Eclats d'Inde

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Après l'abolition de l'esclavage aux Antilles françaises, des dizaines de milliers d'Indiens Tamouls désignés sous le qualificatif méprisant de "coolees" ou "koulis" quittèrent l'Inde dès 1853, contraints et forcés ou librement, pour aller relancer l'économie des îles à sucre de la Guadeloupe et de la Martinique.
C'est leur épopée, de cette époque à nos jours, qui est chantée ici par l'auteur, lui-même descendant de ces émigrés. On y découvre des femmes et des hommes hors du commun, des héros légendaires, des déesses et des dieux, des textes mythiques, patrimoine de l'Inde du Sud et de la civilisation dravidienne, qui désormais font partie intégrante de la culture et de l'identité antillaises.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296330849
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ÉCLATS D'INDE

Camille MOUTOUSSAMY

ÉCLATS D'INDE

Récit

L'Harmattan

@

L'Hannattan,

2000

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Hannattan, ItaIia s.r.I. Via Bava 37 10124 Torino L'Hannattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4895-3

La vie vaut tout cela. Elle te rend meilleur. Krishnateji

A Olivier et Thierry, mes fils A Juliana, ma compagne

PREMIERE PARTIE

CHAPITRE I

L'HABITATION

La grève avait déjà battu toutes les campagnes: Magdelonnette, Démare, Morne-Balai. Le cœur de la commune ne s'harmonisait plus au rythme pendulaire de son clocher. Quant aux Habitations: Leyritz, Akaert, Moulin-l'Étang, Gradis, Eyma, une colère magmatique bouillonnait en leur sein. Des piquets de grève mobiles allaient d'un lieu à l'autre pour maintenir la mobilisation des travailleurs et la pression sur les Békés. Nous parcourions chaque jour des kilomètres et des kilomètres à travers champs pour propager les mots d'ordre et éviter des concentrations de troupes qui eussent pu précipiter l'éruption dont les conséquences eussent été irréparables. L'on nous surnommait « la Bande raide» et nous étions aussi craints que respectés. J'étais las physiquement, épuisé nerveusement. Qui plus est, nous n'avions plus un sou vaillant dans la case. Je voulais donc la paix. La paix d'un jour, mais la paix. Par ailleurs, il me paraissait nécessaire de renforcer les lignes d'un autre front toujours menacé sur une Habitation : la famille. Par qui? Je n'en savais trop rien, mais j'incriminais le système habitationnaire. Je décidai de prendre du champ, et proposai à votre grand-mère de nous rendre à la Savane-l'Étang que nous considérions comme un havre de paix on ne peut plus indiqué. Votre père

n'avait que quatre ans, mais déjà son insolence le promettait à la désobéissance, à la révolte peut-être. Nous arrivâmes donc devant la barrière qui en conditionnait l'accès. Votre père posa son pied de galopin sur le premier fil barbelé, ses petites mains sur le deuxième, par chance il ne fut pas piqué, mais il limita là son intrépidité. Il se résolut à nous suivre dans l'entrée que je venais de libérer. Il fut, l'espace d'un instant, intrigué par le demi-cercle décrit au sol par le mouvement de rotation de la barrière. Il crut, j'imagine, reconnaître la forme du jouet le plus prisé des plus grands: la roule. Il bondit ensuite sur un des trois pieux en bois de glycérilia, qui formaient une sorte de tourniquet pour empêcher le bétail de s'échapper, quand la barrière restait ouverte par négligence ou malveillance. Le site de la Savane-l'Étang se présentait comme un large plateau tapissé de gazon sauvage, avec au centre, une cuvette vide d'où il tirait, sans aucun doute, son nom. Il était bordé de «raisiniers bord de mer» dont les fruits attiraient, pendant les grandes vacances de juillet, août et septembre, non seulement les gens de l'Habitation, mais aussi ceux de la ville. Et voici qu'apparut la mer, myriades d'étoiles argentées naissant et mourant dans les interstices des feuillages serrés. Le bruit de ses vagues s'épaississait à mesure que nous nous approchions des raisiniers qui surplombaient la ville. Elle est généralement houleuse sur cette côte au vent. On eût dit qu'elle voulait éventrer la falaise pour libérer l'eau imaginaire de l'étang. Imaginaire parce que, de mémoire d'homme, personne ne se souvenait de l'avoir vue occuper cette cuvette et servir à l' abreuvage du bétail. Une digue de cinq mètres de long sur quatre de large et trois de haut, où poussaient vigoureusement poiriers, galbas et raisiniers, était bien là, noircie par le temps. De là à penser que l'eau y transitait avant d'être canalisée jusqu'à la cuvette, il n'y avait qu'un saut de grenouille. On eût pu laisser son imagination voguer sur les nénuphars,

