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Élévation

De
328 pages
En me réveillant dans cette chambre immaculée, je ne pouvais m’imaginer que mon existence venait d’être irrémédiablement bouleversée. Jamais il ne m’aurait été possible de me représenter que le monde paisible que j’avais toujours connu puisse être sur le point de partir en fumée. Pas plus que je n’aurais été à même de pressentir être promis à un tel avenir. Mais rien n’aurait pu me prémunir de ce que je m’apprêtais à découvrir. Ma vie tout entière n’avait été qu’un tissu de mensonges et, au travers de ce raz-de-marée déprédateur de manigances, de révélations et de conflagrations, une seule certitude subsistait: je disposais d’un an pour me préparer. D’un an pour me parer à aller secourir l’élue de mon coeur. D’un an pour apprendre à m’acquitter de ce rôle de portefaix du sort de l’humanité. D’un an pour devenir quelqu’un d’autre. Mais un an pourrait ne pas suffire. Car peut-être était-ce en humain que j’étais tombé, mais c’était en héros que je me devais de m’élever.
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Copyright © 2016 Alexandre Vézina
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le
cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-621-6
ISBN PDF numérique 978-2-89767-622-3
ISBN ePub 978-2-89767-623-0
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Vézina, Alexandre,
1998Élévation
(Les Glorieux et les Réprouvés ; tome 2)
ISBN 978-2-89767-621-6
I. Titre.
PS8643.E935E43 2016 C843’.6 C2016-941716-6
PS9643.E935E43 2016
Conversion au format ePub par:
www.laburbain.comPROLOGUE
Mon amour, combien de fois m’étais-je surpris à nous comparer au ciel et à l’océan, ces
deux infinités édéniques étant les représentations exactes de l’amour véritable ? Tout comme
eux, peu importe les montagnes infranchissables qui s’étaient dressées entre nous, nous avions
toujours su retrouver le chemin flexueux qui nous ramenait l’un à l’autre, afin de nous rejoindre
quelque part, au loin, à l’horizon. Il m’arrivait encore de croire que nous étions exactement
comme eux : irrévocablement liés par une force encore plus redoutable que les dieux
toutpuissants. Le destin. Et voilà que nous nous apprêtions à briser davantage les règles
intangibles. J’étais terrifié à cette seule idée. Rectification : j’étais mort de peur. Désormais,
j’avais un rôle cardinal à jouer : je devais assurer ta protection, quel qu’en fût le prix. Par le
passé, les rôles étaient inversés, cependant, aujourd’hui, en devenant ton féal époux, les
choses avaient changé, et c’était à mon tour d’encaisser les coups fangeux de la vie inique pour
t’épargner de la cruauté inhumaine du monde. L’effroi m’envahissait de part en part à l’unique
perspective de devenir la barrière insurmontable entre le monde paisible dans lequel nous
vivions et le royaume satanique auquel tu appartenais. Toutefois, j’étais prêt à assumer cette
responsabilité essentielle, puisque c’était justement quand la terreur insoutenable nous rongeait
de l’intérieur qu’il fallait faire preuve de bravoure afin d’affronter l’adversité. Je ne pouvais plus
être simplement un misérable humain. Je devais trouver la force aux tréfonds de mon être pour
arriver à tenir ma lourde promesse à ton égard et prouver que j’étais à la hauteur de cet amour
imprescriptible.
Alors qu’un foisonnement écrasant d’affres faisait rage dans ma tête, mon regard se plongea
plus profondément dans ses prunelles céruléennes si ravissantes auxquelles j’avais succombé
dès notre première rencontre. Mon cœur puissant battait la chamade, et j’étais entièrement
captivé par ma fiancée vénuste à la chevelure d’un blond argentin parfaitement coiffée, qui
resplendissait dans cette élégante robe nuptiale. Son sourire tentateur m’envoûtait
complètement, et la lueur pétillante de félicité dans ses yeux sublimes me faisait chaud au
cœur. Je serrai fermement ses douces mains dans les miennes comme si j’étais effrayé de la
perdre. En la regardant, je n’arrivais qu’à penser à une seule chose : elle était la femme de ma
vie. Je n’avais plus qu’une certitude : je donnerais ma propre vie pour elle ; je serais même prêt
à vaincre la mort faucheuse afin de lui épargner la taraudante douleur d’être abandonnée. L’idée
déplorable de la voir dévastée et inconsolable m’était totalement inconcevable. Je savais quels
avaient été les éprouvants achoppements qu’elle avait dû surmonter et quel était le sombre
secret, ce faix pondéreux, qu’elle avait dû porter chaque jour depuis maints siècles, mais il n’y
avait rien du passé enténébré de ma bien-aimée accorte qui aurait pu changer ce que je
ressentais pour elle. Étrangement, savoir qui elle était réellement m’avait en réalité rendu encore
plus amoureux d’elle que je ne l’étais déjà. Avec elle, j’avais connu l’allégresse et le feu, mais
aussi le navrement, le retombement et l’apeurement. Je savais tout d’elle ; elle savait tout de
moi. Je n’arrivais pas à décrire avec de simples mots les sentiments inénarrables que
j’éprouvais pour elle. C’était comme si l’univers en entier cessait de tourner lorsque j’étais en
présence de cette vampire bienveillante, mais en même temps, la vie insignifiante, elle, trouvait
alors son sens.
Vint enfin le moment décisif du baiser final, clouant ainsi cette cérémonie prestigieuse après
nombre de serments incessants. Ne voulant pas précipiter les choses, nous croisâmes le regardlanguide de l’autre une dernière fois, puis, un splendide sourire aux lèvres, nous nous
rapprochâmes tranquillement afin de nous embrasser langoureusement. Étrangement, ce fut
comme si le temps s’était arrêté au cours de ce bref laps de temps. Nous nous laissâmes
entièrement envoûter par cette sensation inexprimable qu’était l’amour et nous oubliâmes le
reste du monde. Tandis que je m’apprêtais à déposer un baiser sensuel sur les lèvres glacées
de ma tendre épouse, je fus soudainement parcouru par une impression alarmante de danger,
comme si un sixième sens s’était soudainement enclenché en mon for intérieur. Un frisson me
parcourut l’échine jusqu’à la moelle, et je me sentis oppressé par une force inconnue. Ma tête
essayait du mieux qu’elle pouvait de me résonner en me disant que ce n’était qu’un vilain tour
de mon imagination inexhaustible, mais mon cœur, lui, m’indiquait avec conviction qu’il était
question de vie ou de mort. Un événement cauchemaresque allait se produire. Je n’aurais su
dire pour quelle raison je le savais, mais j’en étais persuadé. Je le concevais jusque dans mes
entrailles visqueuses. Mes moindres sens se mirent tous en alerte, et mes muscles développés
se crispèrent. Je jetai un bref coup d’œil aux alentours. Ce fut alors que je vis la source du
danger par-dessus son épaule. Un homme de grande taille aux cheveux brun foncé longs et aux
iris d’un noir immaculé qui pointait une dangereuse arbalète sur elle, ayant pour projectile nul
autre que l’arme fatale pour la plèbe vampirique : un pieu de bois bien effilé, orienté précisément
en direction du cœur de ma chère fiancée. Je voulus m’égosiller, mais je n’eus point le temps de
dire quoi que ce soit que j’entendis un déclic presque inaudible et que je vis le pieu tranchant
filer à vive allure vers sa cible désarmée.
Tout allait beaucoup trop vite pour que je puisse même réfléchir. C’était comme si
l’impétuosité avait fortifié mon corps membru et que tout allait au ralenti. Le monde tout autour
de moi s’était subitement statufié, comme si j’étais captif de ces secondes atemporelles qui
s’épanchaient interminablement. Mon muscle cardiaque vigoureux ne battit plus pendant cet
instant éphémère. Mes instincts protecteurs prirent le dessus sur la raison et, par un geste
machinal, j’agriffai mon âme sœur par les avant-bras. Je vis nettement l’arme pernicieuse se
rapprocher, comme si l’air ambiant, lequel m’apparaissait soudainement irrespirable et pesant,
comme chargé d’une émanation ténébreuse et sulfureuse, alentissait sa course mortifère de
plus en plus. Une violente poussée d’adrénaline me parcourut incontinent, l’intégralité de mes
membres robustes étant revigorée par une vivacité déchaînée. À une vélocité surhumaine —
que je n’aurais jamais dû être en mesure d’atteindre —, moi, un piètre être humain, je nous fis
permuter de place en un infinitésimal fragment de seconde, juste à temps pour lui éviter son
trépas inéluctable. Je n’aurais jamais été capable de le supporter. La perspective horrifique
qu’on puisse lui faire du mal m’était insupportable et me saisissait d’effroi. Comment était-ce
seulement possible ? Je ne savais pas comment j’avais fait pour la sauver, ce que j’avais fait, ce
n’était pas humain. Le temps indomptable reprit alors son cours normal, fluant à nouveau dans
les flots turbides de l’existence. Mon cœur bâti à chaux de sable recommença à marteler ma
cage thoracique, et quand j’allais reprendre mon souffle, je ressentis un tiraillement au niveau de
la poitrine. Mes yeux aigue-marine se révulsèrent, et je demeurai tétanisé en raison du
lancinement torturant qui élançait chaque infime parcelle de mon être. J’ouvris la bouche pour
m’énoncer, cependant, les mots suppliants s’enraillèrent dans ma gorge et se muèrent en un
geignement guttural de suffocation. Je me sentis asphyxier. Un liquide sirupeux et ferrugineux
jaillit de ma bouche et le long de mon menton. Ma vue se voila de larmes incoercibles, rendant
tout autour de moi trouble, et je me sentis défaillir, entraîné au loin par le courant torrentueux,
sans rien à quoi m’accrocher pour résister.Alors que je perdais contact avec la réalité vaporeuse, cette intermittence persistante dans
l’espace-temps fut subitement interrompue par une déflagration abasourdissante, laquelle
balaya tout sur son passage. J’eus à peine le temps de discerner au travers de cette nuée de
larmes qui m’obstruait la vue cette langue altérée de flammes rougeoyantes qui se précipitait
droit sur moi, désirant se saisir de moi et m’engloutir, et je fus catapulté au loin par le souffle
véhément de l’explosion. Ma tête choqua brutalement une surface dure, et mon corps heurta
durement le sol froid. Pendant quelques secondes, ce fut le noir et le silence complet, comme si
le monde tout autour de moi s’était oblitéré. J’avais la déplaisante impression que je sombrais
dans un gouffre sans fin, mais je parvins à m’accrocher à une des parois, laquelle était
particulièrement chancelante, de cet abîme. Ma prise était bien précaire, mais elle était
suffisamment stable pour suspendre momentanément ma chute et me permettre de me
cramponner à la vie, qui était de plus en plus hors d’atteinte. Je revins à moi quelque temps,
toujours sonné. Le monde réel toupillait autour de moi et palpitait dans cet amalgame de teintes
nacarat et safran et duquel se détachaient des ombres difformes qui hurlaient et accouraient
dans toutes les directions. Un goût saumâtre de sang s’était répandu dans ma bouche. Chaque
parcelle de mon enveloppe charnelle m’élançait, et un amas de gravats broyait ma cage
thoracique, rendant chaque respiration fort difficile. La chaleur environnante était insupportable,
des gouttes de sueur emperlant mon front. Je fus pris d’une quinte de toux creuse, laquelle me
fit grimacer en raison de l’élancement qu’engendraient ce soulèvement et cet abaissement
brusque de mes côtes sans doute fracassées et de cet objet pointu qui remuait au creux de
mes entrailles visqueuses. Je crus bien entendre les hurlements stridents s’intensifier,
néanmoins, tout me semblait si irréel que je ne savais plus distinguer le vrai du faux. Je
n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait. Me retenir de basculer dans le précipice était de
plus en plus ardu, la tentation de m’y abîmer s’intensifiait de seconde en seconde, les ténèbres
alléchantes me gagnant peu à peu malgré le brasier qui régnait autour de moi.
