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Ekomo

De
232 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 72
EAN13 : 9782296301429
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EKOMO Au cœur de la forêt guinéenne

Collection Encres Noires Dirigée par Gérard da Silva

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En couverture: illustration de Manuel DIMAS @ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3171-2

Maria NSUE ANGÜE

EKOMO

Au cœur de la forêt guinéenne

Traduction Françoise Hatraca

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L

A Nnanga, ma vieille amie. Dommage qu'elle ne sache pas lire.
Maria N sue Angüe

~ t ~ t~,

INTRODUCTION

Un poignard s'est cloué dans ma poitrine. Descendant en flocons mous, les ténèbres et l'obscurité de la nuit sont tombés sur moi, plongeant mon corps transpercé dans le néant. Je suis prisonnière, étouffée par l'angoisse de l'inconnu. Malgré mes efforts pour réaliser si je sqis vivante ou morte, tout ce que je peux discerner sont les aboiements des chiens quelque part dans la nuit. Et dans cet état incertain, je vois, du fond de mon âme, tes pupilles brillantes comme des braises, qui posent une infinité de questions. J'aurais besoin de tout un livre pour exprimer tout ce que tu as soif de savoir, bien qu'il n'y ait pas de paroles capables de traduire assez clairement l'angoisse que je vois dans tes yeux. Je ne sais pas où je suis, si ce n'est à la frontière entre la vie et la mort. J'ouvre les yeux, je crois, et je vois deux braises qui me parlent de tant de choses que je peux seulement penser: "Je suis maudite".

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I LE SIGNE

Dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre, se sent la menace de la pluie. Soleil timide, saison de froid, les enfants cherchent des excuses pour ne pas aller à l'école. L'autobus passe sans s'arrêter vers la ville, plein à craquer de gens, de cochons et de poules. Et dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre, Ehaa reste plantée dans le nuage de poussière avec son petit sac de café et la main en l'air. Les chèvres ruminent tranquilles sur l'herbe, les cochons se frottent contre les poutres. Lentement le bruit du moteur se perd peu à peu derrière les montagnes. Dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre, domine la couleur grise. La vapeur des toitures bleu-cendré monte à la rencontre d'un ciel bleu-cendré. Le brouillard blanc-cendré couvre la cime des arbres vert-cendré. Cabanes grises aux murs gris; grise la couleur des chaumes vieillis qui couvrent les toitures.

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Dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre, se sent la menace de la pluie. C'est le matin gris de mon petit village. Dans la maison commune du village, l'abaha, les hommes discutent. Tous parlent de Nchama, cette femme coquette et légère qui, hier, dans le bois, a commis l'adultère. Les hommes parlent, les femmes se taisent. Les jeunes écoutent et les enfants jouent. Qu'est-il arrivé? Le petit Nnegue a vu un homme et sa mère lui a expliqué que c'était le croquemitaine. Hier au soir, il l'a crue. Et dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre, Nnegue a vu de nouveau l'homme bavardant avec son père au village. Les yeux écarquillés, la bouche ouverte par la peur, la curiosité, le mystère et comme pour se renseigner, il demande à son père, montrant l'homme de son doigt sale, si le croquemitaine qui courait après sa mère dans le bois, veut le manger lui aussi. Maintenant tout est clair, parce que dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre, il a identifié l'homme qui aima sa mère à l'ombre des bambous, au bord du fleuve. Les hommes parlent, les femmes se taisent, les jeunes écoutent et les enfants jouent. Combien de coups de bâton sur le derrière de Nchama ? Les hommes discutent les uns avec les autres. Quel châtiment pour le couple adultère? Entrecoupé de soleil et d'ombre, le jour s'écoule peu à peu. L'homme adultère nie, le mari devient furieux, la mère pleure et, en chœur, tous l'insultent. Un enfant teigneux, un sac accroché au cou, les yeux chassieux et le corps blanc de poussière se hausse pour insulter la femme de plus près. Dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre, quelqu'un l'attrape par l'oreille et lui rappelle qu'il devrait témoigner plus d'amitié envers le savon et la brosse. Mais... Soleil timide, saison froide, les enfants cherchent des excuses pour ne pas toucher l'eau.

