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Echo du corail perdu

De
172 pages
Un jour, Marie Verneducci découvre que la bague, au corail verdoyant, legs de sa mère, est devenue une pierre noire et morte. Le récit prend l'allure d'un suspense écologique aux résonances philosophiques. Le flux et le reflux de ce premier roman dévoile le sens réel de la fiction : une intrigue parodique et virulente sur l'état du monde.
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Littératures,

DanielCohen éditeur
www.editionsorizons.com

une

collection

dirigée

par

Daniel

Cohen

Littératuresest unecollection ouverte,toutentière,àl’écrire,
quelle qu’ensoitlaforme: roman,récit, nouvelles,autofiction,
journal;démarche éditorialeaussivieille que l’édition
ellemême.S’il estdifficile deblâmerles ténorsdecelle-ci d’avoir
eule goûtdesgenresqui lui ont ralliéun large public, ilreste
que, prescripteursici,concepteursde laformeromanesque là,
comptablesdecesprescriptionsetdeces conceptions ailleurs,
ont, jusqu’à un degrécritique,asséché levivierdes talents.

L’approche deLittératures,chez Orizons, est simple – il
eûtétévain de l’indiqueren d’autres temps :publierdes
auteursque leurforce personnelle, leur attachement aux
formesmultiplesdulittéraire, ont conduits audésirde faire
partagerleurexpérience intérieure.Du texte dépouilléà
l’écritporté parlesouffle de l’aventure mentale
etphysique, nous vénérons, entretousles critères
supposantdéterminerl’œuvre littéraire,
lestyle.Flaubertécrivant:«J’estime par-dessus toutd’abord lestyle, etensuite levrai »;
plus tard, le philosopheAlain professant:«c’est toujours
le goûtqui éclaire le jugement», ils savaientavoir raison
contre nosdépérissements.Nousen faisonsnotrecredo.D.C.

ISBN978-2-296-08728-6
©Orizons,Paris,2009

L’ÉCHO DU CORAIL PERDU

DANS LA MÊME COLLECTION

Farid ADAFER,Jugement dernier,2008
Jean-PierreBARBIER-JARDET,EtCætera,2009
Bertrand duCHAMBON,Loin deVārānasī,2008
MoniqueLiseCOHEN,Le parchemin dudésir,2009
MauriceCOUTURIER,Ziama
OdetteDAVID,LeMaître-Mot,2008
JacquelineDECLERCQ,LeDitd’Ariane,2008
TouficEL-KHOURY,Beyrouth pantomime,2008
MauriceELIA,Dernier tangoà Beyrouth,2008
PierreFRÉHA,La conquête de l’oued,2008
GérardGANTET,Leshautscris,2008
GérardGLATT,Une poupée dans un fauteuil,2008
GérardGLATT,L’ImpasseHéloïse,2009
CharlesGUERRIN,La cérémonie desaveux,2009
HenriHEINEMANN,L’Éternité pliée,Journal, édition intégrale.
GérardLAPLACE,La Pierreà boire,2008
GérardMANSUY,LeMerveilleux,2009
LucetteMOULINE,Fauxet usage de faux,2009
AnneMOUNIC,Quand onamarché plusieursannées...,2008
EnzaPALAMARA,Rassemblerles traitsépars,2008
BéatrixULYSSE,L’écho ducorail perdu,2009
ANTOINE DEVIAL,Deboutprèsde lamer,2009

Nosautrescollections:Profilsd’unclassique,Cardinales,Domaine
littérairesecorrèlentau substratlittéraire.Lesautres,Philosophie
–Lamain d’Athéna,HomosexualitésetmêmeTémoins, ne
peuventpas y être étrangères.Voirnotresite (décliné en page2decet
ouvrage).

BÉATRIX ULYSSE

L’écho du corail perdu

2009

PROLOGUE

upied d’une montagne, le pin parasols’affolait,
A
lesoleilagressaitméchamment sonaspect ;avec
constance, ilcontinuaitde grandir.
PartoutlesarbresdeMéditerranéeserévoltaient
contre le joug deceroi diurne.
Seul, derrièreunarbousier, l’arbre decorail
jaillissaitavecimpudeur.
Comment se faisait-il quececorailaitpucoloniser
laterreverte ?
Comment se faisait-il que le maquis toutentierne
lerejetâtpas?
Comment se faisait-il que le passantne le
martyrisâtpas?
Comment se faisait-il quesesfluettesbranches
s’élançassentavectantde grâce ?