Alors que l’univers recommençait à s’estomper, je vis son visage angélique apparaître
audessus de la fosse sans fin, irradiant dans l’obscurité par laquelle j’étais englouti. Soudain, ma
poigne sur l’existence défaillante se raffermit. Je sentis qu’elle me dégageait de ce poids
pondéreux qui m’oppressait, mais la douleur intenable ne décrut pas. Elle s’exacerbait à chaque
seconde qui s’écoulait. Les battements irréguliers de mon cœur tambourinaient jusque dans
mes tempes, et je pantelais. Les doigts délicats de l’élue de mon cœur effleurèrent mon torse,
et je vis ses traits édéniques se décomposer. Ses doigts, ces doigts que les miens avaient
enlacés tant de fois, que mes lèvres avaient baisés tant de fois et qui connaissaient chaque
recoin de mon corps, étaient couverts d’un liquide écarlate dégoulinant. Du sang. Mon sang.
Son criaillement suppliant couvrit le vacarme fracassant du pandémonium nous entourant, me
fendant le cœur.
Je toussotai et expectorai du sang ferreux, mes côtes cassées et ce pieu affilé dans ma
poitrine me meurtrissant. Des larmes douloureuses suintaient le long de ses joues, et elle
tonitruait à s’en rompre les cordes vocales qu’on me vienne en aide. Elle plaça délicatement ma
tête sur ses genoux et elle appliqua une forte pression autour du pieu pointu qui me traversait
afin de ralentir le flot de sang pourpre qui fluait de la plaie mortifère. Chaque inspiration était
plus pénible que la précédente. Je luttais difficilement pour ne pas fermer les yeux et me laisser
entraîner par ce vide qui me drainait. Je tentai de me rattacher à l’unique chose réelle dans ce
chienlit cataclysmal : elle. Je décelais la désespérance absolue sur ses traits. La vie inique me
désertait de plus en plus, et mon vouloir inextricable s’atténuait peu à peu sans que je puisse
faire quoi que ce soit. Il n’existait pas pire sensation que celle-ci : l’impuissance. J’étaisimpuissant. Je n’étais qu’un spectateur oisif à mon propre trépas. J’aurais tant souhaité être en
mesure de me redresser et aller trancher le fil des jours de l’exécrable spadassin luciférien ayant
tenté de supprimer mon unique raison de vivre et dire à ma chérie que tout allait bien aller.
J’aurais tant voulu m’époumoner et même me démener. Cela n’aurait absolument rien changé à
la situation climatérique, rien changé au fait fatidique que j’allais passer de vie à trépas, mais au
moins, cela aurait été mieux que cette inaction que je réprouvais.
Brusquement, la conflagration dévoratrice prit de l’ampleur, et l’air se vicia, l’oxygène
devenant alors totalement irrespirable. Je suffoquai. J’avais beau inhaler, j’asphyxiais.
L’affolement annihilait mes pensées enchevêtrées. J’avais l’impression que deux mains
m’enserraient la gorge. J’étais incapable du moindre son. Mes yeux s’embuèrent à tel point
qu’elle n’était plus qu’une silhouette voilée. Soudain, elle fut hors de ma vue, et je cédai à la
panique délétère. Mes doigts robustes glissèrent de ma prise, et la vie ne tenait plus qu’à un fil.
Mon corps tout entier réclamait de l’oxygène, et j’étais sur le point de défaillir. J’allais m’enliser
dans cet abîme insondable et ne plus jamais revoir la lumière coruscante du jour. Ne plus jamais
la revoir. C’était terminé. Je fus pris d’un ultime élan de fortitude et je m’opiniâtrai à résister à
l’endormissement. Je guerroyais ardemment pour ne pas capituler devant la Faucheuse. Devant
ma propre faiblesse. Devant cette appétence affriandante de clore mes paupières et de me
laisser emporter par le sommeil irréversible. Je devais vivre. Pour elle. Pour nous. Je lui avais
donné ma parole que je vaincrais la mort indomptable. Ma parole. Je ne pouvais pas faillir à ma
promesse astreignante. Je ne pouvais pas…
Je croyais ne jamais plus la revoir, quand elle réapparut à mes côtés, toujours larmoyante,
recommençant à juguler mon hémorragie létale. Je pus me retenir après elle. L’air redevint
respirable, et je pus enfin prendre une profonde inspiration. Bien que je continuais à anhéler et à
tousser, l’oxygène, tout comme sa présence vivificatrice, me redonna temporairement de la
vigueur. Ce n’était plus qu’une infime question de temps avant que je n’entame mon ascension
vers l’au-delà. C’était se bercer de chimères fallacieuses que d’espérer survivre à cette blessure
mortelle. J’allais indubitablement mourir. Je ne parvenais pas à m’y résigner, nonobstant, c’était
la triste vérité. Je ne pourrais pas me cramponner à elle indéfiniment. Tôt ou tard, le précipice
aurait raison de moi. Je voulus retirer l’arme qui me perforait l’abdomen, mais ma bien-aimée
dévastée me réprimanda vivement. Je ne trouvai même pas en moi la faible force de me récrier
tellement j’étais anémié. Même que je n’étais même pas en mesure d’appréhender la
signification de ses paroles. Mes oreilles bourdonnaient. Avant de périr, j’avais une dernière
volonté. Je voulais partir en étant son mari. Je voulais emporter avec moi ce statut de l’autre
côté. Peut-être cela comblerait-il quelque peu la vacuité en mon âme lorsque je ne pourrais plus
être à ses côtés. Je rassemblai les forces qu’il me restait et essayai, à deux reprises,
quoiqu’infructueusement, de prononcer son nom inoubliable en dépit du sang infect qui
s’amoncelait dans ma gorge, mais elle ne me laissa pas parler en m’implorant du fond de son
cœur brisé de ne pas l’abandonner. Je m’efforçais de ne pas laisser l’anéantissement
déprédateur gruger le peu de forces vitales qu’il me restait et d’oublier qu’il s’agissait d’adieux.
Je tentai à nouveau de parler, sans succès. Elle ne voulait rien entendre. Je fus pris de vertiges
étourdissants, et le monde entier vacilla plus que jamais. Le martyre torturant atteignit son
paroxysme, et je craignis sérieusement que le peu de temps dont je disposais ne suffise pas.
Usant de mes dernières forces, je posai ma main contre sa joue et la caressai tendrement, en
essayant de mon mieux de ne pas verser des pleurs à mon tour. Mon amoureuse éplorée serra
fermement ma main qui trémulait et se mordit la lèvre inférieure afin de mieux contenir les
sanglotements immaîtrisables qui l’assaillaient. Je regardai son visage séraphique, visage, qui,même convulsé par l’affliction et le retombement, conservait sa vénusté éthérée, et la tristesse
viscérale me noua la gorge. Elle était tout pour moi. En fermant les yeux, je me dénuais de tout.
Je n’étais plus rien.
— K-K-Kendra… susurrai-je en un marmottement pratiquement imperceptible. É-É-Écout-t-te
moi…
— Non ! protesta-t-elle avec véhémence. Toi, écoute-moi ! Tu ne peux pas me quitter, tu n’as
pas le droit. Sans toi, ma vie n’a plus de sens. Ne me laisse pas seule, je t’en supplie. Ne baisse
pas les bras… Ne baisse pas les bras…
— J-J-Je vais mourir… M-M-Mais comme d-d-dernière faveur… avant de m-m-mourir…
j-jj’aimerais que t-t-tu sois ma femme…
Tout ce que je vis fut cette larme qui perlait sur sa joue gauche, et elle se pencha sans
aucune hésitation pour déposer un baiser énamouré sur mes lèvres tremblantes. Je perdis le
souvenir du lancinement tenaillant. Elle était désormais ma femme, et c’était tout ce qui
m’importait. J’abdiquai. Je n’avais plus la vigueur nécessaire pour arriver à maintenir mon
rythme cardiaque ou pour demeurer éveillé. Je lâchai prise. Mes paupières étaient si lourdes
qu’il m’était impossible de ne pas les clore. Je chus. Je m’égosillais intérieurement, mais cela
était vain. Je m’embourbais dans cet abîme enténébré, étant trop affaibli pour m’agripper à quoi
que ce soit, m’éloignant à jamais d’elle. Je n’ai pas le droit… Ses lèvres froides effleuraient
encore les miennes, du moins, je croyais. Non… Lutter contre le sommeil irréfrénable était
impossible. Je n’ai pas le droit de baisser les bras… Tous mes membres musculeux devinrent
engourdis. Me piéter contre mon sort funeste m’était impossible à présent. Je fermai les yeux.
