Du sang dans le maquis

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Deux familles mafieuses sévissant en Corse décident d'arrêter de s'entretuer et de conclure une paix des braves. Il est préférable de gérer à l'amiable les affaires immobilières et autres juteux trafics protégés par des politiques corrompus que de se livrer à une stérile guérilla. Le plan de paix échoue. Un règlement de comptes impitoyable va opposer de jeunes hommes ivres de vengeance décidés à défendre leurs "familles" respectives.
Publié le : samedi 2 mai 2015
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EAN13 : 9782336380643
Nombre de pages : 234
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Gérard Estragon
Du sang dans le maquis
Une tragédie corse
Du sang dans le maquis
Deux familles ma euses sévissant en Corse décident d’arrêter de
s’entretuer et de conclure une paix des braves. Il est préférable de gérer
à l’amiable les affaires immobilières et autres juteux tra cs protégés Une tragédie corsepar des politiques corrompus que de se livrer à une stérile guérilla.
Le plan de paix échoue. Un règlement de comptes impitoyable va
opposer de jeunes hommes ivres de vengeance décidés à défendre
leurs « familles » respectives. La haine qui aveugle les héros donne
à ce récit l’intensité dramatique d’une tragédie antique. Le cadre
sauvage de l’île est à la mesure de leur folie meurtrière. Le maquis
ne laisse pas échapper facilement ses proies, il faut payer le prix du sang.
Gérard Estragon est né à Paris. Il vit et travaille à Toulon. Auteur de
nombreuses nouvelles, il a publié divers romans aux éditions Terriciaë
ainsi qu’aux éditions Géhess.
Du sang dans le maquis est son huitième roman. Il est par ailleurs
artiste plasticien.
Roman
ISBN : 978-2-343-06208-2
20,50
Du sang dans le maquis
Gérard Estragon
Une tragédie corse











Du sang dans le maquis

Gérard Estragon













DU SANG DANS LE MAQUIS
Une tragédie corse

















Roman





















































*




































Du même auteur (sélection)


Andrau le mac, Editions Géhess, 2011
Le Corbeau de Saint-Triex, Editions Terriciaë, 2012
Un jour de rêve pour le carpé-soleil, Edilivre, 2015


