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les siguines, les dachines d'eau, qui frangeaient l'étang; sur la faune d'eau douce (les bouks, les loches, les lapias) d'une part; les marisosés, que vous appelez libellules, les oiseaux migrateurs (pluviers, ramiers, pattes-jaunes, maringouins) d'autre part, qui en attestaient la vie. A peine votre grand-mère installée sur le sacguano que nous avions étendu sur le matelas de gazon, un bord couvrant une racine bombée en forme d'oreiller, que je grimpai à un raisinier dont les grappes rouges-violacées pendaient aux branches. Je m'y glissai lestement et là, je découvris un spectacle hallucinant. La ville s'étalait sous moi, sensuelle et chaude sous le soleil. Elle avait ses deux bras en croix dans la rivière qui la coupait en deux, la jambe droite repliée et jetée paresseusement dans la mer; la gauche lascivement accrochée à la montée du quartier des Hauts du Morne. Sa tête reposait sur l'amorce de la côte du quartier Tapis-Vert. Entre ses jambes, se dressait l'hôtel de ville où bandaient les hommes de pouvoir. Je me laissai aller à la rêverie; je la désirai secrètement, mais je savais qu'elle n'était pas pour moi, ni au demeurant, pour quelque autre Kouli d'Habitation. Des gardiens zélés toléraient à peine notre présence dans ses alentours. Me voyant immobile pendant ce laps de temps, votre grand-mère qui m'avait suivi des yeux, pas après pas sur les branches flexibles bercées par le vent, paniqua: - Raoul! Qu'est-ce qui t'arrive? Tu as le vertige?

Je sursautai, mais la rassurai:

-

Non, non!

J'entrepris la cueillette tout en jetant un œil voyeur sur la créature que mon imagination venait de surprendre dans une position négligée. Les raisins que je choisissais étaient bleus comme nous disions pour signifier qu'ils étaient très murs. Leur peau avait l'aspect du velours. Ils dégageaient un arôme qui saisissait au nez et à la gorge dès qu'on pénétrait dans la Savane. Ils explosaient en 15

bouche et libéraient une saveur et un jus qui finissaient par vous tourner la tête, comme le vin sucré de Madère dont raffolaient les vieux et notamment votre aïeule maternelle Koupou. C'est précisément, j'imagine, pour cette raison que votre père les préférait rouges car il en mangeait pas mal. Il en mordait pas mal devrais-je dire, car il n'avalait pas la pulpe. Il aimait voir l'empreinte de ses petites dents de souris sur les plus gros et il les recrachait. Ce qui l'intéressait le plus à la Savane, ce n'étaient ni les veaux, même en train de téter, ni les mulets avec leurs grandes oreilles, ni les chevaux qui faisaient des galipettes, mais les anolis. Il les chassa à coups de bâton et de pierres. Il n'était pas encore très adroit, mais par chance pour lui et malchance pour ces petits lézards, il en attrapa deux. Il martyrisa ces pauvres petites bêtes jusqu'à ce qu'elles virent de leur beau vert à un noir hideux. Je lui dis alors que le Bondieu ne serait pas content et qu'il le punirait. Il rétorqua qu'Il ne punissait pas son chat Minou qui, lui, en faisait miam-miam. Je le pris alors dans mes bras qui n'avaient pas de piquants de canne ce jour-là; je le saisis sous les aisselles et le projetai en l'air en lui disant: «Tu te prends pour un chat parce que tu as des yeux marron, tu n'es pas un chat, tu es un petit Kouli ! ». Il mourait de rire et en réclamait encore. Il était beau comme Vinayagar avant que le dieu Shiva ne lui coupât la tête et ne la lui remplaçât par une tête d'éléphant, mais je ne lui en parlai pas de peur qu'il ne m'assimilât, l'humble et mortel père que je suis, à ce dieu redoutable, destructeur de mondes quand ils deviennent laids et invivables, mais merveilleux danseur et grand maître de la Sagesse. Votre grand-mère était allongée sur notre sacguano, la tête et ses longs cheveux posés sur la racine en forme d'oreiller. Je lui tendis un cornet improvisé avec une feuille de raisinier, plein à ras bord de raisins, fier comme un mâle qui procure la pitance à sa femelle. Elle le

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prit d'une main et de l'autre en porta trois ou quatre à la fois à la bouche. Elle ferma les yeux de plaisir. C'est à ce moment-là que Boulou passa près de nous, son éternel coutelas vingt-quatre pouces sur l'épaule, à la manière dont on porte une houe. C'était un vaillant bougre, aux pectoraux en fer. Venu de Grand-Rivière, Boulou était une terre rapportée à Basse-Pointe. Pour se moquer des GrandRiverains, on disait que leur commune était placée derrière le dos du Bondieu. Boulou en souriait, amusé. Quelquefois il répondait: «J'appartiens à deux pays, à deux mondes, à deux lunes»; puis se taisait, ne réagissait plus, pour se donner un air mystérieux. La commune de Grand-Rivière est située, comme vous le savez, à la pointe nord du pays. Elle est en effet plus tournée géographiquement vers l'île voisine de la Dominique, située à quelques vigoureux coups de rame que sur le pays dont elle est partie intégrante. Ce que vous ne devez pas imaginer, mes chers petits Koulipolitains préférés, c'est que Boulou... Vous souriez! Votre père non plus n'aime pas cette terminologie, pas plus que celle de Négropolitain qu'il juge être à la lisière de la xénophobie. Je disais donc que Boulou se rendait régulièrement à la Dominique avec ses camarades marins pêcheurs de sa commune natale, dès que la mer était calme. On dit que certains marins pêcheurs de GrandRivière ont une deuxième femme dans cette île anglophone, mais d'abord créolophone. C'est du reste en créole que nos braves compatriotes font leurs basses aux Dominicaines. J'appris, bien plus tard, que certains marins pêcheurs du Sud: Sainte-Anne, Sainte-Luce, et même du Centre: Fort-de-France, Schœlcher, ne sont pas en reste, ils fondent carrément une deuxième famille dans cette autre île, également anglophone et créolophone, qui s'appelle Sainte-Lucie. L'amour refuse de s'enfermer dans des frontières; quand des hommes rencontrent des femmes, ils s'aiment jusqu'à ce que les autres s'en mêlent.