Kendra… Je n’ouïs même pas la plainte qu’elle lâcha quand elle défit notre étreinte. Mon
amour… J’étais déjà loin. Je ne t’abandonnerai pas… Trop loin. Je ne t’abandonnerai pas…
J’exhalai mon dernier soupir. Je vaincrai la mort pour toi… Le battement suprême de mon
muscle cardiaque fourbu se propagea dans mes veines. Je reviendrai…
Et ce fut le noir total.Première partie
SurgissementQuatre jours plus tard
Lieu inconnuCHAPITRE 1
ÉVEIL
Comme si une fulgurante décharge électrique avait parcouru l’ensemble de mon corps
membru, je m’éveillai en sursaut, haletant bruyamment, et la sueur emperlant mon visage. Je
me redressai promptement, en position assise, mon cœur vigoureux martelant si vertement ma
cage thoracique que je craignais presque qu’il ne la fracasse. Je voulus crier son nom, mais je
fus incapable de souffler le moindre mot en raison de mon anhélation. Ma respiration,
comparable aux ahans poussés après un effort physique rigoureux, était striduleuse, et chaque
bouffée d’air me faisait l’effet d’un feu ravageur dans ma gorge, comme si l’oxygène corrodait
les parois de mes voies respiratoires. On aurait dit que je n’avais pas respiré depuis des siècles.
L’ensemble de mes robustes muscles était contracté, et des veines turgescentes saillaient de
ma peau, formant des ramures proéminentes et serpentines le long de mes avant-bras. Un
élancement aigu me déchira le crâne, me faisant grimacer, et je dus plisser les yeux en raison
de l’éclairage aveuglant des lieux. Mon muscle cardiaque n’alentit aucunement la cadence, étant
mû par l’apeurement qui me rongeait les entrailles visqueuses, et tous mes sens étaient en
alerte, me parant à affronter le danger éminent. C’était comme si je venais tout juste de
m’extirper d’un rêve cauchemaresque et que mon cerveau ne faisait pas encore la distinction
entre la réalité fumeuse et l’onirisme mystifiant. Mon enveloppe charnelle réagissait toujours aux
stimuli de mon mauvais rêve, aiguillonnant chacun de mes sens. Ces images séquentielles
incroyablement estampées dans mes pensées s’enchaînaient diligemment en boucle dans mon
esprit anarchique. Cet arrière-goût ferrugineux persistait dans ma bouche, et je pouvais
pratiquement éprouver ce tiraillement taraudeur au niveau de ma poitrine, comme si une arme
effilée avait pénétré de part en part ma poitrine. Je portai instinctivement mes deux mains à
mon torse dénudé pour le palper, comme à la recherche d’une couture ne s’y trouvant pas
auparavant, mais je ne dénichai rien d’anormal, à mon grand soulagement.
« Ce n’était qu’un cauchemar », me persuadai-je.
Ma ventilation sibilante et saccadée se régularisait progressivement et sifflait de moins en
moins. Mes membres crispés se détendaient de plus en plus, signe que je reprenais de fil en
aiguille contact avec la réalité fuligineuse. Néanmoins, je remâchais infatigablement cette scène
horrifique dans ma tête, incapable de m’en dessaisir, la vive réminiscence de celle-ci étant si
profondément ciselée dans ma mémoire infaillible qu’elle ne s’oblitèrerait probablement jamais.
La sueur saumâtre suintait toujours le long de mon corps bien membré, et des frissons
irréprimables me parcouraient encore l’échine. Cela m’avait semblé si véridique. La chaleur
oppressante. Les braillements implorants. La douleur tenaillante. Je ne me croyais pas capable
de me les être figurés aussi parfaitement. Ce cauchemar pétrifiant m’avait paru si réel. Mourir
m’avait paru si réel.
Il me fallut quelques secondes supplémentaires pour m’accoutumer à la clarté ambiante,
mais je pus aviser où je me trouvais. Je jetai un bref coup d’œil aux alentours. La pièce
rectangulaire plutôt exigüe dans laquelle j’étais avait pour unique meuble le lit double confortable
au centre duquel je gisais. Ce dernier était recouvert de minces draps liliaux qui étaient hissés
jusqu’à ma taille. Les murs d’un blanc satiné, sans aucune aspérité, étaient dépourvus de
fenêtres. Ils avaient pour seule embrasure ces deux portes antiques closes sans poignée,
lesquelles menaient je ne sais où et sur lesquelles étaient gravées de magnifiques dessinsreprésentant des créatures ailées et des guerriers hardis se battant contre des monstres
répulsifs. Le plancher lisse semblait fait de la même pierre luisante que les parois de la salle
étroite. La chambre étriquée était fortement et inexplicablement éclairée, la source de cette
lumière éblouissante m’étant inconnue en raison de l’absence de tout appareil lumineux. J’étais
seul. J’ignorais où j’étais. Je n’avais jamais mis les pieds en ces lieux et je ne savais fichtrement
pas de quelle façon j’avais bien pu atterrir ici, mes précieux souvenirs me faisant défaut.
Pardessous tout, j’ignorais où elle était. Je ne détectais ni peu ni prou la présence rassérénante de
ma bien-aimée accorte. J’éprouvais l’impérieux besoin de la serrer dans mes bras, de la presser
contre mon cœur afin de chasser cette appréhension tourmentante laissée par mon cauchemar
funeste, celle de l’avoir perdue à tout jamais. Cela m’était insupportable de me retrouver ici sans
elle à mes côtés. Son absence m’oppressait, quoique j’étais quelque peu rassuré en pensant
qu’elle savait très bien se débrouiller sans moi, bien plus que je ne le pourrai jamais sans elle.
Cet endroit hermétique et paisible me saisissait d’effroi. J’avais la déplorable impression qu’un
forcené néronien allait débarquer d’une minute à l’autre pour venir me martyriser bestialement et
me disséquer vivant jusqu’à ce que je rende mon dernier souffle. D’accord, mon scénario
pétrifiant était indubitablement exagéré. Je m’étais laissé emporter par mon imaginaire inepte.
J’avais sans doute regardé trop d’œuvres cinématographiques d’horreur et entendu trop de
récits effroyables. N’empêche que j’avais ce pressentiment inexpliqué, cette intuition viscérale
qui me prenait aux tripes et qui m’intimait de demeurer à l’affût.
Je me mus quelque peu sur le lit, de sorte que j’étais à présent assis en bordure du matelas
moelleux, mes deux pieds nus reposant sur le sol marmoréen. Je tressaillis à ce contact glacial.
Chaque mouvement m’était pénible, tous les membres robustes de mon corps pesant une
tonne, comme si je ne les avais pas remués depuis quelques jours. Je remarquai que je portais
une sorte de caleçon immaculé très ajusté contre ma peau, épousant à la perfection les formes
de mon corps et fait d’une fibre textile résiliente et extensible. Ce sous-vêtement moulant ne
m’appartenait pas ; je ne l’avais jamais vu de toute ma vie. Je me pétris nerveusement les
mains en balayant encore une fois les environs de mon regard glauque, cherchant un
quelconque détail pouvant m’informer sur cet endroit inconcevable et sur sa disparation.
Toutefois, je ne dénichai absolument rien. Les seules informations dont je disposais étaient ces
éléments creux que j’avais relatés à la suite de mon premier examen des lieux.
Tout à coup, les portes s’ouvrirent, ce qui me fit soubresauter violemment et me redresser
prestement sur mes deux pieds, l’ensemble de mes muscles étant tendu et mes sens se
mettant en alerte. Trois personnes au visage masqué sous une capuche descendant jusque
sous leur nez entrèrent en file indienne dans la salle d’albâtre, la tête baissée, leurs yeux
braqués au sol et le dos courbé. Les individus encapuchonnés étaient de taille moyenne et
avaient revêtu une robe bouffante et neigeuse. Les deux premiers cheminaient les bras croisés,
leurs mains étant dissimulées dans leurs manches amples, tandis que le troisième traînait un
seau en bois champagne ainsi qu’une pile de vêtements blancs parfaitement pliés surmontée
d’une paire de souliers crayeux. Leurs gestes étaient parfaitement synchrones, comme s’ils
étaient orchestrés par une même conscience. Ils avancèrent jusqu’à ce qu’ils soient à environ
un mètre de moi, puis ils s’immobilisèrent. Je les toisai ombrageusement, craignant qu’ils ne
s’en prennent à moi. J’en avais suffisamment vu au cours de l’année précédente pour savoir
que ces trois étrangers véreux n’étaient pas des êtres humains. Les deux êtres insaisissables
aux mains vides se dirigèrent vers leur congénère qui transportait le contenant, lequel s’avérait
être rempli d’eau savonneuse, et y plongèrent leurs mains. Ils en tirèrent tous deux un linge
dégoulinant qu’ils épreignirent et se dirigèrent vers moi, leurs pas étant toujours simultanés.Instinctivement, je reculai d’un pas et me raidis, parant à un assaut de leur part, mais j’en
vins rapidement à l’évidence : je n’avais nulle part où leur échapper. J’étais coincé. Je fis donc
un homme de moi et ne cherchai plus à me défiler. Je les laissai m’approcher, quoique je
demeurai suspicieux. Les deux créatures granitiques se rangèrent de part et d’autre de moi, et
chacun agrippa rapidement un de mes poignets de sa main gourde libre. Leurs doigts graciles et
étiques étaient dotés d’ongles cireux, et leur peau était cendrée. Sans jamais redresser la tête,
ils distendirent mes bras musculeux, lesquels étaient fortement contractés, posèrent leur chiffon
humecté contre ma peau dénudée et se mirent à la curer rudement. Je frémis au contact de
l’eau glaciale. Je ne comprenais aucunement pourquoi ces individus s’opiniâtraient à me
décrasser malgré mes vitupérations. Ils n’avaient cure de mes regimbements et poursuivaient
ce qu’ils étaient en train de faire sans jamais me lancer un regard. J’en vins à me demander s’ils
étaient malentendants. Je finis par cesser de réclamer, voyant que mes récris incessants
étaient vains. Je les laissai faire leur sale besogne sans rechigner davantage. Au début, leur
poigne était si roide et j’étais si tendu que j’en avais les doigts engourdis, mais au fur et à
mesure que je me relâchais, mon sang écarlate recommençait tranquillement à atteindre
l’extrémité de mes membres supérieurs. Après avoir raclé mes bras et mes aisselles, ils
trempèrent à nouveau leur serviette dans le cuveau, avant d’enchaîner avec mon torse.