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06208-2
EAN : 9782343062082
A Gabrièle, Olivia, Marianne et Emile de Patrimonio « Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement. »
Pierre Corneille, Horace 1
VALSE CORSE : AIR CONNU
Loulle Orechietti aimait bien, vers midi, descendre le
cours Lafayette pour aller jusqu’au port retrouver deux ou
trois copains, semi-retraités comme lui, et boire une Suze,
parfois deux ; l’alcool ne fait pas bon ménage avec la
trithérapie, mais c’était la seule dérogation qu’il
s’accordait. Depuis que Marie-Jeanne Wiette, la mère de
Kevin Hallam, s’était faite descendre par deux motards
décérébrés, et que les quelques truands un peu trop
pressés de reprendre Toulon en main croupissaient aux
Baumettes, les jours s’écoulaient paisiblement. Le
souvenir d’Andro, le parrain du Var, s’effaçait de la
mémoire des anciens Toulonnais et tous reconnaissaient
que, sur les bords de la Rade, on vivait plutôt peinard.
L’équipe de baltringues estampillée FN qui avait eu la
prétention de gérer la ville s’était dissoute d’elle-même, sa
nullité n’ayant d’égale que la connerie de ses membres.
On pouvait à nouveau reparler rugby à perte de vue et se
complaire dans une douce et confortable médiocrité
ambiante.
Louis avait vieilli, son visage était marqué par la
maladie qu’il tenait en lisière par des doses
impressionnantes de cachets, mais il vivait, et appréciait
chaque minute de son existence.
Kevin et ses associés faisaient des affaires et du jogging
avec les adjoints au maire, et Louis Orechietti vivait
confortablement dans leur sillage. Dans le Var et à
11 Toulon en particulier, on avait rangé les Kalaches et
autres engins de mort. Une seule exception, il y a déjà
deux ans, les amis de Louis avaient été contraints
d’abattre un des frères Pardello qui venait de sortir de
taule. Pas question de laisser ce type en liberté et prendre
le risque qu’il s’installe à Toulon. Les 16 balles de 11/43
ne lui avaient laissé aucune chance et il était mort la tête
dans le caniveau en parfait voyou qui se respecte. Son
frère aîné en avait encore pour 5 ans de Centrale, et
apparemment n’était pas pressé d’en sortir. Il continuait
d’ailleurs à gérer certains trafics depuis sa cellule et vivait
sa détention confortablement. Tueur implacable,
remarquablement inventif dans les actions violentes, il
savait qu’il était en sursis et que pour l’instant les murs
épais de la prison constituaient sa meilleure protection.
Kevin et les siens auraient pu l’éliminer tranquillement
à l’intérieur de la taule, mais ils avaient mûri depuis leur
affrontement sanglant avec les « Grecs » (voir Andro le
mac) et ils étaient davantage préoccupés par les soucis
inhérents à la bonne marche de leurs affaires. La
convoitise des clans sévissant sur les mêmes marchés
constituait un danger permanent, mais ils avaient su, en
arrosant généreusement les décideurs officiels, éviter les
conflits trop nombreux et contre-productifs du temps de
leur jeunesse.
Au Bar du Soleil, Orechietti retrouva comme à peu
près chaque jour les amis habituels. Les commentaires qui
animaient la conversation de ce dernier jeudi du mois de
juin étaient l’assassinat en Corse d’un certain Ange Costa,
l’un des derniers caïds de la bande du Libeccio de Bastia.
Bar célèbre qui avait donné son nom, il y a une dizaine
12 d’années, à l’organisation criminelle la plus puissante du
nord de l’Île. Carrefour des anciens indépendantistes et
des barons mafieux qui, durant leur apogée, avaient fait
régner leur loi implacable sur la totalité de l’Île de Beauté.
De règlements de compte en règlements de compte,
d’arrestations en arrestations sanctionnées par de lourdes
condamnations, ce monde du crime s’était lentement
mais sûrement désorganisé et il ne subsistait plus que
quelques anciens, plus ou moins reconvertis dans des
affaires suspectes. Le grand nettoyage avait été fait par les
voyous eux-mêmes. La police et la gendarmerie faisaient
correctement leur travail, mais avaient un mal fou à
obtenir que la justice condamne à la mesure de la cruauté
des assassinats commis par ces tueurs. Les témoignages
faisaient cruellement défaut, et l’on sait que la justice sans
témoin peut difficilement trancher. La police cherchait le
flagrant délit, seule façon d’obtenir une condamnation
