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Yannick ReschÉcrire / danser la vie
Colette et Isadora
Écrire / danser la vieCroiser les vies tumultueuses de l’écrivain Colette et de la
danseuse américaine Isadora Duncan peut appartenir à la ction.
Pourtant chez ces deux femmes que les salons parisiens de la Belle Colette et Isadora
Epoque ont accueillies, que de similitudes dans leur vouloir vivre
et dans la pratique de leur art ! Elles se rejoignent par leur refus Essai
des convenances et par leur adhésion au vivant : une philosophie
autant qu’une esthétique.
Que ce soit dans l’alchimie secrète de l’écriture ou dans la
chorégraphie révolutionnaire de la danse, Colette et Isadora
Duncan ont su dire le plaisir, construire leur indépendance et
interroger autrement les frontières du féminin et du masculin.
Yannick Resch est professeur émérite à l’Institut d’études
politiques d’Aix-en-Provence. Elle a collaboré à l’édition des
Œuvres de Colette dans la Pléiade. Elle a publié un essai sur le
poète québécois, Gaston Miron, tel un naufragé (éditions Aden,
2008) et une petite histoire au féminin, 200 femmes de l’histoire
(Eyrolles, 2009)
Illustration de couverture :
À gauche : Colette dans Rêve d’Égypte, 1907, par Leopold Reutlinger.
À droite : Isadora Duncan, Librairie du Congrès des États-Unis,
Source : wikimedia.
collection
ISBN : 978-2-343-04556-6
Amarante19 € 9 782343 045566
Yannick Resch
Écrire / danser la vie • Colette et Isadora©L’Harmattan,2014
5 7,ruedel’Ecolepolytechnique,75005Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978 2 343 04556 6
EAN:978234304556611
11111111111,1111,1111,11111111111111111,1,11111111111111Ecrire/danserlavie
ColetteetIsadora
1111111111Amarante
Cettecollectionestconsacréeauxtextesde
créationlittérairecontemporainefrancophone.
Elleaccueillelesœuvres defiction
(romansetrecueilsdenouvelles)
ainsiquedesessaislittéraires
etquelquesrécitsintimistes.
Lalistedesparutions,avecunecourteprésentation
ducontenudesouvrages,peutêtreconsultée
surlesitewww.harmattan.fr
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11YannickResch
Ecrire/danserlavie
ColetteetIsadora
L’Harmattan
111111111111111111111111111111PROLOGUE
Commentnepasrêversurcertainsdestinsdefemmes,sur
leursingulièreliberté.Parmicellesquiontrefusélerôlede
femme objet auquel les destinait le Paris de la Belle
Epoque, il en est deux qui ont su faire exister leur corps,
avec volupté. Deux contemporaines que le Paris 1900 ac
cueilleetvoueàlacélébrité:Colette,laFrançaise,lafemme
de lettres prolifique qui affirmait n’avoir jamais eu voca
tion d’écrivain et Isadora Duncan, l’Américaine, la dan
seuse aux pieds nus. Ces deux femmes se rejoignent dans
leur infatigable aptitude à rejeter tout ce qui n’est pas de
l’ordreduvivant.Etc’estdanslecœurmêmedecevivant,
qu’elles élaborent leur philosophie et leur esthétique : sa
voirpenserlemondeaveclégèreté.
Leur vouloir vivre trouve sa voie – et sa voix – pour
l’une, dans l’alchimie secrète de l’écriture, pour l’autre,
dans la chorégraphie révolutionnaire de la danse. En dé
roulantlefildeleursviesanticonformistes,bienéloignées
dumodèleacadémiquedelaféminité,onverrasedessiner
deux portraits de femmes, aventureuses et modernes, qui
ont pratiqué leur art comme un « travail », et non comme
un art d’agrément, qui ont recherché le plaisir et l’ont ex
primé sans honte, qui ont su, au delà des apparence
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11remettre en question l’image stéréotypée de la femme, et
existeràpartentière.