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Les canards cancanent, la forêt chante. Les chiens aboient en courant après une femelle. C'est une matinée de la forêt comme une autre. Les hommes parlent, les femmes se taisent et dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre s'élève la voix de l'ancien. Tous se taisent, les canards se taisent, la forêt chante, indifférente aux hommes; la brume se tait audessus des arbres et un coq à la belle huppe, tête penchée, regarde, hautain, le vieil homme panni les gens du village. - Voilà la sentence! crie l'ancien. Pour la femme adultère, cinquante coups. Et continue-t-il d'une voix enrouée, pour l'homme adultère deux chèvres, trente mille bipkwele et cent cinquante coups. Parce que la femme est comme un enfant. Elle n'a pas conscience de ce qu'est la fidélité, et donc sa faute est moindre. Tous vous vous rappelez ce qui se dit depuis les temps anciens: "ne cherche pas la femme de ton frère". Et ceci signifie que l'homme ne doit pas poursuivre la femme d'un autre, parce qu'elle est comme les feuilles d'un arbre, elle aime selon la direction du vent. Mais l'homme est conscient de sa faute. Un silence puis un murmure. Tous se disposent à sortir dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre quand, à la porte de l'abaha, dans un brusque silence plein d'angoisse, tous demeurent stupéfaits, les yeux fixés en l'air, loin vers le ciel. Le soleil se meurt dans un peu d'ombre. Les hommes groupés regardent effrayés et silencieux vers le haut. Les nuages jouent. Les nuages noirs couvrent, rapides, les nuages blancs. Maintenant personne ne se souvient plus des cinquante coups pour la femme adultère. L'enfant teigneux, avec la curiosité propre aux enfants, regarde aussi avec les autres. Les yeux presque révulsés, il regarde en l'air. Quelque chose de surnaturel se passe dans le ciel. Sur un fond cendré, un nuage noir cerné d'orange va dessinant une forme étrange, tandis que le ciel, petit à petit, se rapproche de la terre. Tous suivent la course du mouvement,

Il

jusqu'à ce que, entre l'ombre et un soleil mort, se dessine nettement un monticule. Quelqu'un crie, effrayé: - C'est une tombe, regardez sa forme! Les hommes regardent, les femmes regardent, les enfants regardent. Tous regardent vers le ciel. Une stupeur angoissée s'abat sur la terre. La terreur entre dans les cœurs, les feux perdent leur chaleur, les corps se glacent et touS pensent:
. - Quel est ce signe?

La voix du chef répond à la demande muette. La voix du chef a une intensité si profonde qu'elle résonne comme d'outre- tombe. - Ceci est le signe des ancêtres. Ceci est le signe de l'Afrique antique, la tombe des hommes de pouvoirs. Chaque fois que vous verrez ce signe dessiné dans le ciel, vous devrez comprendre qu'un homme puissant va mourir en Afrique. Sa mort sera violente, sera injuste. Sa mort est inévitable et les cieux nous en avisent. C'est un homme appartenant à l'histoire, un homme dont vous vous souviendrez dans les siècles des siècles. Ce signe qui apparaît aujourd'hui dans le ciel, apparaissait aux ancêtres quand l'Afrique était l'Afrique et quand en Afrique s'adoraient seulement les dieux africains. C'est étrange, très étrange qu'il nous apparaisse aujourd'hui à nous autres, parce qu'il y a des siècles, que dans le ciel des Africains, ne se voyait pas l'annonce d'une mort si violente. Alors Nfumbaha, celui qui est revenu il y a peu d'Europe, s'approche du vieil homme et lui demande: - Est-ce que ça signifie, père, que quelqu'un parmi nous va mourir ? La question flotte dans l'air. La question brille dans le regard des assistants. La question est sur les lèvres d'Osha qui humecte sa bouche inquiète. La question, intense, déborde du regard de tous.