sans appel. D’où une débauche de moyens pour filer tout
ce beau monde qui avait appris au fil du temps toutes les
ruses permettant de déjouer les filatures les plus collantes.
Louis Orechietti ne fut pas surpris de ce nouvel
assassinat, il était dans la logique des choses. Ce Costa
était propriétaire avec deux autres associés d’une boîte de
nuit à Porto-Vecchio et d’un établissement de bains à
Santa Giullia. Il en était le seul proprio depuis qu’au mois
d’avril ses deux camarades, Jo Sciotti et Jean-Louis
Cariffolli, avaient été assassinés près d’Aléria, dans cette
plaine orientale qu’Orechietti avait connue lors de son
passage au Bataillon disciplinaire de l’Armée de Terre.
Mauvais souvenir !
13 Les deux pauvres bougres, anciens activistes du MPA,
avaient peu à voir avec les activités de leur associé qui
venait aujourd’hui inéluctablement de les rejoindre au
paradis des « bandits corses ».
Les amis de Louis étaient en train de reconstituer la
liste de ceux qui étaient tombés en Corse depuis le début
de l’année. Semi-retraités comme Orechietti, ils avaient
tous croisé, durant leur vie active, les routes, clandestines
ou non, de la vingtaine d’hommes qui avaient été au tapis
depuis le début de l’année.
Que ce soit Jeannot Salinesi, tué en revenant de
chercher sa femme et sa fille à la sortie du cinéma, ou
Christophe Leandri, un des fondateurs de la bande du
Libeccio, devenu promoteur immobilier à Santa Manza,
descendu par des nationalistes clandestins, ou Florimond
Maestracci, abattu en juin au volant de sa Porsche
Cayenne flambant neuve alors qu’il traversait le village
d’Albitreccia – cette exécution, fit observer Orechietti
étant plus l’effet d’une vendetta opposant la famille
Maestracci au clan des Mercury du village de Nocetta –,
tous, ils les connaissaient tous !
L’âge venant, la baisse des activités avait fait qu’ils
s’étaient perdus de vue, mais ils étaient certains un jour ou
l’autre d’avoir de leurs nouvelles dans la rubrique
nécrologique de Corse-Matin.
– Quoi qu’il en soit, trancha Giacomo, dit Red-Jack,
dit le Gros Jacques, à la louche, j’ai compté, ça en fait 22,
et l’année n’est pas terminée.
– La vengeance est un plat qui se mange froid, conclut
Louis, tôt ou tard tous les anciens de la bande du Libeccio
14 y passeront. Aujourd’hui, il ne doit plus en rester
beaucoup.
Le patron du Bar du Soleil, un des nombreux protégés
de Kevin et sa bande, offrit sa tournée. Normal, c’est grâce
à des hommes comme Louis Orechietti que sa brasserie
prospérait, ne craignant ni la crise, ni la concurrence. La
dernière brasserie qui avait osé s’installer sur le carré du
port, jouxtant le Bar du Soleil, avait tenu 6 mois, puis
avait mystérieusement pris feu. Durant une enquête
interminable les ruines noircies entourées de palissades
rudimentaires offrirent aux regards des passants la preuve
de ce qu’il ne faut pas faire si on ne veut pas s’attirer de
gros ennuis.
Ce qui gênait Louis dans cette nouvelle histoire corse,
c’est que, la semaine précédente, la boîte de nuit de ce
malheureux Costa avait été le théâtre d’une bagarre
terrible, saccageant l’établissement. Depuis, la police, sur
ordre du procureur de Sartène, avait mis le local sous
scellés, en interdisant la réfection. Or, un des cousins de
Kevin avait des parts secrètes dans cette boîte, et la fiancée
de ce cousin, une Corse de souche, y travaillait comme
hôtesse. Sa longue pratique du milieu faisait craindre à
Louis que Kevin et ses amis ne veuillent aller mettre leur
nez dans cette affaire.
Si jamais Kevin – devenu un quadragénaire à la
réputation d’homme d’affaires avisé – remettait le doigt
dans l’engrenage de la violence, c’en était fait de la « paix
des macs », comme on nommait cet équilibre confortable
mais fragile dans les bars des rives de la plus belle rade
d’Europe.
15 A peu près à la même heure, alors que la rue
commerçante d’Ajaccio s’était vidée des derniers clients,
Jean-Baptiste Nadal, dit « Jeanba », tirait le rideau de fer
de son magasin de matériel high-tech de la rue Cardinal
Fesch. Président respecté du syndicat des petits
commerçants de Corse du Sud, il devait se rendre au
cercle nautique déjeuner avec son vieil ami de trente ans,
Alain Giacobi, ancien partisan du FLNC, complètement
rangé des voitures, qui, après un exil de 15 ans dans
l’exCongo belge, était revenu au pays, fortune faite. Il avait