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Boulou se rendait deux fois par jour dans les contreforts de la falaise, laquelle servait de frontière naturelle à la ville, pour nourrir ses cochons-planches, tous plus efflanqués les uns que les autres. Il faisait une réserve de « tinen » vertes dont il s'approvisionnait dans les rebuts laissés autour des hangars où se conditionnaient les bananes à exporter en France. Le matin, il s'y rendait avec un jerrycan d'eau qu'il leur donnait en même temps que les « tinen ». Il stockait les bananes dans une sorte d'appentis

fabriqué avec des planches de caisses de morue salée récupérées à la boutique de madame Rapine - et des poteaux en bois de raisiniers. L'eau et les «tinen » étaient servis aux cochons-planches dans des espèces d'auges ou plutôt de trays confectionnés également de planches de caisses de morues. Boulou en avait assuré l'étanchéité avec de la colle qu'il recueillait après avoir entaillé l'écorce des arbres à pain. L'après-midi, il se contentait de venir vérifier si le soleil ne desséchait pas trop son cheptel en dépit des branchages qu'il avait placés sur deux traverses posées chacune sur deux poutres, le tout grâce aux ralSlnlers. Boulou avait le verbe très haut comme beaucoup de Grand-Riverains. On dit que c'est à cause du bruit de la mer en échouant sur les rivages de sa commune natale. Il me lança comme à l'accoutumée: «Sa'w fè ! » et, sans attendre que je lui réponde: «Sa va é wou? », il continua sa route. Il n'était pas bavard avec les autres, même avec

ses voisins -

nous en étions -

sauf quand on

l'interrogeait sur ses exploits en mer. Il préférait soliloquer. On l'entendait souvent se raconter comment il avait sauvé tel camarade quand une lame démesurément gonflée par un esprit maléfique, avait renversé son canot. Plongeur intrépide, il expliquait souvent à son ombre, sa technique pour retrouver en mer les noyés. Il aimait à dire que s'il était dur d'oreille, c'est parce qu'il restait trop longtemps en apnée. Boulou aimait revivre à haute voix les injures et 18

les menaces qu'il proférait quand il surprenait un vaurien à voler les produits de son jardin créole. Il disait, soit pour les en dissuader, soit pour s'en persuader lui-même, qu'il était plus méchant qu'il ne le paraissait; qu'il sèmerait des crocs de serpent à certains endroits de son jardin ou qu'il inoculerait du venin dans les concombres, les giraumons et autres gourgettes. Les voleurs qui ne le connaissaient que comme une grande gueule, incapable de faire du mal à une mangouste, opéraient de plus belle car les légumes de Boulou étaient les plus recherchés de l'Habitation. Il est vrai que quand la pêche ne donnait pas et que la récolte de la canne à sucre était terminée, il ne traînassait pas sur son grabat ou autour de sa case comme certains, mais amassait des monceaux de bouse de vache, des brouettes de fumier ou de lisier ou même des seaux d'excréments humains pour cultiver ses choux-caraïbes, ses dachines, ses ignames, ses longes, ses aubergines, ses concombres, ses christophines, ses carottes et ses cressons. Il avait même de la canne «pain-au-lait », la plus tendre et la plus sucrée de 1'Habitation. Pendant la saison de pêche, Boulou partageait ses lots de daurades, de thons, de bonites et de requins avec tous ses voisins. Mais, c'est quand il arrivait au crépuscule, bleui par le soleil et le sel, avec ses « calis» pleins à ras bord de poissons-volants ou de coulirous, que les enfants commençaient à saliver. Ces soirs-là, le quartier s'habillait d'un air de fête, devenait un vaste lieu de friture, de grillade ou de blaff. Petits et grands se régalaient, s'empiffraient; même les chiens attrapaient leur compte de poisson et non d'arêtes, s'il vous plaît. Les reliefs étaient réservés aux cochons-planches. Je crois même qu'on était heureux à ces moments-là sur l'Habitation; mais n'ai-je pas la mémoire trop sélective? Puis-je avoir de tels sentiments sans que des femmes et des hommes enterrés au cours des siècles dans leur quatre bouts de planche en bois blanc ne se retournent, non seulement 19

