Douces errances

De
Publié par

Publié le : mercredi 1 janvier 1992
Lecture(s) : 40
Tags :
EAN13 : 9782296269309
Nombre de pages : 128
Prix de location à la page : 0,0060€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Douces errances

Leïla REZZOUG

Douces errances
* **

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Photo de Couverture:

Ali Jinah Rezzoug

c L'Hannattan,1992
ISBN: 2-7384-1422-2

«... en ce jour, j'inaugure un autre temps, un autre destin pour les humains. J'annonce l'ère du vrai bonheur, du bonheur absolu: amants, amis, épouses, époux, pères, mères, fIls et filles, vous tous qui avez songé aimer: tuez, tuez, tuez! Réveillez-vous, humains: un dieu malin, tricheur et cruel s'est longtemps joué de vous! J'apporte le salut: tuez vos bien-aimés! Car je vous le demande, humains: qui peut être à la fois cent, mille et cent mille? Le présent, hier et demain? Soi même et les autres? Mille attentes et mille
élans? Mille mémoires et mille présences? Qui peut tout à

la fois fermer les yeux et les ouvrir? Posséder et se posséder... Non, non, humains: écoutez-moi: tuez! et l'aimé sera à vous pour toujours, dans sa quintessence parfumée et nettement plus pratique...»
Mustapha Tlili «Le bruit dort»

5

Elle s'éveille, surprise par la clarté du jour qui enflamme violemment les rideaux sombres de la chambre. Le rouge carmin se fait vermillon métallisé aux coutures, atténué de quelques lueurs orangées au toucher du sol. Elle réalise alors le poids du silence. Ce silence? C'est un matin amputé par l'absence des enfants. Que font-ils en ce moment? Cela fait bien huit ans qu'elle ne s'est pas levée si tard. Alors, très vite, enfiler la chemise de coton, chausser les pantoufles brodées. Coup d'oeil rapide dans le miroir, elle rit et songe au bonheur de ses deux petits anges, Zaïah et Sélim, glissants sur les pentes neigeuses, oublieux de leur mère.

Descendre l'escalier, oui, la cafetière à mettre en
route; puis les marches de pierre dans la lumière aveuglante du matin provençal; regard furtif sur les légumes du potager miraculeux; surtout, surtout ne pas courir comme une môme jusqu'à la boîte aux lettres; peut-être une lettre d'Abdelkrim l'attend-t-elle dans la cage d'acier bleu. Encore endormie, avec, en vague à l'âme, le souvenir du départ des enfants en vacances de neige, la veille, elle retient son pas, comprime son élan. Et la lettre est bien là, recroquevillée dans le coin de ferraille; la lettre est là. Trouant le ciel immobile au-dessus d'elle, la lettre à la main, elle remonte vers la maison blanche et s'installe sous la véranda, devant la cafetière à l'émail effrité. Elle s'accoude sur la toile cirée cloquée de roses luisantes et saisit le paquet de cigarettes rougeoyant comme une braise ardente. Il fait chaud déjà. Et la lettre à ouvrir. Et la lettre qui dit:

.

6

«Tunis, 27mars,je
Gourgandine.

t'aime tant,

Ma lettre va sîirement te parvenir après le départ des enfants. Tu dois ~tre seule, là, assise au soleil, un peu désemparée, étourdie par nos absences. Je t'imagine, nue sous une chemise en coton, aurais-tu mis tes sandales brodées oranaises? La cigarette aux lèvres, sirotant un café, le cheveu défait sur te belles épaules, tu agites peut-~tre la t~te par moment... si le mistral souffle à cet instant et t'embrouille le regard de mèches rebelles. Je vois, de ma chambre d'h6tel ensoleillée, ta couronne brunefroissée sur lefront d'un bel épi indocile qui te donne l'air d'unejille égarée, tant que l'on n 'a pas surpris dans ton oeil ,la force magique de tes certitudes. Ma Gourgandine,je serai là, théoriquement, le 2. Te rendstu compte que ce sera la première fois que nous partagerons la maison sans les enfants? Dix jours pour nous deux! J'ai hdte d' ~tre là. Ton Abdelkrim.»