J’empestais la lavande. Une fois qu’ils eurent frotté chaque parcelle de mon enveloppe
charnelle, ils se reculèrent de quelques pas, jusqu’à ce qu’il soit de chaque côté de leur
semblable, mirent leur serviette dans le récipient cylindrique et reprirent leur position initiale,
c’est-à-dire les bras croisés et les mains dissimulées dans leurs manches bouffantes. Celui qui
portait le contenant et la pile de vêtements s’avança vers moi et me tendit les vêtures
soigneusement pliées. En fronçant les sourcils, je saisis ce qu’il m’offrait et je revêtis ces habits
laiteux. J’enfilai le pantalon fait d’une étoffe velouteuse, les chaussures puis la tunique ample en
soie au col tunisien prononcé, qui laissait paraître le haut de mon torse, et aux longues manches
flottantes. Une fois cela fait, l’être avare de paroles retourna auprès de ses confrères tout aussi
silencieux, et les trois demeurèrent là, cois, pendant quelques minutes, prenant racine.
Je patientai quelque temps avec eux, ne sachant pas trop ce que j’attendais au juste. J’étais
énormément confus. Un raz-de-marée torrentueux de questionnements déferlait sur moi. Où
étais-je ? Où était Kendra ? Qui étaient ces trois créatures ? Que me voulaient-elles ? Leurs
agissements insondables piquaient ma curiosité, et je ne parvenais pas à appréhender la raison
qui les avait poussées à me laver. Ces vêtements étaient loin d’être modernes, on aurait dit les
parures d’une époque lointaine. Ils semblaient m’avoir paré pour un événement quelconque,
mais je n’arrivais pas à déterminer lequel, tout étant encore beaucoup trop anarchique dans
mon esprit cartésien pour que je puisse embrasser la signification de cette situation
indéchiffrable.
Je n’eus pas à m’interroger interminablement à ce sujet, puisqu’une jeune femme pétrie
d’assurance à la silhouette svelte fit à son tour son entrée dans la pièce exigüe. Les trois
individus encapuchonnés la saluèrent révérencieusement d’un remuement de tête et
disposèrent, quittant la pièce en rang, exactement de la même façon dont ils y étaient entrés.
La ravissante demoiselle portait sa chevelure carmélite en natte et arborait une armure
magnificente tout droit tirée d’un autre âge sous un long manteau éburnéen, muni d’un capuce
et de manches bouffantes dont les pans effleuraient le sol. Décidément, j’avais fait un retour
dans le temps. Une cuirasse en cuir d’albâtre épousant bien ses courbes prononcées recouvrait
son tronc et était joliment décorée de symboles sibyllins et d’arabesques onduleuses. Un
magnifique soleil traversé par trois épées était estampé au niveau du sternum. Une ceinturenoire entourant sa taille permettait de ranger une dague au manche métallisé serti d’une pierre
améthyste. Elle avait enfilé un ample pantalon anthracite qui était surmonté par des genouillères
stylisées argentines dont les extrémités étaient enfouies dans des bottes montant jusqu’au
milieu de ses tibias. La guerrière chevronnée fit halte à quelques pas de moi et me fit un sourire
allègre, l’un de ces sourires égayants que l’on adressait à un ami qu’on n’avait pas revu depuis
une éternité, qui contrastait singulièrement avec son habillement imposant. Ses somptueuses
prunelles absinthe tirant vers le turquoise à leurs extrémités pétillaient d’une lueur inracontable.
— Niallán, je te rencontre enfin ! s’écria-t-elle d’un ton folâtre. Voilà si longtemps que
j’attendais ce moment ! Bon sang, comme tu ressembles à ton père, c’est presque à s’y
confondre !
— Attendez… dis-je, hébété. Qui êtes-vous ?
Cette inconnue sémillante, laquelle était absolument superbe, je devais l’avouer, sans que je
sache pourquoi, me paraissait familière. Bien plus qu’une simple étrangère aurait dû l’être
habituellement. J’étais incapable d’établir pour quelle raison, mais j’avais l’infime conviction
d’avoir déjà aperçu cette combattante énigmatique, aussi saugrenu que cela puisse paraître. Je
n’étais pas en mesure d’expliciter davantage cette impression vaporeuse de déjà-vu. Le plus
étrange dans tout cela était ce déraisonnable sentiment de confiance que je concevais à son
égard, ma réticence et mes appréhensions s’étant dissipées comme par magie. Pourquoi
avaitelle mentionné mon père ? Elle ne devait avoir guère plus d’une vingtaine d’années, alors cela
signifiait qu’elle n’avait pas pu connaître personnellement mon paternel, celui-ci ayant péri alors
que je n’avais que quatre ans. D’où avait-elle entendu parler de lui ? Et ce nom singulier, Niallán,
je croyais l’avoir déjà entendu quelque part. C’était comme si cela éveillait une réminiscence
ensevelie dans les tréfonds de mon esprit, s’étant estompée au fil des années, de sorte qu’il
n’en demeurait plus qu’une image trouble impossible à déchiffrer.
— Excuse mon inconvenance, Niallán, se reprit-elle. Je me suis…
— Charles, la repris-je. Je m’appelle Charles. Pas Niallán.
— Désolée, j’avais oublié ! Laisse-moi me reprendre. (Elle s’éclaircit la voix et prit bien la
peine d’articuler impeccablement chaque syllabe tout en ayant ce rictus railleur en coin.)
Pardonne-moi, Charles. Comme tu l’as sans doute remarqué, je me suis un peu laissé emporter
sous l’effet de l’émotion. Je t’attendais depuis bien longtemps. Très longtemps. Oh ! Suis-je bête
! Je ne me suis même pas présentée. Je suis Elyssa, fille de Liana. (Elle marqua une courte
pause et me fit une révérence retenue.) Je…
— Nous sommes-nous déjà vus ? m’enquis-je, inquisiteur, ne me rendant même pas compte
que je l’interrompais, étant bien trop absorbé dans mes pensées.
— Non, j’en ai bien peur.
— En êtes-vous certaine ? J’ai pourtant l’impression de vous connaître.
— Sans aucun doute, me répondit-elle en affichant un large sourire, lequel me parut factice
sans pour autant sembler cauteleux. Nous nous rencontrons pour la toute première fois.
Je n’aurais su dire pourquoi, mais je savais qu’elle me bourdait. Quelque chose dans sa façon
d’agir et de s’énoncer me mettait la puce à l’oreille, sans pour autant que ces détails presque
indécelables ne m’alarment. Je savais qu’elle me mentait, je l’éprouvais au plus profond de moi.
Elle recelait la vérité, j’en avais l’intime certitude. Une voix pratiquement inaudible, celle de la
curiosité inextinguible, me sommait de l’interroger, de la bourreler avec mes questionnements
jusqu’à ce que sa résistance psychologique s’affaisse, toutefois, je n’en fis rien, faisant fi de
celle-ci. Je ne poussai pas plus loin mon investigation succincte, sentant inexplicablement que jene devrais pas m’enquérir à ce sujet, comme si j’approchais trop près ma main de flammes
dévorantes, courant le risque de me brûler.
— Suis-moi. Je vais te conduire à Lui. Il attendait ton éveil avec impatience. Il a tant de
choses à te dire. Tu dois avoir une tonne de questions à poser, mais ne t’en fais pas, Il aura des
réponses pour toi. Il en a toujours.
Sans en ajouter davantage, la dénommée Elyssa tourna les talons et se mut en direction de
la sortie, me laissant là, seul et pantois. Pendant un instant fugace, me sentant m’ennoyer de
plus en plus dans cet océan turbulent de confusion et d’équivoque, j’hésitai à la suivre. Je ne
savais rien de cette curieuse inconnue. Absolument rien. Je n’étais pas inintelligent non plus.
J’avais assimilé il y a longtemps qu’il ne fallait pas se fier aux étrangers, leurs actes étant
imprédictibles. De plus, au cours de cette année, depuis que ma route linéaire et paisible s’était
conjointe au chemin flexueux et jonché d’écueils insurmontables de mon amoureuse éthérée,
laquelle appartenait au peuple surnaturel, j’avais constaté qu’il ne fallait jamais se fier aux
apparences et qu’il valait mieux se méfier des gens trop secourables. Je méconnaissais l’endroit
où elle désirait m’amener et j’ignorais qui était cette personne suréminente à qui elle devait me
conduire. Pour autant que je sache, elle comptait me supprimer à la seconde où je franchirais le
seuil de cette pièce. Pourtant, malgré ma réticence rassise, lorsque je réalisai qu’elle avait quitté
mon champ de vision, je me précipitai à sa suite, passant outre mon incertitude, et la talonnai de
près. Je faisais indubitablement preuve d’imprudence, mais avais-je vraiment le choix ? C’était
ça, ou je restais dans cette chambre immaculée qui me donnait la chair de poule. Je
n’affectionnais pas particulièrement la seconde option.