dans leur tombe, mais aussi dans les fosses communes où ils étaient jetés, terrassés par la canne. Pour vingt-mille tonnes de canne produites, mille d'entre eux périssaient. Quelques instants plus tard, c'était au tour de Samy de s'amener en esquissant des mudras. Une des poches de son pantalon, trop large pour lui, laissait aisément deviner qu'elle contenait une bouteille. Votre grand-mère avait beaucoup d'affection pour Samy qu'elle a été la première à appeler Tayé, suivie en cela par toute l'Habitation et bien au-delà. Tayé était un pauvre hère, certes, mais il était fascinant. Il avait surnommé votre grand-mère Sidè. Elle lui faisait porter un plat de kolbou chaque fois qu'elle en cuisinait, c'est-à-dire, presque tous les jours. Pour préparer

le kolbou - que les Kaplis des bourgs et d'En-Ville appellent colombo, certainement en référence à la capitale de Ceylan, aujourd'hui le Sri-Lanka - elle n'avait pas besoin de viande ou plutôt, elle n'en avait pas souvent. Elle préparait une pâte que nous appelons le massalè à base de mandja, de curcuma, si vous voulez, sorte de tubercule dont la chair est jaune-soleil, auquel elle ajoutait du riz préalablement grillé avec du kadishilon et d'autres épices. Elle pilait le tout patiemment sur une roche plate appelée anmikalou à l'aide d'une deuxième, de forme lingamique, ou si vous préfèrez, phallique, le kalou. Anmikalou et kaIou étaient placés à l'extérieur de la cuisine sur une table en lattes de bambou que j'avais fabriquée sous le pied de tamarin. Ce tamarinier est toujours là, il doit être bien centenaire, car jeune homme, je venais y cueillir des tamarins avec mes camarades et j'ai le sentiment qu'il était déjà aussi grand et le diamètre de son tronc aussi large. Quand elle préparait son massalè, l'atmosphère se saturait de l'odeur de l'Inde à des dizaines de mètres à la ronde. Tout se confondait, se densifiait, s'acceptait, se mêlait, se créolisait. Shiva lui-même attendrait peut-être de voir avant

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d'en conclure à la destruction de ce monde prometteur en construction. Les jours de pénurie, entendez, plus souvent que rarement, elle ajoutait à la sauce de massalè les fruits du moulunka, sorte de baguette mesurant de vingt à trente centimètres, qu'elle découpait en cinq ou six morceaux. Petits et grands en raffolaient. Nous mordillions, sucions à grands «ssscht », ces bouts de bwadjet, comme nous les appelions, jusqu'à en obtenir une espèce de coton fibreux semblable à la canne mâchée, que nous recrachions. Quelques fois, elle nous mijotait un moulunkilè avec les feuilles de bwadjet roussies et taltchou. Les jours avec, elle faisait un kolbou de coq, de mouton, de cochon ou de bœuf. Aujourd'hui, avec l'engouement de nos compatriotes pour le goût occidental, plus personne ne sait apprécier la saveur onctueusement sauvage du moulunka, au grand désespoir des quêteurs d'exotisme que sont nos visiteurs. Le kolbou, dit-on, est devenu plat national, comme le madras, ce tissu à carreaux multicolores, est devenu synonyme de coiffe nationale. Il complète, comme vous le savez, les costumes « an tan lontan » ou folkloriques. Vous n'auriez jamais vu ma mère, Manman Sine, sans un madras retenant ses cheveux et un deuxième autour de ses reIns. Tayé était certes plus âgé que moi, et il portait toujours une barbe de trois ou quatre jours, hérissée comme les piques d'un oursin blanc, qui le vieillissait de dix ans. Il dégageait une certaine élégance, altérée depuis qu'il s'était mis à n'adorer que Saint-Étienne, un rhum agricole qu'on fabrique encore dans la commune très rurale du Gros-Morne, laquelle passe, par ailleurs, pour un des greniers de Foyal, de Fort-de-France pour ne pas vous faire sourire. Tayé ne soignait plus sa mise et un embonpoint équivoque l'avait vaincu. Ses mains tremblaient, et chacun se perdait en conjectures sur les causes de sa déchéance.

