Ecailles de vie

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Dans ce recueil de nouvelles, l'auteur nous rapporte de petites histoires, des anecdotes légères, gaies ou tristes, étoffées ici et là de commentaires et de réflexions. Ces anecdotes rapelleront au lecteur des situations vécues. A travers elles, ce dernier est invité à réfléchir aux ressorts cachés de la mécanique humaine et sa compréhension lui construit une carapace
d' "écailles" qui habillent et protègent en laissant toute liberté.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
Lecture(s) : 218
EAN13 : 9782296703964
Nombre de pages : 119
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© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-12472-1
EAN:9782296124721

LE COUPLE DU RER

Serré dans l’habituellemasse humainequichaquematin
emprunteleRER–D pour rejoindrela gareSaint-Lazare,jeme
laissais ballotter par les mouvementsdu wagon,unemain mal
arrimée àlapoignée delaporte. Ces poignées neprésententaucun
reliefpouvantblesseret n’offrentdoncque detrès mauvaises
prises. Nousarrivionsengare deSaint-Cloud. Àcette heure,il n’y
descendpersonne etchacundevait souhaiter quepersonnen’y
montât.
«Notre »porte –lapromiscuitésilencieuse crée,même à
l’échelle d’uncompartimentdewagon,une communautéréduite
qui, devant quelque forme d’adversité, devient unclan,uni pour la
défense deson territoire etdeson ordre établi, fût-il provisoire et
fragile –notreporte, donc,stoppapourtantdevant uncouplequ’on
devinait volumineuxetdont l’homme,leplusgros morceau,tendit
le brasd’ungeste décidé et l’ouvrit. Loind’offrird’embléeun
territoire accueillant pourcesenvahisseurs,l’ouverture créa
d’abordunespace de décompression ;chacun pritun peuplusde
volume et les quelques-uns quiuneminute avant s’appuyaientàla
portese détendirentenfaisantdépasserbras, écharpes,sacset
journaux.Vudu quai,lewagondevait ressembleràune boîte de
sardines ouverte,quandlasuppressiondu videintérieur
décomprime brutalement lelitage.
L’espace d’un instant,les yeuxducouplesetournèrent vers les
autres portes…où sejouaient les mêmes scènes, avecsur lequai
des impétrants tentantd’imaginer lameilleure façondes’insérer.
Je détaillai le couple :la cinquantaineriche,vêtementsde bonne
coupe,tissusetaccessoirescossus,tousdeuxportaientchapeau,
madameunesorte de bibid’autrefois, commeunepetite calotte en
feutre,trèsarrondie etgarnie d’un minuscule filet ; lui,vêtud’un
imperméableverdâtre ànombreuxplis,rabatset poches,s’abritait
sousunchapeaudemêmetissuetévoquait irrésistiblement l’image
d’Epinaldel’agent secret soviétique,visage duretfermé,mâchoire
solide, carrée, coupresqueinexistantentre desépaules massives ;
elle en revanche faisaitdouce,timide eteffacée,toute en rondeurs,