Sans souffler mot, je suivis de près cette guerrière dans la fleur de l’âge, et nous
cheminâmes dans le dédale de couloirs et d’escaliers. En la suivant, je remarquai à la base de
sa nuque un début de tatouage fait à l’encre noire. Je me demandai bien à quoi il ressemblait
dans son intégralité. Je n’avais aucun mot pour décrire congrûment les images enchanteresses
que mes yeux cyan apercevaient. Ce bâtiment titanesque était bien trop édénique pour être
vérace. Sa magnificence nonpareille était presque effrayante. La seule explication plausible pour
élucider ce que ma vue perçante percevait était que je devais rêver, nul endroit sur cette Terre
ne pouvant être semblable à celui-ci. Je mettais en doute l’existence d’une telle édification. Le
plancher en marbre opalin et en granite blanc perle, les murs brasillants, les imposantes
colonnes ioniques, les arcs outrepassés, les somptueuses voussures, les rampes en or et les
fastueuses sculptures joliment ciselées dans la même fin inestimable n’étaient qu’un lapidaire
abrégé des éléments qui constituaient ce décor à nul autre second. Les lieux étaient déserts, et
un silence impénétrable, que seul le son amorti de nos foulées sur le sol troublait, régnait.
Après plusieurs minutes à bifurquer çà et là, nous aboutîmes dans un corridor prodigieux
dont le plafond était à une hauteur vertigineuse et qui avait pour aboutissement un portail
colossal, lequel m’apparaissait comme un point lilliputien au bout de ce passage interminable.
Ma fascination atteignit son paroxysme. Contrairement au reste de ce château cyclopéen, le
plafond était en voûte d’ogive en or massif et sous forme d’arcs brisés. Des piliers ioniques en
pierre blanche lustrée longeaient les murs, séparés de quelques mètres les uns des autres, des
filons serpentins or étaient incrustés dans la roche. Les murs étaient lambrissés de marbre rosé
à leur base, chaque panneau marmoréen étant décoré de moulures dorées, et une cimaise de
même couleur séparait la partie supérieure et la partie inférieure du mur. Le segment supérieur
consistait en fait en un fastueux vitrail versicolore, à travers lequel filtrait une lumière se teintant
des diverses couleurs des morceaux de verre, comme si une écharpe d’Iris entourait ce couloir.
Je n’avais jamais vu quelque chose d’aussi prodigieux, tous les mots me venant à l’esprit étantbien trop spécieux pour dépeindre la sublimité des images féériques que mes yeux captaient. Si
c’était un rêve, ce dont je ne doutais aucunement, je ne voulais pas me réveiller, voulant que
mes prunelles glauques continuent à se repaître de toute cette joliesse. Je brûlais de savoir où
je me trouvais, mais je m’effrayais de troubler le silence des lieux en lui adressant mes
interrogations, alors je m’abstins de la questionner. Cet extraordinaire vitrail représentait des
luttes inexpiables entre des guerriers effroyables et des êtres surnaturels, volant, sauvant,
dilapidant et tuant, des constructions incroyables qu’aucun humain n’aurait pu ériger, des
hommes suréminents faisant usage de forces divines… Je n’aurais pu verbaliser l’entièreté des
innombrables détails que je percevais. Je remarquai que les scènes dissemblables peintes dans
le verre avaient l’air d’être disposées de façon chronologique, comme si elles racontaient une
histoire dantesque.
— Formidable, n’est-ce pas ? émit la femme avare de paroles en se décidant enfin à rompre
ce silence infrangible.
Je ne sus point comment lui répondre. En voyant mon air ébahi, elle pouffa de rire. Son
esclaffement communicatif se réverbéra dans le couloir désert. Je ne pus détacher mon regard
de cette œuvre d’art à nul autre pareil tandis que nous continuions d’avancer, complètement
absorbé par cette enfilade d’images magistrales tout en essayant d’appréhender l’histoire
prestigieuse narrée par celles-ci. Lorsque je cessai d’ausculter cette formidable fresque et que je
revins à la réalité utopique, je réalisai que nous nous trouvions désormais à quelques pas de
cette porte monumentale, laquelle était close, et je tressautai violemment en prenant conscience
que nous n’étions plus seuls. Je suivis de plus près mon accompagnatrice aguerrie près de
laquelle je me sentais davantage en sûreté, sans doute en raison de cette dague effilée qu’elle
traînait accrochée à sa taille déliée. Entre chaque colonne se dressaient désormais des
sentinelles ailées affichant une mine particulièrement inhospitalière et comminatoire, qui avaient
endossé une imposante armure coruscante. Leurs équipements pondéreux, lesquels les
recouvraient de la tête aux pieds, avaient été élégamment cinglés par son adroit concepteur
dans l’or pur. Chacun portait une bourguignotte dont on avait esthétiquement buriné la surface
et qui comportait deux chétives ailes sculptées corroyées au niveau des tempes et détenait une
haste martelée dans le même aloi. Leurs énormes ailes immaculées étaient ployées, et des
protections étaient enchâssées à leurs plumes. En raison de leur impassibilité réfrigérante et de
leur immobilité exemplaire, j’aurais presque pu les confondre avec des statues inanimées. J’en
dénombrai une trentaine. J’avais l’impression d’être incommensurablement loin de chez moi, à
des années-lumière de là et de la femme vénuste qui était mienne. Cette fâcheuse sensation ne
me complaisait nullement. Pour la première fois de ce rêve désorientant, j’aspirai expressément
à ce que quelqu’un me tire de ce lourd sommeil. Être entouré de dizaines de créatures
surnaturelles armées ne m’infusait aucune confiance. Au contraire, cela m’inoculait cette
circonspection outrée et cette appétition incoercible de la savoir près de moi.
À une dizaine de pas de la titanesque porte, mon rythme cardiaque s’activa dangereusement
en apercevant ces deux bêtes cyclopéennes apostées de chaque côté de celle-ci. Mon cœur
vigoureux cinglait si vertement ma cage thoracique que ses battements tapageurs résonnaient
jusque dans mes tempes. Une myriade d’images pétrifiantes défila dans mon esprit enchevêtré,
et ce gloussement bestial, dont je n’étais jamais parvenu à émousser le souvenir indélébile,
résonna dans ma tête. Je pouvais encore subodorer l’effluence méphitique de la mort, comme si
elle planait toujours autour de moi. L’épouvantement délétère me pressura les tripes, et une
perle de sueur suinta le long de mon front. J’avais beau essayer de recouvrer mes esprits,
c’était plus fort que moi, la réminiscence traumatisante de cette nuit désastreuse ressurgissaitbien malgré moi et me faisait perdre tous mes moyens. Avancer était dorénavant fort difficile.
Ces deux colossales créatures s’apparentaient aux deux nimhferis méphistophéliques qui
s’étaient ingéniées à m’exécuter quelques mois plus tôt et qui avaient finalement enlevé la vie à
mon frère jumeau, lequel s’était porté à ma défense. Heureusement, ce dernier s’était découvert
des aptitudes résurrectionnelles et il s’en était tiré sain et sauf. Cependant, même s’il était en vie
aujourd’hui, assister à la mort monstrueuse d’une personne qui m’était aussi chère m’avait
fortement commotionné, les retentissements excédants de cette sinistre nuit se faisant toujours
ressentir. Leur visage malgracieux, lequel était nettement assimilable à la figure hideuse de ces
monstres néroniens, comportait un chanfrein plus allongé et moins busqué aux narines
volumineuses. Elles étaient dépourvues d’yeux, leurs autres sens aiguisés devant compenser
celui qui manquait. Contrairement aux nimhferis, qui avaient un teint cendreux et un pelage
hérissé anthracite et argentin disséminé inégalement, leurs homologues arboraient une peau
aiguail et un pelage laiteux beaucoup plus dense, peigné et homogène. Bien qu’ils soient de
dimension similaire, leur corps doté de six membres et d’une longue queue articulée était
beaucoup plus massif et musculeux que celui des spadassins sataniques qui m’avaient agressé.
Je devais me concentrer pour ne pas me laisser consumer par la peur et les souvenirs qui
déferlaient en moi telle la houle déprédatrice. Je m’efforçais de ne pas laisser mes émotions
délétères me subvertir et je continuai d’avancer en regardant fixement devant moi, tentant
d’oublier leur présence déplorable et de me montrer inébranlable, mon infatuation masculine
constituant manifestement une des piètres raisons pour laquelle je n’avais pas déjà rebroussé
chemin.
Nous nous immobilisâmes devant la porte monumentale, ne sachant aucunement ce que
j’allais découvrir de l’autre côté. Il s’agissait sans contredit de notre destination, néanmoins, je
n’avais pas la moindre idée concernant ce qui m’y attendait. L’homme mystérieux, auquel la
guerrière émérite semblait dévouer un respect immensurable, m’attendait de l’autre côté, j’en
étais certain. J’étais désireux qu’il réponde à mon foisonnement de questions. J’étais quelque
peu frileux à l’idée de faire la connaissance d’un personnage si prééminent. J’avais cette
inconcevable impression, ce pressentiment inracontable émanant du creux de mes entrailles, ce
genre d’intuition viscérale qui nous désignait que nous étions sur le point de faire une rencontre
prépondérante qui allait changer à jamais le cours de notre existence insipide, ce qui était plutôt
irrationnel. J’étais loin d’être prescient. De toute façon, je n’accordais pas foi à la prédestination
ou à tout autre arcane de la destinée, cette entité abstruse. En outre, c’était complètement
absurde de croire qu’une telle rencontre pouvait avoir lieu alors que j’étais assurément en plein
songe, tout ceci étant bien trop surréaliste pour être vrai. Lorsque les deux battants s’ouvrirent,
créant une embrasure suffisamment large pour que nous soyons en mesure de nous y insinuer,
nous entrâmes dans la pièce contiguë, la porte se refermant derrière nous, faisant un bruit
caverneux comparable à celui d’un tombeau qu’on scellait, le bruit d’un sépulcre qu’on ne
pouvait ouvrir de l’intérieur.
