Dumanoir, l'incroyable destinée

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Comment la famille Louis traverse-t-elle la période de la guerre où la Guadeloupe, coupée de tout, vit en autarcie et subit le régime du Gouverneur Sorin, fervent adepte de Pétain, puis dans les années 50 les luttes sociales qui secouent le secteur de l'industrie cannière ? Qu'adviendra-t-il des maîtres rhumiers ?
Ce roman, dernier tome d'une trilogie, nous dévoile l'incroyable destinée de l'habitation Dumanoir.
Publié le : mercredi 1 novembre 2006
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EAN13 : 9782336252940
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Dumanoir
l'incroyable destinéeLettres des Caraibes
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Max DIOMAR, Flânerie guadeloupéenne, 2006.
Le Vaillant Barthélemy ADOLPHE, Le papillon noir, 2006.
Jacqueline Q. LOUISON, Le crocodile assassiné, 2006.
Christian PA VIOT, Les fugitifs, 2006.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Les enfants du rhumier,
2005.
Philippe Daniel ROGER, La Soulimoune, 2005.
Camille MOUTOUSSAMY, J'ai rêvé de Kos-City, 2005.
Sylvain Jean ZEBUS, Les gens de Matador. Chronique,2005.
Marguerite FLORENTIN, Écriture de Griot, 2005.
Patrick SELBONNE, Cœur d'Acomat-Boucan, 2004.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Le secret du Maître
rhumier, 2004.
Marie-Flore PELAGE, Le temps des alizés, 2004.
Pierre LIMA de JOINVILLE, Fetnat et le pistolet qui ne tue
pas, 2004.
Christian PA VIOT, Les Amants de Saint-Pierre, 2004.
Henri MELON, Thélucia,2004.
Max JEANNE, Un taxi pour Miss Butterfly, 2003
Eric PEZO, Passeurs de rives, 2003.
Jean-Pierre BALLANDRY, La vie à l'envers, 2003.
Jean-Claude JOSEPH, Rosie Moussa, esclave libre de
SaintDomingue, 2003.
Monique SEVERIN, Femme sept peaux, 2003.
Eric PEZO, Passeurs de rives, 2003.
Marcel NEREE, Le souffle d'Edith, 2002.
Josaphat LARGE, Les terres entourées de larmes, 2002.
Gabriel DARVOY, Les maîtres-à-manioc, 2002.
Timothée SCHNEIDER, Rue du Soleil Levant- Voyage dans le
territoire de la Guyane, 2002.
Manuela MOSS, Sous le soleil caraïbe, 2002.
Victor-Georges DRU, Zack, Destin Caraïbes, 2002
Océane MONTMULIN, La fiancée du Roi, 2001.
Dieudonné ZELE, Marie Passoula, 2001.
Joscelyn ALCINDOR, Carrefour des utopies, 2000.Danielle Gobardhan Vallenet
Dumanoir
l'incroyable destinée
L'Harmattan
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FRANCE
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10) 24 TorinoBP243, KIN XI 2B2260
Kossuth L. u. 14-16
Université de Kinshasa - ROC Ouagadougou 12ITALiE1053 BudapestJe remercie le docteur Gilles Bécamel, psychiatre à
Clermont-Ferrand, qui a bien voulu prendre de son
précieux temps pour m'écouter, m'ouvrir la porte sur le
monde de sa spécialité, et me prodiguer ses conseils.
http://www.1ibrairieharmattan.com
diffusion. harmattan @wanadoo.fr
harmattan 1
@ L'Harmattan, 2006
ISBN: 2-296-01614-6
EAN : 9782296016149A mon fils, André Vallenet, mon précieux conseiller en
informatique.
A ma fille, Sylvie Vallenet, ma maquettiste, toujours
attentionnée.
A mes merveilleux petits-enfants:
Axel, Emmanuel et Nathan Vallenet
Tout particulièrement, à mon mari, Claude Vallenet, pour
sa patience, ses relectures attentives et ses corrections
minutieuses.
A ceux dont je vénère la mémoire:
Mon père, Firmin Gobardhan
Ma mère, Ambroisine
Je dédie également ce roman à tous ceux qui, par leurs
luttes, ont valu à ma commune natale le surnom de :
« Capesterre la vaillante. »PREMIERE PARTIEChapitre 1
Julien se porta à sa rencontre...
- A moi! A moi! Au secours!
Debout à mi-hauteur du morne où il était en train de
couper des roseaux pour tuteurer des rosiers d'une espèce
rare qu'il avait enfin réussi à faire prendre, Julien leva la
tête, étonné par ces appels de détresse.
Au même instant, il vit surgir un homme au sommet du
morne, poursuivi par une ruchée bourdonnante. C'était
Martial De Grand-Maison de Fonds Kakré, fils d'Arnaud,
petit-fils de Louis, distillateurs renommés et riches
propriétaires de plantations cannières dans la commune de
Belleterre en Guadeloupe.
Surpris par la brusque dénivellation en même temps
qu'emporté par sa vitesse, l'homme perdit pied et tomba.
n passa devant Julien, déboulant et hurlant, avant d'être
projeté dans le vide, toujours chassé par les abeilles en
furie. Le bruit de son corps plongeant dans le bassin en
contrebas mit fin à ses cris.
Julien descendit rapidement au pied du morne et
allongea le cou au-dessus de la rivière. Martial battait
l'eau en des gestes désespérés de ses grands bras
maladroits, tentant en vain de faire surface, tandis
qu'audessus de lui les abeilles tournoyaient, menaçantes.
Pour avoir vécu une expérience pareille, Julien savait
qu'elles n'abandonneraient pas aussi facilement. «fi sera
sans doute allé les déranger, pensa-t-il. » Se débarrassant
promptement de sa chemise, il plongea sans hésiter,attrapa Martial juste au moment où ce dernier allait couler
et nagea avec lui vers la chute. Quelques-unes de ces
butineuses, des plus acharnées, continuèrent à les traquer.