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bienveillante;entre eux,qui tenaientchacun un petit sac de cuir,
unénorme sac devoyage en toileposésur lesol justifiaitbien
l’inquiétudequi seprécisaitdans leurs yeux…Les yeuxdes
passagersdéjà biencarrésdans laplace étaient plusgoguenardset
curieux: ce couple,partant sansdoutepour un voyagelointainet
qui nevoulait pasabandonner laJaguar sur un parking d’aéroport,
allaitdécouvrir les joiesdu transportencommunàune heure
d’affluence…Unamateur delutte desclasses se fût régalé.
À l’autre boutdu wagon,les nouveauxarrivantsavaient réussià
s’infiltreret seul notre couple anachroniquerestait planté,l’homme
dardantdes yeuxdeplusen plusdurs sur les yeuxdes nantis…; il
yavaitdans son regard àla foisdel’impatience, ducontrôle desoi
etdudéfi…; latension montait, d’autant plusvitequel’onétait
arrivé à cemoment suspenduoù,sansavis niconcertation,tout le
monde fait silence dans lewagon,juste aumoment où varetentir le
signal sonore de fermeture des portes.Cetinstantdequelques
fractionsdeseconde fut rompuparunevoix,petite et retenue mais
claire et parfaitementaudible : «Chéri,tucrois qu’on va arriverà
monter ?» Elle avaitbien résuméleproblème.
On put lirelaprise de décisiondans les yeuxdel’homme,
déclenchéepar laquestiondesa femme.Personnen’auraitimaginé
qu’il renonçât ;sansdoutepaselle d’ailleurs.Sans un mot, au
moment mêmeoùle fatidiquesignal retentissait,il saisitd’unbras
muscléle gros sac àses pieds,seretourna avecvivacité et, écartant
l’autre bras pour ménagerunespacepour sa femme, entra à
reculons.Undos puissant,immense, gonflé, avança,plusvite
qu’on nel’eutcru;unbulldozer,un taureau,unéléphant plutôt,
lentet irrésistible.Les passagers situésaubord del’ouverture
furent repoussésvers lescôtés, dansunfroissementdejournaux,
desglissementsdesacsetdepieds, descraquementsdepaquets
écrasésmoi-même, d… ;’abord audeuxième rang, me retrouvai
directementétouffé contre ce dosdans lequel jesentaisjouerdes
musclesdurs, énormes… mesyeux n’atteignaient pas sonépaule…
ildevaitmesurer près de deuxmètres ;en revanche, devant son
brasgauche,qui n’avait pasfléchi,sa femme suivait et, tournée
vers l’intérieurdu wagon, adressaitmuettementdes regardsà
chacun, mi-remerciantmi-s’excusant…
L’homme arrêta sa puissante avancée deplaquetectonique au
moment où lasonnerie cessa; les portesautomatiques

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commencèrentà glisserdans lesilence, caraucundes voyageurs
malmenés neprononçait un mot,n’émettaitun soupir:lapuissance
physique est impressionnante;elleporte enelle, depuis les temps
préhistoriques,lepouvoirde domination quiforcel’autre à
s’incliner, accepter lasuprématie,sesoumettresansdiscuter.
Depuis letempsdesgrands sauriensdisparus jusqu’auxcombats de
boxe surnos rings modernes, depuis les premières confrontations
de clansanimauxpourun territoire de chassejusqu’aux
affrontementsdesmultinationales pardollar interposé,les
mécanismes psychologiques qui préparent l’issue des rencontres
n’ont paschangé.Pour l’heure, dansmonespace étouffant,
j’attendais quese fermât laporte,pour quela décompression qui
souvent l’accompagnemepermîtderespirer ; mais laportenese
fermait pas… et l’onentendit lamêmepetitevoixdela
femme : «Chéri, comment tu vasfaire aveclesac?»…;bien sûr,
auboutdesonbrasdroit,le colosse avaitdûgarder lesac devant
lui, bloquant laporte… fallait-ilun nouvelécrasement pourfairela
place dusac?Jelisais, audessusdubras puissant qui maintenant
enserrait la femme,l’inquiétude dans lesyeuxde celle-ci ;
inquiétude,maisaussi quelquetranquille certitude… ellevivait le
suspense commeon tremble devantunfilm, biencertain toutde
mêmequetoutvas’arranger…; peut-êtremêmesavait-elle
d’expériencequ’ilfallaitàsoncompagnon lastimulationd’une
inquiétude admirativepourdéclencherunesolution miraculeuse…
Depuis les mêmes temps préhistoriqueset jusque dans les prétoires
d’aujourd’hui oùsontagités lesdroitségalitaristes,lesfemmes,
physiquement plusfaibles,ontdéveloppé cequ’ilfautdevivacité
etd’anticipation pourcanaliser, envue d’un profit souvent
commun,lapuissanteprimarité deleurs mâles.
L’hommen’eut pasuneseconde d’hésitation.Avant quela
porte,quelapressiond’aircomprimépoussaitànouveau,n’ait
atteint lesac, deuxbras puissantsavaient saisicelui-cià chaque
boutet,sansà-coups,l’avaient monté et littéralementécrasé au
plafond du wagon, devant lesyeuxmédusésdes passagers.Les
portesclaquèrentet letrain partit.L’hommetenaiten l’air, à bout
de bras,unénormesacquidevait peser, àvoir,plusdetrente
kilos…Dans lewagon, chacunétaitestomaqué.Jelisais, dans les
yeuxdela femme àquelquesdécimètresdemoi,unesorte d’invite
à apprécier l’intelligence et la force desonhomme…

