination ou à la réalité.
Une dizaine de grandes cuves translucides, entreposées
dans un angle du laboratoire, monopolisèrent toute son
attention dans un second temps ; chacune d’elles contenait
un humanoïde de forte corpulence, âgé d’environ vingt
ans, immergé dans une solution bleutée. Malgré leurs yeux
clos et l’appareil respiratoire fixé sur leurs cavités buccale
et nasale, Jean reconnut sans problème certains traits
partagés avec le génie servant de parangon.
En s’approchant davantage de ces nouveaux artefacts
humains, Jean réussit à lire l’inscription en lettres cursives
45 qui figurait au-dessus de l’ensemble : toutes choses égales
par ailleurs. Le militaire, psychologue de formation, se
rappela alors ce principe scientifique qui stipulait que dans
une expérimentation, un seul facteur devait être manipulé
tandis que tous les autres devaient rester inchangés. Jean
s’en amusa : Visiblement, le commandant de la base a
développé ce principe jusqu’à son paroxysme.
Tandis qu’il se retournait pour quitter cet endroit
lugubre, il distingua la présence d’un cadavre dépassant de
derrière une table de travail. En arrivant à proximité de
celui-ci, il constata sans surprise qu’il s’agissait du mari de
Virginie, étendu sur le sol dallé, les tripes répandues tout
autour de lui. Il avait conservé une expression hagarde,
que ses iris dépareillés exacerbaient. Un détail inattendu
retint l’attention de Jean : le corps éventré ne présentait
aucune trace de morsure. Peut-être les clones ont-ils
reconnu leurs propres gènes en la personne du lieutenant-
colonel Pestis, spécula Jean en quittant ces lieux malsains.
Ses découvertes soulevaient une autre question à
laquelle il ne trouverait à coup sûr jamais de réponse :
pourquoi leur a-t-il ouvert le sas ?
* * *
Virginie et Marlène entrèrent à nouveau dans
l’appartement de Jean, qui présentait toujours les mêmes
séquelles du combat qui s’y était déroulé ; cette situation
figée garantissait partiellement l’absence d’un nouveau
danger.
En détaillant l’œuvre d’art représentant le monstre
mythologique nommé Méduse, Marlène s’adressa à sa
concurrente en amour :
« Tu semblais fascinée par ce tableau, tout à l’heure.
— Certainement parce que je l’ai peint. » Virginie ne
chercha pas à poursuivre la discussion sur un terrain aussi
épineux.
46 La maîtresse du militaire, irritée par les perspectives
que sa réplique évasive avait soulevées, ne put s’empêcher
de formuler sa question de façon aussi directe :
« Depuis combien de temps vous fréquentez-vous, Jean
et toi ?
— Tu ne devrais pas t’inquiéter ; nous ne nous sommes
jamais adressé la parole au-delà des politesses d’usage
avant aujourd’hui. D’ailleurs, nous ne nous connaîtrions
probablement pas si mon cher et tendre époux ne l’avait
pas investi de la mission de m’assassiner. » La froideur de
l’attitude de Virginie atteignit Marlène comme une bise
hivernale. Elle s’en aperçut et adoucit sa voix : « Jean
semble beaucoup tenir à toi, de toute façon ; lorsque je
m’apprêtais à l’immuniser contre le virus, il a demandé
spontanément s’il était aussi possible de te vacciner. »
Comme pour détourner le sens de la conversation, elle
ramassa la paire de menottes sur la table de chevet. Elle
porta l’instrument d’asservissement à hauteur des yeux
avant de poursuivre avec toute l’onctuosité que le geste lui
inspirait :
« Et de ton côté, ta liaison avec Jean remonte-t-elle à
longtemps ? »
Les sous-entendus n’échappèrent pas à Marlène, qui
riposta en veillant à bien conserver une intonation neutre :
« En ce qui concerne le caractère fétichiste de notre
relation, il ne s’agit que d’un aspect de l’amour
inconditionnel que je lui porte. À ce sujet, j’imagine que tu
te souviens que c’est toi qui m’as initiée à ces pratiques
déviantes, il y a quelques années. » Un sourire narquois se
dessina sur ses lèvres sensuelles, puis elle approfondit le
sujet : « Pour répondre à ta question implicite, Jean et moi
étions effectivement amants avant la mort de mon époux.
Étant donné la situation, il n’est plus nécessaire de te
cacher notre implication dans son prétendu accident. »
Marlène effaça toute implication émotionnelle sur ses
traits si délectables. « Tant que nous en sommes aux
47 confidences, qu’est-il véritablement advenu de ton
soupirant ? S’est-il bel et bien donné la mort ou doit-on
invoquer le deus ex machina ? » L’accusation ne réussit
pas à déstabiliser Virginie, qui répondit avec tout le
naturel d’une conversation banale :
« Pour être sincère, j’ai imaginé que mon mari avait
deviné notre relation et envoyé son exécuteur, en
l’occurrence Jean, pour mettre un terme définitif à notre
idylle ; puis le crime a vraisemblablement été masqué en
suicide.
— N’as-tu pas songé à te venger de Jean ? » Les
interrogations de Marlène se faisaient plus suspicieuses
encore. Pensive, Virginie ne donnait pas le sentiment de
devoir se défendre :
« Non, Jean n’était que le bras armé de mon mari, et
cette amourette ne représentait qu’une distraction pour
moi.
— Comme je l’ai moi-même été, en mon temps. »
D’une voix pleine d’amertume, Marlène cherchait à
polémiquer – ce qui ne pouvait échapper à Virginie :
« Je ne voyais pas où tu voulais en venir ; ce n’est plus
le cas à présent. » Elle avait répondu à l’offensive en
donnant presque l’impression d’être soulagée. « Je n’ai
jamais cessé de t’aimer avec cordialité, ma chère
Marlène ; en revanche, je devais impérativement trouver
un équilibre dans ma vie affective afin de remettre un
semblant d’ordre dans mes idées. » Puis, la gorge nouée
par l’émotion, Virginie poursuivit :
« J’ai choisi la rupture brutale parce que je pensais que
notre passion ne méritait pas de mourir à petit feu.
— Tu aurais dû m’en parler. » Le regard
miséricordieux de Marlène se faisait larmoyant.
« Je pensais nous épargner bien des souffrances en
agissant ainsi. » Virginie finit par s’abandonner dans les
bras réconfortants de sa ravissante partenaire sous l’effet
de pleurs irrépressibles.
48 Marlène ressentait à nouveau le subtil parfum vanillé de
la femme qu’elle avait aimée éperdument. Dans un élan
d’infinie tendresse, elles restèrent ainsi enlacées de
longues minutes, oubliant pour un instant magique le
chaos qui régnait en ces lieux de désolation.
* * *
Jean arriva enfin aux quartiers résidentiels, muni des
clés de l’hélicoptère et du plan d’évacuation de la base. Il
n’avait découvert aucun survivant, ni même de cadavre,
parmi les trente-cinq résidents de la caserne, alors que
subsistaient de nombreuses traces de sang. Tous les corps
avaient apparemment été rassemblés à l’extérieur en un
garde-manger ignominieux.
De même, il n’avait rencontré aucun clone du
lieutenant-colonel Pestis sur le trajet ; tous semblaient
obsédés par leur alimentation contre-nature. À l’exception
des deux cannibales qu’il avait occis en dernier, et qui se
présentaient en ce moment même sous ses yeux, les
créatures décadentes semblaient ne pas très bien supporter
l’enfermement et préféraient l’air libre, malgré les
conditions météorologiques exécrables.
Jean redoutait que leur instinct grégaire ne se
manifestât aussi dans la traque de leurs proies. En outre, il
craignait que leur efficience intellectuelle ne représentât
une menace additionnelle. Il se remémorait la controverse
qui avait scindé les chercheurs en neurosciences afin de
déterminer la part de l’inné et de l’acquis dans
l’émergence des capacités de réflexion. Il avait adhéré au
courant qui prônait une prédominance du patrimoine
génétique sur l’impact social pour la formation des
structures cérébrales ; ce mouvement se fondait sur l’étude
de jumeaux monozygotes séparés à la naissance et répartis
dans des milieux sociaux en totale opposition. Les
résultats de cette recherche avaient montré que les deux
49 sujets présentaient une forte similitude quant à leurs
aptitudes cognitives.
Jean ne doutait pas que les anthropophages avaient
bénéficié du formidable potentiel intellectuel du
lieutenant-colonel Pestis qui, combiné à leur bestialité, les
rendait indéniablement dangereux. Il était évident qu’ils ne
tarderaient pas à s’apercevoir de la disparition de quatre
d’entre eux, et Jean se demandait s’il n’avait pas été suivi.
En gardant cette idée en tête, il se retournait à intervalles
irréguliers pour contrarier toute tentative de filature.
Arrivé devant son logement, il scruta une dernière fois
les alentours avant de pénétrer à l’intérieur à pas feutrés,
sans refermer la porte derrière lui.
Il demeura un instant figé devant la scène improbable
qui se présentait à ses yeux incrédules : Virginie et
Marlène, naguère ennemies mortelles, s’embrassaient avec
ardeur dans une étreinte mutuelle. Une phrase prononcée
par l’un de ses professeurs de psychologie lui revint
spontanément à l’esprit : l’amour n’est qu’une activation
biologique à laquelle on donne un sens ; Jean se demanda
alors si la tournure qu’avaient prise les derniers
événements jouait le médiateur physiologique du
sentiment… L’urgence de la situation l’extirpa de ses
théories.
« Excusez-moi de vous interrompre, Mesdames, mais le
temps nous est compté. » Plutôt gêné de s’immiscer dans
leurs ébats amoureux, Jean affecta néanmoins le
détachement.
Les deux mignonnes brisèrent leur accolade, et Marlène
rougit très légèrement en détournant le regard pour ne pas
croiser celui de son amant.
De son côté, Virginie ne semblait pas le moins du
monde embarrassée par la perspective de flirter avec
Marlène. Elle prit la parole la première, tout en agençant
sa chevelure soyeuse en chignon, qui valorisait son front
altier :
50 « Tu as raison, Jean ; nous devons nous hâter si nous
voulons préserver une chance de survivre. » Elle se saisit
du sabre qu’elle avait posé sur un meuble à proximité.
« À ce sujet, j’ai le regret de t’annoncer que tu es
veuve, Virginie. Le Lieutenant-colonel Pestis a succombé
aux ravages provoqués par son propre patrimoine
génétique, de manière plus radicale qu’un cancer
congénital. » D’abord ravi de sa galéjade, mais devant
l’absence d’un quelconque signe d’amusement de la part
de son auditoire, il se ravisa et poursuivit :
« J’ai réussi à me procurer les clés de l’hélicoptère
stationné dans le hangar principal, qui demeure cependant
fermé afin de ne pas alerter les clones. Son ouverture ne
peut se commander qu’à partir de la tour de contrôle. Vous
pénétrerez donc dans le hangar pendant que je me
chargerai de libérer l’accès ; s’il le faut, je détournerai leur
attention sur moi durant votre manœuvre. Je devrais
pouvoir tenir ma position jusqu’à ce que vous veniez me
chercher sur la plateforme d’atterrissage qui jouxte la salle
des commandes. Des objections ? » Même s’il avait
envisagé de multiples scénarii, il restait ouvert à toute
proposition.
« Laisse-moi venir avec toi, Jean ; tu auras peut-être
besoin d’aide. » La sincérité de la proposition de Marlène,
en proie à un mauvais pressentiment, ne faisait aucun
doute.
Il n’en attendait pas moins de sa part, mais il l’encensa
à cet instant au-delà de tout entendement. Qu’il est bon de
se savoir aimé dans pareilles circonstances !
« Tu es un ange, Marlène, mais il vaudrait mieux que tu
escortes Virginie jusqu’à l’hélicoptère ; vous ne serez pas
trop de deux si la situation devait mal tourner, même si je
sais que l’appareil est opérationnel et que ses niveaux sont
vérifiés régulièrement. De mon côté, je suis rompu aux
techniques d’infiltration et j’ai l’habitude d’agir seul. » Il
51 avait tenté, avec un succès relatif, d’adoucir sa voix afin
de tranquilliser sa véritable amie.
Elle approuva avec un sourire un peu forcé, puis Jean
remit le jeu de clés à Virginie. Ensemble, ils
abandonnèrent l’appartement du militaire, pour toujours
cette fois – du moins l’espéraient-ils. Malgré cet air de
déjà-vu et la fatigue qui menaçait de l’accabler, Jean resta
aussi vigilant durant tout le parcours vers l’unique issue du
secteur habitable.
À l’extérieur du complexe souterrain, l’intensité du
brasier déclinait progressivement à cause de la pluie
battante, et cessait de se propager sur l’ensemble de la
base militaire. Même s’il sera plus facile de se camoufler
parmi les ombres, le manque d’éclairage engendré par
l’extinction de l’incendie pourrait accroître la difficulté de
manœuvrer en plein vol. D’autres pensées parasites
tentèrent de s’insinuer dans l’esprit de Jean, mais il les
repoussa. Il parvint ainsi à garder les idées claires en
menant Marlène et Virginie à l’entrepôt. Fort de sa
précédente expérience, il avait tenu compte de la direction
du vent et avait attendu qu’il charriât les odeurs dans le
sens opposé au festin impie.
Il ouvrit la porte dérobée du bâtiment préfabriqué et
s’adressa une dernière fois à ses deux alliées pour une
ultime recommandation :
« Si la situation devenait désespérée, gardez les deux
dernières balles pour vous ; je ferais de même. À tout à
l’heure (dans le ciel ou en enfer). » Il se gorgea des
émotions – où se côtoyaient l’espoir et l’appréhension –
que le visage des femmes reflétait si bien, puis il tourna les
talons afin d’accomplir son objectif.
* * *
Virginie et Marlène s’introduisirent dans la pénombre
du vaste entrepôt pourvu d’un plafond haut. Seul un
hélicoptère résidait en son centre délimité par un grand
52 cercle jaune. L’absence de verrou sur la porte les priva de
la plénitude du sentiment de sécurité qu’elles pouvaient
escompter. Les dernières bribes de cette impression se
désintégrèrent en un instant lorsque les belles complices
s’approchèrent de l’appareil : un des êtres immondes
pénétra à l’intérieur du hangar par l’entrée même qu’elles
avaient empruntée ; sans chercher à se montrer discret, il
se dirigea vers elles d’un pas mal assuré tandis que
Marlène, ayant réussi à maîtriser tout sentiment de
panique, s’apprêtait à faire feu sur le nouveau venu. Elle
hésita pourtant à tirer quand elle distingua, dans la demi-
obscurité, l’expression de son visage meurtri par une
existence difficile : la tristesse se mêlait à
l’incompréhension sur des traits peu habitués à refléter ce
genre d’émoi.
Le simulacre d’être humain s’avançait dangereusement
vers Virginie, qui demeurait immobile, la pointe de son
sabre toujours dirigée vers le bas. Puis Marlène pressa la
détente à quatre reprises ; toutes les balles atteignirent leur
cible, mais seule l’une d’elles s’avéra fatale en
transperçant son cœur. La victime, surprise par l’attaque,
ne quitta jamais Virginie du regard en s’écroulant sur le
sol poussiéreux. Dans un dernier soubresaut, la réplique
absurde du lieutenant-colonel Pestis tendit une main
désespérée, qui ne fut pas saisie, avant de trépasser, les
yeux grands ouverts.
« On aurait dit que tu lui plaisais. » Bien qu’elle eût
employé un ton sarcastique, Marlène avait très bien
assimilé le fait qu’il existait un lien entre les clones et
Virginie bien antérieur à ce dénouement fatal. Forte de ce
précieux savoir, elle s’approcha de sa coéquipière restée
impassible. Celle-ci baissa les yeux sur le pistolet
automatique prolongé par un silencieux que sa consœur
tenait toujours avant que leurs regards ne se croisassent.
Un frisson incoercible parcourut l’échine de Marlène…
* * *
53 Se déplaçant d’ombre en ombre, Jean parvint
finalement jusqu’à l’entrée de la tour de contrôle sans
avoir éveillé l’attention de ses ennemis ; certains d’entre
eux avaient repris leur exploration de la base militaire,
confirmant alors l’urgence de la situation.
En quelques enjambées, Jean gravit l’escalier en spirale
qui le séparait du poste de commandement. Arrivé à
l’intérieur, il identifia tout de suite la manette qui
actionnerait le mécanisme d’ouverture du hangar d’où ses
compagnes s’apprêtaient à décoller. Tous trois devaient
impérativement rester synchronisés.
Durant tout le trajet, Jean avait lutté pour ne pas se
laisser envahir par les doutes ayant germé dans son esprit
quant à la confiance qu’il pouvait placer en Virginie ; un
détail dans son attitude, qu’il ne parvenait pas à identifier
– ou tout du moins à verbaliser – le chagrinait depuis leur
première altercation avec l’un des cannibales.
Tout en réfléchissant, il poursuivit le programme qu’il
s’était fixé. Ainsi, après avoir évalué le temps nécessaire
pour démarrer l’hélicoptère, il déclencha le processus
assez long permettant au véhicule de l’Armée de prendre
son envol, Virginie à ses commandes.