Martial se débattait. Julien tint bon, les abeilles aussi. La
chute n'était pas loin. TIse laissa porter par le courant qui
les versa dans le second bassin, non sans brutalité. TIsse
retrouvèrent à plusieurs brasses l'un de l'autre. Martial
recommença à se noyer. Julien se porta à sa rencontre,
s'en saisit, et tout en nageant, gagna l'arrière de la cascade
qu'il avait contournée. Là, il y avait une anfractuosité dans
la roche. TI la connaissait bien, il y venait quelquefois
guetter le ouassou, grosse crevette d'eau douce, qu'il
pêchait au lamparo. TIsavait qu'ils pourraient s'y mettre à
l'abri, en attendant que Martial reprît ses esprits.
Julien était maître rhumier dans l'entreprise De
GrandMaison de Fonds Kakré.
« Une perle rare, disait de lui son patron. Autant que son
beau-frère, Anmal, qui l'a formé. Mais je crains bien,
qu'en l'occurrence, l'élève ait dépassé le maître! »
Depuis deux ans, il avait relayé Anmal à la roseraie que
ce dernier avait créée pour Caroline, l'épouse d'Arnaud.
- Que s'est-il passé? demanda Julien à Martial, après
qu'ils eurent pris pied sur le basalte.
- J'ai voulu dénicher des abeilles afin de récolter leur
miel, répondit celui-ci, mais, comme tu vois, cela s'est mal
passé.
- Tu parles de la ruche qui est au creux du fromager, en
haut du morne?
- Oui. Elle est remplie. Elle commence même à brunir.
- C'est normal, c'est le couvain qui lui donne cette
couleur. C'est le pire moment pour s'attaquer à une ruche.
- Le couvain! Quel couvain? demanda Martial.
10Julien ne répondit pas, se contentant de hausser les
épaules, le coin des lèvres pincé par un sourire
indéchiffrable. TIpensa à Sukya que cet homme avait un
temps entrepris de harceler et à la peur qu'elle continuait à
avoir de lui. «TI a quelque chose qui met mal à l'aise, se
dit-il, en le regardantde profil. »
- Allez! Je vais continuer mon travail, fit-il, en se
levant.
TIsquittèrent tous les deux l'abri et débouchèrent à l'air
libre.
- C'est toujours pour la roseraie de ma belle-mère?
demanda Martial. J'ai entendu dire que tu faisais cela
gratuitement. Tu es bien bon! C'est comme cette bonne!
Elle n'est pas mal, tu aurais pu chercher à l'avoir, depuis
tout ce temps, au lieu de la laisser à Henri! TI arrive
demain, et je te parie qu'à peine là ilIa mettra en ménage!
- Tu parles de Sukya? dit Julien, le saisissant par le col
de sa chemise et le secouant rageusement: fous-lui la paix
une fois pour toutes! Ne la regarde pas et surtout ne
l'approche pas! C'est un avertissement et il n'yen aura
pas d'autres, ajouta-t-il en le relâchant. Et pour ce qui est
de la roseraie de Mme Caroline, je la fais par plaisir.
Simplement. Evidemment, qu'on puisse rendre service
pour le plaisir, ça t'échappe!
Martial, l'air perplexe, le regarda s'en aller.
« Ce type est bizarre, se dit-il: il risque sa vie pour me
sauver et il manque de m'étrangler pour une simple
réflexion; de plus, visiblement, il tient à cette fille! Alors,
pourquoi la laisse-t-il à mon frère? »
- Ho !... Merci quand-même pour ton aide! cria-t-il.
Mais Julien continua à s'éloigner sans se retourner.
Martial demeura quelques instants songeur.
« Oui, c'est un curieux personnage, finit-il par conclure.
TI faut que j'en parle à Euloge. S'il y a quelque secret
Ilderrière ce comportement, malin comme ill' est, il finira
bien par le découvrir. »
Euloge Mâchome était l'être au monde - sans doute le
seul - en qui Martial avait une confiance absolue, lui
vouant une affection sans bornes; c'était comme une sorte
de piété filiale.
Pourtant, Euloge était le frère d'Euzèbe Mâchomme, un
ancien employé - de sinistre mémoire -, de l'entreprise De
Grand-Maison de Fonds Kakré, qui avait causé des torts
graves à cette famille, et qui avait trouvé la mort dans des
circonstances troubles.
L'affection que Martial témoignait à Euloge remontait à
l'enfance même du jeune homme, alors que celui-ci
habitait à la Martinique avec sa mère et son beau-père, et
n'entretenait que peu de rapports avec la famille dont il
portait le nom.
Euloge Mâchomme, qui vivait lui aussi à la Martinique,
exerçant la profession de jardinier chez les parents de
Martial, avait su s'attirer la confiance puis l'affection de
l'enfant, à une époque où, adolescent, celui-ci cherchait à
se construire et à s'identifier.
Il était devenu le maître à penser de Martial, son « père
adoptif» comme ils aimaient à le dire lorsqu'ils étaient
entre eux.
Julien jeta un coup d'œil irrité à sa récolte de roseaux. Il
n'avait plus envie de continuer.
« Allez! Suffit pour aujourd'hui, grommela-t-il, se
baissant pour rassembler les tiges. Le soleil commence à
tomber, il n'est plus temps de continuer. Je vais déjà
utiliser celles-ci. S'il m'en manque, je reviendrai samedi
prochain. »
12TI se sentait soudainementlas. Les réflexions de Martial
lui trottaient dans la tête. TI en voulait à celui-ci. TI se
doutait bien que, quand Henri serait là, ils ne se
conteraient pas, Sukya et lui de se regarder dans les yeux!
Surtout après une si longue séparation! Mais, est-ce que
cela regardait quelqu'un? En tout cas, pas cet être trouble
de Martial que la rumeur désignait de plus en plus comme
un débauché.
Sukya était heureuse, cela se voyait, elle rayonnait, et il
se réjouissait sincèrement pour elle, même si, par ailleurs,
ce petit pincement qu'il ressentait au creux de l'estomac
toutes les fois où il l'apercevait s'était transformé, depuis
qu'il savait la nouvelle de ce retour, en un véritable nœud
de douleur qui ne le quittait quasiment plus.
