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Ecriture de Griot
Sultane sans palanquin

Lettres des Caraïbes Collection dirigée par Maguy Albet
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Michel PRAT, Les Grands Fonds, 1999.

Marguerite

FLORENTIN

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Ecriture de Griot
Sultane sans palanquin

L'HARMA TTAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kosuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-7923-9 EAN : 9782747579230

PRÉFACE
À ma grand-mère Marie-Laurence qui m'a élevée À ] oséphine qui n'a pas su m'aimer À Man Tine de « rue Cases Nègres* » À Tulémée Miracle*, Reines sans nom, souveraines sans territoire, Nées, dépourvues de tout, mais l'âme habitée par le même courage et le même orgueil, celui de nous faire avancer. Le Griot

*]oseph Zobel *Schwarz Bart

LÉGENDE
Histoire du madras

Après Waterloo en 1815, la France occupera Pondichery pendant un siècle et demi, on y fabriquera le tissu de madras. Le madras est originaire d'un petit village d'artisans, le village de Païka, on y fabrique des bandes de tissu sur des métiers à mains, la chaîne serait de soie et la trame de coton, mesure 36 coujous et se vend à la pièce. Ce tissu pénètre en France avec l'Impératrice Joséphine qUI, paraît-il, le drapait autour de sa taille. Aux Antilles, il devient une coiffe avec un code vocable. Une pointe à droite, cœur à prendre, une pointe à gauche, cœur prIS. Deux pointes, je suis une femme mariée. Trois pointes, je suis libre, au premier de ces messieurs. Il y a la tête vieille fille, une pain te tau te raide sur le devant. - Et des variantes, la tête à l'indienne, la chauve-souris, la casserole, la chaudière, la libérale. La tête calandée est préparée par une calendeuse. Le madras est mis à tremper dans un bain de safran et de gomme arabique plusieurs jours, puis borassé dans l'amidon, plissé, noué, et mis à sécher sur un récipient faisant office de forme. Une fois prêt on le posait sur la tête comme un chapeau. C'était la coiffe de cérémonie portée avec la robe à traîne.

LE PUZZLE
La feuille blanche demeurait vierge devant moi, le puzzle que j' essayais d'assembler contenait de grands vides. Arriverai-je à raconter sans trop la déformer, la vie de cette femme hors du commun qui avait laissé tant de souvenirs bons et mauvais, mais impérissables, dans le cœur de ceux qui l'avaient approchée. Il y avait tant d'éléments manquants. Pourrai-je aligner côte à côte ces êtres, dont seul le vent chaud d'Afrique avait bercé les rêves et divulgué le souvenir, souvent déformé par la fantaisie ou l'exaltation du moment, car en ce temps-là, seuls le griot et lui étaient maîtres de la parole et de la mémoire des peuples noirs. Et depuis, dans le pays où elle naquit, ces êtres avaient perdu toute identité, ne se définissant que par un mot: esclave. On avait fermé la bouche des griots; seule subsistait la voix des tam-tams, mais ce n'était plus le même son, ce n'était pas le même vent. Pourrai-je aligner côte à côte, l'oralité si fragile, qu'à force elle était devenue légende. L'Inde, où tout un peuple vivait dans le sacré, où chacun pouvait prétendre être réincarnation, où chaque être vivant pouvait être un dieu? L'Inde aux mille dieux. Pourrai-je dépeindre sans la trahir cette femme orgueilleuse, au point qu'elle renia son sang noir, préférant vivre à travers la magie des souvenirs d'un conteur amoureux de sa grand-mère? Pourrai-je faire entrer dans mon puzzle, les aïeux de l'homme qui l'aima désespérément, comme pour lancer un défi au monde? Ce monde, dont l'existence même était contenue dans un registre d'état civil et non pas dans un registre de commerce. Un monde auquel elle n'appartenait pas, ce monde qui détenait un pouvoir indéniable: l'écriture. Ce monde-là s'étalait sous mes yeux, au fur et à mesure que je consultais le registre. Je les voyais austères, avec un rien de condescendance quand ils badinaient, car ils étaient de la haute,