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Cependant, dès qu'il se mettait à chanter, le temps s'arrêtait. Paul-Emile-Victor, dit Totor, le fils du géreur, deuxième fierté de l'Habitation, parce qu'il avait réussi de brillantes études d'expert-comptable à Paris, qualifiait sa voix d'émotionnellement rauque et pathétiquement imbibée de rhum, comme celle des blues-men du Sud des Etats-Unis qu'il avait découverts dans les caves du quartier latin. En tout cas, Tayé ne chantait ni le blues des champs de coton américains, ni le damier des champs de canne martiniquais. Il chantait des chansons tamoules dont certaines évoquaient la vie quotidienne dans les villages du Sud de l'Inde, berceau de ses grands-parents; d'autres relataient des nadroms inspirés des hauts faits des grandes épopées indiennes du Ramayana et du Mahabharata. Tayé connaissait deux mille chansons. La vie, la mort dans ces villages indiens, que ses pieds n'avaient jamais foulés, ne recelaient aucun secret pour lui. Il en connaissait la faune, la flore, les souffrances; mais aussi, les joies, les espoirs et les croyances. Tayé vivait seul. Sa première femme était partie avec un commandeur d'une autre Habitation. Un gros Nègre bleu, descendant des Nègres de Congo, que la plantocratie avait fait venir pour relancer l'économie cannière après l'Abolition de l'esclavage. Ce Kapli, que l'on continuait à appeler péjorativement Nèg-Kongo, avait réussi, contrairement aux autres de même origine, son intégration sur l'Habitation. Mais quel lécheur de graines! C'était l'oreille et l'œil du géreur. Il aimait les femmes et, ma foi, il avait un certain succès auprès d'elles. Tayé, pour déculpabiliser sa première femme, déclarait à tous, qu'elle avait subi un charme de ce Nèg-Kongo qui vantait les forces occultes de l'Afrique. Celui-là n'a pas joué la solidarité avec les nouveaux venus comme lui dans le pays, contre les premiers opprimés qui les méprisaient. La deuxième femme de Tayé était également une Koulie qu'il avait séduite du temps de sa splendeur.

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Marie-Anna était pour tout dire, une divinité indienne. Comme vous le voyez, elle portait le même prénom que votre grand-mère. Tous les commandeurs de l'Habitation voulaient la culbuter dans une trace de canne. Un d'entre eux, lui avait, en deux-mots quatre-paroles, promis de laisser sa femme pour l'épouser. Marie-Anna était une femme fidèle et racontait toutes les assiduités dont elle était l'objet à Tayé, y compris celles des gendarmes. Marie-Anna ne parvenait pas à donner un enfant à Tayé qui en voulait plusieurs. Ils décidèrent de faire un jeûne de quarante jours. Pas d'alimentation camée, pas de rapports sexuels; libations et prières tous les jours au koïIou de Gradis, pour demander grâce à la déesse Malièmen. Neuf mois plus tard, Marie-Anna donna naissance à un garçon que Tayé prénomma Ardjouna, en hommage au héros du Mahabharata, dont son père lui racontait des extraits quand il était petit garçon, et auquel certaines chansons qu'il connaissait, faisaient référence. Chaque Indien, quels que soient sa caste et son statut social, est nourri de cette mémoire. Tayé avait promis à Malièmen de lui faire une cérémonie de remerciement. Il ne s'était pas engagé devant la déesse sur une date précise, il avait donc du temps devant lui. A l'âge de deux ans~ Ardjouna succomba à une crise de coqueluche, à la même époque d'ailleurs que deux autres enfants de l'Habitation. MarieAnna perdit goût à la vie. Elle dépérit de chagrin et en mourut le jour du premier anniversaire de la mort de son fils. Tayé accusa ce double chagrin en restant enfermé dans sa case pendant quarante jours. Votre grand-mère et d'autres voisines lui assurèrent le maigre couvert dont elles disposaient. Quand il en sortit, Tayé m'apprit un proverbe tamoul qu'il tenait de son père: «La vie se nourrit de la mort ». Quelque temps après, il confia à votre grandmère qui me le rapporta, qu'il avait battu toutes les Habitations et qu'il n'y avait plus de femme koulie de son âge.

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Les plus jeunes n'aspiraient qu'à danser casino-biguinemazurka. Je fus stupéfait de constater que Tayé avait raison. Les femmes koulies avaient toujours manqué dans le pays. Les premiers Indiens arrivés en ont souffert cruellement parce qu'ils n'avaient pas d'alternative. Les Mulâtresses et les Négresses se moquaient de leur petit « 1010». Elles ignoraient que le premier Traité d'amour jamais écrit par les hommes, est dû aux Indiens. Il s'agit du très fameux Kamasoutra qui est en bonne place dans la bibliothèque de votre père, vous le savez. Après quelques injures lancées à l'encontre du Béké, du géreur, de l'économe, des Nègres, des lécheurs de graines et des gendarmes de l'Habitation, Tayé s'éloigna et allongea son déjà vieux corps à même les feuilles mortes des raisiniers, à cent pas de nous. Là, il vénérait à petites gorgées et, à intervalles réguliers, son Saint-Étienne. Une heure après, il en avait vidé sa roquille et il se dirigea vers le Débit de la Régie de Tapis- Vert en chantant et en s'accompagnant toujours de mudras, cette gestuelle ancestrale et codée qui exprime tous les sentiments et les ressentiments du genre humain. Chaque soir, Tayé se mettait en pyjama et commençait son répertoire toujours renouvelé. De jeunes bougres intéressés par la culture tamoule venaient là directement transcrire phonétiquement les chansons inédites qu'il interprétait, sur des feuilles quadrillées dérobées dans les cahiers de leurs enfants. Tout près de chez lui, il y avait une case entourée d'un petit jardin lui-même protégé d'un rectangle d'hibiscus qui abritait le tout des regards des passants. Ce jardin était un véritable petit verger. On y trouvait des pieds d'ignames, de pommes d'eau, de tamarins des Indes, de grenades, de mangues-Julie et plein d'autres qualités de fruits rares dont j'ignorais les noms. C'étaient M. et Mme Alphonse qui habitaient là. Je crois que c'était le couple le plus respecté de l'Habitation après bien entendu les Békés,