TI est vrai que, durant ces deux années, Henri ne
revenant pas, même pour les grandes fêtes de famille, et
Sukya ne prononçant jamais son nom, Julien s'était pris à
espérer secrètement qu'elle finirait par s'intéresser à lui!
TIlui avait maintes et maintes fois dit son amour et le désir
qu'il avait de construire sa vie avec elle. Les dimanches où
elle avait congé, il passait la journée en sa compagnie,
chez Anmal, et inventait maints autres prétextes pour la
voir durant les autres jours. TIsétaient même allés danser
aux quelques rares bals qui s'étaient donnés dans le bourg.
Mais, à toutes ses tentatives pour donner un autre tour à
leur relation, elle n'avait toujours répondu que par des
protestations d'amitié. Puis, il y avait cette promenade
qu'ils avaient faite ensemble au bord de la rivière, lors de
sa dernière visite dans la famille. Elle riait, sautait de
pierre en pierre, jetait des cailloux qu'elle faisait ricocher à
la surface de l'eau. Elle irradiait. Ses yeux, surtout,
brasillaient, comme piquetés d'une multitude d'étoiles.
Jamais il ne lui avait trouvé cet air d'heureuse excitation.
Sur le chemin du retour, elle lui avait déclaré:
13- Le Domaine est en grande effervescence, Henri arrive
dans une semaine.
fi se souvenait encore du choc que cette nouvelle, dite
sur le ton de la conversation anodine, lui avait causé.
Néanmoins, il avait tout de même trouvé le courage de lui
demander:
- Tu es contente?
- Je ne sais pas, on verra, lui avait-elle répondu.
Mais il avait bien senti ce léger tremblement dans sa
voix.
- Tu as peur qu'il t'ait oubliée durant ces deux années où
il est resté là-bas? avait-il demandé, presque en hésitant.
- Non, il ne m'a pas oubliée, avait-elle rétorqué, le ton
ferme.
- Comment peux-tu en être sûre, Sukya ?
- Je le sais, simplement, avait-elle émis dans un sourire
énigmatique, tandis que sa pensée allait vers une boîte en
métal cachée sous le plancher de sa chambre et où étaient
soigneusement rangés des petits paquets de lettres, retenus
par des rubans. C'étaient toutes celles qu'Henri lui avait
adressées, sans jamais faillir, depuis son départ jusqu'à ce
jour. Elles attendaient, emmaillotées dans un papier de
soie, à l'abri de cette boîte sur le couvercle de laquelle
étaient représentés des bonbons délicieusement
enveloppés dans des papillotes aux couleurs acidulées.
14Chapitre 2
Allez! C'est fichu pour aujourd'hui, décida
Julien
Un fagot de bambou, qu'il maintenait de sa main
gauche, posé sur la tête, un autre sous le bras droit, Julien
entreprit de remonter la pente.
La mésaventure de Martial l'avait mis de mauvaise
humeur.
« Le couvain! Quel couvain? grommelait-il,
contrefaisant Martial, se donnant un air bête. Quel crétin
continua-t-il, tout haut. TI donne envie de lui mettre des
claques rien qu'à le regarder. »
Soudain, il leva les yeux. Sur le plateau, le patron, Louis
De Grand-Maison de Fonds Kakré, assis sur son cheval, le
regardait venir.
- Te voilà tout trempé, Julien, lui dit-il. J'ai vu Martial
s'en aller par là-bas, il me semblait mouillé, lui aussi. Que
s'est-il passé?
TI se trouva fort embarrassé, soupçonnant Louis de
l'avoir entendu.
- Ce n'est rien, M. Louis, répondit-il, adoptant un ton
débonnaire pour masquer sa mauvaise humeur. Martial a
simplement oublié d'apprendre à nager et j'ai dû l'aider à
sortir de l'eau!
- Ah bon! fit Louis, haussant les sourcils, fixant sur son
interlocuteur un regard intense.
Puis, après un léger silence, désignant les paquets de
roseaux d'un geste du menton, il demanda:- C'est pour la roseraie?
Julien acquiesça, les deux hommes se séparèrent là.
Parvenu à la roseraie, Julien laissa tomber son fardeau
plus qu'il ne le déposa, abîmant deux rosiers. Cela le
rendit encore plus furieux.
Puis il se mit à l'ouvrage, sans beaucoup
d'enthousiasme. C'était bien la première fois, depuis ces
deux années où il s'occupait des rosiers de la patronne.
C'est Louis De Grand-Maison de Fonds Kakré lui-même
- M. Louis comme le nommaient les employés pour le
distinguer de son fils Arnaud - qui lui avait demandé s'il
voulait s'en charger, en plus de son travail de maître
rhumier, estimant qu'Anmal, l'autre maître rhumier, qui
accomplissait cette tâche depuis douze ans, méritait un peu
de repos. Julien avait accepté volontiers.
D'abord, parce qu'il était reconnaissant à Louis de
l'avoir formé au métier de maître rhumier, lui permettant
ainsi de quitter sa dure condition de travailleur des
champs, et aussi pour la confiance dont celui-ci
l'investissait. Ensuite, parce qu'il voulait soulager Anmal,
le père de Sukya et son beau-frère par ailleurs.
Au début, Caroline lui avait bien proposé de lui
rémunérer ce travail, comme elle l'avait à Anmal
avant lui; et comme Anmal, il avait refusé, affirmant que
cela ne lui coûtait pas grand peine de donner une heure ou
deux de son temps par semaine pour une activité qui, au
demeurant, était pour lui un agréable passe-temps.
Toutefois, il s'était bien gardé d'avouer qu'il trouvait là
également un excellent prétexte pour aller faire la
conversation à Sukya, son travail terminé, sans avoir à
justifier sa présence au Domaine.