Emue, Gourgandine s'allonge sur le banc en bois. La lettre, serrée au creux de sa poitrine, frémit au souffle du vent, petit papillon gris et blanc sur la chemise en coton. Soudain, un formidable claquement de porte venant de l'étage, suivi d'un bruit de chute, la fait bondir. Le chat? Non, il est là près d'elle, aussi surpris, le poil ébouriffé, dérangé dans son sommeil. Elle court vers l'escalier et grimpe jusqu'au premier étage: la fenêtre du bureau d'Abdelkrim est grande ouverte sur le jardin. Le mistral a envahi les lieux. Elle se précipite vers les dossiers éparpillés, la poubelle à papier renversée, les tentures emmêlées. La pièce a un petit air tout drôle. Elle imagine la mine désolée d'Abdelkrim s'il assistait à un tel désordre: les livres qu'il avait soigneusement rangés en petits tas le long du mur se sont écroulés, enlacés par les voiles des rideaux.

7

Quelques lettres, documents et bloc-notes se sont glissés sous la table. Abdelkrim, si méticuleux, ne reconnaitrait plus son antre! Elle décide d'entasser chaque dossier l'un sur l'autre, naivement attendrie à l'idée du désarroi de cet

hommequ elle aime, s'il retrouvait son domainebouleversé par un coup de vent.
I

C est sur un petit bloc camouflé derrière le pied du
I

bureau noir qu'elle découvre par hasard une curieuse formule inscrite en lettres majuscules: «CORRIGER LE
MANUSCRIT DE GOURGANDINE».

Intriguée, elle s'asseoit. Le manuscrit de Gourgandine? Que veulent dire ces griffonnages? Du bout des doigts, elle caresse la lampe en cuivre, la boîte à crayons, le petit chameau de cuir incrusté sur le sous-main africain. Instinctivement, elle ouvre le premier tiroir du bureau, puis le deuxième, et c Iest au fond du troisième qu'elle découvre le gros dossier rouge. Sur sa couverture, au stylo fluorescent,

Abdelkrima tracéen lettresde feu, sonnom: GOURGANDINE.
Elle hésite, puis s'en empare et l'emporte jusqu'au divan en rotin. Elle le pose sur ses genoux et redéchiffre son propre nom inscrit sur la cote rouge. Pour la première fois, elle réalise combien il est véritablement saugrenu. Déjà, lorsqu'ils s'étaient rencontrés, Abdelkrim s'était moqué d'elle: «Ne me dis pas que ce sont tes parents qui ont osé t'appeler comme une gourde? Quelle idée t'as prise de répondre à ce nom?» - «Mais, il est beau mon nom» avait-elle répliqué, orgueilleuse et un peu vexée. «Ce sont mes amis qui me l'ont donné, et je l'aime parce que je crois qu'il me ressemble

.

assez. Mon premier nom c'est Aicha, le second, c'est
Gourgandine. Une gourgandine, c'est une femme de mauvaise vie, au sens commun. Moi, je dirais une Femme de Vie, mauvaise ou bonne, c'est à voir. Mauv~se pour quelques

8

normes auxquelles je veux échapper. Bonne pour plusieurs folies que je tiens à m'offrir, hors toute convention que je n'aurais pas choisie volontairement...» «Hum! Ca fait aussi un peu Bécassine comme référence, non?» Elle avait ri, surprise: «Oui! Gourgandine est aussi une bécassine, pas dans la dérision comme tu le suggères, mais parce que dans la bouche des enfants, ce nom sonne comme une comptine, les dernières syllabes font s'envoler le mot par magie vers le cieL.. écoute: dine! dine!. .. Moi, lorsque l'on m'appelle, j'entends des cloches qui résonnent, des rires d'enfants, des légèretés...» A son tour, il av~t ri tout en l'embrassant: «T'es

-

dingue,

«ma»

Gourgandine! Ah! oui? Des cloches qui

sonnent?.. C'est pas vraiment mon enfance, ça! Les clochers des églises! Ce serait plutôt les incantations du muezzin, hein!... Evidemment. Alors, euh! Bonjour Madame
Gourgandine. . .»

Cette nuit là, ils s'aimèrent bruyamment, tout en mimant l'appel d'un muezzinimaginaireentrainé au rythme d'un son de cloche. Gourgandinedécouvrit combien l'acte d'amour en plein fou rire s'apparente à un exploit, à une jouissance à nulle autre pareille. L'enfance et le plaisir d'adulte enfin mêlés, en harmonie.
Elle a si froid, tout à coup, dans sa chemise en coton, les pieds enfouis dans ses pantoufles oranaises, le manuscrit posé au creux des cuisses. Mais que se cache-t-il derrière cette couverture en toile rouge? Pourquoi Abdelkrim ne lui en-a-t-iljamais parlé? n ne s'agit certainement pas d'un de ses travaux de recherche. Et si ceci ne la concerne en rien, pourquoi son nom est-il inscrit sur la couverture?