NéesdansledernierquartduXIXèmesiècleàquelques
années d’intervalle, Colette et Isadora Duncan n’avaient
rienaudépartquipuisselesrapprocher.Isadora,issuedu
côté maternel d’une famille d’Irlandais catholiques qui
avaient immigré dans une Amérique protestante et puri
taine, voit le jour à San Francisco, en 1877. Son père d’ori
gine britannique, avait parallèlement fait le voyage pour
s’installerdansleNouveauMonde.Riend’unetelleaven
ture dans la famille de Colette même si celle ci a, par un
grand père à l’origine peut être métisse, une famille belge
du côté maternel. Cependant, comme les grands parents
d’Isadora, la mère de Colette, Sido n’était pas mieux inté
gréedanslevillageoùelles’étaitinstalléeavecsonpremier
mari, un homme alcoolique et violent. Elle reste à Saint
Sauveur en Puisaye, « l’étrangère » et nourrit les ragots
lorsqu’elle épouse, à peine veuve, le capitaine Colette, lui
aussi étranger au village, qui lui donne deux enfants dont
Colette qui naîtra en 1873. Malgré ces différences inhé
rentes au lieu d’origine et à la situation sociale, Colette et
Isadora vont avoir dans la construction de leur identité,
une enfance étonnamment libre portée par des mères ori
ginales et aimantes qui leur donneront le sentiment d’être
uniques. Elles croiseront leur célébrité dans les salons pa
risiensdelaBelleEpoque.Leurrefusdesconvenances,leur
soifd’indépendance,leurnaturelhautementrevendiqué–
à commencer par leur accent – confirmeront leur singula
rité,scandaleuseauxyeuxdecertains.Le«jeveuxfairece
quejeveux»deColetteestplusqu’unvœupieux,c’estun
défiqu’elleselanceàelle même,toutaulongdesonexis
tence.Unelenteetdifficileconstructiondesoiquipermità
la jeune Sidonie Gabrielle Colette de devenir tout
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11simplement« Colette»,comme elle l’évoque à la fin desa
vieavecunefeintemodestie:«nedevenirqu’unefemme!
C’est peu et pourtant je me suis jetée vers cette fin com
mune. » Il en fut de même pour Isadora Duncan qui aura
voulu jusqu’à sa mort tragique « danser sa vie », selon le
rythme de ses émotions, de ses intuitions et de ses désirs.
Piétinant les conventions sociales et les règles de la danse
classique,ellesaura,aunomdelalibertéducorps,imposer
unnouvelartchorégraphique.
Un parallèle se dessineà partir de leur enfance,puis se
prolongeàtraversleurviequin’apasmanquéencedébut
deXXèmesiècled’êtreréduiteàdenombreuxclichéssim
plifiant, souvent à l’extrême, la lecture de leur comporte
ment et de leur œuvre. Prononcer le nom de Colette en
traîne encore et toujours des réactions simplistes autant
que contradictoires, que ce soit pour glorifier son style ou
évoquer sa vie tumultueuse. Isadora Duncan, moins
connue peut être hors de l’univers de la chorégraphie,
reste la danseuse aux pieds nus, la star morte en voiture,
étranglée parsalongue écharpe.Etpourtantleurviereste
une référence pour les voies qu’elles ont ouvertes aux
femmes. Leur destinée singulière, n’en doutons pas, peut
se lire comme un roman dont nous feuilletterons les meil
leures pages, aidés en cela par les Œuvres de Colette et
l’autobiographieMavied’IsadoraDuncan.Unelecture,où
semêlent,pourleplusgrandplaisir,fictionetréalité.
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11Enfanceetadolescence
Nul doute que les souvenirs d’enfance et d’adolescence
jouent un rôle important pour qui veut faire le récit de sa
vie, tant cette période peut servir de révélateur à la cons
truction de la personnalité. Mais que retient on, que choi
sit onderévéler?ColetteetIsadoraonteu,enunepériode
oùlafemmen’avaitpaslaplacequ’elleoccupeaujourd’hui
danslasociété,uneenfanceexceptionnellementlibre.C’est
notrepremierétonnement…
«Lepersonnageleplusimportantdemavie…»
C’est à travers La Maison de Claudine et Sido que s’écrit
l’enfancedeColette.S’ajoute,pourmieuxconnaîtrelelien
quiunitColetteàsamère,LaNaissancedujouruntextequi
fut annoncé comme un roman. Un parfum romanesque
flotte donc sur ces souvenirs. La Claudine du titre semble
prolonger le personnage de la série romanesque des
Claudine et le personnage du roman La Naissance du jour
s’appelleenrevancheColette.Sansentrerdansledébatde
l’autobiographie et de l’autofiction, nous garderons à l’es
prit que l’écrivain s’est aventurée masquée au travers de
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111111111111111111111111,11111111111111111111111,111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111,111111111111111111sonœuvre,laissantàsonlecteurleplaisirdel’imagineret
del’inventersanscesse.