TI tailla quelques tuteurs, une demi-douzaine environ;
mais il n'avait vraiment pas le cœur à l'ouvrage. TI ne
décolérait pas. TIen voulait à Martial, lui reprochant de lui
avoir fait perdre son temps.
16«Kon si misyépa té pé aprann nagékon tout' moun! »
(Cet individu aurait pu apprendre à nager comme tout le
monde !) maugréait-il, les dents serrées; mais au fond de
lui, il savait que sa mauvaise humeur venait surtout des
propos que le jeune homme avait tenus au sujet de Sukya
et d'Henri.
«Allez! C'est fichu pour aujourd'hui, décida-t-il, nous
continuerons la semaine prochaine, les rosiers ne s'en
porteront pas plus mal. Décidément, ce Martial aurait
mieux fait d'aller prendre son bain forcé loin de moi!
Quelle bourrique! »
il rangea tout et quitta la propriété.
«Je vais aller terminer la lecture des journaux que ,le
Chabin m'a prêtés, se dit-il, cela me calmera. De toute
manière, chercha-t-il à se persuader, c'est mieux ainsi,
puisqueje dois les lui rendre demain. »
En effet, comme d'autres prennent le goût de la boisson
en fréquentant les bistrots, lui, avait pris celui de la lecture
en se rendant chaque dimanche à la buvette de Desfeuilles,
dit le Chabin.
Celui-ci, depuis la période qui avait entouré
l'affrontement entre travailleurs et gendarmes devant la
distillerie De Grand Maison de Fonds Kakré, deux années
auparavant, avait compris, à son chiffre d'affaires, quels
étaient les besoins de ces hommes qui s'étaient mis aussi
rapidement à affluer dans son bar, et en si grand nombre.
La commune de Belleterre, dans ces années-là, n'avait à
offrir à la population qu'une seule source de distraction,
un cinéma: Le Majestueux. On y passait le même film
durant tout un mois, à raison d'une séance par semaine, le
samedi soir. Le désoeuvrement des habitants était grand.
L'ennui, son séculaire compagnon, s'étendait sur la cité
17comme une lèpre, ruinant l'âme, du samedi après-midi au
dimanche soir.
Desfeuilles eut alors l'idée de donner une autre
dimension à son entreprise de débit de boissons en la
rendant plus attractive: il prit un abonnement au journal
local Le Nouvelliste, et un autre à la Gazette, en
Métropole. Chaque dimanche, tandis que les bourgeois et
les femmes se rendaient à la grand-messe, dans sa buvette,
un travailleur lettré, on nommait ainsi celui qui possédait
suffisamment son alphabet pour pouvoir déchiffrer un
texte, se dévouait pour « lire» les nouvelles aux autres.
En guise de gratification, et pour étancher la soif que lui
causait une lecture à voix haute, il gagnait une boisson
offerte par le patron.
Ils n'étaient pas nombreux, ces lettrés; une petite
poignée, des favorisés, dont Julien.
En face d'eux, à les écouter dans un silence quasi
religieux ponctué de temps en temps par quelque murmure
ici ou là, un public de plus en plus averti, de plus en plus
intéressé.
Pour certains même, le simple fait d'assister à ce
« spectacle », où les signes, traqués par le lecteur,
finissaient par se livrer à eux sous la forme de mots puis
de phrases ayant du sens, avait quelque chose de
valorisant.
Lorsque la signification d'un mot leur échappait, Julien
qui, à force de pratique, avait acquis un savoir plus étendu,
les éclairait. Mais souvent il fonctionnait à l'intuition ou
d'après le contexte.
Le plus fréquemment, à la demande générale, c'était lui
qui lisait. Il était le seul à le faire de façon vraiment
satisfaisante.
Des discussions jaillissaient ensuite, désordonnées,
passionnées, âpres, à partir de ce qui avait été lu. Parfois,
se développaient des malentendus nés d'un manque de
18compréhension. Alors, on commençait par se chamailler,
puis on expliquait, puis on se chamaillait à nouveau...
Mais qu'importe, c'était l'instant le plus passionnant;
celui où la buvette s'animait, sortait de son état précédent
d'écoute silencieuse et recueillie. Les idées s'exprimaient,
la controverse s'installait, la réflexion mûrissait, gagnait
en profondeur, les horizons s'élargissaient, et le chiffre
d'affaires de Desfeuilles... s'arrondissait.
Puis il dut agrandir son entreprise en rachetant un petit
local qui la jouxtait. fi transforma le tout, avec l'idée que
ceux qui n'étaient pas intéressés par la lecture des
journaux pourraient s'installer dans le nouvel espace et
consommer tranquillement dans leur coin, sans que, de son
comptoir, il ne perdît personne de vue.
Mais c'était là une précaution bien inutile, car les
discussions étaient parfois si animées, que leur bruit, telle
grondement sourd d'un tambour, roulait jusqu'aux portes
de l'église.
Le curé, jaloux d'un tel succès et surtout indigné par les
idées dont Desfeuilles favorisait le développement,
nomma la buvette « La chapelle du diable. »
Des altercations intervenaient quelquefois. Des excités,
il y en avait. Mais le patron, tout en s'intéressant à la
bonne marche de son commerce, quittant rarement des
yeux les deux serveurs qu'il employait maintenant le
dimanche, veillait attentivement à ce qu'aucune dispute ne
dégénérât. TI expulsait purement et simplement ceux qui
cherchaient à semer le trouble.
Souvent, Julien demandait à Desfeuilles la permission
d'emmener un ou deux journaux qu'il avait envie de lire
entièrement.
Cet après-midi là, il appréciait particulièrement de
pouvoir rentrer chez lui et se plonger dans ses lectures,
afin d'oublier un moment sa peine.