9

La tentation est trop grande: comme l'on épluche un fruit mûr ou un corps offert aux caresses, elle desserre les attaches de la chemise, et plonge, avide et soucieuse, au creux des premiers mots d'Abdelkrim.

10

GOURGANDINE
A VANT-PROPOS
~

Ce que je vais tenter d'écrire, tout au long des pages qui suivent est tout nouveau pour moi. Je n'en mesure pas encore l'importance. J'obéis à un besoin inexplicable de «me» raconter la vie d'une femme qui est mienne lorsqu'elle ne m'appartenait pas encore. Et par là j'aimerais «rfaliser» combien elle a transformé mon existence. A mille lieues de mes travaux de chercheur laborieux, mes mémoires de juriste, mes écrits de thésard-t~tard reconnu dans la vase sociale des universités et des colloques où je pontifie régulièrement. Un cadeau clandestin, une offrande cachée. Au nom du bonheur que cette femme me donne. Au nom des deux enfants qu'elle m'a faits. Non pas donnant-donnant, juste une part de mon possible. Ecrire quelques fragments de sa vie. Cela ressemble à un viol. C'est présomptueux mais j'ai intimement le désir de lefaire. J'ai da inventer parfois, imaginer souvent, écouter et interpréter à ma façon ceux qui m'ont raconté la femme qu'elle était avant notre rencontre. Ce qu'elle m'a livré, elle m~me. Je me suis inspiré des confidences de ses deux amis de toujours: Georges et Théophile. Il n'y a aucune humilité dans ma démarche. Je ne suis pas sar de décrire fidèlement le passé de Gourgandine, peu m'importe. Mon ambition est peut-~tre simplement d'atténuer ce sentiment intolérable de ne la posséder qu'au présent. Exclu de son passé, ma passion m'a contraint à imaginer son parcours jusqu'à moi. Je me suis offert ce droit grdce à l'écriture secrète, comme s'il s'agissait d'une question de survie: me rassurer

11

aujourd 'hui sur ce qu'elle fut quand mon angoisse de la perdre demain me rend trop imbécile.

Gourgandine, souffle coupé, interrompt sa lecture. Elle referme le dossier rouge, incapable de supporter plus longtemps sa découverte. Quelles sont les limites de la
perversion d'une telle écriture? Que doit-elle faire à l'instant où elle est entrée en fraudeuse dans l'intimité de l'homme dont elle partage l'existence? Elle a peur, tout à coup, d'effleurer les phantasmes inavoués de l'«autre», d'en déflorer l'imaginaire. Au nom de la transparence, (elle ricane nerveusement) a-t-elle la force de violer son secret alors que rien ne lui signale qu'elle est autorisée à pénétrer dans ce jardin jalousement préservé par Abdelkrim? Qui transgresse un interdit? Abdelkrim, lorsqu'il s'autorise à inventer sa vie? Elle même, quand elle réalise qu'elle va se soumettre au désir irrépressible de lire le manuscrit? Le long de la maison provençale, les murs deviennent froids et humides dans l'ombre envahissante. Elle se lève et emporte contre son ventre, le gros dossier. Elle va retrouver

la véranda, au grand soleil, le jardin assoupi déjà dans la
chaleur qui monte Gela terre et descend du ciel. Elle se sert un grand verre d'eau fraîche, et, assise sur le banc de bois peint, ouvre une seconde fois le manuscrit rouge. Elle dispose de 24 heures avant l'arrivée d' Abdelkrim. Elle plie doucement la lettre et la glisse dans la poche de sa chemise en coton, et poursuit la lecture de l'avant-propos.
... Unjeu? Oui, sQrement, un jeu dont je me suis inventé les règles, comme un petit dieu hésitant devant un puzzle vivant. Par exemple, la mettre en scène.. . Essayons... dans un café, àParis... Ilyaquelquesannées... elle est sijeune... Dans un café .avec ses amis, Georges et Théophile...

12

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.