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Don Ganh

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Dans un Saïgon rebaptisé Hô-Chi-Minh-Ville par le régime communiste, survivre est devenu l’ultime préoccupation pour la majorité.

Échappant au piège de ce monde nouveau, Khanh se révèle un virtuose des combines et s’enrichit tant qu’il peut.

À l’opposé, Kieû a combattu dans la jungle et sa foi révolutionnaire est aussi intacte qu’inébranlable.

C’est un grand et bel amour qui va les unir, au-delà de leurs convictions politiques plus que divergentes...

Tandis que nos amants s’ébattent, Huong, la marchande de rue, promène sa palanche, semblant peser les âmes, se révélant la messagère du destin.

Illustrant à la perfection l’adage « Rassasié on devient Bouddha, affamé on devient un diable malfaisant », Patrick Taisne N’Guyen dessine les vies de Hoa, de Khan, de Kieû, de Liên et de Xuang. Ses personnages, inspirés de la réalité des années 70 à nos jours, nous offrent une vision dure, mais surtout profondément émouvante et inoubliable du Vietnam moderne.


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Ella Éditions

2, route de Chavannes, 28300 Lèves

www.ella-editions.com

 

Dépôt légal 3ème trimestre 2016

ISBN : 978-2-36803-173-5

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction strictement réservés pour tous pays.

© ELLA éditions

Couverture : François Goalec

 

 

À Jean Hougron.

 

Sans la lecture passionnée de ses admirables romans,

l’envie d’écrire sur le Vietnam

ne me serait jamais venue à l’esprit…

 

 

PREMIÈRE ÉPOQUE
(1979-1990)

 

 

AVRIL 1979

 

 

Les deux camions GMC, encore marqués de l’étoile blanche de l’armée américaine, sont garés au bord de la plage déserte. Khanh les a achetés au début de l’année avec le fruit d’un trafic de Pénicilline. Il vient de « livrer » en un seul voyage, cinquante-trois adultes et dix-huit enfants, tous candidats au départ. Ils se sont tassés les uns contre les autres sur les plateaux des GMC, ne formant plus qu’une masse confuse, comme des animaux que l’on transporte. Un avant-goût de ce qui les attend. Chacun serre contre lui un petit baluchon ou un petit sac, seul vestige de sa vie d’avant. Ce sont tous des Hoa, des Chinois de nationalité vietnamienne. Des femmes, des hommes et des enfants qui fuient le pays d’adoption de leurs ancêtres. Leurs biens ont été confisqués. Ils ont bradé ce qui leur restait pour payer les passeurs. Il n’y a plus de retour en arrière possible. L’avenir immédiat est de fuir un présent devenu impossible, de s’embarquer dans le souffle de la nuit et de traverser cette mer de Chine dont ils ignorent tout et qu’ils ne distinguent même pas dans l’obscurité profonde. Il leur faut se résigner à affronter le destin qu’ils ont provoqué et s’empêcher de penser pour ne pas reculer.

Khanh les observe qui s’avancent prudemment sur le sable, guidés par les torches électriques qui virevoltent comme des lucioles blafardes. Un silence pesant s’étend sur cette plage qui transpire la peur. La peur, seule chose en commun entre les passagers et les passeurs. La peur de l’inconnu pour les uns, celle de se faire prendre par une police qui joue double jeu pour les autres. Soudain, une toux sèche se fait entendre comme un coup de scalpel dans l’épaisseur de la nuit. Le pauvre fantôme qui en est l’auteur se fait immédiatement rabrouer par un passeur.

D’autres groupes arrivent, surgissant de nulle part. Ils seront, en tout, plus de deux cent quatre-vingts à embarquer sur ce vieux rafiot de bois, s’entassant à la fois sur le pont et dans la cale. S’ils survivent aux tempêtes, aux pirates et aux bagarres internes, ils débarqueront quelque part aux Philippines ou en Malaisie après de longs jours et de longues nuits d’angoisse, de privation, d’incertitude. S’ils ne sont pas refoulés, ils moisiront des mois interminables dans un camp de réfugiés, dans des conditions de vie et d’hygiène encore pires que celles des camps de rééducation d’ici.