19Chapitre 3
Ce qui l'exaltait le plus, c'était l'idée de revoir
Sukya
Deux années auparavant, Henri avait quitté le domaine
familial afin de faire ses études à l'Ecole militaire de
Saint-Cyr. Non pas qu'il répugnât à se consacrer au métier
de distillateur comme c'était la tradition dans la famille, il
s'y était même préparé, mais parce que, exercer un métier
qui le rendît indépendant de la Distillerie était le seul
moyen pour lui d'être libre d'épouser plus tard Sukya, la
jeune fille qu'il chérissait. Elle était employée aux cuisines
du Domaine et ils s'aimaient depuis l'âge de douze ans;
pour ainsi dire depuis leur premier regard, et leur amour
avait grandi avec eux. TIvoulait vivre avec elle au grand
jour, sans avoir de compte à rendre à quiconque, et surtout
sans devoir compter sur l'entreprise familiale pour
subsister.
Après avoir passé en revue un certain nombre de
métiers, il s'était arrêté sur la carrière d'officier supérieur.
TIserait saint-cyrien.
La famille, qui avait crié au scandale à l'idée qu'un
héritier du nom envisageât d'épouser une fille sans
condition, sa propre servante de surcroît, l'avait encouragé
à partir, espérant que l'éloignement et la fréquentation
d'autres jeunes filles, bien de son milieu, auraient très vite
raison de ce qu'elle appelait un caprice extravagant.
Néanmoins, Martial savait, lui, ce qu'il en était
exactement. TI avait compris que l'amour qui unissaitHenri à Sukya était de cette sorte qui puise, dans sa propre
force - tant elle est grande et confiante -, celle de faire
front à tous les obstacles. TI avait eu alors l'idée de les
faire espionner par son ami Euloge. Et c'est ainsi qu'il
était informé du projet des amoureux de se marier plus
tard, et des vraies raisons du départ d'Henri pour la
prestigieuse Ecole de Saint-Cyr. Ayant de la sorte trouvé
la faille par où atteindre ce jeune frère, si bien sous tous
rapports, et qui lui renvoyait une image si négative de
luimême, il avait attendu sereinement l'occasion pour le
faire.
Elle lui fut donnée avec l'arrivée de la première lettre
d'Henri.
L'absence de celui-ci, durant les premiers jours, avait été
ressentie de la manière la plus pénible par la famille,
c'està-dire le grand-père, le père, et surtout Caroline, la mère.
Aussi, l'arrivée de ce premier courrier avait-elle été un
grand moment de joie.
- TIsemble assez content, avait déclaré Caroline, dans un
soupir de satisfaction, après avoir lu et relu la longue
missive. Je craignais un peu qu'il nous en veuille de
l'avoir éloigné. Je me sens davantage rassurée,
maintenant.
L'occasion était trop belle. Martial la saisit. TIn'était pas
question qu'Henri continuât à profiter de l'aura dont le
parait la famille.
- Tu veux rire! avait-il rétorqué, le ton moqueur;
pourquoi vous en voudrait-il alors que vous avez fait son
jeu?
- Que veux-tu dire? avait demandé son père.
Evoquant, non sans une certaine jubilation, une
conversation des jeunes gens que Mâchomme avait
surprise et qu'il lui avait rapportée, il avait répondu:
- Je veux dire qu'il a délibérément choisi d'intégrer cette
école parce qu'il ne souhaite pas avoir à compter plus tard
22sur l'Entreprise! En étant indépendant, il pourra se passer
de votre avis quand le moment sera venu pour lui
d'épouser cette bonne! Vous, vous n'avez été que des
pions!
TIss'étaient regardés tour à tour, consternés.
- C'est lui qui t'a fait cette confidence? avait demandé
le grand-père.
Hésitant à peine, Martial avait répondu, mentant
crânement:
- Non, j'ai surpris une conversation entre eux quelques
jours avant le départ d'Henri.
Caroline, devenue blême, s'était écrié:
- Cette fille partira d'ici dès demain! Elle aurait déjà dû
quitter notre demeure depuis longtemps! Et si je ne la
chasse pas à l'instant même, c'est bien parce qu'il fait déjà
nuit noire au-dehors!
Martial exultait intérieurement. Les choses allaient
comme il l'avait souhaité. Non seulement l'image d'Henri
en prenait un coup, mais il avait calculé qu'en poussant la
famille à renvoyer Sukya qu'il n'avait cessé de désirer
depuis qu'il savait que son frère en était amoureux, cette
dernière ferait moins de difficultés ensuite pour tomber
dans ses bras.
« Elles sont toutes les mêmes, se disait-il; et puis la tête
de mon frère quand il saura que la femme de sa vie dort
dans mon lit! »
Mais Louis et Arnaud étaient parvenus à faire entendre à
Caroline que de congédier la jeune fille serait une erreur
de tactique qui pourrait braquer Henri.
- TIfaut simplement faire en sorte qu'il ne revienne pas
durant ces deux ans! avait expliqué Arnaud. Entre temps,
il aura rencontré des jeunes filles de son rang! La
comparaison se fera d'elle-même, et quand il reviendra,
cette histoire sera terminée!
23- Alors, elle restera à la cuisine à récurer le fond des
casseroles et à plumer la volaille! avait répondu la mère,
car je ne veux à aucun prix la voir servir à ma table!
La famille tint parole. Malgré son insistance, Henri ne
fut pas autorisé à revenir au pays une seule fois durant ces
deux années qui furent pour lui une longue période de
pénitence.
Certes, il avait eu la visite de ses parents et également de
son grand-père; plusieurs fois, même! Mais tout le reste
lui avait manqué, c'est-à-dire Sukya, celle qu'il nommait
« sa femme» dans le secret de son cœur.
On était au mois de juillet 1939. Son cycle d'études était
maintenant tenniné, et il revenait chez lui, dans son île.
Dressé tel un monument au-dessus de la mer, le grand
paquebot blanc avance avec une lenteur pesante, sabrant
de son étrave les eaux de la rade. A la surface, se fonnent,
au fur et à mesure, deux traînées de remous qui vont en
s'écartant de la coque, avant de s'évanouir dans la masse
liquide. Escadrilles éphémères, sans cesse fonnées, sans
cesse absorbées, confondues ... fondues, elles seules
témoignent de l'avancée du navire tant son mouvement en
est imperceptible.