pris la présidence du port de plaisance d’Ajaccio et
désirait depuis deux ans faire venir l’America-Cup dans la
baie d’Ajaccio.
A midi trente pétante, au moment où la cloche de
l’église sonnait les deux coups de la demi-heure et que
Jeanba verrouillait la sécurité, un type en imperméable
noir, le visage découvert, s’approcha de lui et lui logea
trois balles dans la nuque. L’assassin prit la première rue à
droite en pressant le pas, glissa son revolver ultra plat
genre Beretta dans une boîte aux lettres, se dépouilla tout
en marchant de son imper et de ses gants en latex qu’il
roula en boule et fourra dans une bouche d’égout. Arrivé
sur le port en costume gris clair, chemise ouverte, il
grimpa dans une Mégane noire qui fila vers la corniche.
La voiture, conduite par un jeune homme de type
méditerranéen, roula dans la direction des Sanguinaires ; à
ses côtés, un passager, chapeau, lunettes noires fouilla
dans une sacoche et tendit à l’homme au complet gris un
porte-cartes, une liasse de petites coupures et des clés de
voiture.
16 A la hauteur de la chapelle des Grecs, la voiture tourna
brutalement sur la droite, roula trop vite sur une route à
peine carrossable, puis emprunta la départementale qui
conduit à Castellucio. A 50 mètres du sanctuaire qui
domine toute la baie, le chauffeur stoppa le véhicule. Sous
un bosquet d’arbousiers, deux voitures étaient garées. Une
BMW blanche et une Alfa Roméo GT grise. Les
occupants abandonnèrent la Mégane après l’avoir arrosée
d’essence, montèrent dans les deux véhicules ; le tueur,
accompagné d’un des hommes se glissa dans l’Alfa, celui
qui était resté seul, balança un briquet allumé sur le siège
avant de la Mégane.
Les deux véhicules démarrèrent en trombe et
retrouvèrent la route nationale qui conduit à Corte.
Derrière eux, la torchère noire et rouge s’élevait vers le ciel
incroyablement bleu.
La nouvelle est tombée au journal de la télé régionale à
19 heures. A 20 heures, Toussaint Marquioni descendit
de sa belle villa située rue Achille Peretti et se dirigea vers
la cabine téléphonique la plus proche. Il avait deux
numéros à faire. Il savait que cette décision allait entamer
un processus dangereux, mais devenu inévitable. A 60 ans,
des paillettes d’argent parsemaient sa tignasse de cheveux
bouclés noir corbeau et de l’or à 22 carats recouvrait les
dents de ses puissantes mâchoires : l’or et l’argent, dont la
soif toujours plus exigeante avait donné un sens à sa vie. A
quelques pas derrière lui, Pipo San Marco, un Sarde de
Nuoro, son ange gardien depuis plus de 20 ans dont il ne
se séparait jamais ; fils d’un ancien chef d’un maquis sarde
en lutte contre l’Etat italien, semant la terreur dans les
montagnes du Genargientu. Pipo, élevé dans la
17 clandestinité, flairait le danger comme un animal traqué.
Marquioni l’avait connu lorsque, lui-même engagé dans
les rangs de Armata Corsa, il l’avait recruté dans une
bande de voleurs de troupeaux sévissant entre Carbini et
Ste Lucie de Tallano. Ils ne s’étaient jamais plus quittés,
mis à part les quelques séjours que Marquioni avait
effectués au pénitencier de Borgo dans la plaine orientale.
Une « sorte de résidence secondaire », plaisantait
Toussaint qui retrouvait entre les murs moult anciens
compagnons : notaires véreux, avocats marron,
révolutionnaires racketteurs, trafiquants de cigarettes, de
drogues, de femmes, d’esclaves. Son monde ! Celui qu’il
avait délibérément choisi et dont il ne voulait pas changer.
Surtout pas maintenant alors qu’il était établi, gros
actionnaire d’une entreprise de ramassage d’ordures et
copropriétaire de plusieurs discothèques à Porto-Vecchio,
Bonifacio et même à La Madanella, la petite cité sarde qui
fait face à Bonifacio. Le fleuron de son petit empire avant
tout, sa légitime fierté était d’être le patron respecté de la
plus grosse entreprise de sécurité du sud de l’Île, Pace e
Salute, dont le siège social se trouvait boulevard Masséna,
à Ajaccio, dans un immeuble flambant neuf de verre, de
marbre et de chromes étincelants.
Il avait confié à son fils Dominique et à sa fille Vanina
la gestion du motel de Porticcio. Depuis peu, Nadia, la
jeune femme de Dominique, une métisse comme disait
Toussaint, une Corso-Maghrébine comme écrivait la
presse insulaire, une jolie Bastiaise tout simplement,
secondait les enfants Marquioni.