Ils veulent partir, eh bien qu’ils s’en aillent ! C’est leur problème. Il y a longtemps qu’il a perdu toute empathie pour eux, ou pour qui que ce soit d’ailleurs… Il lui faut survivre dans l’enfer de la paix. Cela lui prend toute son énergie.

Khanh n’avait jamais été plus tranquille que pendant la guerre. Saigon était alors un refuge hors du conflit, hors du temps. Une oasis de bien-être. Il y vivait très bien. Sa famille était heureuse. Fonctionnaire du Ministère de la Sûreté de l’ancien régime, il savait habilement quadrupler son salaire par quelques arrangements bien juteux. Il avait aussi ses entrées à l’ambassade des États-Unis et rendait de « petits services » à ses collègues américains.

C’est maintenant la paix installée qu’il ne cesse d’entendre parler de cette guerre qu’il n’a jamais connue. Sa vie devient de plus en plus angoissante. Son avenir de plus en plus incertain. La lutte est permanente, pour vivre encore une semaine, encore un jour. Mais, lui, il a choisi de rester, de se battre, pas de jouer son existence à pile ou face sur un océan d’incertitude. Que pourrait-il bien faire dans un pays dont il ne connaît pas les règles, alors qu’ici il est comme un poisson dans sa mare ? À condition qu’elle ne s’assèche pas…

 

***

 

Pour le chemin du retour, les deux camions sont chargés de sacs de riz provenant d’un négociant proche. Ils paieront l’essence du voyage, mais surtout ils seront un excellent alibi vis-à-vis de la police qui traque les gens comme lui. Circuler à vide, si souvent, sur ce même itinéraire, serait très dangereux et éveillerait rapidement des soupçons… Il fait encore nuit au moment du départ, seul le bruit des moteurs perfore le silence, tandis que l’obscurité mange la route.

Une longue ligne droite, un virage serré, un barrage militaire s’annonce devant les phares du premier camion. Un énorme projecteur s’allume, éblouissant la nuit. Des chevaux de frise et des uniformes se dressent devant eux… Le chauffeur ralentit brusquement et stoppe le GMC de tête. Khanh n’est pas vraiment angoissé, ce sont normalement des « amis » qui savent apprécier les « Benjamins verts »1 qu’il distribue régulièrement. Tout est sous contrôle, s’ils ne trahissent pas...

Un bô dôi2 en uniforme vert et casque latanier surmonté d’une étoile jaune sur fond rouge, braque sa torche sur la cabine du GMC. Il s’approche et frappe à la vitre droite. Khanh, assis à la place du passager, la descend et lui tend un paquet de Marlboro. Le bô dôi s’en saisit et lui sourit de ses dents mal alignées et noires de goudron. Il remercie d’un magnifique salut militaire et l’interpelle :

« Tu vas devenir riche, Monsieur Khanh ! Le riz pousse vite par ici. C’est sûrement dû au vent nourrissant de la mer qui souffle sur la campagne ! ». Il lui fait un clin d’œil complice et ajoute : « Descends, mon chef voudrait te parler. Rien de grave.

– Il faudrait que tu ralentisses un peu tes activités, cela devient trop dangereux, pour toi et pour moi. » Voilà ce que lui a demandé le chef de poste de Xuân Lôc, avant qu’il ne reprenne la route d’Hô-Chi-Minh-Ville.

Il sait parfaitement qu’il a eu beaucoup de chance jusqu’à maintenant et que celle-ci est une alliée peu fidèle. S’il continue à ce rythme, il pourrait bientôt revoir les portes du camp de rééducation de Môc Hoa. La sale gueule des commissaires politiques lui revient en mémoire. Plutôt crever que d’y retourner. Il faut être raisonnable sinon il va devoir, lui aussi, prendre un bateau pour nulle part… Non, Il faut qu’il trouve une autre source de revenu. Voilà tout.

Il y a bien sûr la combine avec Sergueï, le type du consulat Russe, mais ça ne va pas bien loin. Quelques centaines de dollars par mois, pas plus. Sergueï achète dans les magasins d’État réservés aux étrangers quelques cartouches de cigarettes américaines. Chaque paquet vaut dans la rue, le prix de la cartouche. C’est Khanh qui gère la distribution. Ils font part à deux. Avec ça, on survit, pas plus.