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Le trainétait unexpress,qui ne marquait
pasd’arrêtentreSaintCloud et LaDéfense…Lesbouchesbéantesd’admirationdevant le
tourde force commencèrentaprès quelquesminutesàsepincer
dans un sourire goguenard…LeSamsondu RER allaitdevoirfaire
durer laperformancependantdelonguesetdouloureuses
minutes… audétriment peut-être desonchapeau,quepour
l’instant le fond du sac frôlaitàpeine...Les poignetsépais,
couvertsd’unetoison longue, dense et noirequel’envolée desbras
levésavaitdévoilée,inspiraientconfiance mais tout de même…;
s’ilavait un tonus physique impressionnant,l’hommen’était pasde
premièrejeunesse… Levisage desa femme,quicontinuaitde
regarderchacuncomme pour excuser l’intrusionet la gêne
provoquées,traduisit vitelanouvelleinquiétudequeles regards qui
luiétaient rendusfaisaient naître. Veule et sans reconnaissance,le
pur spectateurest sans pitié. Servilement soumis devant le mâle
dominant,les loupsdu troupeau relèvent latêtequandle meneura
lapatteprise au piège. Le frissonde frayeur,qui remplissait les
gradins pour uncombat de gladiateurscomme il les remplitencore
pour une corrida,tournevite àla contemplation sanguinaire et
indifférentesi le héros nejouepas son rôlejusqu’aubout. Celui
qui netient pas les promesses quesoncourage,ou son
inconscience,luidicte, celui-làsera,sans pitié,piétinépar ses
admirateurs déçus, trop heureuxdelui mettrelenezdans sa
présomptionetd’acheterainsià boncomptelajustificationdeleur
propre démission oucouardise.
Plaqué de face contrele dos puissant,j’avaisderrièremoides
voyageurs invisiblesdont je devinais,par laprogressive
modificationd’expressiondesyeuxdela femme,leregard deplus
en pluseffronté.Lamassesentait qu’un pointculminantdelalutte
desclassesallaitêtre atteint.Cethommequi lesavait
impressionnés par sataille et sapuissance, aupoint qu’aucundes
habituels râleursde banlieuen’avaitémis lemoindreson quandil
s’étaitagide défendrel’espacevital, cethomme-roiallaitfaiblir,
car ilapparaissaitbienhorsdeportéequ’il tîntdanscetteposition
jusqu’àl’arrêt suivant.Sa femme,reine d’uneminute, consciente
maintenantdela chuteimminente etde cequi s’ensuivraitet ne
sachant que faire, emprisonnée comme chacundans la gangue des
bras, dos,ventreset sacsdesesvoisins,tremblaitdéjà.Ce couple
anachronique dans saprésentation,sa civilité et satenue, allaitêtre

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rejetéparune communautétout justeuniepar saréactionàune
dominancenaturelle…
C’étaitcrueletjen’aimais pas ce moment, dans lequel ma
sensibilitépropre, ma proximité physique avecle hérosetaussi le
faitdenepas voir lesautres protagonistes, me mettaient sans
hésitationdesoncôté. Je décidaide fairequelque chose et j’eus
l’impression quela femme, toute d’intuitionetd’empathie,l’avait
deviné, car son regardne mequittait plus,intense.
C’estellepeutêtrequi,sans parler,m’inspirauneidée… :je frappai sur l’épaule
puissantequidépassaitmonfrontet jem’adressaifortàl’homme,
qui metournait le dos,Atlas portant lemonde :«Monsieur,le
trajetest long,vousallezfatiguesi vousr ;êtesd’accord,jevous
retirevotre chapeauet vous pourrezporter lesacsur votre
tête… »; il nerépondit pas, maisle mouvement verticaldesa
nuque épaisse me traduisit sonaccord,que me confirma
immédiatement leregardtout reconnaissantdesa femme, souriante
et soudaindétendue.Tout sepassatrès vite,jeretirai lepetit
chapeaude gabardine et, dans le même mouvement,le colosse
abaissason sacsur uncrâne minuscule et totalementchauve,quele
sac enfouit,s’effondrantdepartetd’autre commeune énorme
bananeposéesur unenoixde coco… et tout lewagonéclata de
rire !
Jelusdans les yeuxdesa femme, devenuetouterose,que, bon
prince,TarassBoulbariaitaussi…
Premiers descendusàl’arrivée,l’homme et la femme se
retournèrent,sérieux,pour saluer tout le monde d’unmouvement
detêtesobre etdigne, et s’éloignèrent,royaux.

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