Tout en elle frôle la perfection – selon mes critères.
Jean se dirigea ensuite vers la plateforme d’atterrissage.
Elle semble parfaitement maîtriser la situation ;
pourquoi ? Il accéda à la grande surface plane et
circulaire, marquée par une gigantesque lettre H. Sous un
ciel gris foncé que zébraient de lointains éclairs et à
travers des trombes d’eau, il parvint à distinguer le toit de
l’entrepôt, une cinquantaine de mètres plus loin. Le large
panneau à lamelles de fer se repliait lentement sur lui-
même.
Comme il s’y attendait, les répliques aberrantes du
scientifique avaient remarqué la manœuvre, et certaines se
précipitèrent vers la source de la perturbation. Sans espoir
de blesser l’une de ces créatures malfaisantes à cette
54 distance, il tira deux fois dans leur direction avec son fusil
à pompe afin de faire diversion. Sa tentative fonctionna à
merveille puisque les clones déstabilisés réorientèrent
aussitôt leur charge vers lui. Ils devaient grimper une
échelle métallique de près de sept mètres pour venir
l’affronter, à moins de suivre son itinéraire, plus long et
plus alambiqué.
Tandis que les premiers monstres entamaient leur
ascension, d’autres disparurent de sa vue. Jean supposa
qu’ils recherchaient un autre chemin, trop assoiffés de
sang qu’ils étaient pour patienter jusqu’à pouvoir se saisir
des barreaux.
En s’approchant du rebord de la plateforme, le guerrier
solitaire se préparait à recevoir leur assaut en s’assurant
que son fusil à pompe était bien armé. Il lança un regard
inquiet dans la direction d’où émergerait la machine
salvatrice, mais aucun signe ne le laissait supposer pour le
moment. Il espérait néanmoins que le répit qu’il avait
accordé à ses complices ne se transformerait pas en acte
suicidaire.
Les senteurs de la tombe qui annonçaient la présence
des clones décadents retinrent toute son attention. Il fit feu
sur le premier d’entre eux, à l’instant précis où celui-ci
accéda au promontoire ; le tir réflexe à bout portant
arracha le bras droit, au-dessus du coude, de la créature
infâme. Elle bascula en arrière, emportant deux de ses
congénères dans sa chute. L’odeur de la poudre et de la
chair brûlée parvint jusqu’aux narines de Jean tandis qu’il
réarmait son arme à feu.
Le parfum de Virginie ! Il s’imaginait avoir hurlé ces
mots, qui n’avaient pourtant pas franchi le cap de ses
pensées. Une myriade d’idées afflua dans son esprit et
toutes se rapportaient à Virginie. Elle est intimement liée
au déclenchement de cette tragédie ; avait-elle
connaissance de l’existence des clones de son mari ?
Évidemment ; tout dans son attitude le laissait supposer :
55 sa sérénité devant l’horreur, ses visites fréquentes au
cimetière. C’est là que devaient se terrer les abominations
créées grâce à la génétique. Leur apportait-elle de la
nourriture ? Et dans ce cas, pourquoi aurait-elle cessé de
leur procurer leur subsistance ? Afin de les inciter à
quitter leur sanctuaire ; sa subtile odeur vanillée devait
leur permettre de l’identifier mais aussi de la pister
aisément. Est-ce pour cela que son appartement n’avait
pas été visité ? Il fut soudain pris de nausée pour avoir été
manipulé de la sorte.
Jean fit littéralement éclater, dans un geyser écarlate, le
crâne d’un nouvel assaillant qui s’était approché un peu
trop près du canon de son fusil à pompe. Il enchaîna en
expulsant les entrailles du ventre du suivant. Il me reste
cinq cartouches, quatre pour mes adversaires, la dernière
pour moi ; je ne mourrai pas sans me battre jusqu’au
bout. Il s’était déjà résolu à trouver une mort homérique,
lorsqu’il aperçut enfin l’ombre de l’hélicoptère se
détachant dans le ciel orageux.
Jean repensa alors à Marlène, qui devait se trouver à
son bord et qui représentait sa dernière chance de survie ;
il comprit à présent pourquoi son subconscient lui avait
dicté de ne surtout pas l’entraîner avec lui pour remplir sa
mission ; au fond de lui, il avait toujours soupçonné la
nature traîtresse de Virginie. Il cessa subitement de se
torturer l’esprit à pourchasser des chimères quand
l’appareil décrivit une trajectoire opposée à sa localisation.
Il repensa en même temps à l’embrassade qu’il avait
surprise entre les deux jeunes femmes. Ce souvenir parvint
à le convaincre que Virginie avait rallié Marlène à sa
cause.
Peut-être même l’a-t-elle assassinée, estimant qu’elle
ne lui serait plus d’aucune utilité. Il s’ingéniait à établir
quelle avait été sa propre implication dans le plan
machiavélique de la beauté glaciale. Je devais l’épargner
et assurer sa protection jusqu’à ce qu’elle soit hors de
56 danger. Les clones ont servi à éliminer leur Créateur ainsi
que toute trace de son existence ; la liberté est précieuse,
ma chère Virginie, ironisa-il tout en constatant que
certains de ses opposants accédaient à la plateforme par
des chemins détournés.
« Cette fois, c’est la fin. » Jean, seul humain d’origine
atavique sur le champ de bataille, était dorénavant prêt à
accueillir la mort au milieu d’une nuit tourmentée, sous
une pluie torrentielle.
Il pressa une nouvelle fois la détente de sa précieuse
arme, et l’un de ses antagonistes trépassa, aussitôt rejoint
dans la mort par l’un de ses semblables. Le sang se diluait
très vite sur le sol détrempé, foulé par de nouveaux
combattants. Galvanisé par une puissante poussée
d’adrénaline et par la certitude de vivre ses derniers
instants, Jean élimina un autre double du savant défunt par
un tir ajusté en plein cœur et décapita un autre forcené
avec la dernière munition qu’il pouvait consacrer à
l’ennemi.
Avec la sérénité du martyr, Jean tendit alors les bras
afin de pouvoir plaquer le canon du fusil à pompe contre
ses muscles abdominaux et appuyer sur la gâchette avec le
pouce droit. Il se déséquilibra volontairement en arrière
afin que même décédé, il ne touchât pas le sol de ses
genoux. Il eût souhaité prononcer de dernières paroles à
haute portée philosophique, mais il ne trouva rien à dire.
Il s’apprêtait à tirer lorsqu’il entendit le vrombissement
caractéristique des pales d’un hélicoptère ; en se
retournant, il eut l’agréable surprise de constater que
l’engin se dirigeait vers lui. Il réorienta prestement son
arme à feu, juste à temps pour perforer les poumons d’un
clone déliquescent, qu’il acheva d’un violent coup de sa
matraque improvisée. Il esquiva les attaques maladroites
de ses congénères déchaînés en courant jusqu’à l’endroit
où devait atterrir l’appareil. Des balles fusèrent autour de
lui pour se loger dans la chair scarifiée de ses poursuivants
57 tandis que Marlène lui fournissait un tir de couverture
malgré la basse visibilité due aux intempéries.
Jean bondit dans l’autogire avant même qu’il ne se
posât et referma aussitôt la porte latérale derrière lui,
sectionnant au passage la main griffue d’un téméraire qui
tentait de se hisser à bord. Grâce à la formidable dextérité
de Virginie, l’hélicoptère gagna vite de l’altitude, tandis
qu’une dizaine de pseudo-humains se regroupaient à
l’endroit précis où il se trouvait cinq secondes auparavant.
« Je suis désolée pour le retard. J’ai éprouvé quelques
difficultés pour manœuvrer l’appareil dans de telles
conditions météorologiques. » Virginie conclut son
discours de bienvenue en lui dédiant un sourire des plus
charmants avant de se focaliser à nouveau sur ses
commandes.
« Je suis heureuse de te revoir en vie, Jean. » Marlène
accentua son accueil chaleureux en lui déposant un tendre
baiser sur la joue.
Jean ne trouva rien à répondre, savourant encore leur
sauvetage durant quelques instants. Il s’installa à côté de la
pilote et tenta d’oublier les nombreuses questions restées
en suspens. Tandis que le trio se préparait à quitter le
cratère du volcan, qui dissimulait le laboratoire militaire, il
regarda machinalement l’installation en contrebas à travers
un hublot.

Chaque fissure, chaque structure et chaque irrégularité
du sol contribuaient à rendre l’expression grimaçante d’un
visage démoniaque.

"Je contemplais, fasciné, le masque de la démence et je
compris avec horreur que ce visage était mien."
Les derniers mots de Jean Mortis.

58


L’éveil



Alexandre Memoria errait dans l’immense cour
intérieure parmi les ombres qui avaient autrefois
représenté le fleuron de l’armée révolutionnaire. Les
guerriers déchus, internés depuis près de cinq ans dans ce
camp de prisonniers politiques, semblaient avoir
abandonné tous les vestiges de leur glorieux passé
militaire.
Isolés du monde extérieur par d’épais murs de plus de
vingt mètres de haut, les détenus ne pouvaient interagir
avec leurs geôliers : toute tentative de contamination
idéologique était ainsi proscrite. À l’exception de l’apport
de certaines provisions et de quelques médicaments, il leur
fallait vivre en autarcie dans cette prison très spéciale. Ils
devaient aussi y mourir selon ce principe d’autonomie,
comme le suggérait l’espace réservé au cimetière : quinze
tombes avaient été creusées pour le moment. Cinq suicides
et dix décès par maladie.
Selon toute vraisemblance, l’enceinte carcérale abritait
de dangereux dissidents, dont les principaux instigateurs
du dernier coup d’État qu’avait connu le pays. Alexandre
faisait partie de ces redoutables criminels. Ancien chef de
la police secrète, il se perdait à présent dans la foule
disparate des détenus anonymes. Incognito, ainsi qu’il
avait toujours opéré dans le cadre de sa fonction. Son
allure et sa physionomie calquaient celles de tous les
hommes d’une quarantaine d’années. Son visage ni beau
ni laid ne présentait aucune particularité dont on pût se
souvenir après l’avoir aperçu, même si les années de
détention avaient rendu ses traits livides. La couleur de ses
59 yeux oscillait entre le marron et le vert tandis que son
regard donnait l’impression d’une neutralité bienveillante.
Ses manières étaient en apparence celles des honnêtes
gens. En revanche, son intelligence supérieure détonnait
avec le commun des mortels. Son ambition, aussi…
Nous étions si proches d’atteindre nos objectifs,
ressassa-t-il, toujours rongé par l’amertume, même après
toutes ces années. La trahison de l’un d’entre eux, Marcus
Allegoria, n’avait jamais cessé de hanter ses songes. Il
n’avait rien perdu de ses appétences, et il se serait évadé
depuis longtemps de ces lieux d’aliénation si le cœur ne
l’avait emporté sur la raison en la personne de Charlotte
Vaisika. Également adepte du cercle restreint à l’origine
du putsch, la jeune femme s’était trouvée à la tête de la
cellule chargée de la propagande et de la coordination.
Au départ indifférent envers elle, Alexandre avait fini
par développer une attirance sincère à son égard, qui
s’était muée en amour absolu. S’il tolérait – même avec
grande difficulté – sa privation de liberté, ce n’était que
pour rester auprès d’elle, dont la santé fragile ne lui
permettrait pas de le suivre au cours d’une éventuelle
évasion. De même, il avait renoncé à mourir au combat
durant leur arrestation, dans le seul but de la préserver
d’une riposte armée.
Le nouveau gouvernement avait rondement organisé
une parodie de procès, au terme de laquelle deux cents
personnes incriminées dans le soulèvement, aussi bien des
hommes que des femmes, avaient été condamnées à
survivre – jusqu’à ce que mort s’ensuive – loin de toute
civilisation. Ils n’avaient pas été fusillés pour une seule et
unique raison : l’avènement d’une démocratie moderne ne
pouvait pas se réaliser dans le sang.
Mais par ironie du sort, la mort s’était invitée à la
naissance de cette utopie libertaire : quelques années après
sa prise du pouvoir, le nouveau chef d’État devait affronter
la plus grave crise de l’histoire de l’humanité : une
60 épidémie dévastatrice se répandait à travers tout le pays et
décimait les populations.
Alexandre avait cru au départ que, par une manœuvre
sournoise des politiciens, seuls les prisonniers de ce camp
avaient été affectés ; après tout, il s’agissait d’une pratique
très en vogue par le passé : utiliser le poison ou la maladie
pour supprimer les gêneurs en faisant passer leur mort
pour "naturelle". Cela représentait un moyen acceptable de
se débarrasser de ses adversaires sans se renier.
Cependant, les quelques mots arrachés au responsable
du ravitaillement lui avaient laissé entendre que le mal
avait pris une ampleur nationale. Puis la visite – la seule
en cinq interminables années – d’un officiel du
gouvernement avait achevé de le convaincre du caractère
pandémique du virus. Le haut fonctionnaire avait interrogé
les principaux responsables du soulèvement sur leurs
accointances les plus extrêmes afin de déterminer leur
responsabilité dans ce désastre. On avait envisagé dans les
hautes sphères de l’État que la violente épidémie eût été la
manifestation d’une froide vengeance. L’idée n’avait rien
de saugrenu : les nombreux soutiens et autres partisans
dont Alexandre avait bénéficié dans les premiers temps
auraient été capables d’un acte aussi jusqu’au-boutiste que
l’annihilation de tout un peuple. Ils auraient cependant
manqué de moyens, puis de motivation. À cause de la
longue rupture de communication et de la propagande, ils
auraient probablement fini par voir leur détermination et
leurs idéaux s’effriter au fil des ans.
Grâce à son ancienne fonction et les privilèges qu’elle
conférait, Alexandre savait toutefois que la dictature avait
disposé d’armes bactériologiques capables de décimer la
population de tout un continent. Il refusait pourtant de
croire que ses affidés avaient réussi à accéder à cet arsenal
pour déclencher la catastrophe. En outre, le fléau frappait
en priorité, comme tout prédateur, les cibles les plus
61 affaiblies – précisément celles que l’on pouvait trouver
dans une prison égarée au fin fond du pays.
« Tu sembles perdu dans tes pensées, ce matin. » Cette
voix familière derrière lui l’extirpa de ses songes avec la
soudaineté du réveil en plein cauchemar. Il se retourna
pour apercevoir le visage pâle et le regard plein de
charisme du jeune homme qui l’avait interpellé. Le blanc
immaculé de ses cheveux infirmait ses dix-huit ans.
Ils s’échangèrent une poignée de main, et Alexandre ne
put s’empêcher de remarquer la fatigue sur ses traits.
« Tu es bien matinal, Andrei.
— J’ai fait un rêve étrange, cette nuit. » Il marqua un
temps d’arrêt, les yeux dans le vague, avant de
poursuivre : « Je m’adressais à une vaste assemblée pour
lui exposer un ensemble de mesures politiques aux
conséquences souvent dramatiques ; je n’ai pas saisi toute
la teneur de mes propos, et je me demandais s’il pouvait
s’agir de la réminiscence de mon conditionnement. » Sa
conclusion, prononcée sur un ton neutre, attestait sa
lucidité.
Alexandre lui adressa un sourire amical et rassurant ;
Andrei représentait la quintessence du fils qu’il aurait
souhaité avoir : son esprit brillant – qui avait su discerner
l’artificialité de son apprentissage – allié à sa prestance
naturelle, contribuait à faire de lui un être exceptionnel à
bien des égards. La première particularité d’Andrei, de son
vrai nom A001, résidait dans le fait qu’il était un "artefact
humain", un clone dont le génotype avait été modifié pour
répondre à tous les critères des plus grands dirigeants ; le
génie génétique avait permis d’accroître ses capacités
intellectuelles, mnésiques, sa résistance physique, son
système immunitaire, tandis qu’une approche
expérimentale dans le champ cognitif avait assuré son
développement psychologique.
Le conditionnement permanent auquel il devait être
exposé aurait dû garantir une stabilité optimale sur
62 plusieurs décennies au nouveau régime politique mis en
place au terme de la révolution. Le programme eugéniste
dont Andrei avait fait l’objet datait de bien avant la genèse
du complot ; ce projet confidentiel avait alors été détourné
pour répondre aux nécessités des cabalistes. Parmi eux se
trouvait Alexandre qui, par sa position avantageuse au sein
de l’appareil étatique, connaissait les secrets les plus
importants de la recherche scientifique. Il s’était avisé du
fabuleux atout que le clonage en série d’un leader
politique aux talents innombrables pouvait apporter à sa
cause.
La tournure des événements en avait décidé autrement.
Andrei ne serait pas promis à un avenir despotique et
pourtant grandiose. Il évoluerait selon les critères de la
normalité, et Alexandre était naturellement devenu son
tuteur, lui enseignant les notions qu’il jugeait utiles.