Il faut voir plus grand et ailleurs. Il ne va pas passer toute sa vie sur la route, dans un vieux GMC pourri, à trembler à chaque contrôle de police.

 

 

JUILLET 1979

 

 

« Camarade Khanh, les temps sont durs. Nous avons vaincu les impérialistes américains en mars 1973, puis les fantoches à la fin d’avril 1975. Le peuple a beaucoup souffert et souffre encore. Les contre-révolutionnaires sont partout. Nous devons les combattre, les débusquer, les arrêter et les éduquer. »

Khanh frissonne brutalement. Il n’aime pas du tout le dernier mot. Cette discussion lui rappelle trop le discours stéréotypé des commissaires politiques qui lui faisaient la leçon, il n’y a pas si longtemps.

Après un silence calculé, l’autre reprend sa diatribe officielle :

« Comme tu le sais, le Parti dans sa sagesse révolutionnaire, a pris la décision juste, par le décret du vingt-trois mars 1978, de procéder à la confiscation des biens des conspirateurs, des ennemis de l’intérieur et des membres de l’administration fantoche. Ces biens vont être redistribués à des éléments patriotiques qui ont servi et servent encore l’idéal communiste. C’est la noble tâche que le comité populaire d’Hô-Chi-Minh-Ville m’a confiée. »

 

Khanh se sent mal à l’aise : l’impression désagréable d’être une souris entre les griffes d’un chat joueur l’envahit… Il se demande s’il a bien fait d’accepter ce rendez-vous. C’est un de ses contacts qui l’a pris pour lui, en échange d’un service rendu. En tout cas, lui ne risque rien sur ce sujet : sa maison a déjà été confisquée dès la libération de ce qui était encore Saigon et est devenu Hô-Chi-Minh-Ville. Khanh est aussi partagé entre l’ennui et une petite pointe de curiosité. Où veut en venir ce petit bonhomme terne et sans âge, ce fonctionnaire « passe-muraille » portant lunettes et habillé d’un costume trop grand pour lui ?

Son interlocuteur poursuit toujours plus loin sa dialectique révolutionnaire : « Je vais donc choisir les bons éléments fidèles qui méritent cette attribution. Seulement … »

Khanh le coupe brutalement, il vient de comprendre, et l’autre va encore tourner autour du pot :

« Seulement camarade Diêm, pour pouvoir faire ce choix, il vous faut un homme de confiance qui les contacte directement et les persuade de contribuer financièrement au juste effort de l’administration révolutionnaire… »

Diêm plisse les yeux et semble légèrement irrité d’avoir été ainsi interrompu. Khanh se demande s’il n’a pas parlé trop vite.

« On m’a dit que tu étais malin, camarade Khanh, mais ce n’est pas vrai… En fait, tu es très malin. Tu as parfaitement compris. »

 

 

SEPTEMBRE 1979

 

 

L’excitation est grande. Kiêu, la sous-chef du Service de l’Attribution des Propriétés Confisquées a enfin accepté son invitation à déjeuner pour le lendemain. Khanh se souvient de la première fois où il l’a vue. Diêm, l’a fait venir dans son bureau. « Camarade Kiêu, je te présente le camarade Khanh. Il va travailler avec nous pour appliquer les directives du Parti concernant l’attribution des logements réquisitionnés. Il faudrait que tu sois gentille avec lui, j’entends professionnellement parlant. » Kiêu a rougi, Khanh a aimé ça.

En fait, dès qu’elle est entrée dans la pièce, il a su qu’il en ferait sa maîtresse. Il y a des choses comme cela qu’on ne peut expliquer mais qui apparaissent comme une évidence. Kiêu est plus grande que la moyenne, sa silhouette élancée. Ses attaches de bras sont très fines. Son cou gracile est surmonté d’un joli visage sans maquillage coiffé d’un chignon altier. Le sourire délicieux dévoile de jolies dents blanches parfaitement alignées. Sa beauté parfaite dénuée d’artifice irradie une certaine plénitude. Même l’horrible uniforme vert qu’elle porte n’arrive pas à ternir son côté solaire. Khanh la désire déjà…

 