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et on les saluait chapeau bas. Et soudain, une croix, un signe, et à côté ce mot: analphabète. L'absence de cette signature, cette faille des gens du monde, me rendait tout mon courage. Cet homme était un riche marchand qui, par le pouvoir de l'argent, avait pu rendre une aïeule bien née, heureuse. Et je découvrais par ailleurs, des générations perdues, où je devinais une bâtarde. Ces gens-là avaient un lien avec ma grand-mère, ils étaient des héros sans griot, sans référence; seul un signe, une croix, marquait leur passage sur terre. En déplaçant quelques pièces de mon puzzle j'allais leur faire une place, car ils avaient existé, et par le fait, qu'à mon tour, je possédais ce pouvoir de l'écriture, j'allais les faire entrer dans le monde de l'immortalité. Ce faisant, il me suffisait d'introduire le forgeron aristocrate, trouver un père digne pour la bâtarde de cour, et raconter le plus simplement du monde, l'histoire vraie de ma famille. Mais, je ne dois pas oublier le côté paternel, cette branche si importante, que mon puzzle serait incomplet. Pourrai-je croquer sans trop de griefs, le portrait d'une Joséphine impératrice que de nom, ayant pour couronne un carré de tissu? Un madras, tissé au pays de la sultane sans palanquin, avec lequel elle batailla toute sa vie, s'en servant comme bouclier pour protéger sa vertu, comme panache pour afficher sa coquetterie, comme blason pour marquer son ascension dans la société. Une femme qui ne découvrit l'amour qu'à travers son fils, vouant une haine implacable à celle qui fit battre son cœur d'homme. Son fils qu' elle disait être le génie que son ventre avait engendré: «le faiseur de roses de pain », entraînant dans sa haine, ses cinq filles dans une sarabande de sorcières. Elle vécut si vieille, qu'elle devint la mémoire de sa ville. Un héritage divulgué oralement par le biais de ses souvenirs propres et de ceux de son
«

père inconnu », qui tenait de ses aïeux le récit des batailles,

des interdits en tout genre. Des atrocités perpétrées à la gloire des grands de ce monde pour l'édification d'un empire, qu'un poète distrait, oublieux des affres de l'esclavage nomma :« les isles joyeuses », ne considérant que la lutte des femmes à chapeau et des femmes à mouchoir, en sorte une histoire de chiffons.

6

Des grands-mères bourrées d'orgueil combien méritantes.

et de prétentions,

mais ô

7

SULTANE SANS PALANQUIN
Le monstre était là, emplissant l'air de hurlements et de fumée, remplissant la darse de sa masse. De toute part on pouvait le voir, il dominait la ville, il dominait le monde. La bête: un paquebot transatlantique. Il était venu des badauds de toute l'île pour le voir. Sur le quai, un cordon d'agents de police maintenait à grand-peine cette foule compacte, multitude noire, admirative et jacassante. De cette cohue bourdonnante, s'exhalaient des relents de sueur et d'eau de Cologne bon marché, de préparations d'ylang-ylang, de rhum et d'accras de morue. Des femmes s'évanouissaient, cela provoquait des remous, on s'écartait, on criait: «place! » On plaisantait, on s'émouvait: «chérie, coeu'la lagué1»; s'en suivaient des réanimations à coups d'éventail et de sel d'ammoniac. Puis vint l'instant, où le monstre engouffra sa cargaison d'hommes et de femmes, d'enfants; un silence angoissé, pesant, dominé par les accents déchirants d'un chant d'adieu. Chacun allait de sa larme, de ses cris d'au revoir, de recommandations, de malédictions, envers ce bateau qui emportait Dieu sait vers quel destin, un enfant chéri, une maîtresse adorée, un marin aimé le temps d'une escale. Et la bête s'écartait du quai, lentement, emportant son butin. Un peu à l'écart de la foule, appuyé contre un chargement de poutres, les yeux abrités par les bords de son chapeau panama, un vieil homme blanc, la peau rougie par le soleil et l'émotion, regardait lui aussi le bateau s'éloigner. Et, quand il ne resta plus qu'un léger panache de fumée à l'horizon, à son tour, il souleva son chapeau, l'agita au-dessus de sa tête en criant d'une voix enrouée: «Surtout petite, n'oublie pas de lui redire mon amour ». Il haletait, la respiration courte, puis de ses lèvres

1 « chérie le coeur a laché »

9

sèches monta . , almee . ».

,

comme une prière:

«Ô ma divine, que je t'ai

D'une main tremblante, il essuya ses larmes au revers de sa veste, oubliant qu'il tenait son mouchoir dans l'autre main. Dans son désarroi, mit son chapeau de travers, puis se dirigea vers la station de location de voitures en s'appuyant sur son parapluie, traînant la jambe un peu plus que d'habitude, comme si, le chagrin rendait sa marche plus difficile encore, accentuant sa légère claudication (souvenir d'un accident de la circulation). La jeune femme, dépositaire de cette déclaration d'amour, enfermée dans sa cabine, essayait de calmer son petit garçon effrayé par le tohu-bohu du départ. Les hurlements de la sirène interprétés par chacun d'après son état d'âme, cris d'enthousiasme pour certains, de désespoir pour d'autres. Q!1ant à elle, un sentiment de tristesse l'étreignait; quittant sa terre natale pour si loin, même avec la certitude d'y revenir bientôt. Elle s'était arrachée courageusement à l'étreinte de son époux, ils s'aimaient tant... mais qu'est-ce que trois mois de séparation, avec au bout du voyage la joie de se retrouver. Ne leur avait-on pas imposé pire... un an sans une lettre, sans d'autre alternative que d'obéir. Obéissant à nouveau, à cette grand-mère au caractère inflexible, ils allaient par sa seule volonté être encore séparés. Comment résister à celle, qui toute sa vie, eut la certitude d'être née pour donner des ordres, et surtout pas pour en recevoir? Cette vieille dame si déterminée avait décidé tout à coup, d'aller visiter l'Exposition la plus courue, celle qui faisait courir les bruits les plus fous: La Tour Eiffel. On disait que c'était une Tour de Babel moderne, un défi non à Dieu, mais à l'équilibre. Mot utilisé en langage courant, quand la personne ou la chose se retrouvait par terre, et non pas debout à cette hauteur-là. «Je suis comme Saint Thomas déclarait la dame, il faut le voir, pour

y croire! » Mais si intrépide qu'elle fût, sans la présence de son
fils en France, elle ne s'y serait pas aventurée, la Tour de monsieur Eiffel n'était qu'un prétexte. C'était l'occasion, d'aller connaître le pays d'origine du père de ses enfants, voir cette

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mère patrie pour qui son frère et tant d'autres, avaient eu une mort que l'on disait glorieuse. Une mère qui avait créé des différences entre ses enfants, un pays envers lequel, elle, et tous les autres qui en dépendaient avaient des devoirs, et qui faisait payer les droits qu'il accordait; reconnaissance paternelle, licence commerciale, enseigne, poids et mesures, instruments de musique. Il fallait payer le droit pour quelque bien, seule l'indigence était gratuite, et encore..., elle donnait droit à un agent de police de vous conduire au
«

violon », avec en sus, un bon coup de pied à l'endroit le plus
en vous ordonnant: «de lever

académique de votre personne, de là votre candidature ».

Elle voulait voir cette France de près, la regarder dans les yeux, se frotter à ces gens, que la grand-mère de ses enfants appelait: «les nôtres, notre monde », pensait-elle trouver la différence? Toujours est-il que notre grande voyageuse tomba malade, et appréhendant de traverser à nouveau cet océan, seule, sans une présence familière, réclamait sa petite fille. Le fils de celle-ci ne pouvait à son avis représenter un prétexte pour refuser qu'elle l'emmène, les voyages ne forment-ils pas la jeunesse? L'ordre

était arrivé par télégraphe, un SOS impératif: « viens, j'ai besoin
de toi ». Le calme revenu à bord, l'enfant s'endormit. La nuit descendait sur l'océan, rendant le sillage du paquebot éblouissant d'écume et de clarté; on eût dit une comète marine. La jeune femme s'éloigna du hublot, un sourire détendit son visage empreint de mélancolie, la présence de l'enfant la rattachait au souvenir de son mari séparé d'elle une fois encore. Malgré une certaine évolution dans les mœurs, l'assistance due aux parents demeurait sacrée. Ses pensées allèrent vers son grand-père qui, sous prétexte de venir lui souhaiter bon voyage, était venu déverser le trop-plein de son cœur. Il s'était assis à califourchon sur la chaise qu'elle avait avancée dans la véranda, et la tête appuyée sur ses bras enserrant le dossier, il avait médité un moment; elle était restée silencieuse respectant son silence. Puis après un long soupir, il s'était mis à évoquer sa vie avec Marie-Laurence, leur bonheur à

Il

deux, leurs querelles, critiquant le monde auquel il appartenait, psalmodiant ses regrets, se confessant à elle sa petite fille, comme à un juge suprême. Approuvant comme pour demander pardon pour sa propre faiblesse, le choix qu'elle avait fait d'épouser l'homme qu'elle aimait, d'avoir lutté pour imposer cet étranger, alors que lui avait failli à cet amour qu'il avait juré éternel, à celle dont il se souviendrait jusqu'à son dernier souffle. Devant son regard noyé de tristesse, dans un geste d'impuissance, elle avait écarté les bras, ne trouvant que ces

mots pour l'absoudre:

«

C'est le destin grand-père, tout n'est-il

pas écrit? ». Il l'avait regardée, interdit et quelque peu amusé, par le ton résigné et fataliste de cette absolution. Après tout ce n'était pas son combat. Elle avait triomphé des obstacles, des préjugés, déterminée à épouser l'homme qu'elle désirait pour

mari.