L’architecture de la salle circulaire opulente dans laquelle nous aboutîmes s’apparentait
énormément à celle de la galerie, excepté que seul le plancher était en marbre éburnéen, tout le
reste étant constitué d’or pur, papillotant sous l’effet des rayons iridescents tamisés par les
somptueux vitraux. Je me trouvais de toute évidence à la base d’une tour formée d’arcades or
dont l’extrémité était à peine visible. Un trône magistral joliment sculpté dans ce même métal
précieux, dossier consistant en fait en l’astre de feu ciselé dans ce fin, était disposé sur un socle
opalescent au centre de la pièce. Un auguste homme à la mine jupitérienne duquel s’exhalait
une aura surpuissante, à la fois apaisante et oppressante, siégeait sur ce siège fastueux, sesbras appuyés sur les accoudoirs. Il avait revêtu des vêtements surannés semblables à ceux que
portaient les humains de l’Antiquité. Décidément, les gens avaient des goûts vestimentaires
particuliers ici. Ses habits antiques se composaient d’une tunique lactescente laissant très bien
paraître ses membres musclés, une chlamyde liliale ainsi qu’une paire de sandales mordorures.
Seules sa longue chevelure bouclée et sa barbe fournie chenues trahissaient son âge, ses traits
séraphiques n’étant presque aucunement marqués par l’âge. Ses yeux céruléens fulgurèrent
quand il nous avisa, sans pour autant que le reste de son visage n’affiche une quelconque
émotion.
À quelques pas du piédestal, Elyssa fit halte et se prosterna devant lui, cet être transcendant,
un genou déposé au sol, sa dextre contre sa poitrine et la tête inclinée. Moi, je demeurai là,
béant, ne sachant pas si je devais à mon tour faire des génuflexions, ce qui semblait être
coutume courante en présence de ce vénérable individu. Quinaud, je me mordis la lèvre
inférieure.
— Je Vous salue, maître, énonça-t-elle en mettant encore de l’emphase sur les pronoms
personnels désignant son interlocuteur.
Cet homme révéré agréa les salutations déférentes de sa subalterne servile — ce qu’elle était
visiblement — en acquiesçant. Avant que je puisse jeter mon dévolu, mon accompagnatrice se
redressa, et je statuai que je ne courberai pas le dos devant cette figure d’autorité inflexible,
jugeant que ce pourrait être malséant.
— Je te sais gré, vaillante Elyssa, fille de Liana, de m’avoir conduit notre hôte, émit cet
homme supérieur de sa voix de stentor d’outre-tombe, laquelle résonna dans toute la salle, les
ondes sonores me traversant de part en part et faisant vibrer chaque parcelle de mon
enveloppe charnelle.
— Je vous en prie.
Elyssa hocha de la tête avant de disposer. Elle tourna les talons et se dirigea en direction de
la sortie. Au début, je craignis qu’elle ne me laisse seul en compagnie de cet être insaisissable.
Je lui jetai un regard furtif, comme pour l’implorer de ne pas m’abandonner, mais celle-ci ne
parut pas le remarquer. Sans que je sache pour quelle raison, la perspective de me retrouver
seul en compagnie de ce chef granitique m’intimidait et ne m’inspirait rien qui vaille. En fait,
j’aurais aspiré à être loin d’ici, loin de ce personnage insigne. Ce qui se dégageait de lui n’avait
rien de ténébreux, cependant, l’énergie immesurable qui s’échappait de lui, que je qualifierais de
divine, m’étouffait. Par chance, la combattante rampante alla tout simplement se poster près de
la porte, levant haut la tête et positionnant ses mains dans le bas de son dos. Je faillis lâcher un
soupir de soulagement. L’obséquiosité de cette femme à l’égard de son supérieur m’offusquait
légèrement, n’étant pas accoutumé à assister à pareille servilité. Tout cela, cet endroit
énigmatique, ces gens hermétiques et ces créatures surnaturelles, ça me dépassait ; c’était bien
plus que ce que j’étais capable de supporter. Tout m’apparaissait à la fois si véridique et si
onirique. Ce rêve insondable n’avait rien de cauchemardeux certes, mais il me décontenançait à
un tel point que je n’appétais plus qu’à une chose : m’éveiller. Ouvrir les yeux, loin d’ici, ma
petite amie affriandante pressée sur mon cœur et entourée de mes bras protecteurs.
— Charles David Branden, scanda-t-il du haut de son splendide trône en demeurant
imperturbable. (Je frissonnai en l’entendant déclamer mon nom complet, ne comprenant pas
comment cet inconnu pouvait bien savoir comment je m’appelais.) Ravi de te voir parmi nous,
voilà longtemps que je t’attendais.
— Navré de ne pas avoir reçu d’invitation plus tôt, repartis-je incisivement, sûrement à cause
de ma défiance, moi-même surpris par mon ton bourru, ce genre d’inflexion cassante étantgénéralement réservée à mon jumeau goguenard.
— Oh, mais tu arrives juste à point, poursuivit-il, toujours aussi sérieusement, en ne tenant
pas compte de mon camouflet. Ton éveil arrive à point.
Ton éveil arrive à point ? Définitivement, ce personnage insaisissable m’interloquait. Cela
n’avait aucun sens !
— Mon éveil ? m’enquis-je, suspicieux. Désolé, mais je crois que vous vous méprenez. Mon
éveil, comme vous le dites, n’est décidément pas encore survenu. Je suis présentement en
plein rêve. Je vais sans aucun doute me réveiller d’une minute à l’autre et ratifier qu’absolument
rien de tout cela n’est réel. Ce n’est qu’un rêve trompeur, rien de plus.
— Détrompe-toi ; tout ceci n’a rien d’un rêve.
— Je n’en attendais pas moins d’un personnage fictif, déclarai-je un peu fielleusement, étant
de plus en plus sur la défensive et me sentant de plus en plus embarrassé. Évidemment que
vous n’alliez pas corroborer mes dires et attester que tout ceci est irréel ! Ce serait insensé.
— Il n’existe pas une plus authentique réalité. Je te le certifie.
Allait-il cesser de me démentir ? Ce n’était sûrement pas cet homme inexplicable qui allait
m’indiquer comment distinguer l’abstraction de la véridicité, tout de même ! La vésanie ne
m’avait pas encore atteint, à ce que je sache. Cet endroit chimérique ne pouvait pas être
tangible, c’était tout simplement utopique. J’avais avisé des choses oniriques et horrifiantes au
cours de la précédente année certes, mais je n’étais pas suffisamment crédule pour croire en
l’authenticité d’un tel palais, j’avais mes limites.
— Et moi, je vous certifie qu’il s’agit d’un rêve.
— Après tout ce que tu as vu, pourquoi t’est-il si difficile de concevoir que cela puisse être
réel ? Ne crois-tu pas que si tu essaies tant de te convaincre qu’il s’agit d’un rêve, c’est que ce
n’en est pas un ?
Je béai pour repartir aussi, néanmoins, je ne parvins pas à concevoir une réfutation
opportune. Je devais l’admettre, son ultime question m’avait totalement pris au dépourvu.
J’aurais préféré passer outre celle-ci et continuer à m’aheurter, mais contre mon gré, une foule
de questions se brisa sur moi, amoindrissant peu à peu ma résistance à l’égard des propos de
cet être insigne. Il avait soulevé un point pertinent : pourquoi essayais-je tant de me persuader
que rien de tout cela n’était vrai ? Réflexion faite, mon opiniâtreté avait-elle raison d’être ?
Étaitce vraiment envisageable que tout ceci soit davantage qu’un onirisme mystifiant ? Maintenant
que j’avais révisé intérieurement les événements inusités qui s’étaient produits depuis mon «
éveil », un détail en particulier me confondait : leur continuité logique. Malgré l’absurdité de cette
situation spécieuse, tout cela s’était déroulé à la perfection et de façon cohérente. Aucun de
mes rêves antérieurs n’avait été aussi approfondi et à la fois aussi conséquent que celui-ci. Pour
dire vrai, je présumais qu’il était impossible qu’un songe fallacieux puisse l’être autant, mon
imagination insondable ayant elle-même ses propres limites. L’enchevêtrement de mes pensées
dissonantes me rendait incapable de délibérer adéquatement et m’immergeait dans un état
léthargique de confusion absolue. Et si j’avais tort ?
— Admettons que je vous croie, commençai-je, douteur, ce qui n’est pas le cas, dites-moi :
où suis-je ? Et depuis combien de temps suis-je ici ?
— Ton arrivée à Caelierys remonte à quatre jours déjà.
Caelierys ? Ce lieu légendaire, mon amoureuse, lorsqu’elle relatait les annales du monde
abstrus dans lequel nous vivions, l’avait évoqué à diverses reprises. Je savais précisément de
quoi il s’agissait, et il m’apparaissait déraisonnable que je sois dans un pareil emplacement, ne
parvenant pas à me figurer comment j’aurais pu y accéder.— Je ne suis pas certain d’avoir bien entendu, avez-vous bien dit Caelierys ? Caelierys,
comme… le palais céleste ?
— C’est exact, entérina-t-il solennellement. Je vois que Kendra Mary Ayleward t’a bien
inculqué les notions de base concernant le monde infernal et le royaume céleste. C’est tant
mieux, cela facilitera bien les choses.
Je me roidis en l’entendant mentionner le nom complet de l’élue de mon cœur et alluder à
son appartenance au peuple surnaturel. Tout au long de nos palabres, jamais je ne l’avais
nommée ou avais seulement fait allusion à son existence. Comment pouvait-il savoir qui elle
était ? Comment pouvait-il connaître son secret ? L’entendre extérioriser ce secret aussi
ostensiblement, alors que j’avais tant été discipliné à le celer, me rendait fort mal à l’aise. Le fait
que cet homme élevé, ce pur inconnu, duquel s’échappait une aura nonpareille, semblait en
savoir tant sur moi avait quelque chose d’incroyablement terrifiant.
— Comment ? Comment connaissez-vous Kendra ? Comment pouvez savoir qu’elle…
qu’elle…
— Là n’est pas la question, m’interrompit-il.
— Mais…
— Je sais une multitude de choses, mon garçon. Bien plus que tu ne peux le concevoir. J’ai
enfanté la connaissance ; nul secret ne m’est dérobé. Je suis celui qui voit tout et qui entend
tout. C’est tout ce que tu as besoin de savoir pour l’instant.