Elle est la deuxième fille d’un couple d’instituteurs originaire de Hué venu s’installer à Saigon au début des années soixante. Elle fit ses études au Lycée Marie Curie jusqu’à l’obtention de son bac en juin 1972. Nationaliste, vouant une haine farouche aux impérialistes américains et écœurée par le régime en place, elle fréquenta en cachette pendant ses deux dernières années de lycée des partisans de la Révolution. Approchée par des responsables communistes, elle rejoignit le maquis de Cu Chi dès l’obtention de son bac, sans même dire au revoir à sa famille. Elle avait tout juste dix-sept ans. Elle n’était alors qu’à seulement quarante kilomètres de Saigon et pourtant elle vécut dès cet instant sur une autre planète. Elle ne se doutait pas qu’elle ne reverrait jamais ses parents. Tous les deux décédèrent fin 1974, bien avant la libération de Saigon.

Après une instruction militaire et politique de trente jours, elle reçut l’ordre de partir à Tây Ninh. Elle dut marcher pendant huit jours dans la boue et la pluie de la mousson avec d’autres camarades, se cachant prudemment des patrouilles ennemies. À Tây Ninh, elle fut d’abord recrutée comme institutrice auprès des enfants des maquisards. Son intelligence, son dévouement, sa foi en la Révolution, son charisme et sa très bonne connaissance du français et de l’anglais, la firent rapidement remarquer par les cadres du maquis. Elle devint, à la fin de l’année 1973, une des voix de la Révolution à la radio émise par la résistance viêtcong. Chaque jour, elle enregistrait ses émissions en langues étrangères, en commençant par ces mêmes mots : « Ici Radio Libération, la voix du Front National de Libération du Sud-Vietnam ! »

Les messages enregistrés étaient ensuite apportés par un agent de liaison au lieu tenu secret où se trouvait l’émetteur, lequel changeait sans arrêt. Il était ainsi plus difficile à l’armée ennemie de pouvoir neutraliser le personnel attaché à l’Organe Chargé de la Propagande, l’un des vingt-quatre organes que comptait en tout la résistance.

Le 25 septembre 1974, un groupe de cinq hélicoptères « Huey » des forces spéciales de l’armée ennemie fondit sur le camp construit en pleine jungle où se trouvait Kiêu, juste après qu’elle eut remis son enregistrement à son agent de liaison habituel. Le combat fut féroce et Kiêu se retrouva isolée de ses camarades, cachée dans un fossé entouré de hautes herbes, en compagnie de l’épouse de son agent de liaison et de leur enfant de trois mois. Afin de ne pas être repérée, la mère empêcha l’enfant de pleurer en lui mettant fermement la main sur la bouche. Elle était fortement myope et avait perdu ses lunettes dans sa fuite. Elle décida donc de confier l’enfant à Kiêu, pensant pouvoir les retrouver en reprenant le chemin parcouru. Pendant sa recherche, quatre « Bérets Verts » ennemis la firent prisonnière et essayèrent de la pousser dans l’un des hélicoptères. Folle de rage, la combattante viêtcong arracha à l’un des soldats une grenade qu’elle fit exploser, emportant dans la mort trois des quatre S.F.3

L’enfant évanoui dans ses bras, Kiêu prit la fuite, traversant à l’aveugle une végétation dense qui les dissimulait. Au bout de deux bonnes heures de marche, elle finit par rejoindre les autres combattants de l’armée du Front National de Libération qui s’étaient regroupés dans une clairière. Lorsqu’elle confia enfin l’enfant au personnel infirmier, on lui annonça qu’il était déjà mort par suffocation depuis un long moment. Sa mère l’avait certainement étouffé sans le vouloir, pour l’empêcher de pleurer. Kiêu dut annoncer la terrible nouvelle le soir même au père. Celui-ci, fou de douleur, se porta immédiatement volontaire pour une mission suicide à Saigon. Il exécuta, deux semaines plus tard, dix-sept soldats ennemis en pleine ville, par deux jets de grenade, avant d’être abattu à son tour.

Kiêu en garda un profond traumatisme, se demandant pendant de longues années si c’était la mère qui avait accidentellement tué l’enfant ou bien elle, dans sa fuite effrénée. Même après la libération de Saigon et la fin de la guerre, Kiêu continua à faire des cauchemars où elle se voyait étouffer l’enfant en courant dans une forêt hostile.