«

Plutôt mourir, avait-elle juré ».
«

Tout à coup misérable, avec le sentiment d'avoir été répudié par

sa sultane, sa tristesse devint amertume:
un imbécile! ».

Oui avoua-t-il, j'étais

Comme il est malheureux s'était-elle dit! Elle l'avait entouré de ses bras, affectueusement, et avait murmuré: « Vous étiez deux... imbéciles, oh ! pardon grand-père ». Ils avaient éclaté de rire, d'un rire apaisant qui atténuait le chagrin du vieil homme. Les yeux fanés avaient retenu à grandpeine une larme, il ne fallait pas gâcher son départ par des regrets stériles.

- Bon

voyage petite, à ton retour tu me raconteras tout sans rien oublier, et à son arrière petit-fils qui venait de faire irruption dans la véranda, il recommanda de ne pas lâcher la main de sa

mère, car il en était responsable. pas! »

«

C'est toi l'homme, ne l'oublie

L'enfant avait hoché de la tête, avec dans les yeux une petite pointe d'orgueil qui lui rappela un certain regard; il avait hérité de son arrière grand-mère. Derrière ses paupières closes, le halo de la lampe de chevet, faisait comme un écran, sur lequel se projetaient les instants inoubliables que le vieil homme lui avait confiés. Un film dont elle croyait entendre encore le commentaire. Elle répétait les 12

mots, faisant écho à sa mémoire, brossant le tableau de leur lune de miel. Elle entendait Arnaud, son grand-père disant

d'une voix indéfinissable: « Notre vie à deux fut une succession
d'émerveillements et de disputes. Elle se voulait sultane, alors que j'essayais d'oublier mes quartiers de noblesse. Oui, je lui dois les plus beaux instants de ma vie ». On grattait à la porte, elle n'entendit pas, trop absorbée dans ses
«

pensées. On
retournant

insista, elle tressaillit:
».

Entrez

fit-elle, se

un peu brusquement

Le garçon apportait le souper qu'elle avait commandé, ne voulant pas laisser son enfant aux soins du personnel dès le premier soir. Q!1and la table fut mise, elle lui demanda de quoi écrire: - Je voudrais plume. un gros cahier ainsi que de l'encre, un portele garçon. Mais excusez-mal

- Rien de plus facile, répondit serait-ce pour l'enfant?

- Oh non, j'ai une thèse à rédiger et j'ai tout oublié. - Je me dépêche de vous ramener tout cela s'empressait le jeune homme. Vingt minutes plus tard, il revenait muni de trois paquets de papier à lettre, s'excusant de ne pas avoir pu lui trouver de cahier. - C'est très bien ainsi, remercia-t-elle. Elle régla le montant et mit quelques pièces sur le bord du plateau; puis...

- J'aimerais

dîner seule avec mon fils dans ma cabine durant le voyage, est-ce possible? - Bien entendu madame, tout à votre service, le petit-déjeuner à sept heures, cela vous convient-il? est

Elle sourit, et dit simplement, oui. Il lui souhaita bonne nuit, en lui priant de sonner si besoin était. Sans perdre de temps, son potage avalé, elle s'installait devant sa feuille. Elle avait encore tout frais les mots, les émotions de la veille, il fallait les écrire intactes, sans les fausser. Elle n'avait pas 13

l'impression de commettre une trahison, mais de prolonger les instants inoubliables d'une vie peu commune, vécue dans cette partie du monde qui n'avait connu que haine, souffrances, et malédictions. Un amour, tel un souffle d'air frais, survolant les pestilences au-delà de la fange. Elle commença par les instants romantiques de la lune de miel: «Comme deux enfants faisant l'école buissonnière disait Arnaud avec un sourire en coin, j'inventais pour ma mère une démarche urgente pour la compagnie qui m'employait, m'éloignant pour quelques jours de la Basse Terre. Je devais me rendre en l'île de Marie Galante en délégation chez un gros distillateur M. Riscaille. Je représentais mon directeur à cet effet, lui-même retenu au lit par une crise de goutte. L'affaire était d'importance, il s'agissait d'une transaction avec la compagnie sucrière des Indes occidentales de Bordeaux. Ma mère plutôt fière, voyait là un signe précurseur d'une augmentation, et d'une ascension d'un échelon m'élevant au grade respectable d'agent d'affaires. Q!Iant à mon employeur, il fut désolé d'apprendre la mort soudaine de mon grand-oncle, décédé en Martinique. Dieu

le bénisse le cher homme, j'obtins huit jours de congé!