Intimidant. Intimidant et splendide: par sa taille, par son
architecture, et par l'éclat de sa blancheur irisée du
poudroiement du soleil.
TIest aux mains du pilote du port qui, selon l'usage, s'est
rendu à bord, avant la passe, afin de lui faire traverser ce
passage délicat et le conduire au quai.
TIse glisse maintenant, masse inerte et docile, le long du
débarcadère.
On jette l'ancre.
Voilà qu'on ajuste la passerelle.
24Julien en est impressionné. Debout à l'écart, tout au
bout, entre le quai Foulon et le quai Lardenoy, il ne perd
pas une miette du spectacle.
Maintes fois, de sa case ou du haut d'une plantation, il
l'avait vu passer au large. Parfois même, de sa case, il
pouvait voir les passagers massés sur les ponts. Mais
jamais il n'aurait imaginé que, vu de près, il était si
imposant.
La veille, taraudé par l'idée du retour d'Henri - et par la
jalousie -, incapable de se concentrer sur la lecture de ses
journaux, il avait éprouvé le besoin d'une compagnie.
Envie de parler à quelqu'un. De se sentir moins seul. TI
était donc allé rendre visite à son voisin, Bhaya.
- Je suis contrarié, lui avait confié celui-ci.
- Que se passe-t-il ? lui avait demandé Julien.
- Demain c'est la pleine lune, j'ai des plants d'igname à
mettre en terre et je ne pourrai pas le faire.
- Qu'est-ce qui t'en empêche?
Bhaya lui confia qu'une affaire de famille l'appelait à
Pointe-à-Pitre le lendemain. Une idée avait alors germé
spontanément dans l'esprit de Julien.
- Comment comptes-tu y aller? avait-il demandé, le
cœur battant.
- Je prendrai ma charrette à mulets, avait répondu le
voisin.
-An ka la sa, mwen i pa ka jen sôti an tou an mwen, an
té ké byen pwofité ay fè on ti tou Lapwent! s'était écrié
Julien.
( Dans ce cas, moi qui ne sors jamais de mon trou, je
pourrais bien en profiter et aller faire un petit tour à
Pointe-à-Pitre !)
C'était d'accord, ils partiraient à six heures.
Cette décision subite d'accompagner Bhaya lui était
venue sans qu'il y eût vraiment réfléchi. Elle répondait
simplement à un besoin intime de son être, brutal et
25exigeant: assister au retour d'Henri. Comme on porte le
fer rouge dans la plaie pour la cautériser, il voulait le voir
descendre du navire, fouler le sol de l'île, en prendre
possession, heureux, triomphant, entouré, sûr de lui ... Lui
qui avait déjà tout et qui revenait pour lui prendre Sukya.
fi voulait s'assurer qu'il devait définitivement renoncer à
tout espoir.
Pourtant, au moment de s'endormir, son cerveau
surexcité avait conduit son imagination jusqu'aux limites
des représentations les plus excentriques. fi imaginait
Henri descendant du bateau au bras d'une jeune femme -
c'était tout à fait envisageable -, qu'il présentait à ses
parents venus l'attendre. Mais aussitôt, il avait pensé à
Sukya et à la peine qu'elle en aurait, et s'en était voulu de
ce vœu lâche.
A l'approche de l'île, Henri était monté sur le pont
supérieur du navire afin de la découvrir au plus tôt.
Quand il aperçut, se découpant au loin, ses côtes
verdoyantes, une flambée de bonheur fit battre son cœur
encore plus vite. fi prit une profonde inspiration, tandis
qu'un nom, un seul, occupait toute sa pensée: Sukya.
fi retrouva ses parents au pied de la passerelle.
Julien les vit, de son poste d'observation, se serrer dans
les bras avec effusion et échanger rires et sourires.
« C'est facile d'être heureux, quand on est l'élu,
murmura-t-ilavec amertume. »
Et lorsqu'il les vit prendre place dans la Peugeot, il
tourna le dos au port, au paquebot, à tout ce bonheur qui
foisonnait autour de lui, pour aller rejoindre Bhaya sur le
Canal, à côté de la station Shell où ils s'étaient donné
rendez-vous.
26La voiture franchit le grand portail du Domaine et
s'engagea dans l'allée ombragée. Henri sentit grandir
encore son émotion qu'il avait déjà, pourtant, bien du mal
à contenir.
N'eût été cette longue période de souffrance loin de
Sukya, il eût pu imaginer que le temps s'était arrêté depuis
son départ. TI retrouvait le Domaine comme s'il ne s'en
était jamais éloigné: ses palmiers royaux, le toit rouge de
sa maison, les rideaux de sa chambre qu'il apercevait à
distance, depuis l'allée: ils se gonflaient de brise, se
soulevaient lentement, retombaient pareillement, puis
recommençaient... C'était comme une respiration paisible.
La fenêtre à l'Est était sûrement ouverte.
De même, il reprenait possession du jardin au fur et à
mesure que la voiture avançait. TIy retrouvait les couleurs,
les odeurs qui lui étaient familières: les fleurs de
magnolia, blanches bordées de rose tendre, les touffes
d'ylang-ylang, la vanille séchant sur des claies, l'ananas
bouteille avec sa couronne de feuilles et sa tige, droite
comme un sceptre. Au fond, sur la gauche, le même
camaïeu d'arbustes incendiait le sentier qui menait aux
caféiers: balisiers, oiseaux du paradis, alpinias, crotons
aux noms pleins de mystères: «Qui vivra verra », «Qui
mourra saura. » Rien n'avait changé. Quelques mombins
dans l'allée, écrasés soit dans leur chute soit par les roues
de la voiture ou encore par les sabots des chevaux, le
poursuivaient de leur parfum provocant et obstiné. Une
mangue julie à la joue fardée, sans doute la dernière de la
saison, illuminait, tel un lampion, le vert feuillage au
milieu duquel elle s'était blottie.
Henri esquissa un sourire ému. TI l'aurait presque
remerciée d'avoir attendu son retour.