Selon l’ancien responsable de la police secrète, il
demeurerait la preuve la plus irréfutable de la non-
existence d’un quelconque dieu : il n’incarnait pas un
chef-d’œuvre de la procréation, à laquelle se serait greffée
une "âme immortelle", mais de la Création humaine ; et
pourtant, il possédait un esprit fort, l’un des plus
remarquables qu’Alexandre eût jamais croisés. Andrei,
bien qu’il ignorât son statut d’« Homme artificiel », avait
deviné à travers le regard d’autrui qu’il différait de
l’individu lambda sur des critères que ce dernier jugeait
plus importants que la perfection intellectuelle et
somatique. Mais d’une manière très humaine, Andrei
recherchait parfois le confort de la norme.
« Ne t’inquiète pas pour ces pensées qui te paraissent
étrangères ; elles disparaîtront avec le temps. » Alexandre
pouvait comprendre les tourments de son protégé, qui
tentait de trouver sa place dans un monde auquel il n’était
pas destiné.
« Merci. » L’apaisement se lisait sans difficulté sur les
traits encore juvéniles d’Andrei. Il ajouta, avant de
63 s’éloigner en direction de la bibliothèque, où il passait la
majeure partie de son temps : « Nous nous retrouverons
pour déjeuner. » Les dernières paroles du jeune homme
soulignaient l’insidieuse et lénifiante routine qui s’était
installée depuis des mois – ces mêmes automatismes qui
rendaient difficiles les remises en question et nivelaient
l’ambition par le bas.
Alexandre se demanda encore une fois pourquoi la
véritable nature d’Andrei n’avait pas été révélée lors du
procès ; peut-être un dernier élan de compassion de ce
traître de Marcus Allegoria l’avait-il soustrait à une vie
d’expérimentations au sein d’un laboratoire médical ?
Cela ne lui ressemblait pourtant pas…
Du regard, Alexandre suivit un instant l’itinéraire de
son fils spirituel avant que son attention ne fût attirée par
une autre connaissance. Il avait aperçu l’un des cinq autres
initiés de la machination, qui déambulait d’un pas lent et
morose ; il s’agissait de son premier contact, celui qui
l’avait persuadé de rejoindre la cabale : Martin von
Gottlieb, un homme qu’il estimait pour sa fiabilité extrême
et ses talents de fin stratège. Général dans l’Armée de
Terre, il avait beaucoup contribué à la préservation de la
précédente dictature grâce aux innombrables victoires
qu’il avait remportées sur les champs de bataille. En
revanche, au cours des années qui suivirent, il avait fini
par éprouver un profond sentiment d’injustice distillé par
l’autocratie qui n’avait pas su rendre les honneurs mérités
à ceux qui l’avaient maintenue au pouvoir. Alexandre ne
pouvait qu’imaginer l’ampleur des sacrifices que Martin
avait concédés lorsqu’il avait décidé d’adhérer au
complot : le brillant officier plaçait sa foi en l’Armée et
ses valeurs au-dessus de tout, et l’insurrection à laquelle il
avait activement participé le rabaissait au rang de
"vulgaire" mercenaire. Une telle infamie avait à jamais
entaché son nom et toute sa lignée pourtant couverts de
gloire depuis des lustres.
64 À présent, cet homme grand et distingué représentait
l’exemple même de la volonté de rédemption qui animait
certains belligérants ; l’opprobre et la culpabilité
semblaient beaucoup peser sur lui, à tel point qu’il se
comportait comme un prisonnier modèle, évitant
scrupuleusement toutes les rencontres avec ses anciens
camarades.
Alexandre se demandait s’il n’espérait pas obtenir une
remise de peine pour bonne conduite, ou tout au moins
quelques avantages comme celui de pouvoir parler à sa
fille unique. Éva. Je crois qu’elle s’appelle Éva. Il n’avait
pas oublié la raison pour laquelle il s’était intéressé à la
descendance du Général : l’adolescente – devenue une
jeune femme maintenant – aurait constitué un moyen de
pression non négligeable sur son géniteur en cas
d’abandon de sa part.
Alexandre se souvenait aussi que toutes leurs réunions
secrètes ayant précédé l’instant fatidique s’étaient tenues
dans des locaux militaires souterrains. Il s’amusait encore
de l’ironie de la situation qui avait systématiquement placé
le Général dans une position inconfortable en lui rappelant
sa trahison envers tous ses principes.
Au cours de ces mêmes assemblées, Martin von
Gottlieb avait constitué une pièce maîtresse dans la
conspiration, puisqu’il devait personnifier le contre-
pouvoir au second Général d’infanterie : le manipulateur
Marcus Allegoria.
La nouvelle évocation de ce nom maudit engendra un
frisson de haine qui courut le long de l’échine d’Alexandre
Memoria. Sans s’en rendre compte, il resserra les doigts
de sa main droite sur la poignée de la dague aiguisée qu’il
dissimulait sous son pardessus. Depuis son premier jour
d’internement, il rêvait de planter sa longue lame dans le
cœur de l’archi-traître. Il avait si souvent ressassé cet
épisode dans son esprit que les sensations qu’il lui
65 procurait avaient la saveur d’une vengeance bien réelle.
Avec toute ma miséricorde.
* * *
À son arrivée au réfectoire de la prison, Alexandre
Memoria aperçut tout de suite sa bien-aimée Charlotte
Vaisika en compagnie d’Andrei ; lorsqu’ils se retrouvaient
tous les trois ensemble, ils donnaient l’impression de
former une véritable famille, dont le couple parental aurait
conservé toute sa complicité et sa proximité avec son
enfant unique.
Alexandre admirait le charme sensuel de cette femme
coquette aux grands yeux pénétrants, d’un bleu si clair que
l’on aurait souhaité s’y noyer. Lorsqu’il approcha, elle le
gratifia d’un sourire exquis et plein de tendresse. Son
internement dans le camp avait accru la pâleur naturelle de
sa peau et bruni ses cheveux autrefois blond cendré, mais
elle rayonnait malgré des vêtements usés par des années
de réclusion. Le fléau qui s’était répandu sur tout le pays
avait déjà emporté quelques bribes de sa santé fragile.
Mais son conjoint ne percevait les symptômes de la
maladie qu’à travers le voile de son amour :
« Tu es resplendissante, Charlotte. » La sincérité proche
du fanatisme qui accompagnait ses mots avait émergé en
même temps que ses sentiments pour elle.
« Merci, tu es adorable. Je n’aurais pourtant pas renié
un petit ensemble dernier cri. Je vendrais bien mes
charmes aux gardiens pour obtenir quelques faveurs, mais
je doute d’être tout à fait à leur goût. » Elle avait pris une
intonation et une attitude altières pour souligner la dérision
de ses propos.
Alexandre appréciait beaucoup l’humour et la
désinvolture dont avait toujours fait preuve Charlotte,
même dans les situations les plus difficiles et malgré le
déclin irrémédiable de sa santé.
66 « Si c’était le cas, ils mériteraient que je leur arrache les
yeux, car ils n’en ont visiblement pas besoin. » Il lui
adressa un sourire complice, qu’elle accepta de bon cœur.
Elle ignorait pourtant qu’Alexandre était tout à fait sérieux
en affirmant cela.
Devancés par Andrei, ils entrèrent dans la cantine. La
salle commune pouvait contenir sans problème les deux
cent dix résidents du camp, mais seule une cinquantaine
persistait à maintenir quelques liens sociaux, les autres
préférant se claustrer dans leurs loges. Des volontaires
parmi les prisonniers assuraient la préparation des repas à
partir des légumes du jardin et des denrées alimentaires
qu’ils recevaient chaque semaine. Alexandre pensait que
ces cuistots amateurs s’investissaient dans cette activité
afin de donner un sens à leur vie de captivité, comme s’il
s’agissait d’un nouveau départ.
Andrei et ses parents adoptifs s’installèrent un peu à
l’écart des occupants déjà présents, dans un angle de la
pièce qu’ils avaient fini par s’approprier au fil des années.
En dépit des efforts indéniables des cuisiniers pour en
relever le goût, la nourriture demeurait toujours aussi
insipide.
Seule la présence d’un détenu singulier, isolé dans un
coin sombre, brisait la monotonie de cet endroit et la
routine de la situation : Alexandre remarqua le troisième
Général d’infanterie ayant participé au complot : Anton
Fleischer. Lorsque leurs regards se croisèrent, le solitaire
se leva aussitôt de sa chaise pour se diriger vers le trio,
non sans avoir au préalable vérifié que personne ne
l’observait. Cet homme d’une pâleur maladive, aux yeux
d’un bleu délavé et aux cheveux noirs, adressa un bref
salut de la tête à l’assemblée avant de s’asseoir auprès des
trois commensaux. Après s’être assuré que l’on ne pouvait
pas les entendre, il prit la parole à voix basse, en
s’adressant principalement à Alexandre :
67 « Nous étions tous dans l’erreur ; Marcus Allegoria
n’était pas le traître que nous soupçonnions. » Il
s’interrompit pour regarder avec nervosité tout autour de
lui, et en particulier en direction des entrées.
Depuis son arrestation, Anton vivait cloîtré dans sa
cellule, qu’il ne quittait qu’en de très rares occasions.
L’ancien chef de la police secrète savait qu’il souffrait de
tous les symptômes de la paranoïa, un trouble exacerbé par
son activité militaire passée : Alexandre avait appris que
l’officier de haut rang avait commis de nombreux crimes
au cours de la Guerre Punitive, lorsqu’il commandait une
section de combat en tant que lieutenant. Les fantômes de
toutes ses victimes hantaient encore ses nuits, avait
spéculé Alexandre en observant Anton au cours de leurs
réunions préparatoires du putsch. En effet, tous les locaux
dans lesquels la cabale avait dû prendre d’importantes
décisions avaient été pourvus d’au moins deux entrées –
un détail qui avait contribué à rendre le Général
particulièrement nerveux, ce qui, déjà à l’époque, n’avait
pas échappé à Alexandre Memoria.
« J’ai effectué un séjour dans l’aile psychiatrique de la
prison, et Marcus – le prétendu traître – était mon voisin
de cellule ! » Après avoir failli s’exclamer, il se hâta de
scruter les environs pour chercher la garantie que ses mots
n’avaient pas été perçus. Ses yeux s’orientèrent une
nouvelle fois vers les portes de la cantine, puis il continua,
toujours en chuchotant :
« La claustrophobie de Marcus l’a conduit directement
à l’asile, où il a été isolé, dès le premier jour, dans une
pièce plus vaste que nos cellules. Il n’était pas libre de ses
déplacements, contrairement à ce que nous pensions ; il ne
pouvait donc pas être l’apostat. » Tout en lissant sa
barbiche de manière compulsive, Anton Fleischer
considéra son auditoire avec un regard de rapace ; il
cherchait à déceler l’étincelle de compréhension dans leurs
68 yeux. Alexandre, interloqué par la révélation du Général,
réagit sans attendre :
« Le traître devait forcément adhérer à notre
organisation – trop de détails concordent avec le fait qu’il
avait une connaissance parfaite de nos agissements. » Il se
remémora l’épisode toujours douloureux du fiasco qui les
avait menés dans ce centre pénitentiaire, puis il reprit,
toujours sur le ton neutre qui le caractérisait :
« Les forces armées du futur gouvernement étaient
intervenues à l’instant précis où nous avions renversé le
pouvoir. Nous leur avions laissé toute latitude pour
instaurer le nouveau régime. Et notre coup d’État nous
désignait de facto comme des traîtres à la Nation – ce qui
devait nous écarter du pouvoir. La synchronisation de ces
deux événements ne pouvait relever de la coïncidence ; il
était évident que l’un de nous avait dévoilé nos plans à
l’ennemi… » Il s’interrompit en combinant ces données à
la confidence du Général.
Anton exulta en silence : conformément à son trouble
psychique, le partage d’une angoisse ou d’une obsession
lui apportait un formidable bien-être. Souhaitant confirmer
cette impression, il renchérit :
« Exactement ! J’ai pensé qu’il ne pouvait s’agir que de
l’œuvre du cerveau à l’origine de notre machination, ce
qui écarte d’emblée Marcus Allegoria : je suis parvenu à
échanger quelques mots avec lui et j’ai appris que c’est le
Général Martin von Gottlieb qui l’avait contacté pour
adhérer à notre groupuscule. » Anton ne s’adressait plus
qu’à Alexandre, qui démontra qu’il suivait son
raisonnement :
« Le mutisme dans lequel s’est enfermé Martin et son
obstination à éviter ses anciens camarades ont forcé notre
cécité ; toutes les données le désignent pourtant comme
l’instigateur principal du soulèvement, même si sa
présence dans le camp et sa personnalité infirment ce rôle.
69 — Je sais que je ne quitterai jamais ce sinistre camp de
détention ; j’ai contracté la maudite maladie et mon
existence est liée pour toujours à ces murs décatis. Mais
toi, Alexandre, tu as encore la force de nous venger. » Le
dernier mot employé par Anton reçut un étrange écho dans
l’esprit d’Alexandre, où se bousculaient déjà de
nombreuses pensées. Il ne répondit pas à son camarade,
trop occupé à ruminer mentalement le fruit de plusieurs
années de spéculations – toutes erronées. La thèse selon
laquelle le traître se trouverait dans l’enceinte de la prison
lui paraissait encore surréaliste, même s’il ne pouvait plus
l’écarter. Quelles pouvaient être ses motivations ? Cette
question ne cesserait de le torturer tant qu’il n’aurait pas
trouvé la réponse. Alexandre savait que celle-ci ne lui
rendrait pas ses années perdues ni ses rêves évaporés. Au
moins lui permettrait-elle de découvrir la personne
responsable de son emprisonnement et d’assouvir sa soif
de vengeance. Il devait néanmoins s’assurer que le
Général von Gottlieb était bien ce transfuge.
Andrei avait suivi la conversation avec le plus grand
intérêt, mais il restait perplexe quant aux conséquences de
la divulgation d’Anton : la connaissance de la vérité
pouvait être porteuse de souffrance si elle s’accompagnait
d’une impuissance à remédier au problème soulevé. De
son côté, Charlotte paraissait absente, le regard perdu dans
le vague.
* * *
D’un pas alerte, Alexandre Memoria s’orientait vers les
quartiers résidentiels du camp d’internement, où il
comptait retrouver Jack O’Sullivan, ex-Amiral de son état
et accessoirement l’un des six leaders du complot manqué.
Depuis leur arrestation, l’ancien chef de la police secrète
avait rompu tout contact avec ce sous-marinier, un
individu qu’il qualifiait de discourtois et de perfide.
Alexandre devait néanmoins savoir s’il possédait, de son
70 côté, des informations susceptibles de confondre le traître
qui avait changé de visage depuis la révélation fracassante
d’Anton Fleischer.
Après avoir posé quelques questions à d’autres
prisonniers, il aperçut enfin Jack dans la salle commune de
la prison. Il était en compagnie d’une femme d’une
trentaine d’années, beaucoup plus grande que lui – ce qui,
finalement, ne représentait pas une gageure
insurmontable ; en effet, l’ancien commandant d’un sous-
marin nucléaire peinait à atteindre son mètre soixante. Il
n’avait que trop conscience de sa petite taille, et le seul
moyen qu’il avait trouvé pour surpasser son complexe
physique consistait à ne sortir qu’avec des femmes
élancées. En revanche, il supportait mal la différence de
stature chez ses homologues masculins, ce qui ne
l’empêchait pas de développer un sentiment de supériorité
doublé d’une profonde mégalomanie.
Alexandre ne pouvait le blâmer de ses travers, étant
donné qu’il possédait aussi une haute estime de lui-même
et qu’il avait déjà prouvé son attrait pour le pouvoir. À ce
titre, Jack aurait représenté un obstacle à ne pas sous-
estimer pour son ascension au sommet du système
politique qui aurait dû être instauré. Leur organisation
secrète était cependant très bien parvenue à contrecarrer sa
soif inextinguible d’omnipotence.
En approchant du couple improbable, Alexandre
s’adressa d’abord à la femme brune aux mensurations de
top model, qu’il n’avait pas eu le loisir de rencontrer
auparavant : « Mademoiselle. » Il inclina succinctement la
tête à son adresse puis il tourna son regard vers son ancien
complice ; cet individu chauve aux yeux d’un bleu abyssal
présentait un visage blême et raviné, qui affichait en
permanence une grimace hautaine.
Alexandre, avec cette hypocrisie que certains auraient
pu qualifier de diplomatie, brisa toutes ces années de
silence :
71 « Jack, vous semblez en forme. » Il lui tendit une main,
que le gnome serra non sans quelque hésitation. Après ces
formalités un peu forcées, il reprit tout en souriant à la
présence féminine :
« Peut-être pourriez-vous nous présenter ?
— Anaïs, Capitaine de frégate. » La réponse glaciale de
Jack confirma à Alexandre le succès de sa stratégie, qui
consistait à titiller sa fibre possessive afin de le pousser à
congédier son escorte. La réaction du marin fut
immédiate : « Tu veux bien nous laisser un moment, s’il te
plaît ? Je dois lui parler en privé. » Sa tentative d’adoucir
les traits de son visage pour s’adresser à la belle échoua –
selon le point de vue d’Alexandre. L’ancien Amiral
regarda un instant s’éloigner sa compagne à la plastique
irréprochable en dirigeant principalement ses yeux sur son
postérieur incendiaire. Puis il s’intéressa à nouveau à son
associé d’autrefois avec un regard suspicieux et dénué de
bienveillance :
« Alors, que me vaut l’honneur de la visite d’un
revenant ?