»

«Marie-Laurence, orgueilleuse mais franche, préféra mettre sa patronne au courant de notre escapade amoureuse, notre folie pour tout dire. Ayant comme tous les aveugles, des perceptions d'une autre essence que la vue, notre attirance l'un vers l'autre, ne lui avait pas échappé ». « Rien ne trahit comme la voix, on peut garder un secret tant que l'on n'ouvre pas la bouche, disait-elle souvent à sa lectrice. L'essentiel, est que ce ne soit pas un amour adultère, on est deux à commettre ce péché, seule la femme est considérée coupable. Autrefois, on lapidait ces malheureuses. Ici, tu deviendrais la risée de tous, on ferait une chanson de ton histoire, et au carnaval, on te ferait danser bwa - bwa.J'aurais préféré te savoir mariée, mais je sais que cette union est quasiment impossible, surtout aux îles; l'aristocratie continue de tenir l'étiquette, mais cela est valable aussi en Inde et ailleurs. Je sais que je vais te perdre, mais revenez me voir, cela me fera un immense plaisir ».

14

Elle la marqua au front du signe de croix. Comme Arnaud était

libre, « Su » ne se sentit pas coupable. « Raconter les premiers instants: une suite d'émotions, de gestes
gauches et puérils où l'on se cherche, où l'on se découvre, un tâtonnement ineffable... Y a-t-il un manuel à consulter avant..., je ne saurais le dire, je ne pense pas qu'il y ait un apprentissage, on s'apprend tout simplement. C'est instinctif: je dirais animal même, s'il n'y avait pas cet élan du cœur qui m'a porté vers elle dès le premier regard. Cette impression de vide dès qu'elle n'était plus là. Cette douleur, ou plutôt, cette joie douloureuse à surmonter ces préjugés de races. Je l'aimais, nous étions innocents, maladroits... la fatigue aidant, nous sombrâmes comme deux marins rompus par la tempête ». Le lendemain, anonyme... la plume se laissait guider, l'écrivain devenant

Tôt le matin, un rayon de soleil se glissant entre deux tuiles du toit, alla caresser le visage de la jeune femme endormie. Insidieusement, il suivit le contour de la bouche légèrement entrouverte dans un sourire de bien-être, faisant étinceler la nacre de ses dents; les lèvres purpurines s'écartèrent, pour laisser passer un bout de langue rose qui lécha cette chose qui l'incommodait. Le jeune homme couché à ses côtés la contemplait, s'amusant du jeu de ce doigt incestueux qui le précédait dans ses désirs. Il lui fit admirer la brillance de ses cils et ses narines palpitantes dont il découvrit la forme, moins fine que chez une blanche, pourtant l'arête du nez était mince, mais les ailes, ni rondes ni évasées comme celles des négresses. Il trouva que cette particularité équilibrait son visage aux mâchoires un peu carrées, son menton creusé d'une fossette et son sourire qui accrochait le regard, à cause d'un petit écart situé entre les deux incisives du milieu. Cela lui donnait un charme de plus (les dents de la chance), disait-on, le sourire de l'amour, avait-il pensé dès le premier instant. Les cils tremblotèrent au passage du doigt indiscret. Elle poussa un soupir désapprobateur et se tourna vers le mur, dénudant

15

dans ce geste, la partie de son corps qu'elle avait recouvert du châle offert la veille; un reste de pudeur de jeune fille réservée. Et ce fut son regard avide qui l'enveloppa tout entière, ses prunelles parcourant ce corps de déesse; sa beauté le laissa pantelant... «Ô ma divine, que tu es belle! » murmura-t-il. Il alla nicher sa bouche tout près de l'oreille à la racine des cheveux, où le doigt lumineux révélait des reflets bleutés, enfouit son nez dans cette masse frisée et pourtant si soyeuse, le promena dans son cou, au creux de son aisselle, l'absorbant, la respirant, comme un nouveau-né s'imprégnant de l'odeur maternelle. - Est-ce cela l'amour se demanda-t-il ? Il n'avait pas dix-sept ans et elle un peu moins, et ils étaient tous les deux à leur première expérience. Le trait lumineux s'était déplacé et sautait contre le mur, car, dehors, le soleil suivant sa course jouait parmi les feuilles d'un arbre de la cour. La jeune femme s'était réveillée, et son premier regard captant cette tâche, la suivait sur le mur tandis qu'elle essayait de reconnaître l'endroit où elle se trouvait. Le souffle tiède du baiser avait alerté ses sens; elle attendait sagement... mais comme elle était femme, Eve éternelle, elle sut le geste qu'il fallait accomplir. Sa main curieuse se mit à effleurer des courbes, des creux, des bosses; au passage il la saisit, se mit à mordiller le bout de ses doigts aux ongles fins qui portaient la

teinte « Rose Cayenne» des endroits secrets. Elle se coula tout
contre lui, leva la tête pour lui sourire; le petit espace entre les dents, lui fit l'effet d'un rideau s'écartant pour l'inviter à pénétrer au plus profond de cette beauté parfaite. Il n'y mit pas la hâte de la veille, ses mains se firent exploratrices, ses baisers savants, son verbe poète; et le soleil contournant l'angle de la maison, laissa la chambre dans un clair-obscur propice, en leur faisant oublier, lui sa maladresse, elle ses appréhensions. Midi dardait les mornes de tous ses feux, quand sous la tuile isolante leur ardeur s'apaisa, les laissant gisants tendrement liés, paume contre paume. 16