Cela ne faisait aucun sens dans mon esprit entortillé. Je ne comprenais pas pourquoi il évitait
de me répondre à ce propos. J’eus besoin d’un bref instant de reploiement intérieur pour
élaguer l’interminable liste de questions et restaurer l’ordre dans mes idées indigestes. Voyant
qu’il ne m’éclaircirait pas sur ce point, je décidai d’opter pour une autre interrogation dévorante
qui m’obnubilait presque autant que la précédente.
— Qui êtes-vous ?
— Disons que je suis quelqu’un d’important.
— Si je suis bel et bien à Caelierys, me renseignais-je, logiquement, cela signifie que je me
trouve au paradis. Quelque chose m’échappe dans tout cela : comment ai-je pu aboutir ici ?
— Comme tous les mortels, répondit-il laconiquement.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Il n’existe qu’un seul moyen pour accéder au royaume céleste.
— Quel est-il ?
— Mourir.
La repartie succincte me commotionna, de telle sorte que je fus pantois et incapable de
rétorquer à mon tour. En fait, je fus dans l’incapacité de raisonner intelligiblement. Tout
s’intriquait dans ma tête, au point qu’une migraine lancinante me déchirait le crâne.
— Attendez… Vous ne sous-entendez pas que…
— Je n’implicite rien, Charles David Branden. Ma réponse était parfaitement claire et sans la
moindre ambiguïté. En fait, mes paroles dépeignaient impeccablement la situation. Au risque de
me répéter, je vais reformuler pour toi : la raison pour laquelle tu te trouves présentement à
Caelierys, eh bien, c’est que tu es décédé.
Pendant un court moment, je crus m’être inventé cette suprême phrase, ne pouvant pas me
résoudre à l’avoir bel et bien entendue, ce qu’elle impliquait étant bien trop horrifique pour que je
me résigne à ce que ses dires sentencieux s’avèrent attestés. Je ne pouvais l’accepter ; je
récusais absolument les allégations traumatisantes de cet étranger. Je ne pouvais pas y ajouter
foi ; je ne devais pas y donner crédit.— C’est impossible… me butai-je. Je ne suis pas…
— Chercher à te persuader du contraire, j’en ai peur, ne te ramènera pas à la vie.
— Je ne peux pas… Je ne peux pas être… (Je m’éclaircis la voix, étant incapable de
prononcer ce terme onéreux, lequel avait le formidable — et pas dans le sens de merveilleux —
pouvoir de subvertir à jamais mon existence.) Je ne suis pas… mort !
Je trémulais en proférant ce terme signifiant, et ma fréquence cardiaque monta en flèche. Il
m’était inconcevable de considérer comme factuelle cette possibilité désastreuse. Moi, Charles
David Branden, je ne pouvais pas être passé de vie à trépas. Moi, Charles David Branden, je ne
pouvais avoir renoncé.
« Je rêve, tentai-je de me convaincre. Je suis en train de rêver. Je vais me réveiller d’une
minute à l’autre… »
Toutefois, cela ressemblait davantage à des adjurations implorantes qu’à des assertions. Être
mort, cela signifiait avoir répudié impunément mes engagements intangibles à l’égard de
Kendra, mon unique raison de vivre. Cela signifiait avoir été trop couard et trop faible et ne pas
avoir suffisamment de volonté pour l’emporter sur la Faucheuse. Je ne pouvais pas avoir été
qu’un trembleur et qu’un apostat. Qu’un vaincu. Je ne pouvais pas avoir baissé les bras alors
qu’elle comptait sur moi pour empêcher le monde cruel dans lequel nous vivions de vaciller,
alors qu’elle comptait sur moi pour la rattraper si elle tombait. Non, je ne pouvais pas.
— Cela ne sert à rien de dénier le passé : ce qui est fait est fait. Tu as péri il y a quatre jours,
et contester n’y changera rien.
Sans crier gare, un flot turbulent d’images, des réminiscences oblitérées sans doute, déferla
sur moi, me secouant à un tel point que je crus m’écrouler. Toutes se succédèrent si
rapidement qu’il m’était presque impossible de les identifier clairement. Elle, dans sa robe
nuptiale. L’homme aux iris d’ébène pointant cette arbalète. Le pieu mortifère filant vers elle. Moi,
qui m’interpose pour la protéger. L’arme qui s’enfonce dans ma poitrine. La déflagration
abasourdissante. La langue de flammes alouvies. Le visage éthéré décomposé par le
navrement de mon amante éplorée. Les ténèbres… En retrouvant contact avec la réalité, je
pantelais, et mon muscle cardiaque cognait véhémentement contre ma cage thoracique comme
s’il voulait la défoncer. Les images, les hurlements, l’élancement… tout cela m’avait paru bien
trop réel pour n’être qu’une simulation désoriente. Je les avais vues. Je les avais entendus. Je
l’avais éprouvé. Je portai mes deux mains à ma poitrine comme si je revivais cette scène
calamiteuse, comme si je m’attendais à y trouver cette arme acérée me pénétrant de part en
part.
— Ce cauchemar… émis-je, la voix chevrotante. Ce n’était pas qu’un rêve, n’est-ce pas ?
J’aurais aimé qu’il démente l’implicitation contenue dans ma question anormalement
suppliante. Pourtant, je savais pertinemment qu’il n’en ferait rien. De toute façon, plus personne
ne pouvait en disconvenir, à présent.
— En effet, ratifia-t-il, il ne s’agissait pas d’un rêve ; ce que tu as vu était en réalité un
souvenir. Pour être plus exact, ton dernier souvenir. Tes derniers instants.
C’était comme si le poids pondéreux du monde s’était amoncelé sur mes épaules
vigoureuses. N’en pouvant plus de le soutenir, j’avais l’impression de m’écrouler, comme
venaient tout juste de le faire mes espoirs et mes rêves. J’ignorais comment aurait réagi une
personne normale dans un contexte aussi tragique. Peut-être aurait-elle versé des pleurs
jusqu’à ce qu’ils se tarent. Peut-être se serait-elle époumonée jusqu’à ce que ses cordes
vocales se déchirent et qu’aucun son ne puisse s’échapper de sa gorge. Moi, je ne fis rien de
tout cela. Je demeurai là, tétanisé, le regard vitreux, à fixer le vide en silence, aucune larme nemenaçant de s’épancher et aucun cri de retentir. J’étais complètement coupé de mes émotions
ravageuses, étant trop ébranlé pour éprouver quoi que ce soit. En réalité, c’était moi qui leur
interdisais de m’atteindre, sachant que j’allais craquer si j’autorisais à l’une d’entre elles
d’approcher mon cœur aigri. J’étais mort. Ces mots acéteux sonnaient bizarrement. Je ne
m’apprivoiserai sans doute jamais à les entendre. Tout comme les mots : Je ne la reverrai
jamais.
— Comment cela s’est-il passé exactement ? demandai-je, impassible.
— En abrégé, lors de ton mariage avec Kendra Mary Ayleward, un sbire satanique
prénommé Greyson Fengáris — un lycanthrope originel pour être plus exact — assisté par son
frère jumeau, Griffin, et par une nécromancienne, une certaine Alayna Foster, a projeté un pieu
en direction du cœur de ton épouse sans défense. Ceux-ci planifiaient de l’exécuter sous les
ordres du dieu infernal pour ses crimes commis, dont celui d’avoir révélé son identité à un
humain et d’en aimer un. Leur stratagème aurait fonctionné si tu n’étais pas intervenu.
L’adrénaline a actionné tes aptitudes…
— Mes aptitudes ?
— Nous reviendrons en temps et en heure sur ce détail. Grâce à celles-ci, tu t’es interposé
entre Kendra Mary Ayleward et l’arme, de telle sorte que le pieu s’est fiché en toi, te portant le
coup fatal duquel a découlé ta mort en à peine quelques minutes. Presque de façon simultanée,
lorsque la blessure t’a été infligée, en raison d’une explosion, la salle de réception s’est
métamorphosée en véritable brasier. Le Fléau, le bras droit de Lucifer, a causé l’incendie
responsable de la mort de sept autres personnes. La femme que tu aimes s’est même portée à
ta défense contre cette entité, l’empêchant de consumer ton corps, et elle est demeurée à tes
côtés jusqu’à ce que tu exhales ton dernier soupir. La suite, tu la connais. Voilà, en résumé,
comment tu t’es retrouvé ici, à Caelierys.
Ce résumé lapidaire me laissa totalement indifférent, étant complètement détaché de la
réalité funeste. Au vrai, quoique j’étais celui ayant requis une clarification, je n’y prêtai guère
attention, ces paroles révélatoires s’apparentant à un cornement irritant dans mes oreilles
aiguisées. Ce compendium condensé des événements catastrophiques ayant eu lieu quelques
jours plus tôt avait l’air si surréel qu’il m’était impossible de m’y identifier ou d’éprouver quoi que
ce soit le concernant. Cette histoire insane qu’il me narrait, elle paraissait bien ignominieuse et
sanglante pour être la mienne. Il m’était infaisable de la mentaliser, n’ayant pas suffisamment
d’inventivité pour visualiser pareille turpitude.
— Qui étaient les victimes ?
— Seulement des gens sans grand intérêt. N’aie crainte, aucun de tes proches immédiats n’a
été touché par ce drame terrible.
— Qui étaient les victimes ? ressassai-je, en insistant pour qu’il me les nomme, ressentant
l’irrépressible besoin de savoir qui elles étaient.
— Il est inutile de…
— Leur nom, hachai-je péremptoirement. Je veux leur nom.
— Si tu y tiens, concéda-t-il. Christopher Eugene Henderson, Harold Broderick Hamilton,
Alexzander Terrence Murphy, Meredith Hazel White, Richard Jaedan Cooper, Blake Roland
Wright et Roselyn Grace Freeman.