Découvrir le monde dans le dernier quart du XIXème
siècle,auseind’unpetitvillagefrançaisdel’Yonne,ypas
ser son adolescence jusqu’à dix huit ans, comme le fit
Gabrielle Sidonie Colette née le 28 janvier 1873 à Saint
Sauveur en Puisaye, constitue un premier apprentissage
qui peut façonner durablement un caractère. Or, la jeune
Colette,àladifférencedesescamaradesdeclasse,vagran
dir dans une sorte d’éden constitué à la fois de la maison
desonenfance,dujardinetdesboisalentours,etd’unefa
mille totalement éloignée de la mentalité villageoise et de
sesvaleursétriquées. 11
La maison, immortalisée dès la première page de La
Maison de Claudine, « qui ne souriait qu’à son jardin », est
unlieudedécouverteetderessourcementinfini:«Sonre
versinvisibleaupassant,doréparlesoleil,portaitmanteau
deglycineetdebignoniermêlés,lourdsàl’armaturedefer
fatiguée,creuséeensonmilieucommeunhamac,quiom
brageait une petite terrasse dallée et le seuil du salon… »
Bien au delà d’un simple décor ces lieux resteront dans le
souvenir,chargésd’innocenceetdepureté:«Maisonetjar
dinviventencore,jelesaismaisqu’importe,silamagieles
a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait – lumière,
odeurs, harmonie d’arbres et d’oiseaux, murmure de voix
humainesqu’adéjàsuspendulamort–unmondedontj’ai
cessé d’être digne… ? » Un « monde », le terme attire l’at
tention. Il signale la richesse d’un univers familial qui n’a
rien à voir avec la géographie locale. Et dans cet univers,
c’est d’abord la mère, Sido, magnifiée à travers le portrait
qu’en fera après sa mort, l’écrivain, qui est de toute évi
dence,lafiguredominante.
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1111111111111111111111111111111111111111111111111111,,111111111111111111111,1111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111,11111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,1,1,111111,1,111111111111111111,111111111,1111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111111,11
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11NéeàParisen1835,AdèleSidonieLandoyperdsamère
deux mois après sa naissance. Elle est alors mise en nour
rice près de Saint Sauveur en Puisaye, puis part à
Bruxellesoùsonpères’estinstalléavecsesautresenfants.
C’estuneexistenceunpeuhasardeuse,faitededéménage
ments successifs qui l’attend puis elle passe une partie de
son adolescence chez l’un de ses frères, Eugène qui a dix
neuf ans de plus qu’elle et qui va veiller sur elle. Il est un
journalisteengagé.Ilsignedeschroniquesquiauront,sous
le pseudonyme, Bertram, un réel succès. Nul doute qu’à
son contact elle s’ouvre à une vie intellectuelle riche,
joyeuse en fréquentant une bohème d’artistes français et
belges. Cette éducation lui vaudra un tempérament af
firmé, un esprit libre de tout préjugé qu’elle saura trans
mettreàsafille.C’estenretournantàSaint Sauveuroùelle
rend régulièrement visite à ses parents nourriciers qu’elle
rencontreceluiquideviendrasonmari.JulesRobineauest
unrichenotabledevingtanssonaîné.Adèleestsansdot,
àlachargedesesfrères…N’est cepaslàunechanceàsai
sir ? La demande en mariage est faite auprès des frères et
Adèle épouse en 1857 un homme aux traits grossiers, al
coolique,brutal.Siellesouffre,ellenesemblepasavoirété
pour autant une épouse soumise, comme elle le confiera
dansunelettreàsafilleColette:«Quandj’aivuqueJules
Robineau,monmari,seriaitduchagrinqu’ilmefaisait,eh
bien j’ai pris tout ce qui me tombait sous la main, et le lui
ai jeté à la tête ! Il s’en est allé en terre avec une belle cica
triceàlafigure!»UntempéramentquecetteSido!Aussi,
a t elle du mal à vivre dans cet univers provincial rétréci,
oùelleneserajamaisperçuequecommeune«étrangère».