— Il s’agit bien d’un revenant dont je souhaite vous
parler, car il se trouve justement que notre camarade
Anton Fleischer a ressuscité un mort enterré depuis près
de cinq ans. Marcus Allegoria – que nous croyions être le
traître – se trouvait parmi nous, et ce dès le premier jour
de notre internement. Il résidait dans le secteur
psychiatrique de la prison. » Alexandre s’interrompit,
attendant la réaction que sa confidence susciterait chez
Jack. Celui-ci comprit dans un premier temps les
implications en rapport avec sa personnalité. Il n’hésita
pas à partager son triomphe relatif en s’exclamant :
« Je savais qu’il n’avait pas les épaules assez larges
pour me manipuler !
— Seul l’un d’entre nous pouvait fomenter une telle
machination. » Alexandre tentait de recadrer la
conversation. Il souhaitait soutirer le maximum
72 d’informations que Jack pouvait posséder sur l’affaire, et
pour cela, il devait éviter les digressions orgueilleuses
dont son ancien complice avait coutume. Le réajustement
porta ses fruits :
« Je sais. J’ai même songé un instant qu’il pouvait
s’agir de vous ; car si on réfléchit quelques instants,
personne ne connaissait votre existence – l’identité du chef
de la police secrète, par sa fonction même, devait
forcément être ignorée de tous. » Jack commençait
d’afficher un rictus carnassier avant de poursuivre :
« Nous ne pouvions pas vous approcher mais l’inverse
n’était pas vrai… » Alexandre le coupa sèchement :
« Martin von Gottlieb m’a contacté.
— À l’évidence, Martin ne pouvait être le traître ; il est
bien trop timoré pour cela. » Jack ne manquait jamais une
occasion de critiquer vertement son camarade, qui lui
rappelait sans ménagement sa petite taille par sa simple
présence. L’aristocrate, par sa haute stature, soulignait
l’apparence grotesque du sous-marinier avec qui il avait
été souvent contraint de travailler. Par conséquent, il avait
presque toujours siégé à ses côtés. Un sourire de requin
s’élargissait sur ses lèvres pincées lorsque Jack
approfondit son explication :
« On a révélé votre identité et demandé à Martin de
vous approcher. De votre côté, si vous étiez à l’origine de
cette mascarade, vous ne seriez pas en train de me parler.
— Et j’imagine que vous avez une idée quant à
l’identité de l’apostat. » Alexandre avait deviné la réponse
de l’Amiral ; il attendait cependant de savoir quels
arguments appuieraient la perfidie de ses propos.
« Seules deux personnes étaient censées connaître votre
existence : le dictateur en personne et son bras droit, le
ministre de la sécurité intérieure. Il se trouve que, par le
plus grand des hasards, j’ai appris que ce dernier
entretenait une concupiscente maîtresse ; j’imagine qu’il
n’a pas su tenir sa langue au cours de leurs ébats torrides
73 et qu’il lui a révélé votre identité. Je serais six pieds sous
terre s’ils avaient découvert que je détenais cette
information. » Jack semblait s’amuser de l’attente qu’il
faisait naître en retardant sciemment l’instant fatidique :
« Je n’ai obtenu qu’une description sommaire de la
courtisane en question. Une seule femme était au courant
de l’ensemble des agissements de la cabale. Je n’avais pas
fait de rapprochement à l’époque, car elle ne portait pas
son nom actuel… » Jack savourait ces moments où il
prenait l’ascendant sur ses rivaux. Il ne pouvait pourtant
pas atteindre Alexandre, dont l’esprit s’était déjà fermé
comme il avait été conditionné à la faire pour résister à la
torture mentale. Les mots de l’homoncule parvinrent
néanmoins à se frayer un chemin jusqu’à ses pensées :
« Votre dulcinée, Charlotte Vaisika, est celle qui nous a
tous trahis ! » Jack jubilait en pensant que cette
divulgation transpercerait de mille aiguilles le cœur de
l’amoureux transi.
Alexandre ressentit à la place un brusque élan de haine
envers l’Amiral, qui prenait un trop grand plaisir à le faire
souffrir. Le désir de le tuer sur-le-champ le consumait
avec ardeur, mais il ne laissa rien paraître ; il n’offrirait
pas à Jack la satisfaction de le voir décontenancé. Il ne
pouvait pourtant plus ignorer les faits : d’une manière ou
d’une autre, sa bien-aimée Charlotte était impliquée dans
la forfaiture dont ils avaient pâti toutes ces années. La rage
et le désarroi s’imbriquaient dans ses pensées confuses, et
il ne pouvait agir avec rationalité pour le moment. Il
préféra remettre à plus tard sa riposte contre Jack :
« Je vous remercie pour ces informations pertinentes ;
elles me seront très utiles. » Il ne se régala même pas de la
déception qui se lisait clairement sur le visage de son
ennemi lorsqu’il s’en détourna sans le moindre coup
d’éclat. Il ne lui laissa pas l’occasion d’observer les
changements lisibles dans son regard, qui perdait cette
neutralité si précieuse pour s’assombrir à jamais.
74 * * *
Alexandre Memoria s’abandonnait à ses songes tandis
que ses automatismes des ablutions du soir prenaient le
relais. Une serviette autour du cou, il plongea ses mains
sous l’eau tiède et bienfaisante que déversait un robinet
vétuste dans un lavabo qui ne l’était pas moins. L’austérité
de la salle de bain, avec ses carreaux blancs et écaillés, ne
pouvait en aucun cas perturber sa concentration.
Une infime partie de son cerveau refusait encore l’idée
selon laquelle son amie et maîtresse pût être l’ennemie
ultime, mais son entendement ne pouvait nier l’évidence :
Charlotte les avait tous manipulés avec une habileté hors
normes. Il avait encaissé le coup dans l’après-midi, et il se
trouvait depuis dans un état second.
Maintenant, tout devenait limpide dans son esprit trop
longtemps endormi : "la femme de sa vie" n’avait pas pris
part au coup d’État infructueux ; elle l’avait fomenté du
début à la fin – elle ou le futur gouvernement à qui le
complot avait profité. Mais à ses yeux, peu importait de
savoir qui agissait dans l’ombre et pour le compte de qui.
En revanche, ce qui lui semblait fondamental était de
déterminer à quel point Charlotte avait joué un rôle actif
dans leur chute. L’explication de ses agissements viendrait
par la suite. Alexandre décida alors de retracer dans sa
mémoire chacune des étapes du complot en y incorporant
ses réflexions tout en cherchant à démêler le vrai du faux.
Grâce aux confessions d’alcôve, Charlotte aurait obtenu
du ministre de la sécurité intérieure l’identité du chef de la
police secrète. Bien entendu, ce dernier service connaissait
la faiblesse extrême pour les femmes que cultivait
l’homme placé à la tête de son ministère de tutelle.
L’information selon laquelle le bras droit du dictateur
aurait divulgué un secret d’État semblait plausible –
d’autant plus qu’Alexandre savait à quel point sa
compagne pouvait être charmeuse. Elle aurait ensuite joint
Martin von Gottlieb, le Général d’infanterie, alors frappé
75 d’ostracisme et rongé par l’amertume et la frustration de
ne pouvoir perpétuer, à cause de l’ingratitude de la
dictature, le glorieux passé militaire de sa lignée. Charlotte
avait-elle fait miroiter la possibilité de remédier à cette
insupportable injustice ? Cela semblait tout à fait possible.
En tout cas, la genèse du complot avait alors semblé lui
revenir.
Par ses états de service impeccables, le Général von
Gottlieb représentait une solide garantie contre la
méfiance dont Alexandre devait se prévaloir en tant que
haut dignitaire de la police politique. Les autres membres
de la cabale avaient très certainement été plus faciles à
recruter : le pouvoir exerçait une irrésistible attraction sur
les dépravés et les déviants ; il n’était pas forcément la
source de la corruption, mais il fascinait les individus
corruptibles. Alexandre avait d’ailleurs la clairvoyance de
ne pas s’écarter de cette catégorie : l’ambition le dévorait
depuis qu’il avait pris conscience de l’aubaine que lui
offraient ses capacités mentales. Il ne percevait aucune
limite aux moyens d’assouvir sa soif de pouvoir… jusqu’à
ce que Charlotte entrât dans sa vie. Grâce à sa personnalité
aimante propre à susciter le partage et le don de soi, elle
avait réussi à tempérer sa mégalomanie – tout comme elle
était parvenue à canaliser l’avidité de chacun en exploitant
ses troubles et ses points faibles.
Tandis que ses mains humidifiées glissaient sur son
visage tendu, Alexandre prenait conscience d’une
multitude de détails qui corroboraient la manipulation de
Charlotte : l’agencement de leurs salles de réunion avait
systématiquement placé chaque responsable en position de
faiblesse. Les groupes de travail avaient été constitués de
telle sorte qu’étaient toujours apparus des contre-pouvoirs
jouant sur les failles psychologiques des conspirateurs.
Toute cette mise en scène avait eu pour conséquence la
modération des désirs individuels pour permettre d’asseoir
l’influence de Charlotte sur la brigue. La manipulatrice
76 s’était assurée que l’on ne pût pas la soupçonner de mener
un double jeu : elle avait occupé une position que l’on
jugeait inoffensive et que l’on reléguait souvent au second
plan. Or, en se chargeant de la communication et de la
coordination, Charlotte avait pu recueillir toutes les
données nécessaires pour tirer les ficelles sans éveiller les
soupçons. Pour détourner l’attention, elle s’était exprimée
par la voix de Martin, qui, encore à ce jour, refusait de
dévoiler ses sources. Lui seul avait connaissance de
l’identité du cerveau à l’origine de la machination, mais il
persistait à garder le silence.
Se montrait-il loyal envers Charlotte parce qu’il
attendait d’elle un geste en sa faveur qui lui permettrait de
quitter ce véritable oflag ? Peut-être n’avait-il jamais
tenté de parler car il se savait tout bonnement observé ?
Alexandre ne pouvait trancher entre ces possibilités. Il ne
réussissait pas plus à expliquer pourquoi la prétendue
traîtresse aurait été enfermée avec les conspirateurs alors
qu’elle était censée se trouver du côté des vainqueurs. Ou
pourquoi elle serait restée… Il se rattachait à cette dernière
énigme pour apaiser son esprit et garder l’espoir que toute
cette histoire n’était qu’un affreux malentendu. Mais à la
question "pourquoi Charlotte se serait-elle retournée
contre ses camarades ?", la réponse coulait de source : ses
idéaux n’avaient jamais rien eu de compatible avec les
leurs. Personne ne s’était inquiété de déterminer avec
précision la nature de ses desseins – chacun étant trop
absorbé par son égocentrisme. Il avait fallu attendre de se
retrouver emprisonné pour prendre conscience de
l’attachante personnalité de cette femme qui avait tant
recherché la discrétion. Et un seul élément perturbateur
avait permis de lever le voile sur son irréfragable
implication dans l’échec du pronunciamiento : la
découverte accidentelle de la claustration de Marcus
Allegoria – celui-là même qui devait induire tout le monde
en erreur. Ce militaire de carrière avait toujours été
77 soupçonné de schizophrénie, et son passage par le secteur
psychiatrique n’était pas surprenant. Son invisibilité aux
yeux des autres comploteurs l’avait désigné d’office
comme étant le traître. Puis il avait reparu et bouleversé
les certitudes d’Alexandre, qui ressentit un véritable
étourdissement à l’idée des ravages que la révélation avait
provoqués dans un système en apparence bien rodé.
Comment tout avait basculé si vite !
En s’essuyant le visage, il regardait son reflet dans la
glace ébréchée qui était fixée au-dessus du lavabo. Même
si ses traits portaient les stigmates d’une séquestration
prolongée et si son regard s’était endurci, Alexandre
reconnaissait l’homme qu’il pensait être. Son univers
s’effondrait cependant tout autour de lui, mais ce qui le
troublait le plus, c’était que l’illusion aurait pu se
prolonger indéfiniment. Regrettait-il de connaître la
vérité ? Il n’aurait su le dire. Toujours était-il que le jeu de
dupe de Charlotte à son encontre lui causait plus de peine
que la mort de ses ambitions.
En passant une chemise rapiécée par endroits mais
propre et sentant bon la lavande, il tentait de s’accorder
encore quelques instants de réflexion. Mais l’inspiration
ne lui vint pas. Il n’arrivait toujours pas à déterminer la
nature de ses sentiments à l’égard de Charlotte, maintenant
qu’il la voyait sous un jour différent. Il se sentait
infiniment plus prisonnier de ses pensées qu’il ne l’avait
jamais été depuis son enfermement prolongé dans l’un des
plus austères systèmes concentrationnaires du pays.
Quand il eut terminé de boutonner son vêtement,
Alexandre ne put repousser davantage le moment de la
décision : devait-il emporter la dague qu’il avait fabriquée
et qu’il réservait à l’apostat ? Il regarda longuement l’arme
posée sur l’étagère à proximité puis, d’une main hésitante,
il la saisit pour la sortir de son étui de métal. Il en admira
la lame longue d’une quinzaine de centimètres qui
réfléchissait la lumière terne coulant d’une ampoule
78 maintenue au plafond par deux fils électriques. Il avait
forgé le métal durant la première année et n’avait cessé de
le polir jusqu’à présent. Son tranchant presque
monomoléculaire nécessitait de prendre toutes les
précautions afin de ne pas l’abîmer et d’éviter tout
accident lors de son transport. À cet effet, le fourreau de la
dague maintenait celle-ci par sa garde, évitant alors à la
lame d’entrer en contact avec les parois.
Sans préméditation, Alexandre posa le plat de l’arme
dans la paume de sa main gauche, qu’il referma dessus.
Avec une douloureuse lenteur, il retira l’acier emprisonné
dans son poing fermé tout en libérant de multiples
gouttelettes de sang. La douleur est bien présente. Il
rouvrit sa main ensanglantée, contempla quelques
secondes la blessure qu’il s’était infligée puis la passa sous
l’eau. Dès qu’il eut rengainé la dague sans même
l’essuyer, il improvisa un bandage avec des lambeaux
d’un maillot de corps bien trop usé pour être porté avec
décence.
En regardant tout autour de lui, il eut l’impression qu’il
voyait sa cellule pour la première fois. Il constata avec une
lucidité rétablie l’ampleur de la décadence du logement
dans lequel il vivait depuis plusieurs années. Il comprit
que Charlotte avait réussi l’exploit de transformer à ses
yeux ce taudis en un lieu parfaitement habitable. Mais le
rêve se terminait et la brutale réalité s’imposait à ses sens
à nouveau en éveil. Aussi aiguisés que l’œuvre créée lors
de ma réclusion. Il s’empara à nouveau de son arme et la
glissa dans une poche de son pantalon.
Lorsqu’il quitta son logement, il ne prit même pas le
soin de fermer à clé : il cultivait désormais le sentiment
que cet endroit ne lui appartenait plus – si tant est qu’il lui
eût appartenu un jour. Il parcourut le couloir délabré qui le
séparait de la studette de Charlotte avec une quiétude qu’il
savait anormale. Avait-il retrouvé ses vieux réflexes de
chef de la police secrète ? Le calme glacial qui l’habitait
79 en ce moment avait été une qualité indispensable lors des
interrogatoires qu’il avait dirigés autrefois. De même, il
marchait d’un pas raide que tous ceux qui avaient travaillé
avec lui savaient annonciateur de danger. Pour la première
fois depuis qu’ils s’étaient rencontrés, ses retrouvailles
nocturnes avec Charlotte ne s’annonçaient pas sous le
signe de la cordialité.
Arrivé devant la porte de la cellule de celle qu’il avait
considérée comme une amie et bien plus encore,
Alexandre hésita : il ne souhaitait surtout pas commettre
l’irréparable sous l’effet de ses émotions. Ces dernières le
poussaient d’ailleurs à reconsidérer son choix d’avoir
apporté une arme qu’il destinait à un ennemi juré.
Charlotte ne sera jamais mon ennemie – quoi qu’elle ait
fait. À l’inverse de ce qu’il avait toujours pensé, la plus
terrible des trahisons ne pouvait faire disparaître d’un coup
de baguette magique les sentiments développés à l’égard
d’un être cher. Parmi l’éventail de sens auxquels elle
l’avait initié par son "simple" rapprochement, sa
compagne lui avait fait découvrir celui de la nuance. Cette
pensée eut un effet apaisant sur lui, et il se résolut à
retourner chez lui déposer sa dague.
Le battant métallique s’ouvrit avant qu’il n’eût eu le
temps de faire demi-tour. Charlotte, qu’il trouvait encore
plus radieuse que d’habitude, apparut dans l’encadrement.
Elle s’était attaché les cheveux en arrière et avait appliqué
un peu de mascara sur ses longs cils – pour la première
fois depuis leur emprisonnement, avait constaté
Alexandre. Elle l’accueillit avec un sourire où Alexandre
crut percevoir de la tristesse, mais ce fut avec sa bonne
humeur habituelle qu’elle s’expliqua :
« Il me semblait avoir entendu quelqu’un marcher dans
le couloir. Je n’étais pas certaine qu’il s’agissait de toi. Je
t’en prie, entre. » Alors qu’il répondait à son invitation,
elle remarqua son bandage :
« Que t’est-il arrivé à la main ?