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- Ça signifie, répond l'ancien, qu'un homme d'Afrique plein de pouvoirs abandonnera la terre pour s'unir avec les ancêtres. Son départ sera violent et injuste. Le ciel domine l'étendue de la terre et sur la teITeil y a beaucoup d'hommes puissants. Mais je m'interroge. Qui sont les puissants de la terre? Parce que vous devez comprendre que quand je parle de la terre, je parle de l'Afrique et je ne le dis pas en vain. Il y a longtemps que les Africains ont abandonné l'Afrique et l'Afrique les Africains. En Afriquè de nos jours, il n'y a pas de puissants. Le chef baisse les yeux vers le sol et cherche dans la poussière le sang de ceux qui furent les ancêtres. Le vieil homme baisse les yeux et cherche sous la poussière le sang desséché de l'Afrique. Se levant, il formule, comme pour lui-même, cette question: "Qui peut être aujourd'hui l'homme puissant qui fait revenir la force de la nature sur ces terres, à tel point que dans le ciel se dessine le grand signe, ces terres qui ont été elles-mêmes jusqu'à se tourner contre leurs fils, les Africains. Nous avons entendu dire que dans le Congo une jeune appelé Lulumba se lève contre l'envahisseur et lutte pour la liberté de l'Africain mais... qui nous assure que c'est vrai? Alors Nfumbaha s'approche de nouveau de l'ancien et lui dit : - Père, j'ai entendu parler de Lulumba ; on m'en a dit du bien. Je regretterais beaucoup si c'était lui qui devait mourir, parce que vraiment il lutte pour l'Afrique et les Africains. Les femmes tremblantes regagnent leurs maisons. Les enfants effrayés se rassemblent en petits groupes et dessinent des signes étranges dans la poussière. Les hommes contemplent le ciel. Le monde y contemple l'image surnaturelle. Le monticule lui, demeure solide comme un défi au destin de l'homme et à la vie.

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Le silence domine la terre et avec lui la terreur, le soupçon et les pressentiments. Une brise légère comme une haleine souffle, entraînant avec elle des brins de poussière. Je ne suis qu'une silhouette. Ma présence, à peine sensible, n'est qu'une présence-absence dont l'importance est si infime devant les événements qui se déroulent alentour. Je vis et je respire~ consciente de ma propre insignifiance.
.

J'appelle Ekomo de toute mon âme, de tout mon être et

je le sens loin. En proie à une peur confuse, je ne peux m'empêcher de l'appeler, tant il est vrai que sans lui je ne suis rien. Je l'appelle des lèvres de mon âme, bien que ma bouche demeure scellée, rebelle au cri d'angoisse qui sort de mon être et, comme un mauvais rêve la voix de mon inconscient crie "Ekomo", mon regard fixe sur un point déterminé de la ville que je vois dans mon esprit. Tandis que je regarde comme les autres les mystères de là-haut dans le ciel, tout mon être crie "Ekomo" jusqu'à ce que je l'entende me crier "Attends". TIme dit "Attends" et j'attends. Cependant je regarde les femmes, mes compagnes, qui s'en vont emmenant chacune leur époux pour se sentir protégées. Ekomo me dit d'attendre, lui qui s'en est allé avec ses frères aux fêtes de la ville. Eux sont revenus et lui est resté, ensorcelé par une femme de mauvaise vie. Depuis se sont alors écoulés trois lunes pendant lesquelles je vois passer le bus sans qu'il s'arrête pour qu'il descende, et sans laisser tomber par une fenêtre, une lettre qui irait, volant dans la poussière, comme une mouette blanche porteuse de nouvelles. Le village reste impressionné par le signe apparu ce matin dans le ciel. Dans un coin obscur de la cuisine, Mère chante ses prières, son rosaire serré dans les doigts. Elle. sait que quelqu'un va mourir et elle prie, telle un oiseau de mauvaise augure, sentant un malheur proche.