Des bruits de voix les réveillèrent, on frappait à la porte, ce fut lui qui répondit, mais ne bougea pas. Elle, demeurait perplexe et exprima l'envie de prendre un bain. - Attends un peu, Bélotte est en train de le préparer.

- Bélotte

?

- C'est la Ba de la famille, mais je suis son préféré. Il lui fit un
clin d' œil; - Puis sur un ton badin... sais-tu dans quel lit tu as dormi? - Comment veux-tu que je le sache, mais je suppose qu'il est de bonne facture, à ta famille?

- Oui en effet, - Joséphine, ta

c'est la maison de Joséphine. parente... elle se mit à rire.

- Croirais-tu que je mente? - Non, avec le nom que tu portes, la maison où nous nous sommes vus la première fois, cela ne m'étonne pas; mais que je sois dans son lit... cela tient du rêve, ou bien, est-ce une revanche que m'offre la vie? - Q!.te veux-tu dire? - Me croiras-tu, non, pourtant ce n'est pas une plaisanterie, suis sultane, arrière, arrière petite-fille du grand Moghol! je

- Oh! J'ai entendu mon parent de la Balconnière dire qu'autrefois, son grand-père avait ramené des gens de l'Inde durant l'esclavage, et qu'un vieux un peu dérangé, entretenait une légende faisant accroire qu'il était l'écuyer d'un sultan. Elle se redressa, lança véhémente:

- Anzin

ne mentait pas, et monsieur Albert savait qui était ma grand-mère. Daina était une grande dame, et mam'Marie l'a toujours mise sur un pied d'égalité, elle ne fut jamais traitée comme une servante. Et si tu veux bien me croire, ni elle ni ma

mère, ne se sont jamais affublées de cette « robe mission» que
l'on imposait aux esclaves. Q!.tant à ce châle, je connais aussi son histoire, je l'ai touché plus souvent que tu ne le penses, et j'ai toujours su, qu'un jour, il m'appartiendrait d'une manière ou d'une autre, car il vient de mon pays. Elle se tut à bout d'arguments, se saisit du châle, le posa sur son épaule droite. 17

Tandis qu'elle retenait le pan du côté gauche, elle se dirigea majestueuse dans sa parade vers le cabinet de toilette, d'où une

voix criait: « le bain de madame est prêt ».

- Mon

amour est sultane, quoi d'étonnant, ne sommes-nous pas à la Martinique? Ici les reines marchent pieds nus, Françoise d'Aubigné s'en est toujours vantée, les impératrices sucent des bouts de canne, et les sultanes s'en vont sans palanquin. Il se promit d'aller la taquiner, mais une sorte de pudeur le retint, qui d'autre pourrait connaître sa part de vérité, sinon elle-même. Le Comte Albert, ayant toujours eu la réputation d'un être extravagant, entretenant chez lui une ambiance de sérail, ou plus poétiquement: une féerie de contes orientaux. Un sourire étira ses lèvres minces, l'imagination de la jeune femme l'amusait, était-ce sa manière de se hausser jusqu'à son rang?

- Sultane

murmura-t-il, notre pacte.

ma sultane, je t'appellerai

«

Su », ce sera

Heureux de sa trouvaille, il alla en sifflotant plonger dans l'eau de Croc-Souris, où naguère Joséphine et ses sœurs, sa cousine, et qui sait au temps jadis, reines et princesses d'autres civilisations, avaient goûté à la baignade.

- Peut-être

que la Martinique est une île enchantée murmura-t-il, mais sa sultane était née en Guadeloupe. Il tressaillit en entendant la voix de Bélotte, elle s'excusa et le prévint que sa dame était encore dans son bain.

- Q!Ie nous as-tu préparé de bon, s'informa-t-il ? - Oh ! répondit Bélotte non sans malice, de quoi vous occuper un bon moment, un matou tau de crabe2, des balaous grillés3 et ti nains4. Ni baisers, ni chatouilles sous peine de s'étrangler. Son rire plissait toutes les rides de son bon visage franc, buriné par l'âge et les intempéries de sa Charente natale et de ces îles, où elle avait accompagné trois générations de la famille d'Arnaud.