80 — Je me suis coupé. » Il ne souhaitait en dire plus, et
Charlotte n’insista pas.
Elle s’aperçut alors qu’il portait son attention sur son
tablier : « Je termine de préparer le dîner. Attable-toi,
Alexandre, je reviens tout de suite. » Elle disparut dans la
kitchenette d’où émanaient de délicieuses senteurs.
Même s’il en avait eu le temps, Alexandre aurait été
incapable de prononcer d’autres mots. À défaut de pouvoir
prendre l’initiative de la discussion, il s’installa à table en
essayant de rassembler toutes ses ressources. Alors qu’il
échouait une nouvelle fois dans sa tentative pour remettre
de l’ordre dans ses pensées, il s’intéressa à son
environnement. La décoration de la pièce, pourtant
familière, lui apparut sous un jour nouveau. Avec un
minimum de moyens, Charlotte avait su créer un intérieur
coquet qui dénotait son bon goût, à l’image de ce châle
orangé reconverti en tapisserie. Son emplacement sur le
mur en face de l’entrée octroyait un côté lumineux et
accueillant à l’ensemble du décor et s’accordait avec les
tons chauds que l’on retrouvait partout. Un endroit où l’on
se sentait bien. Il n’y avait rien d’ostentatoire dans les
ornements, et aucune supercherie ne transparaissait
derrière cet agencement.
Charlotte réapparut enfin, dans une robe rouge
confectionnée par ses soins, qui n’était plus dissimulée
derrière son tablier. Elle resplendit comme au temps où
elle pouvait s’offrir des tenues coûteuses. Elle déposa sur
la table un plat composé de pintade en sauce béchamel au
fumet exquis, accompagné d’un assortiment de légumes
cuits à la vapeur. En hôtesse avisée, elle demanda avec
une expression cordiale sur ses traits toujours très
agréables : « Je te sers, Alexandre ? » Il opina de la tête,
ne trouvant toujours pas la force de s’exprimer par des
mots. Ceux-ci se formulèrent cependant tout naturellement
lorsqu’il prit soudain conscience que la table n’avait été
mise que pour deux personnes : « Andrei ne nous rejoint
81 pas ce soir ? » Leur fils adoptif avait l’habitude de prendre
ses repas avec eux, même s’il lui arrivait souvent d’être en
retard.
Charlotte se para à nouveau de son sourire empreint de
mélancolie pour répondre : « Non, je lui ai demandé de
nous laisser seuls ce soir. Je pense que nous avons
beaucoup de choses à nous dire. » Ces propos firent
tressaillir Alexandre, qui comprit qu’elle se savait
démasquée. La perspicacité exceptionnelle de sa
compagne ne finissait pas de le surprendre. Tout en le
regardant droit dans les yeux et avec une grande douceur,
elle confirma ce qu’il pensait :
« Je sais que tu as découvert ma responsabilité dans
l’échec du putsch. » Puis elle termina de lui servir les
légumes pour accompagner sa viande. Un "Merci"
d’Alexandre, sur le ton de la bienséance, conclut son
office.
Face à son absence de réaction, elle poursuivit sur le
même registre, ce qui pouvait s’apparenter à de dangereux
aveux :
« J’ai infiltré les instances dirigeantes du pays pour
collecter toutes les informations dont j’avais besoin pour
monter un coup d’État. J’œuvrais pour le compte du
gouvernement actuel…
— Pourquoi es-tu restée dans ce goulag, Charlotte ? » Il
ne pouvait contenir plus longtemps la seule question qu’il
jugeait pertinente.
Leurs regards se rencontrèrent une nouvelle fois pour
ne plus se détacher. Une pétulance chaleureuse émanait de
celui de Charlotte quand, au bout de quelques secondes de
silence, elle rétorqua d’une voix pleine de mélancolie :
« Et tu me le demandes… »
Il s’ensuivit une nouvelle période où les mots n’avaient
pas leur place. Alexandre finit par détourner son regard
avec un sourire de ravissement sur ses lèvres. Toujours
sans oser la contempler, il se contenta d’ajouter :
82 « Pardonne-moi d’avoir posé la question. » Il avait lu dans
la clarté de ses yeux bleus l’amour authentique et
inconditionnel qu’elle lui portait. Il comprit en même
temps avec quelle abnégation elle avait accepté de
partager son sort de prisonnier. Il réalisa aussi que son
geste avait épargné beaucoup de vies – dont la sienne et
celle d’Andrei. Elle n’avait rien de la traîtresse qu’il avait
osé soupçonner. Elle n’avait jamais renié ses idéaux ; elle
les préservait même en enfer, s’accrochant au bien qu’elle
faisait naître autour d’elle. Il en eut le vertige. Posant une
main sur la poche de son pantalon qui contenait sa dague,
il exprima ses pensées tout haut :
« Et dire que j’avais apporté une arme…
— J’avais remarqué la bosse près de la fermeture éclair
de ton pantalon. Je me doutais bien que ce n’était pas moi
qui te faisais de l’effet. » Le commentaire grivois de
Charlotte le fit éclater de rire et désarma tout
sentimentalisme superflu dans lequel il s’apprêtait à se
vautrer.
Elle avait un don pour le toucher droit au cœur. Le
poids qui pesait sur son âme avait disparu, et Alexandre
apprécia son repas avec des sens renouvelés. Il prenait
petit à petit conscience que la situation n’avait pas évolué
seulement entre eux deux. L’amiral Jack O’Sullivan, qui
était loin de partager son amour pour Charlotte, ne
tarderait pas à répandre l’information selon laquelle sa
compagne était responsable de leurs malheurs. Elle courait
dorénavant un grave danger en restant dans le camp.
* * *
La promenade matinale d’Alexandre avait perdu le
caractère ordinaire qu’elle avait revêtu jusqu’alors. Sa
rencontre de la veille au soir avec Charlotte avait
définitivement altéré sa perception de son environnement.
Tandis qu’il avait jusqu’à présent ignoré la plupart de ses
compagnons d’infortune, il guettait désormais chez tous
83 ceux qu’il croisait un signe annonciateur d’hostilité. Pour
l’instant, il ne décelait aucun changement dans leur
attitude qui aurait pu indiquer leur connaissance de la
trahison de Charlotte.
La rumeur ne s’était pas encore répandue, mais cela ne
durerait pas. Jack O’Sullivan restait prudent – à raison,
pensait Alexandre, qui n’hésiterait pas à le tuer pour
protéger sa bien-aimée. L’Amiral ne tarderait cependant
pas à rassembler assez d’éléments pour élaborer une trame
crédible, qu’il s’ingénierait à diffuser dans le seul but de
nuire à Charlotte. Alexandre ne pouvait pourtant pas se
permettre d’éliminer prématurément ce gêneur sans attiser
les soupçons et l’ire de ses adeptes. Il lui fallait mettre à
profit le délai qui lui était imparti pour élaborer une
stratégie.
Au cours de la longue discussion qui avait suivi la
confidence de sa compagne, il avait collecté de nouvelles
données qui renforçaient son admiration à son égard. Il
commençait à entrevoir la véritable grandeur d’âme de
cette femme foncièrement généreuse, qui ne servait que
les causes nobles et justes à ses yeux. Elle avait été
incapable de ne pas s’éprendre à son tour de celui qui était
tombé sous son charme, jusqu’à faire don de sa personne.
Par un double paradoxe, elle avait renoncé à la liberté par
amour de cette notion et de celui qui avait voulu contrarier
cet idéal universel. Alexandre soupçonnait aussi que l’une
des raisons pour lesquelles elle l’avait rejoint dans cette
vie carcérale résidait dans une volonté inconsciente de
s’infliger une sentence pour les torts qu’elle avait causés –
même s’ils étaient justifiés.
De plus, il avait appris qu’elle avait renoncé à jamais
aux privilèges conférés par le rôle qu’elle avait joué dans
l’accession au pouvoir du nouveau gouvernement. Afin de
couper tout lien qui l’unissait à ce dernier, elle avait rejeté
la possibilité de prendre contact avec l’un de ses
représentants.
84 C’étaient pourtant ses partenaires d’autrefois qui
faisaient courir un grand danger à Charlotte en ayant offert
à ses adversaires le loisir de la démasquer. Son faux alibi
n’avait tenu qu’à un fil, qui venait d’être coupé : même s’il
avait été interné dans le secteur psychiatrique du camp, à
l’écart des autres prisonniers, Marcus Allegoria et les
secrets que l’on avait fait peser sur sa personne étaient
restés accessibles. Si celui sur qui s’étaient portés tous les
soupçons avait été mis hors d’atteinte de ses anciens
camarades, nul doute que la couverture de Charlotte serait
restée intacte jusqu’à la fin de ses jours. Alexandre
supposait que cette maladresse ne relevait pas d’une
quelconque négligence de la part de ses précédents
associés, mais d’une réelle volonté de lui nuire. Aurait-elle
aussi des ennemis à l’extérieur ? Il garderait en réserve cet
argument au cas où Charlotte refuserait d’entendre parler
de son plan d’évasion, car pour Alexandre, il était bel et
bien question de ne pas s’attarder plus longtemps dans
cette prison. Il avait cru jusqu’alors que sa bien-aimée ne
pourrait supporter la frénésie d’une escapade ; il savait
maintenant qu’elle disposait de beaucoup plus de
ressources physiques que son apparence le laissait
entendre. En outre, le plus grand danger pour elle
consistait à demeurer entre ces hauts murs en béton.
Alexandre pensait qu’il ne survivrait pas si elle venait à
disparaître.
Le temps pour monter un stratagème élaboré risquait de
lui manquer. La nouvelle selon laquelle la responsable de
leur échec se trouvait auprès d’eux ne tarderait pas à se
propager parmi les détenus. Les partisans de celui qui la
protégeait se feraient alors rares ; c’est pourquoi il devait
chercher de nouveaux alliés pour arriver à ses fins. Il
devait d’abord s’assurer de la sécurité de Charlotte. Andrei
resterait en permanence à ses côtés, armé de la dague qu’il
avait fabriquée, jusqu’au dernier moment. Toutefois,
Alexandre ne se leurrait pas quant aux chances de survie
85 d’un jeune homme et de sa mère d’adoption face à une
foule vindicative.
Étonnamment, sa compagne ne paraissait pas percevoir
la dangerosité de ses pairs, et elle persistait à croire en la
possibilité d’une réhabilitation sociale pour tous. Elle
garde espoir en l’humanité ! De son côté, Alexandre
pensait faire preuve d’une plus grande lucidité concernant
ses semblables : il savait que la plupart d’entre eux
rêveraient d’extérioriser toute la rancœur et les frustrations
qu’ils avaient accumulées durant plusieurs années sur
l’auteur de leur débâcle. Pour avoir opéré de concert avec
certains d’entre eux, Alexandre connaissait les extrêmes
auxquels ils pouvaient se livrer, et il n’imaginait pas une
seule seconde qu’ils fussent enclins à pardonner. Ils
n’avaient plus rien à perdre – ce qui n’était plus le cas de
l’ancien chef de la police secrète. Il avait le sentiment de
devoir protéger un immense trésor de la convoitise
d’individus n’étant pas en mesure de l’apprécier à sa juste
valeur.
Il réfléchissait encore à un moyen de détruire le mal à
sa source en tuant cet avorton de Jack O’Sullivan avant
qu’il n’injectât son venin autour de lui. Mais l’Amiral était
bien trop malin pour ne pas entrevoir cette possibilité et ne
pas s’entourer de gardes du corps. Alexandre supposait
aussi que sa mort éventuelle, même si elle ressemblait à un
accident, ne manquerait pas de soulever des questions
auxquelles certains finiraient par trouver la réponse ;
Anton Fleischer le paranoïaque était l’un de ceux qui
s’approchaient déjà dangereusement de la vérité. À
nouveau, le planiste se convainquit qu’il lui fallait agir au
plus vite.
Après la défense de Charlotte, le recrutement d’un
commando devenait sa première priorité. Alexandre
pouvait compter sur environ dix combattants qui lui
resteraient dévoués jusqu’à la mort, mais ce ne serait pas
suffisant. Il lui faudrait enrôler beaucoup d’autres
86 guerriers qui ne fussent pas déjà acquis à sa cause. Il ne se
faisait pas d’illusion quant à la fiabilité de ses futurs
associés ; il espérait seulement que des intérêts communs
tisseraient des liens suffisants pour atteindre ses objectifs.
Une seule personne était à même de lui apporter le
soutien dont il avait besoin, tout en sachant quelle était
l’identité de l’agent double. Alexandre était certain de
trouver cet homme providentiel en train d’écrire à une
table isolée de la bibliothèque.
En entrant dans ce que les prisonniers qualifiaient avec
ironie de "haut lieu culturel", il fut saisi par l’odeur
puissante du vieux papier mêlée à celle non moins forte du
bois ancien. Des étagères croulantes s’alignaient tant bien
que mal au fond de cette pièce carrée de trente mètres de
côté. Elles portaient non sans quelques difficultés un grand
nombre d’ouvrages surannés, qui moisissaient dans
l’indifférence quasi générale. À sa connaissance, seuls
deux pensionnaires du camp fréquentaient encore avec
assiduité cet endroit abandonné qui subissait plus encore
que le reste les outrages du temps : Andrei y consacrait
d’habitude quelques heures chaque jour afin de compléter
sa culture universelle qu’un jeune âge et une scolarisation
sommaire n’avaient fait qu’ébaucher. Le second marginal
à trouver refuge dans la bibliothèque était celui dont
l’influence encore intacte auprès de ses soldats serait
nécessaire pour réaliser le projet d’Alexandre.
Le Général Martin von Gottlieb, comme à
l’accoutumée, était installé derrière un bureau improvisé
au fond de la pièce, sous une haute lucarne. Il cessa
aussitôt son activité – le griffonnage de mots sur une sorte
de grand cahier – pour dévisager l’intrus qui venait de
pénétrer dans son sanctuaire.
La vie carcérale n’avait eu que peu d’emprise sur
l’allure et les manières hiératiques du militaire haut gradé
issu de la vieille aristocratie du pays. Il conservait une
attitude guindée qui caractérisait son milieu social et le
87 distanciait spontanément de ses interlocuteurs d’une autre
culture. Son visage aux traits altiers témoignait d’une vie
autrefois confortable. Il arborait une moustache et une
barbiche fines et soignées de la même couleur argentée
que ses cheveux, coupés court, toujours impeccables.
Alors que la plupart des détenus négligeaient leur
apparence, Martin von Gottlieb souscrivait encore aux
rites de la civilité. Il n’était pas le seul officier au sang
bleu parmi les détenus, mais il s’agissait du seul d’entre
eux qui s’attachât encore à cette catégorisation. Il n’était
pas du genre à renoncer facilement, et Alexandre comptait
bien exploiter cette caractéristique.
Le comploteur se dirigea droit vers son ancien
complice, tout comme lui manipulé et conscient de cette
situation, qui le regardait approcher avec une réprimande
sévère dans le regard. Ses yeux bleu clair avaient l’éclat et
la dureté de l’acier, et il en émanait une autorité naturelle
conférée par sa noble naissance, mais ils n’affectèrent pas
Alexandre. Celui-ci considérait que les lignées
patriciennes et les privilèges qui s’y rattachaient n’étaient
qu’aberrations dans un système où seules les capacités
réelles devraient prévaloir sur toute autre considération. Et
ce fut avec le sentiment orgueilleux de parler à un
subordonné que l’ancien responsable de la police secrète
se permit d’interrompre la quiétude du Général :
« Nous devons parler, Martin.
— Nous n’avons au contraire rien à nous dire. » La
concision de la phrase avait pour vocation de mettre
rapidement fin à la discussion, mais Alexandre ne
l’entendait pas ainsi.
« C’est là où vous vous trompez, mon cher. Je sais que
Charlotte est la marionnettiste qui nous a tous fait jouer
dans sa pièce. Mais je ne vous apprends rien, n’est-ce
pas ? » L’expression égale du Général vint confirmer ses
suppositions sans qu’il eût besoin de répondre ; c’est
pourquoi Alexandre poursuivit :
88 « Vous devez comprendre qu’il n’est pas prévu que
nous sortions de ce pénitencier – même morts. La seule
chance que nous ayons de goûter à nouveau à l’air libre et
à la présence de nos proches serait de nous évader.
— Avant que vous ne continuiez, je souhaiterais savoir
pour quelles raisons vous me dites cela, et surtout
pourquoi maintenant. » L’amorce employée par Alexandre
avait reçu du Général la réaction escomptée. La simple
évocation de la possibilité de revoir sa famille – qui sous-
entendait en particulier sa fille unique – avait capté toute
son attention. Le dirigeant déchu de la sûreté interne
continua d’exploiter ce filon :
« Vous n’êtes pas sans savoir qu’un virus mortel s’est
abattu sur le pays et peut-être même au-delà. Le
gouvernement ne semble pas parvenir à endiguer le fléau,
et l’on peut affirmer sans prendre trop de risques que ce
fait aura de graves répercussions sur le comportement des
gens. Vous avez certainement déjà dû remarquer au cours
de votre carrière militaire que lorsque leur survie est
directement menacée, les êtres humains ont la fâcheuse
tendance à perdre tout sens moral. Ou pire : à passer outre
la sacro-sainte loi.