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le géreur, l'économe et quelques commandeurs, pas tous. M. Alphonse était lui-même commandeur, mais on le connaissait aussi comme maçon. A cette époque, il était déjà retraité et, on le voyait passer deux fois par jour, habillé toujours en kaki, chaussé de hautes et larges bottes en caoutchouc, un seau en fer blanc à une main, son coutelas à l'autre. Il allait ainsi s'occuper de ses bêtes: bœufs et moutons qu'il faisait paître sur des lopins de terre laissés sans canne ici et là par le Béké. Au retour, on le voyait, ou plutôt, on le devinait sous une énorme botte de «manjélapen ». Oui, j'oubliais, il avait autour de chez lui des garennes où nichaient des dizaines de lapins et de « radenn». Des poules, des canards, des pintades et même des «kodenn» étaient en liberté très surveillée autour de chez eux.. Quant à Mme Alphonse, dont presque personne de ma génération ne connaissait le prénom, elle portait toujours des bas gris jusqu'aux genoux, des pantoufles

avec des motifs moyen-orientaux, - qu'elle achetait chez
les Syro-Libanais de la rue François Arago à Fort-deFrance - une jupe noire et un haut blanc brodé. Ses cheveux de Négresse plus gris que blancs inspiraient le respect et la confiance, même si son sourire découvrait des dents de lapin. Mme Alphonse passait ses journées à coudre sur une vieille Singer à pédale. Elle avait toute la clientèle de l'Habitation, même si chacun ne se faisait confectionner qu'un vêtement par an. Dès le vendredi, Mme Alphonse cessait ses activités de couturière et elle se consacrait à la pâtisserie, car M. Alphonse lui avait fabriqué un four à bois. Elle faisait toutes les qualités de «bonbons»: des pâtés coco, cannelle, goyave et banane, des pains au beurre nattés, des macarons, du bon gros gâteau-coco et même des paindoux, mais sans les décorations qu'on y ajoute pour les premières communions et les mariages. Mme Alphonse faisait aussi des friandises: des sucres 25

d'orge, des sucettes, au bout de leur buchette de feuille de cocotier, des lochos, des philibos, des tablettes-coco et des caramels d'amandes et de pistaches. Le couple hébergeait deux filles: l'une, Germaine, une belle Chabine que toute la gent masculine de l'Habitation voulait «coquer », et Gertrude, une fillette très laide, qu'on appelait La Diablesse. Germaine était très posée. Elle disait bonjourbonsoir à tout le monde, mais n'échangeait quelques mots qu'avec les mères de famille et les jeunes femmes qu'elle jugeait, elle-même, respectables et de bonnes mœurs ou désignées comme telles par M. et Mme Alphonse. Elle allait à la messe de six heures tous les matins avec Mme Alphonse et, la messe dite, elle se livrait aux corvées ménagères, champêtres et autres qui ne manquaient pas chez ses hôtes. On ne lui connaissait pas d'aventure amoureuse et elle ne s'affichait jamais avec les garçons malgré ses vingt-deux ans. Certains jours, quand M. Alphonse était malade ou devait livrer un chantier, c'était Germaine qui prenait de l'eau à l'unique fontaine de l'Habitation et la charroyait sur sa tête qu'elle protégeait avec une torche en madras, jusqu'aux bœufs et aux moutons attachés à un ou deux kilomètres de là. Des vicieux désœuvrés, célibataires ou non, la surveillaient de loin pour la surprendre quand elle pissait ou faisait caca derrière les herbes-para, ou voir sa culotte quand elle grimpait à un pied de mangotsmoussache parce qu'elle ne mangeait jamais les mangots murs jetés dans I'herbe par un coup vent ou une bête: rat, rat-volant ou oiseau-sucrier. Ils affirmaient l'avoir surprise, couchée dans les paras avec Milassol. Des travailleurs dignes d'estime disaient également les avoir vus se parler les yeux dans les yeux. Je renvoyais les uns et les autres dos à dos dans cette histoire car je n'avais moimême jamais vu Germaine et Milassol ensemble. Je disais très philosophiquement qu'il n'y a pas de fumée sans feu, mais que, quand le feu de l'amour brûle ça se sent et ça se