Qui peutme dire d’où vientce mystère ?

Un promeneurattentifasudévoilercette énigme.
Venudes tempsfuturs, ilaentendulesbattements
immémoriauxdesoncœur.

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BÉATRIXULYSSE

Mêmeau soirde ladésolation, quand lapluie de
l’espaces’estabattue le long de lamontagne, quand
l’hommeapulvérisésesmoléculesnucléaires surla
menthesauvage, quand lecosmosainsulté lespentes
doucesdesmontsde la Corse, quand lafauxde
l’apocalypseapointéson fer, lecorail inondaitd’une lumière
rosée lesmatinsdece quartiercéleste.
Despassantsnégligents, il yapourtantquelques
centainesd’années,avaient vu un défilésingulier se
répandreaumilieudu torrent.Ilsn’y prêtèrentguère
d’attention.Peut- être était-ce mieuxainsi.

Àquelcérémonialse livraient-ils,touscesgensbizarres?

Une épongeàlamain,unrécipient rempli d’eaudouce,
ils s’empressaientautourde l’arbre.
Était-ce lerituel d’unesecte ?
Assurémentnoncarles villageois
s’étaientdépêchésd’enquêter surceshordespacifiques.
Chaqueannée,chaquesiècle, lesmêmesgestes se
perpétuaientaveclamême précision.
Le père, le fils, lafille, lanièce etlesautres se
relayaientpourassainirdesesimpuretésl’arbre de
corail.
Lesbergers sesouvenaientde lapremièrevisite.
C’était un jeune homme,brun, nousétionsen2006, et
lameraufond de l’horizonrenvoyaità
cetarbresafraîcheurinsoumise.

L’ÉCHO DU CORAIL PERDU

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Placé prèsd’untorrent, d’un moulin, lecorail
bénéficiaitdecette enceinte naturelle pourpréserver
l’éclatdesonreflet.
Ilsemblaitque le pied ducorail futplus
large;commeuneaorte, il plongeaitdansl’humus ses
multiples veinesenluminéesdesoleil.
Uneannée,un journaliste
envacancesdanslevillagevoisins’étaitenflammé ensurprenantla colonne des
personnes se hissant versle lieu.Ilavaitdécidé d’écrire
unarticle pour son journal.Maislaplace était si
préservée que lasentinelleveillaitet,sans userdeviolence,
bienaucontraire, le dissuadaderédiger son papier.
Elle luicontal’histoire dececorail,touslescœurs
tremblantau regard decettesplendeur.
Etl’homme qui n’étaitpas un mauvaisbougrese
rallia àlarègle.
Personne neserisqua àviolerlaquiétude ducorail
trônantenterre humide.
Desjeunesenfantsdu villages’aventuraient
souventautourdesescourbescolorées sansjamais tenter
de les toucher.
Unetradition muette, noble,se poursuivaitdans
la chaleurdecesite.
Maislasimplicité desgesteseffectuésprèsdu
corail démentitleursprétentions.
Etlafiliationanonyme des nettoyeursde l’arbrese
continuadanslecouloirdu temps.
Commeun don devie, lecorpsde l’arbresouriait
parmi lavégétation luxuriante decetteterre haute.
La Corsesublimeaenroulé dans son
manteauimaginaire debeautécesbrancheslégères, leurépargnant
ladureté des saisons, ladécrépitude d’unevieillesse

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BÉATRIXULYSSE

imméritée; triomphante dans son enthousiasme inné,
elleasoulevésonvoile d’indicible etlesouvenirde la
meraemprunté lesentierqui murmure encoulée douce
l’écho desfonds.
Lanature insulaireafait unrêve, parcourir ses
montset sesplainesd’un écho merveilleux:lameretla
terresesont uniespourl’éternité.
Deshommesetdesfemmesdetouteslesgénéra-
tionsontconstruitcette histoire, pourériger
unecitadelle desplendeurcontre les
tempêtesdunéantcosmique.
Laissonsàprésent se découvrir un fragmentde
cette longueaventure humaine.
Laterreappartientàl’habitantconscient, gareaux
trousnoirs.
Levide guette l’insouciant,alorsécoutonsl’écho
enchanteur:ilaleregard d’uncorail.