— Allez-vous enfin me dire où vous voulez en venir ! »
L’exaspération du Général n’était pas feinte. Cette
réaction outrancière de la part d’un homme qui ne sortait
de sa réserve qu’avec parcimonie confirma à son
interlocuteur qu’il avait réussi à toucher une fibre sensible.
L’emportement de Martin infirmait aussi ce que lui-même
prétendait ne pas anticiper.
À travers un regard rapide et discret sur les écrits
retournés du solitaire, Alexandre discerna l’ébauche d’une
correspondance qui ne serait jamais suivie. Il supposa que
le militaire espérait encore pouvoir communiquer avec
quelqu’un de l’extérieur et qu’il avait donc toujours des
attaches en dehors des murs de la prison. Il avait obtenu
assez de garanties pour ne pas chercher à pousser plus
89 avant son lancinant jeu d’amorçage. Il prit alors le parti de
dévoiler le schéma qu’il avait en tête :
« Je sais que vous avez une fille et j’imagine que vous
souhaiteriez la revoir avant que l’épidémie ne change
radicalement la face du monde. Pour ma part, j’envisage
de faire quitter cet endroit à Charlotte dans les plus brefs
délais. Et pour cela, j’ai besoin de vous et des soldats qui
vous sont restés loyaux pour tenter une évasion qui risque
de s’annoncer violente.
— Vous n’avez toujours pas répondu à ma question ; je
veux dire : le temps, l’éloignement et le fléau à présent ont
réduit à néant toute possibilité de satisfaire les ambitions
qui nous ont tant coûté. Alors, pourquoi vouloir agir
maintenant ? » À l’évidence, l’ancien haut gradé ne lui
faisait toujours pas confiance ; Alexandre abattit alors la
carte de la sincérité :
« Jack, l’Amiral, a découvert en même temps que moi
la véritable identité de Charlotte.
— Maintenant je comprends votre empressement. Il
serait vraiment dommage de perdre cette gente dame à
cause d’un méprisable individu incapable de comprendre
sa merveilleuse nature. » Un sourire franc apparut sur les
lèvres minces de Martin, qui – Alexandre en était persuadé
– n’était pas sarcastique. Il ne tarda pas à en apporter la
confirmation : « Très bien, vous avez toute mon
attention. »
Le Général d’infanterie venait de monter d’un cran
dans l’estime d’Alexandre, non pas à cause du fort
probable soutien qu’il apporterait à ses desseins, mais
parce qu’il savait su apprécier ses erreurs et reconnaître la
majesté lorsqu’il la rencontrait. Il avait lui aussi perçu la
bénédiction que Charlotte apportait tout autour d’elle.
* * *
La grisaille de cette fin de matinée augurait d’un après-
midi pluvieux, à l’entière satisfaction d’Alexandre
90 Memoria, qui affectait de se promener dans la cour
spacieuse : les averses poussaient les gens à rester chez
eux, et dans le cas des internés, ce phénomène se
manifestait par une réclusion dans leurs cellules. Même
dans un lieu où l’illusion de liberté ne s’atteignait qu’en
levant les yeux au ciel, les comportements ancestraux ne
dérogeaient pas à la règle.
D’un certain côté, on ne pouvait pas les blâmer de
s’abriter des trombes d’eau glacée qui submergeaient la
région : avec l’arrivée de l’épidémie, le moindre rhume de
cerveau pouvait devenir mortel. Le virus présent dans l’air
commençait à décimer les rangs des détenus affaiblis. Il
avait aussi fait fuir les plus timorés des gardiens chargés
de s’assurer qu’aucun prisonnier n’établît une liaison avec
l’extérieur. La conjonction de ces deux facteurs rendait
propice une tentative d’évasion : l’absence de détenus
errant çà et là dans la cour endormirait la vigilance des
geôliers, celle-ci ayant déjà beaucoup décliné devant la
totale absence de rébellion en cinq ans au sein du camp.
Ainsi, lors du réapprovisionnement hebdomadaire en
rations alimentaires et en médications sommaires, les
gardes en sous-effectif qui accompagneraient le convoi se
retrouveraient décontenancés devant une attaque surprise.
Ils ont tort de nous considérer comme des pestiférés.
Alexandre savait que le fléau n’était pas sclérosé dans son
univers restreint, et à l’inverse des reclus et autres lépreux,
il n’acceptait pas ce destin – comme ils ne vont pas tarder
à s’en apercevoir. La cinquantaine d’hommes dont Martin
von Gottlieb s’était entouré, à laquelle s’ajoutaient les
treize partisans d’Alexandre, se répartissait dans les
endroits stratégiques proches des lourdes portes d’acier
par lesquelles sortiraient les camions de vivres.
Le directeur de la prison avait autrefois instauré un
ravitaillement plus ou moins aléatoire susceptible
d’ébranler la détermination de tendeurs d’embuscades.
Cette précaution n’avait à présent plus lieu à cause du
91 laxisme des opérateurs et de l’apparente passivité des
prisonniers. Le véhicule en charge de prolonger leur survie
– à chaque fois un fourgon blindé – avait l’habitude
d’arriver à une heure à peu près fixe et toujours le même
jour de la semaine. La routine peut être mortelle.
Alexandre ne s’aperçut pas qu’un sourire s’était dessiné
sur ses lèvres avant que d’autres pensées ne se
matérialisassent dans son esprit : Quelle sera la réaction
de Charlotte lorsqu’elle s’avisera de mes actions ? Il
pensait qu’elle aurait désapprouvé une telle initiative s’il
lui en avait touché mot. L’un des objectifs de sa tendre
compagne n’était-il pas justement de faire en sorte qu’il
demeurât emprisonné ? Pour cela, elle avait simulé la
fragilité. Bien que sa complexion fût réellement délicate,
elle lui permettrait néanmoins de résister à l’échappée qui
devrait se dérouler bientôt, Alexandre en était certain. Il ne
lui laisserait pas le temps de réfléchir à la situation
lorsqu’il viendrait la chercher. Il avait mis Andrei dans la
confidence, et le jeune homme l’aiderait à faire pencher la
balance de son côté. Alexandre détestait devoir employer
une si vile méthode pour arriver à ses fins, mais il n’avait
pas d’autre choix.
En évoquant sa décision d’aller à l’encontre de la
volonté de sa bien-aimée, il prit conscience qu’il avait
échappé à l’assujettissement total à celle-ci. Elle n’avait
jamais cherché une telle aliénation et prouvait ainsi, une
fois encore, la réciprocité de leur amour. Il avait
conjecturé qu’elle lui en voudrait par la suite pour avoir
trompé sa confiance, et précisément à cause des excès de
violence occasionnés, mais il était persuadé qu’il agissait
pour son bien. Et pour cette raison, il espérait sa clémence.
Les premières gouttes d’eau tombèrent dans la
poussière du sol en soulevant cette odeur particulière qui
suggérait à la fois la vie et la mort. Puis le premier coup de
tonnerre retentit, suivi par un accroissement des
précipitations. En quelques secondes, la place se vida de
92 tous les flâneurs. Alexandre donnait l’impression de suivre
le mouvement, mais en réalité, il s’était mis à l’abri d’un
porche dans le seul but d’observer la mise en place de
l’embuscade avec un angle plus large.
Environ une heure plus tard, sous une pluie battante, les
premiers éléments prirent position : un trinôme de soldats
– des vétérans, d’après leur allure et leur démarche – entra
en scène. Revêtus de longs manteaux susceptibles de
dissimuler des armes de leur fabrication, ils se postèrent à
proximité du sas d’accès, invisibles au regard
inexpérimenté.
Réglés comme une horloge, à intervalles convenus à
l’avance, les guerriers suivants se positionnèrent dans
d’autres caches. Puis Martin von Gottlieb apparut à son
tour à la fenêtre d’un baraquement à la droite de celui où
se tenait Alexandre. Le Général lui adressa un signe
discret de la main, auquel il répondit en hochant la tête. Il
avait fallu moins d’une demi-heure pour rassembler et
positionner la force d’attaque. L’opération avait été
conclue sans éveiller les soupçons des détenus écartés du
projet et en déjouant la surveillance des gardiens. Ceux-ci,
perchés au sommet des six miradors élevés aux endroits
clés du mur d’enceinte, étaient supposés obtenir une vue
d’ensemble sur le camp. La démotivation latente et
l’abandon de leurs responsabilités avaient fini par rendre
leur travail caduc.
Tous les facteurs étaient réunis pour permettre à
Alexandre de réaliser ses objectifs. L’organisation de
l’offensive ne lui avait demandé que très peu de temps,
d’une part parce que les pions qu’il avançait sur
l’échiquier étaient rompus à ce genre d’exercice, et d’autre
part parce qu’il avait ourdi un plan similaire depuis bien
longtemps déjà. Il ne l’avait jusqu’à présent pas mis à
exécution parce que Charlotte l’en avait empêché de
manière implicite. Un voile s’était levé, et il avait depuis
trouvé une puissante motivation pour agir.
93 Martin von Gottlieb était aussi apparu sous un jour
nouveau ; il restait un tacticien et un meneur hors pair,
mais ses principes avaient changé en quelque sorte : il se
recentrait bien plus sur son individualité et sur ses propres
intérêts que par le passé. Autrefois, il n’aurait jamais
accepté de sacrifier la vie des combattants qu’il
commandait pour son profit personnel. L’une des plus
remarquables propriétés de l’enfermement – aussi bien
physique que mental – consistait à obliger l’individu à se
pencher sur lui-même et à se regarder en face. Il ne faisait
aucun doute que le Général avait découvert ses erreurs
intolérables et la volonté farouche de les réparer. Sa fille,
Éva, occupait toutes ses pensées, et maintenant que
l’occasion de la revoir se présentait à lui, il emploierait
tous les moyens nécessaires pour ne pas laisser sa chance
lui échapper. Alexandre le savait et pouvait donc faire
confiance à ce militaire tout juste quinquagénaire qui avait
retrouvé sa fibre paternelle. Il laissa de côté les
considérations pour les liens familiaux de son associé afin
de se focaliser sur les événements présents.
Le déluge initial s’était changé en un crachin
déplaisant, qui suffisait à maintenir les curieux à l’écart,
quand les lumières encadrant les ventaux métalliques de
l’unique point d’accès à la prison se mirent à clignoter.
Quelques secondes plus tard, le double battant haut de
trois mètres et pesant plus d’une tonne s’ouvrit en crissant
et laissa d’abord entrer une quinzaine de gardiens en
armure composite, munis de fusils d’assaut et de
matraques. Ils portaient tous un casque à visière noire,
tandis que des plaques articulées de kevlar recouvraient la
majeure partie de leur uniforme gris foncé. Leur
équipement était toujours opérationnel mais leur nombre
était presque deux fois moins élevé que durant les deux
premières années de leur affectation. Suivant leurs
instructions, ils formèrent un périmètre défensif autour des
portes grandes ouvertes. Comme à l’accoutumée, les
94 convoyeurs négligèrent leur fermeture après le passage des
fourgons blindés, qui les avaient suivis et qui
manœuvraient maintenant à l’intérieur du demi-cercle. La
procédure par laquelle certains prisonniers regagneraient
leur liberté s’était enclenchée.
Toujours selon la même routine, les six détenus
responsables de la récupération des provisions se
présentèrent au superviseur du ravitaillement. Cependant,
cinq parmi les six déchargeurs avaient été remplacés par
des spadassins que Martin avait recrutés. Le seul ayant
l’habitude d’effectuer ce labeur se nommait Boris Caedes,
un homme volubile, au visage replet surmonté de cheveux
bonds et bouclés, de taille moyenne, avec un léger
embonpoint ; il était beaucoup trop facilement
reconnaissable à cause de son apparence débonnaire et son
comportement amical pour être substitué à un autre, d’où
la nécessité de le convertir à la cause d’Alexandre. La
tâche avait été plutôt aisée : derrière l’air jovial qu’il
affichait presque en permanence se cachait une
personnalité retorse. Le tueur en série qui sommeillait en
lui n’aspirait qu’à retourner dans le vaste terrain de chasse
que constituait la civilisation.
Dans sa précédente existence, Alexandre avait eu accès
au dossier de cet individu vicieux, qui avait élevé la
spéciosité au rang d’art : il avait ainsi donné l’illusion de
vouloir se racheter une conduite en s’engageant dans
l’Armée pour servir son pays plutôt que de croupir en
prison à cause d’une sordide affaire de meurtres. Il avait
seulement été accusé de complicité à cause d’un manque
de preuves pour l’incriminer de la pleine responsabilité du
méfait. Sous les drapeaux de la dictature, Boris avait alors
trouvé le meilleur moyen d’étancher sa soif de sang tout
en récoltant les honneurs militaires. En uniforme, il avait
obtenu des récompenses pour les mêmes actes qui lui
auraient coûté une injection létale dans le civil. Si, avec le
temps, certaines personnes étaient malmenées par leur
95 conscience, d’autres vivaient et mouraient en paix avec
celle-ci. Ce dernier cas concernerait probablement Boris,
qui échangeait en ce moment, sous l’averse, des
plaisanteries avec le chef des convoyeurs alors qu’il
s’apprêtait à l’égorger avec une lame rouillée.
Il ne restait plus que trois caissons à décharger
lorsqu’au signal convenu, l’attaque se déclencha. En
faisant mine de rejoindre ses confrères afin de les aider,
Boris initia le processus. Sans le moindre état d’âme, il
profita du sentiment d’inoffensivité qu’il provoquait chez
autrui pour passer à côté du responsable de l’escorte avec
qui il venait de discuter. Il sortit un poignard de sous la
manche gauche de sa veste, et avec la vivacité du
scorpion, il planta le dard sous la visière du surveillant. Ce
dernier, qui avait commis l’erreur de le sous-estimer, n’eut
pas le temps de réaliser que le métal émoussé s’était frayé
un chemin jusqu’à son cerveau en passant par le creux de
son maxillaire inférieur. Il était encore secoué de
soubresauts lorsqu’il tomba à terre, abandonnant son fusil
d’assaut aux mains de Boris. Avec sa nouvelle arme,
l’assassin élimina le garde le plus proche tandis que les
hommes de main de Martin sortirent de leur cachette pour
fondre sur les collègues du mort.
De nombreux attaquants ne réussirent pas à atteindre
certaines de leurs cibles douées de trop bons réflexes, et ils
donnèrent leur vie pour permettre à leurs complices
d’effectuer leurs sinistres œuvres. Le sérieux avantage
numérique des agresseurs compensait leur faible
armement, et l’empoignade tourna rapidement en leur
faveur. Le sang se diluait dans les flaques d’eau et, comme
pour accompagner le carnage, une pluie torrentielle
s’abattit à nouveau sur la scène. La sirène d’alarme se
déclencha alors et domina le vacarme du combat, qui
mourut en quelques secondes tant l’attaque fut brève et
brutale.
96 Moins d’une minute après que le premier coup de feu
eût été tiré, Charlotte, devancée par Andrei, rejoignit le
poste d’observation où les attendait Alexandre. Encore une
fois, le jeune homme était une source de fierté pour son
père adoptif : il avait été aux aguets du moindre signe qui
lui aurait indiqué le commencement de l’échauffourée,
puis il avait convaincu la femme la plus réfractaire à la
violence qui fût de se rendre sur le théâtre de
l’affrontement. Il avait agi avec promptitude, et de ce fait,
avait pris de court les indiscrets qui ne manqueraient pas
d’affluer d’ici peu.
En s’avançant auprès d’Alexandre, Charlotte parut
profondément choquée par le spectacle qui s’offrait à elle :
des dizaines de cadavres ou de mourants gisaient sur le sol
boueux dans l’indifférence d’une poignée de guerriers
armés des fusils d’assaut de leurs victimes. Les pilleurs
s’activaient autour des fourgons de ravitaillement, dont
l’un démarra en trombe après que le Général Martin von
Gottlieb – qu’elle ne reconnut pas tout de suite tant il
semblait ingambe – eut pris place à bord. Ce ne fut que
lorsque le véhicule eut disparu dans le sas d’accès qu’elle
parvint à exprimer l’horreur que lui inspirait la situation :
« Quelles atrocités as-tu commises, Alexandre ? » Sa
voix n’était plus qu’un murmure. Elle ne quittait pas des
yeux les corps tordus par la douleur d’un dernier souffle,
même lorsqu’Alexandre apporta sa réponse :
« Je devais prendre une décision. J’en assume la pleine
responsabilité, mais nous n’avons pas le temps de débattre
sur la moralité de mes actes. Nous retrouvons la liberté. »
Il saisit la main de sa compagne et l’entraîna hâtivement
dans la cour où la pluie crépitait sur l’armure des morts et
sur leur moyen de transport. Andrei suivit le couple d’un
pas allègre qui exprimait l’excitation que la promesse
d’une vie sans limites faisait naître en lui. De son côté,
Charlotte n’opposa pas de résistance, trop accablée qu’elle
était par la géhenne et la désolation qui l’entouraient.