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voit. J'accordais à une jeune femme de vingt ans si honorable soit-elle, dévote ou mécréante, le droit sacré de « se faire contente» quand elle était sous l'influence de son cœur ou de son sexe. Quant à Gertrude, elle n'était qu'une gamine, elle n'avait pas dix ans à l'époque. Elle avait des lèvres ourlées, la supérieure, supérieure précisément en épaisseur à l'autre. Elle montrait des dents rares quand elle riait car elle aimait rire. Elle riait quand un bélier montait sur un autre bélier, quand une vieille femme de l'Habitation pissait debout en écartant les jambes. Mais ce qui la faisait pisser de rire, c'est quand un couple de chiens restait collé par le sexe et cherchait à se dégager en tirant à hue et à dia. Gertrude eût été franchement repoussante si elle n'avait été sauvée par une belle peau d'ébène, comme celle des Koulies. Elle devait être intelligente, on disait qu'elle travaillait bien à l'école. Le samedi, dès deux heures de l'après-midi, on voyait passer dans l'ordre, Mme Alphonse chargée d'un tray plein de «bonbons », un tréteau en X à la main, Germaine son tray de friandises sur la tête, son tréteau en X à la main, et enfin Gertrude un panier-caraïbe contenant des cornets de pistaches sur la tête, pas en équilibre comme les trays de Mme Alphonse et de Germaine, mais bien solidement soutenu par les mains. Mme Alphonse s'installait à quelques pas du guichet par lequel l'économe remettait les deux-francs-quatre-sous de paie aux coupeurs de canne, et aux amarreu ses, lesquelles récupéraient aussi l'argent de leurs enfants enrôlés dans les ti-bandes. Une fois Mme Alphonse installée, Germaine et Gertrude rentraient chez elles. Elles revenaient la chercher à la tombée du soleil, à l'apparition des premières «bêtes à feu ». La plupart des mères de famille faisaient vendre quelque chose à Mme Alphonse et filaient en toute hâte au petit Débit de la Régie de l'Habitation, pour payer leur dette et

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reprendre d'autres provisions que Mme Rapine, la tenancière de l'épicerie, inscrivait sur un petit carnet au nom des intéressées. Mme Rapine gardait bien entendu le carnet, pour qu'il ne se perde pas, disait-elle. Les hommes, eux, prel1aient leurs aises. Ils restaient là à lancer des blagues. Certains se retiraient sous un pied de prunes-moubin, où l'un d'entre eux, Gilles Pandu, dressait une table de «jé-sèbi ». Ils jouaient ainsi aux dés jusqu'à une heure assez avancée de la soirée pour les chanceux, tandis que les plus en déveine perdaient leur paie hebdomadaire en un battement d'yeux. Le quartier où habitait l'économe était assez beau. Il y avait même une gendarmerie à' proximité de laquelle s'étalait une espèce d'esplanade située devant un parc à mulets et, l'après-midi, à la tombée du soleil, les filles venaient y promener leurs petits frères ou sœurs en bas âge. Cet air était réputé faire le plus grand bien, notamment aux bébés. Les garçons, eux, faisaient leur intéressant. Certains jouaient au football avec une boule en caoutchouc; d'autres aux cow-boys, un ceinturon taillé dans une vieille chambre à air, à la taille et un colt en boiscotelette plaqué latéralement sur chaque cuisse. Les plus vicieux ne jouaient ni au football, ni aux cow-boys mais faisaient des basses aux filles. Bien entendu, ils parvenaient quelquefois à leurs fins et, neuf mois après, c'étaient leurs propres' bébés que les filles venaient y promener. Mme Alphonse était très respectée de tous sur l'Habitation, non seulement parce qu'elle était la marchande de gâteries, mais aussi parce qu'elle enseignait le catéchisme aux enfants depuis «nanni-nannan », deux ou trois fois par semaine. Pendant qu'elle faisait répéter à tuetête que Jésus est né à Bethléem, petite ville de Judée, elle faisait griller du café pays que Gertrude moulait à l'aide d'un vieux moulin à café manuel. Germaine récupérait la poudre, en faisait de petits paquets de deux, quatre, six

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cuillerées que Mme Alphonse vendait dix, vingt, trente anciens francs. Les enfants du catéchisme étaient chargés de les rapporter à leur mère. Les paquets de dix et de vingt anciens francs se vendaient mieux. Donc Germaine en faisait plus. Au sortir du catéchisme, les enfants passaient devant chez Tayé et le faire-noir aidant, ils le chambraient en chantant: «Tayé-yé, Tayé-yé, le Kouli en pyjama! ». On l'entendait alors fulminer contre eux: «Allez vous moquer de vos pères et de vos beaux-pères, bande de voyous! L'esclavage est aboli depuis cent ans et ils ne le savent pas! Bande d'enfants d'esclaves! Moi, je ne serai jamais un esclave, moi! ». Les enfants, cachés derrière le buisson d'hibiscus de Mme Alphonse reprenaient de plus belle leur refrain, en se sauvant: «Tayé-yé, Tayé-yé, le Kouli en pyjama! ». Alors Tayé se taisait, le temps de s'envoyer une rasade de Saint-Étienne, puis se remettait à chanter très tard, c'est-àdire, jusqu'à huit heures et demie du soir. Il chantait l'amour, lajoie, la peine, la misère et aussi la mort. Quand il s'aidait en tapant le dos de la main droite sur la face de la main gauche, les Nègres de l'Habitation, qui ne connaissaient pas le tamoul, sentaient qu'il s'agissait de chansons gaies et heureuses. Nous Koulis, qui comprenions la langue, savions qu'il relatait les histoires d'amour, les ruses des jeunes filles pour rencontrer leurs amants, les courses de buffles cornaqués par les garçons, la vie quotidienne dans les villages du Pays-des-Anciens. A travers ces chansons, nous nous transportions en Inde située à trois mois de navire de cet enfer qu'était l'Habitation, et dont les flammes lampaient presque chaque jour un Kouli. Avec la grâce de Malièmen, ils sont peut-être réincarnés en plante, en animal, ou en être humain dans le village de leurs ancêtres. Peut-être, nous protègent-ils aujourd'hui. Qui sait? Tayé chantait toutes les chansons que nous entonnions dans les veillées quand un Kouli livrait ses dernières volontés à un champ de canne ou à la cabane, en