Portraitd’une découverte

lleavançaitdanslesoleilsilencieuxde la chaussée
E
chaude duCoursGrandval,riche d’une lumière
vermilloncintrant son indexdroit:lecorailavaitla
douceurdudonreçu.
Personne ne pouvaitimaginerl’origine decette
pierre.Pourtant, danslapénombre decette fin de jour,
Marie glissaitle long de
larueavecdésinvolture,charmeuse:«Voici, mafille, pour
terécompenserdeslonguesannéespasséesdansl’austèretristesse desattentes
devie. »
Samère luiavaitoffertcette petitebague
quisemblait sicommuneau regard dechacun maisqui pour
elleavaitlarondeurde la beauté merveilleuse ducadeau
de l’êtreaimé, non pasparce qu’elle était sagénitrice
maisplutôtenraison desagrandebonté etdesaforte
intelligence.
Ce présentconcluait unealliance,celle d’une
femme quitoutesavieavaitpeiné dansle labeuretqui
dans un lapsdetemps ultimeavait réussià convertir
l’effortpar un geste,conjuration detouteslesmisères
d’une quotidienneté déroulée danslatorpeurdes
jours:«Souviens-toi, mafille,au-delàdesmers, de
l’horizonvert, de lasirène sympathique dunavire dans
l’abyssal silence de lamémoire,cette petite pierrese

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BÉATRIXULYSSE

tournerapour t’apporterlavigueurd’unaffectueux
souvenir. »
Trenteans s’étaientécoulés, l’inévitable diversité
de lavieavaitincurvésonsourire, etl’héritage deson
existencealourdisonregard moiré.
Le paysage, lui, se parcellaitde mille feux.Dansla
courbe de laplage, lesable gardaitle grainblond inaltéré
de lanature insouciante.
Maries’étaitmariée deuxfoismaisaucun deses
compagnonsne l’avait rendue mère.Cetteabsence était
pourelle l’incarnation dumalheur.
Enveloppée danslapénombreajaccienne, elle
rivait son œil droitàl’embarcadère désert.Soudain,son
regards’égarale long desamain.
Ce futà cetinstantqu’elle fitlastupéfiante
découverte.Lecorailrougeavaitprislesombrecolorisdu
charbon.Ellese frottales yeux, envain, l’ombre grise
se maintenait triomphante,aucœurdudoigt.
Avecregret,Marieserésigna àquitterlebord de
meret s’engouffradansles ruelles trop éclairéesparles
lueursartificiellesde lavietouristique.
Constance,samère n’étaitplus.Cebrusqueréveil
intensifiasasensation de palperlasombre
masserecroquevilléeautourdeson indexetcette présence la
bouleversa.Elle gravitlesmarchesde pierre qui menaientà
sonappartementet se laissa choir sur un fauteuil, placé
faceàson ordinateur.

Marie étaitpoétesse deson état, dumoinsl’était-elleune
foisacquittéeslesheuresprofessionnellesobligatoires
consacréesàl’administration.

L’ÉCHO DU CORAIL PERDU

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Néesurl’île,commebon nombre deCorses, elleavait
quittésarégion pour tenterdebâtir unevie.Puis,après
bien despéripéties,avaitconcluqu’il étaitnécessaire
pourelle derepartir untemps se plongeraufond du
torrentmentholé deses souvenirs.
Marie,augrand dam desafamille ne parlaitpas
lecorse, elle essayaitavec conviction et sérieuxdesaisir
les signifiantsde lalangue.
Marie n’éprouvaitaucune honteàne pouvoiren
faireusage.
Vivantdepuisplusdecinqansdansl’île, elle
abhorraitlesdiscourspartisans, hermétiqueauxpropos
vengeurs.Mariecouraitle long de lavie.
Cesoir, elletissait un poèmeavecinsouciance,
désinvolture, générosité.