97 Quand Alexandre entrevit la détresse qui se lisait sur le
visage de sa compagne, il faillit tout abandonner sur-le-
champ, renoncer à s’échapper, mais il se ressaisit vite car
il prit conscience qu’il ne pouvait plus reculer. De plus, il
devait impérativement rester vigilant : Boris avait survécu
à l’empoignade et serait le conducteur du second fourgon.
Avant de s’installer au volant, le dangereux psychopathe
lança un regard aux trois retardataires et leur adressa l’un
de ses fameux sourires que l’on pouvait croire obligeants.
Alexandre aida Charlotte à grimper à l’arrière du
véhicule, puis il s’y hissa à son tour, imité par Andrei.
Deux autres guerriers parmi les cinq qui s’y trouvaient
déjà eurent à peine le temps d’en refermer les portes que
l’engin s’activa en ballottant durement ses passagers.
Dans la pénombre de la soute, Alexandre s’avança en
vacillant jusqu’aux portières, dont il agrippa les poignées
pour se stabiliser. À travers les deux vitres rondes, il
discerna une foule de détenus qui avaient pris conscience
de la situation et qui couraient vers la sortie. Ils
constitueront une excellente diversion. La dernière image
qu’il perçut du camp où il avait séjourné environ cinq ans
était celle de l’immense écriteau fixé au-dessus de l’entrée
et sur lequel était inscrit le nom des lieux : Fortuna Spleen
n°511 ; l’appellation s’éloigna avant de disparaître au
premier virage de la route qu’ils empruntaient.
Le second système d’ouverture du sas d’accès avait été
enfoncé par le premier véhicule, qui semblait avoir réussi
dans son entreprise : il ne se trouvait aucune épave dans le
champ de vision d’Alexandre pour signifier que Martin et
sa bande avaient rencontré des difficultés. Ils devaient à
présent rouler à vive allure à travers cette lande sauvage,
qui tentait de reconquérir son territoire sur les mines de
charbon creusées par la main humaine. Des gisements à
ciel ouvert meurtrissaient cette terre inculte et rendaient la
conduite dangereuse. Le semblant de route sur lequel filait
le fourgon piloté par Boris était régulièrement délimité par
98 de redoutables précipices, et la moindre embardée incitait
à en découvrir le fond. Les sapins faméliques et espacés,
qui avaient bravé toutes les épreuves imposées par les
hommes et un climat peu clément, ne pouvaient faire
office de garde-fou contre une chute vertigineuse.
Pour essayer de ne pas penser aux dangers qui les
guettaient au plus petit écart, Alexandre se retourna pour
s’enquérir des réactions des autres passagers présents dans
la soute. Il vit immédiatement le visage fermé de
Charlotte, une image qui l’accabla de regrets. Ai-je fait le
bon choix ? Le regard peiné de sa compagne fixait un
point indéterminé du plancher sur lequel elle était assise,
dos à la cloison. Elle serrait Andrei dans ses bras comme
pour le protéger, lui cachant le visage de ses mains pâles.
Ainsi enlacé, le jeune homme paraissait dix ans de moins
que son âge réel.
Les cinq autres passagers se conformaient à l’attitude
que l’on pouvait attendre d’anciens soldats : ils
demeuraient immobiles et impassibles, l’arme à la main,
prêts à s’en servir. L’occasion de prouver leur valeur de
combattants ne tarderait pas à arriver : le vrombissement
du moteur de deux engins tout-terrain indiquait que les
traqueurs les avaient rejoints. Alexandre eut tout juste le
temps de regarder à travers les fenêtres pour apercevoir les
poursuivants que ceux-ci ouvrirent le feu avec la
mitrailleuse montée sur le châssis du véhicule.
L’observateur s’écarta in extremis des hublots, qui
volèrent en éclats malgré leur épaisseur. Les salves se
succédèrent à un rythme effréné à tel point que le fourgon
blindé finit par accuser plusieurs avaries, qui rendaient son
pilotage trop laborieux pour poursuivre sa course. Faisant
preuve d’une grande maîtrise et de beaucoup de sang-
froid, Boris parvint néanmoins à l’arrêter sans encombre,
ce qui permit au copilote et aux guerriers présents à
l’arrière de descendre aussitôt du véhicule malmené. Le
troisième parmi ceux qui sortirent était déjà mort en
99 touchant le sol, le suivant se vit arracher la jambe par un
tir de gros calibre, avant que son cœur n’explosât à la
seconde décharge d’acier.
Les poursuivants avaient immobilisé leurs tout-terrain à
environ trente mètres de la position adverse. Ils avaient
aussitôt ouvert le feu avec pour seul but l’exécution
sommaire de ceux qui avaient osé les braver.
Sous un ciel de plomb, les quatre survivants de la
première percée se mirent à couvert derrière des obstacles
naturels – prenant la forme de rochers isolés – ou dans
l’escarpement des bas-côtés de la route. Loin de vouloir
prendre la fuite devant leurs anciens geôliers, ils
semblaient déterminés à leur faire payer par le sang leur
longue captivité. La quête de vengeance et leur expérience
militaire les rendaient bien meilleurs que leurs adversaires
surnuméraires, dont l’efficacité au combat avait décliné à
mesure que les affres des batailles s’étaient éloignées. Les
gardiens, possédant une bonne réserve de munitions,
pouvaient toutefois se permettre de tirer en rafales mais
leurs coups portaient beaucoup moins souvent que ceux
des fugitifs.
Resté jusqu’à présent en retrait, Alexandre estima que
le temps était venu de participer à l’effort de guerre. Après
s’être inquiété de l’état de santé de Charlotte et de son
protégé, il bondit hors de son abri métallique puis récupéra
au sol le fusil d’assaut d’un camarade tombé au début de
l’affrontement. D’un mouvement simultané, Boris, résolu
à répandre le sang de leurs ennemis, quitta aussi sa
cachette. Il sortit alors par la portière laissée ouverte par
celui qui avait partagé avec lui la cabine de pilotage.
Le second assaut, composé par ces deux hommes,
acheva de démontrer la supériorité martiale et stratégique
des proscrits sur les gardiens. Ces derniers se
concentraient sur la première poche de résistance et
n’avaient pas anticipé la réserve qui attendait le moment
opportun pour passer à l’action. L’effet de surprise fut
100 dévastateur pour eux : ils perdirent la moitié des leurs
avant de parvenir à se ressaisir, mais aussi bien Alexandre
que Boris s’était déjà abrité.
Un échange presque ininterrompu de coups de feu avait
fini par imposer une paix macabre en moins de cinq
minutes. L’échauffourée affichait un lourd bilan : aucun
rescapé du côté des forces de l’ordre, tandis que celles des
renégats avaient été réduites à trois rescapés parmi les
combattants : Alexandre, Boris et un homme grand et sec,
aux cheveux ras, au visage sévère et balafré, du nom de
Wilhelm. Ils s’assurèrent d’abord que la quinzaine
d’adversaires avait bien trépassé avant de vérifier
qu’aucun des combattants de leur camp n’eût réchappé du
massacre.
L’un des évadés avait eu la malchance de ne pas avoir
été tué sur le coup, et il se vidait de son sang, dans un état
semi-végétatif, sur le bord de la route. Mais le plus
malheureux pour lui restait le fait d’avoir d’abord été
découvert par Boris. Avec une opiniâtreté perverse, celui-
ci posa son arme à terre et se pencha sur le mourant, dont
il enserra le cou de ses mains couvertes de poudre noire.
D’un geste irrépressible, il l’étrangla sans chercher une
seule seconde à abréger ses souffrances – bien au
contraire. La lente agonie du guerrier attira l’attention de
Wilhelm, qui comprit aussitôt quelle sorte de drame se
nouait à quelques pas de lui, mais sans en comprendre
l’enjeu :
« Que recherches-tu en agissant de la sorte ? Ne
pouvais-tu pas l’achever d’une balle dans la tête ? » Sa
voix rocailleuse et pleine de fiel, de même que la façon
menaçante dont il tenait son arme, laissait entendre qu’il
ne pouvait fermer les yeux sur le nouveau forfait de Boris.
Alexandre, interpellé par la tournure inattendue de la
situation, se rapprocha des deux hommes. Il supposa que
Wilhelm connaissait le guerrier – vraisemblablement un
ancien frère d’arme – que le tueur avait tourmenté jusque
101 dans ses derniers instants de vie. Il présuma aussi que
Boris, grisé par la fureur des combats, n’avait pas su brider
plus longtemps sa véritable nature. Le psychopathe
confirma aussitôt ses craintes, lorsqu’il répondit avec un
merveilleux sourire :
« Les munitions sont précieuses. Mais pour toi, je ferai
une exception.
— Tu vas crever, pourriture. » À peine Wilhelm eut-il
le temps de terminer sa phrase qu’il reçut une balle en
plein cœur. À une vitesse ahurissante, Boris avait ramassé
son arme en plongeant sur le côté et, calé sur le dos, avait
appuyé sur la détente.
Sous la confusion du heurt sonore et des nouvelles
sensations dues à l’hémorragie interne, le mort sursitaire
tenta d’effectuer un demi-tour, buta sur une grosse pierre
et tomba en avant, lâchant son fusil d’assaut. Le néant
l’emporta à son tour.
Un mince filet de fumée grise s’échappait du canon de
l’arme du soldat maudit, ce qui alerta Boris avant qu’il ne
ressentît la douleur physique. Les doigts de sa main
gauche se couvrirent du liquide tiède et vermillon qui
s’échappait d’une vilaine plaie ouverte juste au-dessous
des côtes. Grâce à un ultime réflexe, le tir simultané de
Wilhelm, passé presque inaperçu, lui avait permis de se
venger par-delà la mort : le tueur en série ne survivrait pas
très longtemps à sa blessure sanguinolente. Il acceptait son
funeste sort, mais il se releva cependant pour remplir la
mission que lui seul s’était assigné. Il n’avait pas besoin
de se retrancher derrière le prétexte que c’étaient les
circonstances de la vie qui avaient modelé sa personnalité
déviante. Il aimait tuer parce qu’il le pouvait et aussi parce
qu’il affectionnait cette impression de puissance divine qui
le saisissait quand il passait à l’acte. Il espérait alors
s’accorder une ultime offrande.
Distant de plus de dix mètres du psychopathe,
Alexandre parvenait néanmoins à discerner l’éclat de folie
102 qui brillait dans ses yeux. Boris persistait à se fendre de
son rictus habituel, que la plupart de ceux qui l’avaient
croisé avaient interprété comme un sourire affable… peu
de temps avant de mourir. Le chef historique de la police
secrète n’était cependant pas dupe, et il connaissait le
danger qu’il représentait. Il épaula son arme à feu aussi
vite que ses réflexes le lui permettaient, mais il fut
devancé d’une fraction de seconde par son antagoniste. Le
tir double et foudroyant du meurtrier ne parvint cependant
pas à le troubler, et en retour, Alexandre distribua la mort
en vidant le reste de son chargeur dans la chair du criminel
impénitent. Il attendit que Boris s’effondrât, et il resta figé
encore un moment pour bien assimiler la mort du
déséquilibré. Pour sa part, il savait qu’il n’avait pas été
touché, mais au gémissement qu’il entendit derrière lui, il
comprit que son adversaire n’avait pas manqué sa cible.
En se retournant, Alexandre eut le cœur déchiré par la
vision d’une inénarrable souffrance qu’exprimaient les
traits de Charlotte. En proie à d’incontrôlables sanglots,
elle était agenouillée auprès d’Andrei, allongé à même le
sol avec la tête sur les cuisses de sa mère d’adoption. Elle
caressait tendrement le visage hâve de celui qu’elle
considérait comme son fils et qui se mourait à présent.
Alors qu’il se hâtait vers les deux êtres qui comptaient
le plus pour lui, Alexandre nota avec angoisse qu’ils
étaient l’un comme l’autre couverts de sang. L’un des
poumons d’Andrei avait été perforé, et son liquide vital
s’engouffrait à l’intérieur sans possibilité de juguler
l’épanchement. Sans le regarder, Charlotte s’adressa à son
concubin d’une voix tremblotante :
« Andrei s’est interposé pour me sauver la vie au
moment où cet homme a tiré sur moi. »
Le duel remporté sur l’assassin avait eu un coût
exorbitant pour le vainqueur, qui était partagé entre un
profond chagrin et une haine vorace. Pourquoi Boris avait-
il choisi de tuer Charlotte, qui ne représentait aucun
103 danger immédiat, plutôt que lui ? La réponse était pourtant
limpide : il savait qu’il causerait des dommages de plus
grande ampleur et d’un ordre plus élevé en agissant ainsi.
Et il semblait avoir réussi dans ses basses œuvres : la
douleur indescriptible que ressentait Alexandre ne trouvait
aucun écho comparable dans son passé.
Comme s’il s’éveillait d’un cauchemar outrageusement
réaliste, il s’interrogeait sur la réalité de l’expérience qu’il
venait de vivre. Une âme d’une noirceur infinie. Si nous
étions à l’image de Boris, alors nous méritions d’être
enfermés. Il sortit de ses pensées existentielles pour se
replonger dans d’autres, beaucoup plus prosaïques, mais
qui étaient inaptes à lui apporter du réconfort. Pourquoi
ont-ils quitté leur abri ? J’aurais fait de même à leur
place. Je n’aurais pas supporté de rester dans l’ignorance
du sort de mes proches. Il demeura immobile, incapable
de parler, à regarder Andrei mourir à petit feu. Il ne
pouvait que constater sa totale impuissance face au tour
cruel que lui avait joué le destin. Une voix intérieure, que
l’on nomme "mauvaise conscience", lui laissait pourtant
entendre qu’il portait la responsabilité de leur malheur. De
toute sa vie, il n’avait jamais rien ressenti d’aussi atroce
que ce sentiment de culpabilité.
Avec un courage immense, Charlotte accompagna son
fils adoptif jusqu’à son dernier souffle en lui murmurant à
l’oreille des paroles apaisantes. À l’instar de tous les
humains, le clone trouva la mort plus douce alors qu’il
était entouré par sa famille aimante. Ses paupières se
refermèrent définitivement sur ses pupilles dilatées par la
nuit éternelle qui l’accueillerait dorénavant. Comme si elle
cherchait à maintenir la chaleur dans le corps d’Andrei,
Charlotte l’enlaça en le serrant très fort contre elle, sans
retenir ses larmes. Alexandre aurait souhaité se joindre à
eux, mais toute une vie passée à refouler ses émotions le
priva de ce suprême témoignage d’humanité.
104 Le bourdonnement des pales d’un hélicoptère qui
arrivait dans leur direction le sortit de sa torpeur ; ses
réflexes de meneur reprirent le dessus. Avec tout le
ménagement de rigueur, il choisit de reprendre le contrôle
de la situation : « Nous devons partir. »
Les réactions de Charlotte se lestaient d’une
nonchalance bien compréhensible, mais qui était
dangereuse dans la situation présente. En l’aidant à se
relever, Alexandre comprit que l’état de léthargie dans
lequel elle avait sombré était accru par la perte de sang
dont elle pâtissait : l’une des balles tirées par Boris l’avait
atteinte à la jambe. Horrifié par cette découverte mais
refusant de s’abandonner à la désespérance, Alexandre prit
spontanément sa décision. Avec une infinie douceur, il
souleva sa compagne de terre et se résolut à la porter
jusqu’à ce qu’il trouvât un abri.
Elle ne pesait rien dans ses bras. Elle ne s’était pas
opposée à l’initiative de son amant car elle n’en était plus
capable. Elle ne pouvait que le suivre – où que sa
résolution morbide les menât. Et il la conduisit au fond du
ravin, qui plongeait sur plus de cinquante mètres depuis la
route qu’ils avaient prise. Plusieurs fois au cours de la
descente hasardeuse il trébucha sur des pierres traîtresses,
mais jamais il ne lâcha prise. Il avait choisi de se tordre la
cheville et de supporter une entorse plutôt que de libérer
une main pour se rattraper et risquer d’échapper Charlotte.
Il avait l’impression qu’il tenait dans ses bras le plus beau
et le plus précieux joyau de la Création, et aucune
souffrance n’était de taille à le lui dérober.
La menace de l’hélicoptère survolant le secteur disparut
quand Alexandre parvint en bas de la pente abrupte où
s’écoulait un puissant ruisseau alimenté par des
précipitations régulières. En remontant le cours d’eau sur
quelques dizaines de mètres, il repéra une sorte de caverne
dans laquelle il décida d’établir son refuge. Arrivé sur
place, il authentifia une mine abandonnée depuis une
105 éternité, comme le suggérait la présence d’un chariot
monté sur rails près de l’entrée.