Sido aime la vie et refuse le malheur. Elle sort, va à
Bruxelles,àParisoùellefaitdesemplettesetvisitedesex
positions. Elle mène autant qu’elle le peut, une vie
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naîten1860suivied’ungarçon,Achille,en1863.Alamort
de son mari, en janvier 1865, d’une attaque d’apoplexie,
Sido est confrontée aux dettes, aux factures non payées et
aux pires rumeurs qui circulent, laissant croire qu’Achille
est le fils du Capitaine Colette, le nouveau percepteur des
impôts, qu’elle épousera en décembre de la même année.
En dépit des commérages qui l’entourent, c’est dès lors,
unevieheureusequis’ouvreàelle,concrétiséeparlanais
sanced’undeuxièmegarçonLéo,puisdeGabrielleSidonie
Colette.
Sido au centre de la famille, et de la ronde des bêtes,
parleauvent,auxplantesettransmetàtoutsonentourage
soncôtéfantasqueetsajoiedevivre.Oui,puissantesinon
obsédanteestcetteimagematernelle,aupointqueColette
écrira, un peu tardivement en 1941, dans Journal à rebours
que Sido fut « le personnage principal de toute [s]a vie ».
Mais n’en doutons pas, le lien fut fusionnel. Et le rapport
au corps maternel étroit, car la fille aime se blottir contre
les genoux de maman, se laisser envahir par les parfums
qui émanent de ses jupe et tablier ou encore entendre l’ai
mantevoixl’appelerson«Joyau tout en or»…
LeCapitaine,ceméconnu.
L’image paternelle est tout autre. Elle marquera diffé
remmentlapersonnalitédeColettequidécidera–unchoix
quiasonimportancesurleplanpsychanalytique–defaire
de son patronyme, Colette, son nom de plume. Né à
Toulonen1829,Jules JosephColetteembrasse,commeson
père,lacarrièremilitaire,intègrel’EcoledeSaint Cyr.Ilen
est exclu l’année suivante pour cause d’indiscipline, ou,
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11plus probablement, pour ses opinions politiques républi
caines.Réintégré,ilsertenKabylie,enTurquie,faitlacam
pagne de Crimée, puis part en Afrique. Une belle carrière
en perspective pour cet officier lorsqu’il part en Afrique,
comme capitaine. Mais sa vie bascule en 1859, lors de la
campagne d’Italie. Grièvement blessé à la cuisse par un
bouletautrichien,surlechampdebatailleàMelegnanoen
Lombardie, il doit être amputé de la jambe gauche. Le
jeune capitaine n’a pas trente ans. Il doit renoncer à sa vie
desoldat,àl’actionetàl’aventure.En1860,ilsevoitoffrir
un poste de percepteur, loin de sa ville natale…à Saint
Sauveur en Puisaye ! Tout comme Sido, il est un « étran
ger»danslevillage,etsaprésence,ons’endoute,nepasse
pasinaperçue.IlsauraséduireSidoetluivouerunamour
absolu.Lapersonnalitéducapitaineneserévèleraquelen
tement sous la plume de Colette qui avouera : « Cela me
sembleétrangeàprésentquejel’aisipeuconnu»;comme
si,s’abritantderrièrel’immenseamourqu’ilportaitàSido,
cetinvalidenejouaitqu’unrôlesecondairedanslafamille.
Homme pudique sur ses exploits militaires, il refuse la
compassion et fait preuve d’humour quant à son invali
dité:«Cen’estpasunejambedemoinsquej’ai.C’estune
detropquej’avais.»Colette,aveclesannées,percevrace
pendant le drame que son père avait intériorisé, en lui
consacrant de belles pages dans Sido : « mon allègre père
nourrissait la tristesse profonde des amputés. Nous
n’avionspresquepasconsciencequ’illuimanquâtenhaut
delacuisse,unejambe.»