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- Sainte Marie. ieieieieieiei NIAA ZAMAA - VOLa BIAAAAA AWAAALAA MISEEMMMM MBEMBEEE CAASOOAAMEN. Depuis longtemps, elle a l'habitude de chanter des prières pour tout... Mère, dans le village, on la connaît toujours à ses sanglots et ses prières. Tandis que traîne son chant lugubre dans la maison, le jour s'écoule sans que personne ne s'en rende compte, entrecoupé de soleil et d'ombre. La voix de Mère continue sa litanie chantée, lorsque l'ancien, de l'abaha, appelle tout le monde et donne cet ordre: - Que personne n'abandonne le village jusqu'à ce que je l'ordonne. Chacun réfléchit, les yeux montrent leur effort et les visages révèlent la peur. Timide, le soleil se couvre d'un tulle de petits nuages jaunâtres. Le signe du ciel s'évanouit, les nuages volent comme des gazes imprégnées de couleurs multicolores. D'on ne sait où, nous parvient le gloussement d'une poule, monotone, persistant, chargé de douleur, comme le gémissement d'une âme étrange qui saurait des choses incompréhensibles pour l'homme. Sous le regard des assistants, l'ancien, vieil homme du passé, se lève, machette en main, et va vers le ceiba sacré. Le maître du village, homme de tradition, marche, courbé vers le lieu où il sait que gisent les ancêtres et où se gardent les tabous. Chacun réfléchit, par ce matin gris entrecoupé de soleil et d'ombre. TIsimaginent, ils imaginent des malheurs; ils imaginent qu'à son retour l'ancien apportera avec lui quelque chose qui étonnera. Le village en silence se demande si l'ancien connaît la signification du grand signe apparu ce matin. Le village se demande si l'ancien peut empêcher la mort de l'homme puissant dont tôt le matin les avisa le ciel.
.

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Et quand il revient, enveloppé de la pâle lumière du matin, il porte dans la main droite deux bottes d'herbes et dans la main gauche la machette. Après avoir laissé une botte sur le toit de l'abaha, il entre dans la salle et s'assied près des braises; et comme ignorant toute présence, il attrape l'autre botte d'herbes et après s'en être frotté les mains, donne l'impression qu'il est là seulement pour se chauffer. Il regarde parfois de côté comme s'il voulait dire quelque chose à quelqu'un qui ne serait pas là. Ses mains vieilles et blanchâtres font un bruit sec à se frotter l'une contre l'autre, dans la fumée de la braise. Les enfants regardent, les adultes regardent. Tous suivent abasourdis le jeu des vieilles mains de l'ancien. Peu après il se lève, agite les bras de bas en haut, de gauche à droite et ordonne aux assistants: - Tout le monde à sa maison! Que ne sorte personne jusqu'à ce que j'en donne l'ordre! Et comme si la nature était elle-même aux ordres du vieil homme, immédiatement dans le jour entrecoupé de soleil et d'ombre, le soleil se cache derrière les nuages et l'obscurité commence à descendre à gros flocons sur la forêt. Les nuages tombent rapidement comme des oiseaux de mauvais augure. Des rafales noires de nuages couvrent le ciel comme les lambeaux d'un châle. Les hommes se dépêchent vers leurs maisons. Mère récite dans le coin sa litanie si lugubre, comme le gloussement de la poule. Maintenant il n'y a même plus un peu de soleil, parce que tout rapidement est devenu ombre. Les nuages descendent, chaque fois plus épais jusqu'à couvrir les toits de chaume. Mère dit que c'est la fin du monde. Plus tard, au lieu de pluie, il commence à grêler avec furie. Devant la palissade, seul l'ancien, le vieil homme, sans son bâton, reste immobile et raide, maintenant une botte d'herbes en l'air tandis que rugit la nature qui s'abat sur les arbres, couvrant le sol de boules de cristal. 16

Aucune maison, ni un toit, ni un animal, ni une plante semée ne souffre aucun dégât provoqué par la nature. Néanmoins Mère dans son coin continue à prier: - SANTA MARIA NIA ZAMAAA. VOLa BLAAA AW AAAAALA M SEEMMBEMBE CASSOOOOOO AMEN...

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II LA DANSE SACRÉE

Les aboiements des chiens continuent dans le lointain et moi je ne sais où je suis...