Après avoir choisi l’endroit qu’il estimait le plus
confortable, Alexandre y installa Charlotte avec la plus
grande délicatesse. Il retira sa propre veste qu’il plia
plusieurs fois afin de simuler un oreiller qu’il glissa sous
la nuque de sa compagne. Il écarta ensuite les lambeaux de
sa robe pour examiner la blessure qu’elle avait reçue. Il
grimaça devant la plaie saignante qui s’offrait à son regard
expert, mais il ressentit de l’apaisement lorsqu’il constata
que la balle avait traversé sa cuisse de part en part sans
toucher l’artère fémorale. Au moins la douleur d’une
extraction lui sera épargnée. Après avoir nettoyé les
blessures avec des fragments de sa chemise qu’il avait
trempés dans l’eau claire du cours d’eau, il les banda du
mieux qu’il put. Charlotte s’était laissé emporter par un
sommeil salvateur qui la préservait, pour le moment, de
bien des supplices physiques mais surtout d’une
intolérable affliction.
Sans jamais la quitter des yeux, Alexandre veilla sur
elle des heures durant, transgressant les limites de sa
résistance à la fatigue. Il essayait de faire le vide dans son
esprit pour ne pas se laisser déborder par des pensées
funestes. Mais dans les tréfonds de sa conscience, il savait
qu’il ne la reverrait plus jamais rire, ni même sourire.
Désormais, le temps n’avait plus d’importance…
* * *
Au troisième jour d’isolement, l’état de santé de
Charlotte devint alarmant alors que la fièvre refusait de
quitter son corps. Sa blessure s’était infectée et la
dégradation de ses défenses immunitaires l’avait rendue
plus vulnérable encore aux ravages du virus qui planait sur
le monde. À travers ses délires fébriles, elle était
cependant parvenue à construire, d’une voix tout juste
audible, des semblants de phrases cohérentes. Elles
106 devaient être les dernières de sa vie : « Laisse-moi m’en
aller, Alexandre. S’il te plaît. »
Il préféra les interpréter comme un signe encourageant
de rémission, comme la volonté de retrouver une vie
meilleure. Il continuait alors de lui apporter de l’eau et de
la nourrir des baies sauvages qu’il cueillait aux proches
alentours de leur antre afin de ne pas trop s’éloigner d’elle.
Il persistait aussi à changer ses bandages malgré les plaies
purulentes qui se trouvaient dessous.
Peu de temps avant de commencer à dénier la réalité, il
avait espéré que leurs anciens geôliers découvriraient leur
cachette, et que tout pourrait recommencer comme avant
leur désastreuse évasion. Mais aucune recherche n’avait
été lancée, les fugitifs devant être considérés comme morts
ou définitivement perdus par des enquêteurs peu
concernés en cette période trouble.
Maintenant, Alexandre avait perdu la certitude de
retrouver sa vie d’antan, en particulier le savoureux
microcosme qu’il avait formé avec Charlotte et Andrei.
Dans ces moments de vague à l’âme, une interrogation
venait toujours le harceler : de quel droit avait-il pris cette
décision pour eux deux ? À cette question sans réponse
s’en était substituée une autre : comment pouvait-il
permettre qu’elle mourût ? Affaibli par la faim et le
manque d’activités physiques, Alexandre avait aussi
développé les premiers symptômes de la maladie
mortelle ; par manque d’énergie, il était désormais
incapable de gravir les obstacles qui les séparaient du reste
du monde. Mais le monde existait-il en dehors de cette
grotte ? Il n’en était plus aussi sûr. En revanche, son
inaptitude à empêcher l’inévitable ne faisait aucun doute.
En se cramponnant désespérément à une dernière lueur
d’espoir, de celles qui brillent dans les yeux des blessés de
guerre à qui l’on doit amputer les deux jambes, il s’assit en
tailleur, les coudes sur les cuisses et les poings serrés sous
le menton. Les yeux fixés sur le visage blême et torturé de
107 Charlotte, il se figea dans une totale immobilité ; il pensait
que s’il ne bougeait plus, il pourrait prolonger à l’infini
ces ultimes instants d’équilibre.
La respiration haletante de sa belle devint une douce
mélodie à ses oreilles, et l’obscurité de la mine un
véritable havre de paix. Puis le souffle s’éteignit. Il ne
restait plus rien pour occuper le silence de mort qui régnait
dans les ténèbres. Les battements du cœur d’Alexandre
cessèrent en même temps que ceux de Charlotte.
L’homme meilleur qu’elle avait façonné en près de cinq
ans mourut à cet instant. De cette disparition naquit un être
au psychisme écorché. Les palpitations cardiaques de ce
revenant démarrèrent timidement avant d’atteindre un
rythme effréné : il venait de trouver une solution à
l’effroyable angoisse de séparation qui l’oppressait. Il
devait incorporer sa bien-aimée jusque dans ses propres
cellules.
* * *
Moins d’une semaine après sa résurrection, Alexandre
émergea du vallon où il avait abandonné nombre de ses
rêves ainsi qu’une part de lui-même. Un ciel rayonnant
aux teintes ocre jaune l’accueillit alors que ses pieds
ensanglantés se posèrent sur la surface plane de la route.
Ses vêtements étaient en loques tandis que sa barbe et ses
cheveux avaient été négligés tout ce temps. Mais il avait
recouvré toute sa vigueur d’autrefois et, surtout, il s’était
débarrassé de tous les stigmates du fléau. De cette
renaissance, il avait gagné une détermination sans faille à
sauver l’Humanité et à l’élever au rang supérieur – avec
ou sans son accord. Il savait où trouver les moyens de
parvenir à ses fins, et il entama son retour vers la
civilisation qui abriterait encore certains de ses puissants
alliés ne l’ayant pas suivi dans sa chute. Mais jamais il ne
risqua un regard en arrière.
108


Corps éphémères



Une musique veloutée et lancinante traversait les murs
de la loge et parvenait jusqu’aux oreilles sensibles de la
jeune femme qui se maquillait devant un miroir. Ses
cheveux blond platine avaient été noués en un chignon qui
laissait retomber une mèche sur chaque côté de son visage
à la douceur angélique et au teint de lys. Très peu de fard
était nécessaire pour sa peau parfaite qui captait la lumière
avec la fraîcheur de l’aube ; juste un peu de mascara sur
ses longs cils afin de transcender l’éclat azur de ses yeux
et un rouge à lèvres garance pour une bouche voluptueuse.
Satisfaite de l’image qui lui était renvoyée, Éva, dans
son éblouissante nudité, se leva de son siège pour se
diriger vers la penderie de la pièce exiguë et dépourvue de
fenêtre. Les parois recouvertes d’un velours rouge
renvoyaient l’éclairage du plafonnier au néon et des
ampoules qui encadraient la glace. Deux vases
minimalistes, contenant des roses rouges et blanches,
constituaient la seule décoration du réduit.
Avec un joli port de tête et un dos bien droit, la nymphe
se déplaçait sur la pointe de ses pieds nus par anticipation
ou conditionnement aux talons aiguilles. Sa démarche
élégante la mena devant le placard qu’elle ouvrit en grand.
Elle perçut d’abord le parfum aigre-doux du latex qui s’en
dégageait, puis la lumière intérieure s’alluma pour se
refléter sur les tenues chamarrées qui s’y alignaient. Après
avoir hésité un court instant entre la panoplie de secrétaire
sexy et celle d’infirmière à tendances fétichistes, Éva opta
finalement pour celle de soubrette – sa préférée. Ce petit
ensemble composé d’un corsage et d’une jupe noirs, que
109 relevaient des dentelles fines sous un tablier blanc, lui
plaisait beaucoup. Le costume de scène emportait aussi
l’adhésion de la majeure partie de la clientèle du club de
strip-tease. Mais pour la danseuse, il revêtait une
signification profonde qu’aucun des habitués de
l’établissement ne pouvait appréhender.
Tout juste âgée de vingt-quatre ans, Éva avait déjà
changé de vie ; il s’agissait même d’un revirement radical
puisqu’elle avait appartenu à l’aristocratie séculaire du
pays. Parfois, lorsque le spleen la gagnait, elle se
remémorait les jours heureux et privilégiés, exempts de
tout souci financier, qu’elle avait vécus durant son
enfance. Elle avait grandi dans un cocon protecteur, loin
des turpitudes de l’extérieur. Elle n’avait découvert le
monde réel qu’au décès de sa mère et à travers
l’éloignement subséquent de son père, Martin von
Gottlieb. Ce dernier l’avait préservée de la violence de son
activité et lui avait seulement révélé son grade de Général
dans l’Armée. Le décès de son épouse avait précipité le
militaire de carrière dans une quête désespérée pour
enterrer sa peine sous la charge de son métier. Il s’était
éloigné mais Éva ne lui en avait pas voulu : elle
comprenait que chacun réagît différemment aux tourments
de l’existence selon sa personnalité. Et même si elle
déplorait l’absence de son père, l’épreuve l’avait rendue
plus forte et plus autonome.
À peine un an plus tard, un nouveau malheur s’était
abattu sur sa maison : Martin avait pris part à un coup
d’État qui s’était soldé par une déconfiture retentissante.
L’accusation de haute trahison envers la Nation avait ruiné
sa famille et conduit le géniteur d’Éva dans un camp de
prisonniers où elle avait perdu sa trace. Épargnée par la
justice, elle s’était cependant retrouvée livrée à elle-même
à dix-neuf ans, sans aucunes ressources financières, en
traînant l’infamie du patronyme de ses aïeux.
110 Sa gracieuse plastique et ses manières raffinées
l’auraient prédestinée à monnayer ses faveurs dans une
maison close de haute volée. Au lieu de cela, elle avait jeté
son dévolu sur un cabaret prospère et accueillant, "Le rêve
de Vénus", qui répondait davantage à ses critères moraux.
Elle avait d’abord été engagée comme serveuse, ne
dévoilant que ses bras graciles et ses frêles épaules. Puis
elle s’était laissé subjuguer par l’érotisme qui imprégnait
les lieux et la sensualité des numéros de strip-tease. La
timidité de se déshabiller en public avait peu à peu laissé
place à l’excitation de se dévoiler ainsi et enfin au plaisir
de susciter le désir. Elle portait désormais le nom d’Éva
Lieben et pratiquait des danses lascives tout en
s’effeuillant devant un public huppé de passage dans la
Capitale.
Le déclenchement de l’épidémie avait cependant
bouleversé la donne : la ville tout entière avait été mise en
quarantaine, et les visiteurs avaient laissé place aux
habitués qui tentaient d’oublier la morosité quotidienne. À
présent que l’hécatombe avait commencé, les coutumiers
du club venaient chercher la chaleur qui faisait défaut à
leur existence devenue dérisoire dans l’attente de jours
meilleurs.
De son côté, Éva perpétuait son activité car elle lui
permettait de se sentir vivante. Elle continuait de se
trémousser devant les regards libidineux de ses
admirateurs afin de s’imprégner de leur concupiscence et
d’éprouver une indispensable cénesthésie.
L’argent était devenu insignifiant : les informations qui
circulaient en ville faisaient état d’une crise à grande
échelle qui anéantissait toute perspective de survie ; dans
une société moribonde, les biens matériels ne
garantissaient plus d’avenir florissant. Ils n’assuraient pas
non plus la sécurité vitale : le système économique s’était
effondré et avait entraîné dans sa chute nombre
d’inhibitions. Le ciment moral et légal, maintenu de
111 manière artificielle par des intérêts communs, souvent
d’ordre économique, commençait à s’effriter alors que les
dernières barrières de l’ordre étaient malmenées. Ainsi,
parmi les cadavres que l’on retrouvait au petit matin dans
des ruelles sordides, certains portaient les marques d’une
mort plus violente que celle induite par le virus.
"Le rêve de Vénus" – et toute sa cohorte de videurs
musclés – était devenu un asile pour les jeunes femmes
esseulées qui s’y produisaient. Et, en dépit de la mort
rampante, la vie continuait…
Éva s’était amourachée de l’un des employés du cabaret
auprès duquel elle avait cherché protection et réconfort.
L’aventure galante n’avait duré que le temps d’une saison
au terme de laquelle une overdose avait eu raison de cet
adepte de paradis artificiels. Idéaliste, il n’avait plus
supporté la lente mais immuable déchéance de l’humanité.
La jeune femme avait alors perdu son unique confident et
souffrait toujours de son absence. Les élans de tendresse
qu’ils avaient partagés lui manquaient cruellement.
Son métier actuel lui permettait cependant de trouver
un ersatz salutaire de chaleur humaine ; par conséquent,
elle s’impliquait corps et âme dans son spectacle. Elle
avait aussi découvert le pouvoir excitant de l’avilissement.
C’était pour cette raison qu’elle aimait se parer de la tenue
de soubrette pour effectuer son show – non qu’elle
dépréciât la profession de femme de chambre, mais parce
qu’elle en avait eu naguère de nombreuses à son service.
Le renversement des rôles lui procurait des sensations
ambiguës où se confondaient décadence et plaisir. À cela
se surimposait un léger sentiment de honte teinté de
ravissement lorsqu’elle prenait des poses suggestives en se
dévêtant sur scène.
Mais pour se déshabiller lascivement, encore lui fallait-
il de nombreuses étoffes à retirer. Les dessous féminins
constituaient l’aspect le plus attractif de la gamme
d’accessoires à sa disposition. Éva commença par enfiler
112 des bas de soie sur ses douces et longues jambes qu’elle
caressait en même temps, prélude aux ineffables délices
qu’elle s’apprêtait à déchaîner. Elle attacha ensuite un
porte-jarretelles sur son ventre plat avant de l’adapter sur
ses hanches aux courbes irrésistibles et de le fixer aux
jarretières. Un bustier en soie transparente vint compléter
ses sous-vêtements en valorisant ses seins splendides. Elle
se para d’un string ficelle qui n’aurait su cacher que son
bas-ventre et son pubis presque intégralement épilé. Avec
ses dessous affriolants, elle avait l’impression d’être une
autre femme. "Le rêve de Vénus" avait la réputation de
n’employer que des danseuses magnifiques, grandes et
callipyges. Pour sa part, Éva mesurait un mètre soixante-
quinze et de l’avis général, elle possédait les plus belles
fesses du cabaret. En outre, tout le monde s’accordait pour
la désigner comme la femme la plus séduisante de
l’endroit. Sa prestation était toujours la plus attendue de la
soirée.
Cette position particulière avait fait naître par le passé
quelques jalousies chez ses consœurs. Éva avait cependant
su désamorcer le conflit latent par la sympathie
qu’inspirait son attitude empreinte d’humilité et de
prévenance, mâtinée d’un zeste communicatif. Elle avait
gagné sa place dans un monde qui lui était étranger, mais
le combat avait été âpre. Les premiers temps, elle avait
pleuré chaque soir dans la solitude de sa chambre, ne
comprenant pas pourquoi elle avait été l’objet de l’ire de
ses camarades. Puis elle s’était peu à peu départie de ses
mœurs condescendantes, vestiges d’un conditionnement
aristocratique. Elle ne laissait paraître ses manières
raffinées que dans l’intimité, même si subsistaient toujours
dans ses gestes élégants et altiers des indices permanents
qui trahissaient son origine sociale. Les autres filles
avaient fini par l’accepter comme le témoignage d’une
originalité qu’Éva parvenait à faire oublier au bénéfice de
113 sa mansuétude habituelle. Elle partageait leur condition de
stripteaseuse et elle en retirait une certaine satisfaction.
Après s’être parée d’un tour de cou en fine dentelle
duquel tombait un cristal en forme de larme, elle entreprit
de revêtir sa tenue de scène à proprement parler. Elle
compléta son déguisement de soubrette en s’adjoignant
une coiffe et des gants blancs, puis elle chaussa ses
escarpins à talons hauts.
Au naturel, Éva avait la beauté des princesses de contes
de fées ; mais pour l’heure, toute sa personne était une ode
à l’hédonisme. Son regard malicieux et profond chercha
son reflet dans le miroir, et un sourire mutin se dessina sur
ses lèvres. Puis elle se détourna et sortit de sa loge.
La musique obsédante que les cloisons avaient peiné à
filtrer devenait ensorcelante dans le couloir baigné de
lumière rouge. De chaque côté s’alignaient les photos de
jolies femmes en représentation. Éva arriva au pied des
quelques marches qui donnaient un accès direct à la scène.
De là, elle pouvait observer la performance de la danseuse
exotique à qui elle succéderait. Elle reconnut tout de suite
Audrey, une jolie brunette avec qui elle avait sympathisé
au-delà de la simple relation entre collègues de travail.
Elle terminait d’effectuer son show, comme l’attestait le
fait qu’elle ne portait plus que ses cuissardes. Chaque
strip-tease se terminait en nu intégral, si l’on excluait les
bottines ou les escarpins ainsi que les bas qu’ils
emprisonnaient. Il était alors nécessaire de posséder un
corps parfait jusque dans ses aspects les plus intimes. Il se
trouvait justement que toutes les effeuilleuses de
l’établissement partageaient ce critère.
Un tonnerre d’applaudissements accompagna la fin de
la séance d’Audrey, qui disparut aux yeux des spectateurs
derrière un épais rideau couleur grenat. Elle ramassa tous
les éléments de son costume de dominatrice dont elle
s’était séparée au plus grand plaisir du public. Avec une
démarche chaloupée, elle se retira par le petit escalier en
114