 

***

 

Khanh s’est fait beau. Il a ressorti un costume griffé « Saint Laurent » datant de sa vie d’avant la libération de Saigon. Il n’a pas pris de poids, bien au contraire, et le costume lui sied toujours, mettant en valeur sa haute silhouette élancée et ses épaules carrées. Hoa, son épouse, l’a regardé sortir d’un air méfiant, ses beaux-parents aussi. Khanh a parlé de déjeuner d’affaires en restant vague. Il a croisé sur son chemin Huong, la marchande de bun riêu, cette soupe de vermicelle qu’il adore manger dans la rue, accroupi à même le trottoir, aux pieds de la palanche. Elle a levé le pouce droit en l’air, en lui criant en français : « Beau costard. Tu es bien sapé ! »

Il est assis dans la galerie du Continental qui donne sur la rue Dong Khoi, l’ancienne rue Catinat de l’époque coloniale. Il peut observer discrètement tout ce qui se passe à l’extérieur sans être vu. Malheureusement, les grandes arcades d’autrefois ont été fermées par d’immenses baies vitrées, retirant une grande partie du charme de jadis. Il en est de même pour la façade, autrefois blanche, qui a été repeinte d’un jaune safran au goût douteux.

Transpirant, malgré la fraîcheur relative du souffle artificiel des ventilateurs qui s’époumonent au plafond, il se demande s’il a fait le bon choix. Le désuet palace colonial, qui était sous l’ancien régime le refuge des journalistes occidentaux et le cœur de toutes les intrigues politiques et financières, n’est plus aujourd’hui qu’un navire échoué, presque à l’abandon, sans charme et surtout sans âme. Les serveurs stylés ont été remplacés par des mouchards renfrognés, fraîchement débarqués de leur campagne, qui sont à la solde de la police. Kiêu va sûrement se moquer de lui et de sa nostalgie stupide – il a voulu l’impressionner et c’est raté.

Une apparition incroyable surgit à la porte principale dans un flottement qui aimante instantanément tous les regards. Une Élégante silhouette gracile vêtue d’une ao dai4 rouge à imprimé floral vient de pénétrer dans le hall, perchée sur des chaussures à haut talons. Des longs cheveux noirs de jais ondulent au rythme d’une démarche féline. Un visage gracieux, portant deux grands yeux en amande merveilleusement soulignés par un maquillage discret, révèle des lèvres pulpeuses d’un rouge carmin. Kiêu se dirige vers sa table en lui adressant un sourire franc et éclatant. Elle est juste sublime en femme fatale…

« Camarade Khanh, vous êtes un nostalgique de l’impérialisme colonial, pour m’inviter en pareil endroit. »

Elle a dit cela d’une voix chaude et envoûtante, sans perdre son sourire. Elle lui tend comme un présent une main légère et agréable dans un effluve raffiné de parfum de grande marque venue du monde capitaliste.

 

 

MARS 1980

 

 

Elle est folle de rage et se maîtrise à grand-peine. Elle avait des soupçons, car les adjudications des maisons se sont succédé et les récipiendaires n’ont jamais été ceux qui auraient dû normalement en bénéficier. Mais là, les soupçons se sont transformés en preuve. Un bénéficiaire lui a remis en mains propres une énorme enveloppe destinée à son chef hiérarchique qui était absent. Elle contient des milliers de dollars. Kiêu vient de comprendre qu’elle se fait manipuler. Diêm est corrompu, pourri jusqu’à la moelle ! Quant à Khanh, c’est un beau salaud qui sait joindre l’utile à l’agréable, il prend sa commission au passage et couche avec elle, en gratification… Elle ne veut pas continuer à être mêlée à ça. Elle n’a pas risqué sa vie pendant trois années de maquis pour en arriver là. Elle va mettre fin à leur sale petite combine. Ces deux pourris vont payer chèrement !

 

***

 

Diêm a écouté sans broncher les violents reproches de sa subordonnée et n’a pas manifesté la moindre émotion lorsqu’elle a terminé en menaçant de le dénoncer au comité populaire de Hô-Chi-Minh-Ville. Il savait que cela arriverait tôt ou tard. Il s’y était préparé. Il la regarde, elle a le visage déformé par la colère. C’est une belle fille, mais il n’a jamais été sensible à sa beauté et à son charme… Il préfère les jeunes garçons.