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bambou ou en bois blanc, qui lui servait de lit. Il en connaissait même des dizaines d'autres sur ce thème. Sa voix devenait alors plus rauque, plus pathétique, plus triste, comme noyée non plus par le rhum Saint-Étienne, mais par les larmes qui ruisselaient sur ses joues. Tayé était devenu un homme révolté, mais il abolissait sa révolte en chantant. Il ne chantait jamais avec nous comme nous aimions à le faire dehors, surtout quand la lune nous gratifiait de sa clarté. La lumière est un don du ciel, il faut en jouir. Tayé finissait toujours ses récitals par des prières à Malièmen, à Maldèvilen, à Kattalayen, à Vinayagar - le

nom tamoul de Ganesha - et à d'autres divinités de notre
panthéon. Son rêve, qu'il savait voué aux rêves, c'était de partir en Inde pour découvrir les paysages de ses chansons; les banians centenaires qui abritaient les réunions joyeuses des fins d'après-midi, mais aussi les mobilisations désespérées contre les marchands et les chrétiens portugais qui bombardaient depuis la mer des villages côtiers. Il voulait voir les jarres remplies d'eau puisée par les jeunes femmes en sari. Il se disait capable de leur faire un autre Ardjouna. Il rêvait de s'asseoir sous un pied de vèpèlè planté en terre tamoule. Tayé ne comprenait pas, qu'alors que tant de Koulis avaient incendié des champs de canne, il était le seul de l'Habitation à être habité du désir irrépressible de retourner au pays natal de ses grands-parents. D'autres fois, il se surprenait lui-même à maudire ses grands-parents auxquels il reprochait de s'être laissés embarquer dans les cales fétides des bateaux des chrétiens en abandonnant tout, y compris leurs dieux. Tayé disait que tous les Koulis étaient frappés de kala-pani, cette malédiction qui touche des Indiens qui ont osé quitter la terre sacrée de leurs ancêtres, sans la protection de leurs dieux qui refusaient de les prendre en charge. Ils auront beau rendre un culte à Nagouloumila, ce saint musulman qui avait joué les bons offices auprès des dieux hindous, pour permettre la traversée sans entrave des mers, ils n'en

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seront jamais exorcisés. La solution que préconisait Tayé, c'était de refaire le même chemin en sens inverse pour se purifier en foulant la terre des ancêtres. Des Koulis en fin de contrat l'avaient fait en dépit de mille tracasseries érigées par le Pouvoir. D'autres avaient préféré devenir clochards, ou mourir comme des rats sur les trottoirs d'EnVille, au lieu de remonter sur les Habitations. Le nom de quelques-uns revenait avec récurrence dans sa bouche. L'Inde, disait Tayé, a besoin de tous ses enfants dispersés dans le monde, pour bouter ces imposteurs d'Anglais hors de ses frontières sacrées, même si ces mêmes Anglais avaient accueilli chez eux le dénommé De Gaulle. Certains jours, le Général lui en imposait. Malgré son âge avancé, il avait un temps imaginé partir en Dissidence à la Dominique pour rejoindre, via l'Amérique, les forces qu'organisait cet homme pour stopper les ambitions sanguinaires du dictateur Adolphe Hitler. D'autres jours, il traitait De Gaulle de capon, de déserteur devant l'ennemi. Il disait que De Gaulle affectait de se préoccuper du sort de ses compatriotes restés sous le feu et la botte du dictateur allemand. D'autres fois encore, il s'en prenait véhémentement à l'un et à l'autre, prétextant que cette guerre n'était qu'une abominable affaire blanco-centrée dont les protagonistes craignaient de ne plus pouvoir «pacifier» les peuples que leurs ancêtres avaient abusés et finalement soumis. Nous ne comprenions pas toujours où voulait en venir Tayé. Quand il essayait de nous en convaincre, la plupart des camarades se dérobaient sous un prétexte ou un autre: les bêtes à changer de place, des fruits à pain à cueillir. Certains, en s'éloignant, disaient qu'il valait mieux le laisser emporter tout seul par le flot de ses propres délires. D'autres, ironisaient en lui demandant si c'était Saint-Étienne qui lui inspirait tant d'imagination et d'esprit. Enfin, un petit nombre l'encourageait à en dire plus car les seuls débats que nous eûmes jusque-là, concernaient la dureté des tâches que nous imposait le

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