2

plat de crabe et de riz
de poisson de banane à cuire

3 variété 4 variété

18

Elle était heureuse la vieille Bo pour son fils, elle l'avait tenu sur les fonts baptismaux. Elle se réjouissait qu'il ait trouvé cette jeune fille, ce petit amour venant d'une grande maison de la

Basse Terre

«

La Balconnière » (elle en portait même le nom).

Mais qu'allait devenir cet amour dont elle se faisait complice. A Dieu vat, fit-elle bougonne, il faudra bien que madame se rende compte que le petit était devenu un homme, après tout, autant avoir son petit plaisir sous son toit, c'était plus propre, plus sûr. Bélotte entretenait des relations dans l'île, offrant ses services dans ces grandes familles gourmandes de traditions. On faisait appel à ses dons culinaires à la Chandeleur et en d'autres circonstances, car depuis la mort de monsieur, madame se contentait des services de la domesticité locale à la Guadeloupe. Elle s'était jurée de s'y rendre, afin de parer les coups de colère de la mère d'Arnaud, car elle avait le pressentiment qu'il ne s'agissait pas d'une simple amourette. Le jeune homme avait le sang chaud des Vendéens, son arrière-grand-père, et le père de celui-ci, ne s'étaient-ils pas «engaillardis» en distillant de la sauge pour se fortifier le sang? Et plus d'une paysanne avait hérité d'eux, un ou deux marmots (les chiens ne faisaient pas des chats) ; elle haussa les épaules, secoua sa vieille tête, tempêta après son «lélé» qu'elle ne trouvait pas. Cette fatalité incontournable la déboussolait. Le « lélé » demeurant introuvable, elle partit cueillir un rameau de cacaoyer afin d'en fabriquer un. L'ustensile primordial de la cuisine créole: sorte de fouet végétal, ressemblant à une patte géante de poulet, indispensable pour malaxer, pois et soupe, remuer avec douceur le cheaudeau, un régal qu'elle allait préparer pour les amoureux. Il lui fallait aussi un petit bout de cannelle. Ladite sultane, se prélassait dans son bain (bain de la mariée) ; préparation devenue traditionnelle dans les grandes familles blanches avides d'exotisme, et par ailleurs recommandée par les expertes matrones et kimboiseurs,5 bien connue de toutes les mamans, faite de fleurs, de feuillages parfumés et émollients,
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guérisseurs

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pansant toutes les meurtrissures, laissant la peau douce et satinée. Bélotte l'avait préparée, ainsi que le jus d'herbes, destiné à rendre la lune de miel féconde. Mais il sera temps, quand elle sera certaine de son importance dans la vie de l'homme qu'elle avait choisi, car c'était elle qui l'avait fasciné par son regard fier et envoûtant. Il y avait aussi à conquérir le cœur de «madame de », une bonne éducation suffira-t-elle pour être admise dans cette société blanche et aristocrate, vivant à l'écart, barricadée derrière un édit datant de Louis XN interdisant toutes relations sexuelles avec les nègres et négresses à toute l'aristocratie. Amours interdites mais combien tentantes, plus d'un, et souvent d'une, succomba à la tentation. Il en résulta une race nouvelle qui bataillait ferme pour obtenir un rang. On les disait arrogants mais intelligents, prétentieux quant à leur beauté, paresseux et maniérés, une facilité à s'exprimer, détestés par les uns et les autres, se mélangeant tant soit peu à la population blanche. Il vint un mixage que l'on classa d'après la couleur de la peau, on ne disait plus comme au début de la colonisation, mulâtre, sixteron, quarteron ou métis. U ne classification subtile et décourageante fit naître des chabins de tous poils: crabes ciriques et cales à zaza, câpres et câpresses, mulâtres bruns et mulâtres blancs à cheveux lisses. L'essentiel pour la femme noire, était l'atout d'être la mère d'un enfant au teint pâle, une sorte de laissez-passer, une possibilité d'un avenir meilleur, afin que cet enfant désiré ou pas, puisse échapper à la servitude, misant sur sa beauté avant même qu'il fût né. Notre sultane pesait les chances probables de sa progéniture, elle qui avait reçu comme une gifle, cette appellation de «bâtarde coolie». La revanche était à portée de main, à elle de jouer et de gagner. Avant de quitter l'île où la plupart de ses aïeux avaient vu le jour. Après s'être agenouillé près d'elle à la sainte table, sans pour autant communier (estimant qu'ils n'en avaient plus le droit), mais pour lui faire admirer, la balustrade forgée par son aïeul, dans l'appentis accolé au mur du presbytère du Marin, il l'emmena visiter la ville de Saint-Pierre. Réputée la plus belle