Sous le ceiba sacré de mon village se trouvent les ossements des ancêtres. Sous le ceïba sacré de mon village donnent les racines de la tribu. Les enfants depuis des siècles tentent en vain de chasser en cachette l'antilope blanche qui garde le ceiba. Les enfants depuis des siècles violent le tabou et pénètrent dans le.bois sacré. TIspoursuivent siècle après siècle l'antilope avec leurs chiens et avec leurs lances. Les parents, bien qu'ils les grondent, ne s'effraient pas que les enfants pénètrent dans le bois sacré parce qu'ils se souviennent qu'eux-mêmes, enfants, poursuivaient aussi l'antilope blanche. C'est bien qu'ils le fassent pour que, une fois devenus hommes, ils sachent que l'antilope sacrée garde le village. Et que tant 19

qu'ils la voient dans le bois sous le ceiba, ils sachent que la force des ancêtres est toujours avec nous et nous protège. Le ceiba sacré de mon village garde le totem de la tribu, puisque dans ses racines se trouvent enterrées les aventures, les infortunes, les épidémies, la faim et l'abondance de la tribu. Dans le ceïba se trouvent la mort, la vie, la santé et la maladie. Grâce à lui les membres de la tribu savent conserver les règles établies par les ancêtres depuis des siècles, pour que ne nous atteignent pas les désastres. Le ceiba sacré a annoncé que vont mourir deux hommes. Un grand chef et un homme jeune. TIétait vers les quatre heures de l'après-midi, après que soit passé le bus. Il était vers les quatre heures, les rayons du soleil déclinaient sur les ombres agrandies des bananiers et les chèvres ruminaient sur l'herbe... Les hommes attendaient la yuka dans l'abaha et la chaleur descendait sur les femmes qui décortiquaient les cacahuètes pour le dîner. La cime du ceiba se brisa et entraîna avec elle dans sa chute une branche jeune et robuste. Le fracas fut terrible. Tel, que les hommes restèrent stupéfiés, debout, haletants. Les arbustes qui avaient retardé le passage de la branche dans sa chute, gémissaient prostrés, visage en terre. Le village est épouvanté et les hommes regardent l'ancien pour savoir. Mère, comme toujours rosaire en main, récite ses prières, rappelant que c'est la fin du monde. Adaa regarde son mari. D'autres jeunes femmes aussi. Les hommes sentant sur eux le regard interrogateur de leurs femmes, baissent les yeux. Je pense à Ekomo qui est loin dans la ville, ensorcelé par une femme mauvaise. Je me demande si ce n'est pas mieux qu'il soit en ce moment loin d'ici, pour échapper au sortilège qui s'est abattu sur le village. En même temps une voix, profondément en moi, insinue que c'est peut-être lui le mort annoncé et que le ceiba nous avertirait de son malheur même s'il était loin.

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Tandis que s'éloignent les hommes pour cacher leur embarras, une voiture s'est arrêtée sur la route et m'arrivent des voix qui, peut-être pour se libérer de l'étrange sortilège qui les oppresse, crient très fort en plaisantant. - Enfin Ekomo est arrivé. L'homme perdu dans la ville. Une autre voix faisant écho à la première ajoute: - Viens ici, voyou, et raconte-nous les charmes de cette femme qui t'a tenu captif pendant si longtemps. La litanie de Mère s'interrompt d'un coup, tandis que mon cœur bat avec force, sans que je sache si c'est de bonheur, de tristesse ou simplement de rage. J'écoute les voix qui viennent de dehors et je vois mon mari, cet homme qui, parti avec ses frères pour assister aux fêtes, est resté làbas, ensorcelé par une autre. Une chaleur me monte au visage, et la voix de Nnanga arrive à mon cerveau, elle dit : "Il devrait avoir la conscience piquée comme par des guêpes". C'est mon cœur qui est alors piqué.comme par des guêpes et j'attends. Enfin j'entends sa voix. - Taisez-vous, charlatans. Je sais que la seule chose que vous voulez, est d'arriver à ce que Nnanga la sauvage, soit encore plus furieuse contre moi, pour vous donner une diversion cette nuit. Je sais bien, moi, le peu que lui importent mes colères. Ses frères aussi qui éclatent tous de rire. Vite je me rappelle que j'ai besoin de balayer le sol. J'attrape le balai et commence à frotter par terre avec le même élan furieux avec lequel j'aimerais lui arracher la peau. Nnanga n'est pas ici pour me conseiller sur la conduite à tenir. D'accord avec son enseignement, je devrais savoir par moi-même quelle devrait être mon attitude envers lui. TIest vrai que sa mère est de mon côté. Mais Ekomo est son fils et bien qu'en principe elle soit d'accord avec moi, jamais elle n'accepterait que je lui nuise. J'en étais là de mes pensées quand dehors une voix interrompt les autres et attire mon attention: 21