Quand la voiture s'arrêta dans la petite allée
gravillonnée, il nota que le chèvrefeuille qui s'adossait
autrefois, par touffes, aux poutres de la véranda de façade,
27avait été discipliné. TI courait maintenant, telle une
guirlande de parfum, à la base du toit, avec ses trompettes
blanches et jaunes. Ainsi dégagées, les profondes galeries
exhibaient leur mobilier en mahogani que le temps et les
frottements avaient patiné, lui donnant un aspect soyeux,
chaud à l'œil, satiné au toucher.
Tant de souvenirs y étaient attachés!
Henri sentit une vague de chaleur le saisir tout entier. Sa
gorge se serra, sa vue s'embua. Et jusqu'à l'écurie avait
tenu à lui faire un clin d'œil, lui offrant ses senteurs
animales que la légère brise de cette fin de matinée avait
chassées jusqu'à lui.
Comme toutes ces choses auxquelles il se croyait peu
attaché lui avaient manqué!
Toutefois, ce qui l'exaltait par-dessus tout, c'était l'idée
de revoir Sukya. TI avait espéré que ce serait elle qu'il
apercevrait en premier, probablement debout à l'écart,
vers le massif de croton. Mais elle n'était même pas parmi
le personnel qui était sorti pour le voir arriver, regroupé
vers l'allée gravillonnée.
Qu'importe, on ne tarderait pas à passer à table. Elle
viendrait assurer le service et il pourrait la regarder tout à
loisir. Elle entrerait dans la salle à manger avec son air à la
fois altier et fragile, et cette façon bien à elle de se
mouvoir. Une princesse en tablier. TIs se jetteraient sous
cape des coups d'œil entendus en attendant que la nuit
complice leur ouvrît les portes du bonheur. Mais à table, il
fut alarmé de voir une autre personne venir assurer le
service. C'en était trop. TIne posa aucune question, mais
se promit d'aller aux cuisines tout de suite après le
déjeuner. C'était compter sans l'impatience de son
grandpère et de son père à lui montrer la nouvelle unité de
l'Entreprise: le laboratoire d'extraction d'huiles
essentielles qui fonctionnait depuis un an déjà. TIspartirent
28donc tous les trois pour la Distillerie, la dernière bouchée à
peine avalée.
Le bâtiment, tout neuf, était contigu au dépôt.
- Voilà! dit Louis, désignant la salle de labo d'un
mouvement circulaire de la main. Tout neuf et tout
moderne, et n'attendant plus que toi. Pour le moment,
nous avons engagé deux jeunes chimistes. Mais avec la
volonté de Dieu - et la tienne - d'ici trois ans, c'est toi qui
dirigeras tout cela.
- Bien sûr, renchérit Arnaud, le ton cordial, mais
prudent, tu as voulu intégrer cette Ecole et nous n'avons
pas cherché à te contrarier. Mais maintenant que tu as
terminé ce cycle, ton ambition ne peut être que de faire des
études qui te permettent plus tard d'assumer l'Entreprise!
Martial, à ce sujet, nous donne pas mal de soucis!
- De toute façon, il n'en a pas la capacité, intervint le
grand-père, catégorique. D'autre part, ajouta-t-il, fixant
Henri, il n'est pas pensable que notre famille tournât la
page sur tant de siècles de son histoire, n'est-ce pas?
Celui-ci aurait préféré que le grand-père ne s'adressât
pas à lui directement à cet instant-là.
« Ça y est, nous y voilà, se dit-il. »
Mais, jugeant plus prudent de ne pas répondre, il se
contenta d'afficher un sourire coincé.
Diriger l'Entreprise, il n'avait rien contre, il avait grandi
dans cet esprit. Mais quelle que soit la réponse qu'il allait
devoir donner, elle était liée à Sukya. n ne comprenait pas,
du reste, qu'elle soit restée invisible jusqu'à présent.
Etaitelle encore au Domaine? Tenait-elle encore à lui? Elle
n'avait répondu à aucune de ses lettres. n craignait le pire.
ns revinrent à la maison juste pour l'heure du dîner.
Toujours pas de trace de Sukya . C'était intenable.
29Le repas à peine terminé, Henri quitta la table, prétextant
le besoin de marcher un peu. TIfranchissait le seuil de la
salle à manger quand Martial lui cria, le ton duplice :
- Inutile de te demander si je peux t'accompagner! Ce
sera non, assurément!
Flairant le piège, il répondit simplement:
- Je t'attends!
TIssortirent ensemble.
TIrageait contre Martial, mais il fit des efforts pour n'en
rien laisser paraître, se disant qu'après tout, la démarche
était peut-être sincère, qu'elle participait d'un réel désir de
rapprochement de l'aîné! Et puis ils ne s'étaient pas vus
depuis si longtemps! Mais la conversation tomba vite à
plat, laissant la place à un silence embarrassé.
Décidemment, ils n'avaient rien à se dire!
En passant près des cuisines il constata qu'elles étaient
encore éclairées. Comme, à travers les fenêtres ouvertes,
on n'y apercevait la moindre animation, il en déduisit que
le personnel était à l'office en train de dîner. Il eût pu
prendre le prétexte de vouloir saluer Céphyse et s'y
rendre, mais il imaginait que le frère ne serait pas dupe. TI
décida brusquement de mettre fin à cette promenade qu'il
trouvait stupide.
- Rentrons! dit-il, ma journée a été longue et je voudrais
me reposer.
C'est alors qu'il l'aperçut. Elle passa dans l'encadrement
de l'une des fenêtres, disparut à son regard durant
quelques secondes et repassa de nouveau devant ses yeux.
TIsentit soudain sa grande fatigue le quitter, remplacée
par une envie folle de rire, de courir, de donner une grande
bourrade amicale à Martial. Une fête joyeuse se donnait
dans sa tête et dans son cœur: elle n'avait pas quitté le
Domaine, il pourrait donc la voir. Dans quelques instants.
Quand tout se sera tu et qu'elle aura rejoint sa chambre.