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des Antilles, la plus huppée, avec son Opéra où se jouaient devant un public trié sur le volet, les meilleures pièces de théâtre. En ce moment une troupe parisienne donnait Phèdre. Arnaud invita sa maîtresse à l'y accompagner, il la savait suffisamment cultivée pour apprécier pareille distraction. L'idée de cette soirée enchanta la jeune femme, elle se para avec soin pour lui faire honneur et l'éblouir sûre de son fait. Elle retrouva dans le regard d'Arnaud, la même admiration étonnée qu'à leur première rencontre, il laissa passer entre ses lèvres un sifflement voyou et approbateur, ils se sourirent, complices et décidés: « on y va ! » Ils allaient faire une entrée fracassante. La salle était comble, on n'attendait plus que le gouverneur et madame. Ils arrivèrent simultanément, eux d'abord. Et, tandis que l'on dévisageait ces inconnus, prenant place dans la loge voisine de celle du personnage le plus important de l'île, ce dernier faisait son entrée accompagné de son épouse. Un murmure courut dans la salle, on se leva, mais tous les regards convergeaient vers la loge d'à côté. Le gouverneur se rendit compte qu'un fait insolite se produisait dans l'instant. Intrigué, il se pencha pour essayer de découvrir ce qui attirait tant l'attention, et vit une jeune femme noire d'une saisissante beauté. Un sari ivoire moulait son corps sculptural, qu'une écharpe couleur safran, soulignait de draperies. Des mains habiles en avaient tressé un bout en même temps que ses cheveux, soulignant ainsi la beauté de son visage. Pour tout bijou, un bracelet qu'il crut en ivoire représentant un cobra, entourait son bras.

Il est culotté de l'exhiber ainsi, murmura-t-il, mais Dieu qu'elle est belle! Et comme je le comprends! » On le disait volage.
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Il adressa à la jeune femme un salut plein de courtoisie rendant hommage à sa beauté. Elle le lui rendit en courbant la tête gracieusement, et se tournant vers l'épouse de ce dernier, la salua. Celle-ci, bougea son long cou de cygne dans une légère inclination que l'on remarqua, car le petit diadème posé sur ses cheveux, lança quelques éclats. Arnaud à son tour, prit son chapeau haut de forme dans la main droite, l'éleva à la hauteur de son cœur, puis d'un geste large englobant le couple qui

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représentait l'État, ploya son buste clans un profond salut, (une vraie courbette) plaisanta plus tard Marie-Laurence. La foule intéressée suivait ces échanges de politesse. Le chef d'orchestre, baguette en main, mesurait l'ampleur clu silence... Enfin le gouverneur s'assit, son épouse fit de même, il s'ensuivit un brouhaha, alors que les spectateurs s'installaient. On frappa les trois coups, le calme revint tandis que les premières mesures d'un prélude de Bach s'élevaient, couronnant leur succès. Ils s'éclipsèrent à l'entracte, une calèche les emmena au port, dans une heure, la Briscante levait l'ancre... Ils restèrent sur le pont à admirer le ciel étoilé, et savourer leur bonheur. Le monde sera ailleurs demain, mais ce soir le monde, c'était eux. Le navire tangua un peu, on mettait à la voile, bientôt il ne resterait qu'une ombre chinoise à l'horizon paraphant leur escapade. Madame de... fut mise au courant de l'amourette de son fils par le coupable lui-même; faute avouée, à moitié pardonnée. - Faut bien que jeunesse se passe, ça lui passera, autant que ce soit avec une jeune fille dont on connaît les origines depuis des générations. Donc pas de crainte à avoir, à ce qu'il nous ramène de ces maladies que l'on attrape dans ces lieux de luxure. La nouvelle de prime abord ne semblait pas trop l'inquiéter. - Bien entendu, dit-elle à Arnaud, la vie ne doit pas changer pour autant, arrange-toi pour que cette liaison reste discrète. J'aimerais que rien ne soit changé dans notre façon de vivre. Je veux parler des heures du dîner et de l'assistance à la messe, je tiens à faire comme à l'habitude mon entrée à l'église à ton bras.

- Mais

au fait, de quoi vit-elle? Ne va pas jeter l'argent par les fenêtres pour passer aux caprices de cette fille! L'amourette d'Arnaud allait changer la vie de sa mère. Elle le pressentait et ne pouvait s'empêcher de fulminer contre ce besoin d'homme, légitime certes, qui n'a pas une maîtresse de couleur dans cette île maudite? Mais que son fils s'y soit laissé prendre...

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