Toussaint aimait bien ce motel qu’il avait repris avec
son associé Napoléon Boccheciampe. Le frère de ce
18 dernier, François, dit Cisco, avait trouvé la mort alors
qu’il faisait la sieste au bord de la piscine de sa villa. En fait
de villa, un véritable petit château situé sur les hauteurs
dans une impasse discrète au chemin Alzo di Leva. Plus
âgé que Toussaint, il était revenu au pays après avoir fait
fortune en Colombie à la tête d’un réseau de casinos. Il
avait quitté la Corse 20 ans plus tôt, condamné par
contumace. Fournisseur d’armes de guerre pour Armata
Corsa, il avait dû entrer en guerre ouverte avec les
terroristes nationalistes qui refusaient de payer les
sommes considérables qu’ils lui devaient, ce qui l’avait
contraint avec sa bande de malfrats à se montrer
impitoyable. Dans ces années là, la police, complètement
dépassée, se contentait de compter les morts : plus de 40
en moins d’un an. Cisco Boccheciampe trouva le salut
dans la fuite. C’était du passé ! Mais apparemment pas
pour tout le monde. Le tueur, un artiste, logea le contenu
d’un chargeur de Beretta 92 dans le sommet du crâne de
Cisco, une arme que la victime avait vendue en quantité
quelques décennies plus tôt. « Une signature »,
diagnostiqua le divisionnaire dépêché sur les lieux du
crime. « Pas moyen d’échapper à son passé », conclut le
procureur ; et basta ! L’amour et la nostalgie du pays
l’avaient perdu.
Napoléon Boccheciampe proposa à Toussaint de
racheter les parts de son frère François. C’est ainsi que la
famille Marquioni s’installa à Porticcio. La petite cité
balnéaire était en pleine expansion et Toussaint, grâce au
réseau de ses obligés, obtint toutes les dérogations pour
occuper la plage, y installer plusieurs activités nautiques,
une boîte de nuit ouverte jusqu’à l’aube et un
19 établissement de jeux au centre de Porticcio. Il aimait cet
endroit de loisirs et de vacances, et le président de la
Chambre de commerce de la Corse du Sud, ce vieux
copain des combats indépendantistes des années 70/80
approuvait tous ces projets.
Son épouse, la fidèle Gracieuse, avait également
souhaité acquérir un statut de respectabilité. Son rêve,
depuis qu’il l’avait arrachée de son hôtel de passe de la rue
Tapis-Vert à Marseille, était d’avoir un commerce. Depuis
maintenant 10 ans, elle gérait une parfumerie de luxe qui
attirait la clientèle huppée d’Ajaccio. Ses enfants lui
avaient créé quelques soucis, mais maintenant ils étaient
dans les affaires avec leur père et elle était très fière de son
petit-fils Antoine qui faisait ses études secondaires chez
les jésuites à Marseille. Son père Dominique souhaitait
qu’il devienne médecin, son grand-père aurait préféré
avocat ; quant à sa mère, la première femme de
Dominique, un amour de jeunesse, elle avait quitté l’Île au
bras d’un pilote d’Al Italia et n’était jamais revenue.
Marquioni était conscient que cette réussite avait
suscité des envieux. Ses amis, des ex-voyous bien établis
d’Ajaccio observaient avec inquiétude ces jeunes crapules
issues des quartiers défavorisés de Bastia qui, depuis
quelques années, tentaient de bâtir un nouvel empire sur
les ruines de l’ancienne puissance criminelle qu’était la
bande du Libeccio. La richesse économique d’Ajaccio
fascinait cette nouvelle génération. En réactivant de
vieilles querelles, en espérant rallumer des guerres de
clans, ils avaient entrepris un véritable plan de conquête
de l’organisation embourgeoisée d’Ajaccio. Pour
20 Toussaint Marquioni, le meurtre de Jeanba était
l’exécution de trop. Il fallait réagir.
Toussaint savait qui convoquer. Il fit posément le
numéro, tournant le cadran de cette cabine historique
avec son index jauni par la nicotine des deux paquets de
« Bastos » qu’il grillait par jour. Le message était très
court. Après s’être assuré qu’il avait touché le bon
correspondant :
– Demain 10 heures où tu sais.
Il répéta deux fois la manœuvre et regagna
paisiblement sa villa, Pipo sur ses talons. Il eut comme
chaque soir un regard en direction du phare des
Sanguinaires. Ce vieux compagnon qui guidait ses
approches nocturnes du temps déjà lointain du trafic des
blondes ». Pipo cadenassait déjà le portail quand il «
alluma sa dernière cigarette, le regard perdu dans les
lumières de la ville endormie.
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