30L'obscurité avait gommé les contours de la maison et
des arbres alentour. Malgré ses efforts, la lune ne
parvenait qu'à peine à percer l'épaisse couche nuageuse
qui avait envahi le ciel. Tout n'était plus, maintenant, que
masses sombres mal définies, à l'allure dantesque. Le
Domaine, réduit à quelques rectangles de lumière,
commençait à s'assoupir.
Allongé sur son lit, les yeux au plafond, Henri attendait.
De temps en temps il consultait sa montre-bracelet,
s'impatientant de la lenteur des aiguilles. Brusquement, il
se leva et se mit à arpenter la chambre, enfiévré, faisant
gémir le plancher de son pas régulier et pensif. Puis il
revint vers le lit et s'y laissa tomber lourdement, plus qu'il
ne s'y assit. Le sommier grinça. Henri se croisa les doigts
et les fit craquer d'un mouvement si brutal que ses
articulations s'en ressentirent. Douloureusement. TI
étouffait. TIse leva de nouveau, alla ouvrir la porte balcon
et sortit sur la terrasse. L'alizé qui soufflait de la mer,
chargé d'humidité, lui fouetta le visage. TI prit une
profonde inspiration. Un goût de varech et de frai
s'insinua dans sa bouche, lui tapissa la gorge, lui emplit
les poumons. Deux sons légers échappés de I'horloge du
salon lui indiquèrent l'heure: neuf heures et demie.
«Encore une demi-heureà attendre! se dit-il. »
Soudain, il s'arrêta, les jambes molles. Son cœur se
tordit de douleur tandis que son sang charriait dans ses
veines une éternité de glace. Le souffle perfide du doute
tournoyait dans sa tête, hurlant à ses oreilles des phrases
qui lui fracassaient le cerveau:
«Puisqu'elle n'a répondu à aucune de tes lettres, c'est
peut-être qu'elle t'a oublié! Peut-être même a-t-elle fait sa
vie avec quelqu'un d'autre! »
Puis il se ressaisit:
« Non! Ce n'est pas possible! C'est cette attente
interminable qui me rend fou. »
31TI revit par la pensée leur dernière nuit qu'il n'avait
jamais oubliée, ni les autres non plus, d'ailleurs.
«Je t'attendrai, lui avait-elle promis, et rien ni personne
ne pourra me faire renoncer à toi, du moins, pas tant que
toi, tu voudras de moi. »
Alors, pourquoi ce silence depuis son départ, et encore
maintenant?
Malgré la tiédeur de l'air, il frissonna, enfouit ses mains
dans ses poches puis les retira presque aussitôt. TIreprit sa
marche, arpentant le balcon, dans un sens, puis dans
l'autre ...
Brusquement, il se figea, tressaillant: la grande horloge,
assourdissant le concert de la nuit et le chuchotement du
vent et les lamentations de l'éplorée rivière Kakré,
égrenait ses sons. TIstombaient lourdement, avec lenteur et
régularité sur le grand silence du Domaine. Dix heures.
C'était l'heure à laquelle elle terminait son travail.
TIpassa dans le cabinet de toilette, se rafraîchit le visage
à l'aide d'un gant mouillé, se donna un coup de peigne et
sortit.
Un trait de lumière sous la porte indiquait que Sukya
était dans sa chambre.
Henri frappa. Deux coups discrets.
Elle l'attendait. TIs se regardèrent durant quelques
secondes, sans bouger, comme paralysés. Seul un léger
frémissement de leurs lèvres trahissait leur émotion.
L'instant, vertigineux, semblait figé dans l'éternité. Puis il
lui sourit. Elle lui répondit. L'éclat de leur bonheur
ineffable irradiait leurs visages. TIs'avança vers elle. Elle
sentit ses membres mollir tandis que toutes ses forces
semblaient s'être retirées dans sa poitrine pour nourrir le
tumulte de son cœur en émoi; elle l'entendait résonner
32telle une contrebasse que la main experte du musicien
ferait vibrer, pinçant les cordes. TIretrouva la caresse de
ses grands yeux noirs et ce sentiment étrange et doux d'en
être enveloppé et de s'y fondre. Mus par le même instinct,
ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre et restèrent ainsi,
serrés, joue contre joue, sans un mot, faisant passer dans la
force de leur étreinte toute la ferveur de leur amour et le
besoin qu'ils avaient l'un de l'autre. Puis l'étau de leurs
bras se desserra. A peine. Alors, sans se lâcher et sans un
mot, ils se bercèrent, doucement. Puis, tendrement, il prit
son vissage entre ses mains, lui murmurant avec passion:
- Sukya, ma petite femme, comme j'ai eu peur! Mais tu
pleures? C'est de joie, n'est-ce pas? demanda-t-il,
inquiet.
- Oui, fit-elle, de la voix et de la tête, riant, confuse.
Alors, leurs lèvres se joignirent. TIs s'embrassèrent,
d'abord avec transport, puis fougueusement, follement,
éperdument, une pluie de baisers qui tombaient partout et
n'importe où, sur le visage, sur le cou, sur le tronc, sur les
bras, sur les mains...
Puis, l'enlaçant de nouveau, il l'attira à lui d'un geste
sec et plein d'ardeur; elle y répondit en le pressant contre
elle; et ils recommencèrent à s'étreindre, avec feu, dans
une quête irrépressible et passionnée de leurs corps. TIs
avaient du temps à rattraper; ils avaient aussi énormément
d'amour à se donner. Deux ans à se désirer, sans pouvoir
se voir ni se toucher, cela fait forcément une accumulation
d'émotions à partager. Viens, lui dit-elle, le prenant par la
main et le conduisant vers le lit.
Leurs corps, que l'amour avait épuisés, étaient
maintenant serrés l'un contre l'autre sur le matelas nu de
l'étroit lit de fer. Sukya, se dégageant doucement de
l'étreinte du bras qu'il avait passé autour d'elle, alla se
poster devant une petite glace accrochée au mur et, lui
tournant le dos, les bras levés, elle commença à défaire ses
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