Le Capitaine Colette rêve d’action. Il se lance en 1880,
aprèsavoirprissaretraitedepercepteur,dansl’activitépo
litique. Il se présente sans succès aux élections du conseil
généraldel’Yonne,faitdesconférences,souhaiteécrireson
grand œuvre dont une biographie du maréchal Mac
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qui resteront pour la plupart à l’état de projet. S’il laisse
Sido s’occuper de l’éducation de ses enfants, c’est avec la
jeuneColettequ’ilétablitunecertainecomplicité.C’estelle
qui l’accompagne dans ses tournées électorales, rapide
mentinterrompuesparSidoindignéedevoirla «Petite»,
rentrer ivre d’avoir bu au long de la soirée un peu de vin
chaud.C’estàellequ’illitsesdiscoursousespoèmes.Cette
tendresse partagée et non dite, l’écrivain éprouvera le be
soindelaformulerpourmieuxcernercequ’elledoitdans
sa personnalité à ce père « mal connu »: « C’est lui, à n’en
pas douter,c’est lui qui me dominequand la musique, un
spectacle de danse – et non les mots, jamais les mots ! –
mouillentmesyeux.C’estluiquisevoulaitfairejouretre
vivre quand je commençai obscurément d’écrire ». Oui,
Coletteéprouveralebesoindereconnaîtretoutcequeson
pèreluialégué.Etsurtoutdeprolongerl’œuvrequ’ilavait
seulement projetée. Elle le laisse entendre dans Sido à tra
vers les propos mystérieux de « la femme à la bougie », à
qui elle rend visite : « derrière vous est assis l’ « esprit »
d’un homme âgé. Il porte une barbe non taillée, étalée
presque blanche. Les cheveux assez longs, gris, rejetés en
arrière.Dessourcils…»Etlavoyanted’ajouterquecet«es
prit » en qui Colette a reconnu son père, veille sur elle « à
présent », précisant devant son étonnement : « Parce que
vous représentez ce qu’il aurait tant voulu être sur terre.
Vousêtesjustementcequ’ilasouhaitéd’être.Lui,iln’apas
pu.»
A côté de la terrienne et puissante Sido, le Capitaine,
loindeseréduireàl’imaged’unhommeamputé,enfermé
dansunamourunique,afaçonnépeut être,leversantplus
secret et mélancolique de Colette. Il façonnera sans aucun
doute, le regard porté par l’écrivain sur ses personnages
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lienamoureuxets’épanouirhorsdelui.11
Auseindecettefamilleunie,lajeuneColettechoyéepar
samèrequil’appelleson«soleilenor»ou«Minet Chéri»,
granditsanscontrainte,assuréedesonoriginalité,librede
joueràlasauvageonnedanslesboisavecsesfrèresAchille
et Léo. Bien différents des autres enfants du village ils
s’évadent sans bruit, à la recherche « de ce qui rajeunit et
recommence à l’écart de l’homme », semant l’inquiétude
chezSido:«Dessauvages…Dessauvagesdisait elle».Elle
apprend, tous ses sens à l’affût, le miracle de l’aube et du
cycledessaisonssanscesserecommencées.Uneexpérience
uniquequirévèleàl’enfantpuisàl’adolescentelespectacle
de la nature dans son éternel recommencement et qu’elle
érigeraplustardenrègledevie:«lemondem’estnouveau
à mon réveil chaque matin et je ne cesserai d’éclore que
pourcesserdevivre.»C’estbiencetempsmagiquequ’elle
voudraretrouverchezsafilleetquelapetitenouvelle«La
Noisettecreuse»évoque:«L’anprochain,BelGazouaura
plusdeneufans.Elleneproclameraplus,inspirée,cesvé
rités qui confondent ses éducateurs (…) peut être ne re
trouvera t ellepassasubtilitéd’enfant,etlasupérioritéde
sessensquisaventgoûterunparfumsurlalangue,palper
unecouleuretvoir–«finecommeuncheveu,finecomme
uneherbe»– la ligned’unchantimaginaire…».«Goûter
un parfum sur la langue, palper une couleur ». Les sens
chezColetteserépondent,s’interpénètrentetmontrentpar
un remarquable jeu de cinesthésies que la romancière est
aussipoète.
L’écrivain laisse cependant filtrer quelques limites à la
magie de cette enfance qu’elle évoque libre, mais à condi
tiondenepassortirdumondeharmonieuxqu’acrééSido
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