- Mais, frère Ekomo, que t'est-il arrivé au pied?
Suit un silence et un instant la sensation de pesanteur semble retomber sur tous. Suit un silence, lourd de peines, jusqu'à ce qu'Ekomo le rompe de ce ton si personnel: - Ce que dit l'antilope à l'éléphant, "laisse-moi du temps et j'aurai de grosses pattes" et son rire tellement particulier déchire l'air qui vole scandalisé vers la forêt, sans rien laisser denière lui. C'est bien le rire d'Ekomo. Le bus est reparti et le bruit s'en perd peu à peu derrière. les montagnes. Comme suivant le moteur, vole son rire, un rire qui paraît naturel à toutes les oreilles sauf aux miennes. Sans savoir pourquoi ni en quoi, j'y sens quelque chose de nouveau. Ce rire me semble avoir quelque chose de lugubre. Ou peut-être influencée par les événements, je vois des fantasmes là où il n'yen a pas. Son rire éteint, Ekomo répond encore à ses frères: - Jamais vous ne saurez ce qui m'est arrivé; laissez-moi donc en paix, j'ai besoin de me reposer. Après un nouvel éclat de rire cette fois sans écho, je l'entends qui se rapproche de la maison. Mon cœur bat toujours d'une manière étrange. Quand il arrive près de la porte, je continue à balayer sans lever la tête. Mère étouffe une exclamation coupée par ces paroles: - Regarde, Mère, ce que je rapporte de la ville et ne t'approche pas de moi. Il s'enferme ensuite dans sa chambre et malgré les nombreuses visites que ses frères viennent lui rendre, il n'ouvre sa porte à personne. Le soir tombe languissant, chaud et indifférent aux hommes et à leurs appréhensions. De loin, nous vient le son des cloches de la mission des Blancs. Leurs notes tombent comme des sentences. Cette nuit nous danserons au son des tambours. Nous danserons tous ensemble, les jeunes et les plus âgés. Quand le grondement du fauve se taira derrière la montagne, nous danserons tous ensemble au son des tambours. Y aura-t-il 22

des sacrifices? Seulement nous danserons nus dans l'ombre. La danse sacrée m'attend, à la rencontre des anciens. Les plus âgés sont rapidement partis ce matin vers le fleuve, dont les eaux sacrées courent tranquilles le long de la grotte du temple, caché là-bas dans la forêt. L'officiant s'en est allé avec eux. Les femmes ont porté jusqu'au temple l'eau du fleuve et ont accompli le sacrifice avec un animal. Maintenant je sais que l'alcool et la drogue m'attendent au rendez-vous avec les ancêtres. Je ferai l'amour avec mon beau-père, je ferai l'amour avec mon père. Car cette nuit nous danserons au son des tambours. "Il faut respecter et être fidèles au tabou" nous rappellent les aînés. Les mères nous enseignent le secret, il faut se purifier quand se taisent les fauves. Je sortirai, le corps dénudé, au son des tambours. Le corps peint, je chercherai entre les frères lequel est mon aimé. Je le chercherai avec mon odorat, je le chercherai avec mon toucher, ou je regarderai celui qui boite et alors dans mon délire, laissant de côté ma colère, je lui demanderai au son des tambours. - Es-tu mon frère? et j'attendrai sa réponse. Je le connais de loin. Je le connais de près. Je connais son odeur, son haleine dans l'ombre. Je lui dirai dans mon délire : - Tu sens le feu, tu sens la lance, tu sens le totem, le tabou et les herbes... Tu es mon frère. Lui m'a demandé de rester à son côté cette nuit. Mère soupçonne le secret et nous épie. Je sais que cette nuit, elle nous surveillera de près. Parce qu'elle sait que nous ne devons pas nous toucher. Mais je sais qu'il s'approchera pour me dire: - Tu as la fièvre. Tu as du feu dans tes yeux... Tu es ma sœur. Je lui ai dit que j'accourrai à son côté, rapide, malgré la surveillance de Mère. Je dois danser et livrer mon corps à la lumière du feu. 23