«Dansl’entrave de lanuitperlait une merdesoie
Pleurantl’ingénue innocence d’uneterrevierge
L’écho du ventpermanentassourdissait
Cettecalmetorpeur,
Danslesuavetourde l’îlesansâge
S’effondraitlapierre de lune
Aumilieude l’incunablesoir
Despoissons secrètementperdus
Auloin des routesincertaines
Desprofondeursoubliées. »

Mariese plongeaitavecdouceurdanslecourantnaturel
desesdésirs.Depuislongtemps, ellesavaitqu’elle ne
pouvaitéchapperà cetimpératifappel dumotet se
livrait sans vergogneà cette impulsiveactivité.

1

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BÉATRIXULYSSE

Oeuvrantentoute impunité,sanspeurde la
critique etpourcause,Marie enterrait sa créationaussitôt
après sagermination !
Alorspourquoi pouvait-on dire queMarie était
poétesse ?
Pourquoi devrait-on l’écrire ?
Parce quetout unchacun,àla croisée
desarencontre,restaitpantoisfaceàl’étrange justesse deses
mots,semblablesaugranitdesmontagnes, étincelants
de pinsauxépines soleil.

Marie, parcette insolente pureté,révélait uneâmecorsaire
quis’exprimaitplusdans son pouvoird’exaltation orale
dumondecorse que parlamaîtrise de lalangue.

Lesjours se déroulaientlentement,Mariesemblait
traverserletemps sansêtre écornée.
Elle prenaitlaviecommeunerandonnéeàtravers
le maquis,avecpatience,
ens’accrochantdansdescactus, desarbousiers, etperdait sesmainsaufil de l’eau
des torrents.
Lethym de son enfanceremontait verselle,comme
le faisaitlebruitde larivière qu’elle entendaitpartout
oùellesetrouvait ;aumilieud’uneagoramoderne de
Paris, ouencore dansceslieux suburbainsd’espritneuf
etemprunté.
Perdueaucentre deceserrancesimpromptues,
elleréussissaitàréinventerlebruissementde lafeuille
de mentheviolée parle flot.

L’ÉCHO DU CORAIL PERDU

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Lorsque,auhasard d’untournant,surgissait une
fontaine de marbre grisplantéeau-dessusd’un décor
debétoncoloré, elleressentaitle frissonancien desa
prime enfance,aumomentoù samamanaccompagnée
de lagrandesœurl’enlaçaitpourla conduireaupied du
tilleulafin d’attendresagementqu’elle eûtfini decueillir
lafleur.Aprèsquoi, elle enveloppaitla branche odorante
pourlasacrifieràson futurétatdetisane.
Elleserappelaitcette époque plusproche, quand,
locataire d’une maison devilleaucentre
deMaisonsLaffitte, elle entendaitleroucoulementdespigeons.Ce
sonànulautre pareil laramenait sanscesseversceciel
du village,sillonné parlamusique familière desoiseaux
domestiques,sempiternelshôtesde nos toits.
Commentétait-ce possible queces simplesbruits
puissent transposerMarie danslescouléesdeson passé ?
Commentpouvait-ellealors résisterà cette
impétueuse loi du souvenir?
Maintenant, faceàson micro-ordinateur,Marie
dévisagea avecstupeurl’ombre désespérée decette
bague qu’elle ne pouvaitidentifierà celle quesamère
luiavaitofferte.
Avecdépit, elle décida alorsde laretirerdeson
doigtetde l’enfouirdansle dernier tiroirde la commode
desa chambre.Ellese devaitd’agir, elle nesupportait
paslavision decette horrible difformité.
Poussée parla curiosité, elle pritle parti d’extraire
de nouveau sa bague du tiroir.
L’objetgisaitlà, entouré dechiffon
propre,toujoursaussisombre,si maléfique.
Marierefermaletiroir,s’échappade
lapiècecourut verslafenêtrerespirerl’horizon marin.