Je l’écoutai inventorier les personnes décédées ayant rendu leur dernier soupir en même
temps que moi lors de la cérémonie homicide de mon mariage, ces gens charitables aux côtés
desquels j’avais grandi pour la plupart dans la petite communauté de Livingston aux liens
étroitement enserrés. J’eus un tenaillant pincement au cœur pour ces personnes innocentes quimeavaient connu la mort par ma faute. Je revis M Freeman qui distribuait ses viennoiseries
ambroisiennes, père Christopher débitant ses prières itératives avec cette dilection
communicative, Harold récurant les planchers de Park High School avec cette mine renfrognée,
Rick Cooper arborant le maillot indigo des Rangers, Meredith me souriant extatiquement de la
ligne de côté du terrain en agitant ses pompons… Je n’arrivais tout simplement pas à me faire à
l’idée que tous ces gens aimables aient sombré dans l’oubli perpétuel, car j’avais transgressé les
gouvernes astreignantes empêchant un être humain de s’unir à une créature surnaturelle. Voilà
un fardeau écrasant avec lequel j’allais devoir apprendre à vivre chaque jour. Je me promis de
ne jamais oublier ces noms estampés dans mon esprit affligé pour que leur mémoire perdure
malgré leur disparition prématurée, pour que leur sacrifice exigeant n’ait pas été vain.
Soudain, je sus pour quelle raison cet homme signalé était aussi instruit. Tout à coup, tout
m’apparut si limpide, plus que cela ne l’avait jamais été de mon vivant. Tous les détails futiles et
fuligineux que j’avais discernés prenaient alors du sens et se modelaient en une conjecture que
je savais vérace avant même qu’il ne me l’ait validé. Je connaissais son identité ignorée.
— Vous êtes Ayell Angelicadius, n’est-ce pas ? Je comprends maintenant pourquoi vous
saviez toutes ces choses. Vous les connaissiez parce que vous êtes le Créateur.
— Tu es un garçon intelligent à ce que je vois, Charles David Branden.
— Je n’irais pas jusqu’à dire intelligent. Si je l’étais, je l’aurais deviné bien plus tôt. Disons
seulement que je ne suis pas stupide.
Étrangement, tandis que j’aurais dû être inhibé devant ce suprême personnage — quand
même, le dieu créateur, ce n’était pas rien —, je me sentais sûr de moi, plus que je ne l’avais
jamais été. Peut-être était-ce de l’insanité ou de l’outrecuidance outrageuse, mais je n’étais
aucunement effarouché. Inversement, je faisais preuve d’une hardiesse que je ne me
connaissais pas. J’ignorais pour quelle raison, mais je n’appréciais pas particulièrement cette
déité indétrônable. L’image que je m’étais élaborée de cet auguste immortel était surfaite,
celuici ne m’apparaissant pas aussi bienfaisant et aussi candide que je me l’étais représenté. Il
semblait être un homme prestidigitateur capable d’adopter des solutions extrêmes pour
défendre ses idéaux.
— Alors, Créateur, j’imagine que je passe devant vous afin de savoir où je vais finir mes
jours, pour une espèce de pesée de l’âme. Dites-moi, de quel côté penche la balance, enfers ou
paradis ? Rapidement, s’il vous plait, j’aimerais aller profiter de l’éternité au plus vite, si vous
voulez bien.
— Tu te trompes, mon garçon, tu n’es pas ici pour la « pesée de ton âme ». De toute façon, il
s’agit là d’une notion controuvée par les humains. Les âmes passent directement de l’autre côté.
Aucune âme ne met les pieds à Caelierys sans y avoir été conviée par moi-même. Si tu es ici en
ce moment, c’est que je t’y ai prié.
— Alors, pourquoi suis-je ici ? Pour me moraliser sur le fait d’avoir mis la vie de tant de
personnes en danger seulement par amour pour une vampire ?
Cette divinité imbue de magnanimité eut un gloussement atténué, lequel eut pour effet de me
hérisser. Je ne saurais comment dépeindre cela, mais il y avait quelque chose d’incroyablement
rogue dans sa façon d’être aussi vertueux et bienfaisant et de me compter comme un humain
crédule et inculte sans jamais être outrecuidant pour autant. Cela m’excédait au plus haut point.
— Gardons les sermons pour une autre fois, veux-tu ?
— Qu’est-ce que je fais ici, alors ? persistai-je, tenant à ce qu’il me réponde pour une fois et
ne détourne pas la conversation à son avantage.
— Tu ne sais rien, Charles David Branden.— Éclairez-moi !
— Tu n’as pas idée du destin qui t’attend. Tu n’as pas idée ! Les augures ont prophétisé de
grandes choses à ton sujet. Tu joueras un rôle déterminant dans le futur de l’humanité. Tu es la
clef de leur salut. De notre salut à tous.
— Vous vous trompez de personne, rétorquai-je, jugeant ses affirmations en ce qui
concernait mon avenir bien trop extravagantes pour les estimer sérieusement. Je ne vois pas
comment un humain mort pourrait vous être utile… Sans vouloir vous vexer, à mon sens, mourir
signifie généralement la fin du destin. Par conséquent, je doute que le mien soit si grandiose.
— Tu me déçois, mon garçon. Je m’attendais à davantage d’ambition de la part du fils d’Alek.
Cette référence explicite à mon paternel trépassé me frappa d’étonnement, me faisant
temporairement perdre le souvenir de mon appréhension indélibérée à l’égard de cet immortel
incréé. C’était la seconde fois depuis mon prétendu éveil que quelqu’un l’évoquait sans
dissimulation, la jeune guerrière de tout à l’heure m’ayant dit plus tôt que je lui rappelais
extrêmement mon père, il ne pouvait s’agir là d’une simple contingence. Cela ne faisait aucun
doute que ces gens l’avaient connu par le passé.
— Mon père ? Vous le connaissiez ?
— Évidemment que je connaissais Alek, fils d’Uriel.
Même si je m’attendais à une réponse positive, je fus tout de même estomaqué en entendant
la réplique ramassée de ce dieu insurpassé. Comment était-ce possible ? Je n’arrivais
aucunement à me forger une explication discursive. Et pourquoi le désignait-il ainsi —
faussement en plus —, exactement de la même manière que s’était présentée à moi Elyssa ?
— Mon grand-père paternel s’appelait Remington Ezekiel Branden, rectifiai-je, pas Uriel. Uriel
était le deuxième prénom de mon père.
— Ces informations sont fausses. Remington Ezekiel Branden n’était pas le père d’Alek. Ce
nom a seulement servi de couverture à ton père afin de s’implanter dans la société humaine.
— Vous vous trompez… J’avais des photos de lui quelque part dans le grenier. Maman me
les a déjà montrées…
— Elles étaient falsifiées pour renforcir l’illusion de normalité. En fait, ton père n’a jamais
rencontré Remington, celui-ci étant mort quelques mois avant qu’Alek ne soit plus un de mes
dévoués serviteurs. Choisir cet homme récemment décédé était le meilleur choix pour demeurer
discret. Qui de mieux qu’un veuf misanthrope décédé et sans enfants ? Pas d’amis, de famille
ou de connaissances pour éveiller les soupçons. Moins il y avait de personnes en vie pour
démentir de son faux passé, mieux c’était. Il n’avait qu’à prendre le nom de cet homme et de sa
femme morte il y a plusieurs années au cours d’une fausse couche qui a mal tourné pour les
mettre sur ses papiers d’identité, et le tour était joué.
Tout devenait de plus en plus entortillé dans mon esprit anarchique, au point que le monde
entier me paraissait fumeux et alogique. Je ne parvenais tout simplement pas à comprendre
comment mon propre père avait pu entrer en relation avec le souverain du royaume céleste,
encore moins comment il avait pu être l’un de ses féaux affidés ou comment tous ces
renseignements amphigouriques se rapportant à lui que le Créateur me balançait, dont cette
histoire de fausse identité, pouvaient être factuels. J’aurais tant voulu rejeter tout ce qu’il
avançait, mais cela m’était impossible. Je me rappelais parfaitement, il y a quelques mois,
lorsque Keira avait fait des recherches approfondies sur lui afin de dénicher par quel moyen il
avait bien pu avoir en sa possession un pendentif en or de neamh et qu’elle avait découvert qu’il
n’y avait aucune trace de l’existence de mon père quatre ans avant ma naissance. Cela
appuyait impeccablement les propos de cet Éternel rassis. Il m’était laborieux de l’admettre,mais je ne pouvais pas les infirmer. J’aurais tant aimé pouvoir le faire, mais cela m’était
infaisable. Celui-ci ayant payé tribut à la nature alors que je n’étais qu’un jeune enfant, je n’avais
à peu près aucun souvenir de lui ; ceux dont je me ressouvenais, je me les étais à l’évidence
façonnés en entendant ma mère répéter les mêmes anecdotes drôlettes et empoignantes à son
sujet. Je savais trop peu d’informations sur lui pour prétendre l’avoir connu ; dans les faits, je ne
le connaissais pas ; je le connaissais seulement par l’image héroïsée que je m’en étais faite.
Maintenant que cette représentation se délitait, je ne savais plus qui il était. Il n’était plus qu’un
étranger divinisé dont le sang affluait dans mes veines.
— Pourquoi a-t-il eu besoin d’adopter cette fausse identité ? demandai-je, recommençant à
m’isoler de mes sentiments dommageables en les encloîtrant dans une geôle imaginaire.
— Pour fuir la menace qui pesait sur lui.
— Bon sang ! Arrêtez d’être aussi évasif ! Qu’est-ce qu’il fuyait ?
— Ton père aurait pu prendre l’identité de n’importe qui, mais pour la sécurité de l’humaine
dont il s’était épris, il a préféré devenir quelqu’un d’inconnu afin de ne pas être retrouvé par ses
anciens ennemis.
— Quels ennemis ? Quelle humaine ? Vous parlez de lui comme s’il n’était pas… humain !
Et ce fut alors qu’en prononçant cette dernière phrase que la vérité cousue de fil blanc
m’affleura. Ce fut comparable à un soufflet brutal asséné en plein visage, manquant me faire
m’effondrer, qui me laissa béant et incapable de discourir intelligemment.
— N-N-Non… balbutiai-je. C-C-C’est… J-J-Je…
— En effet, Alek Uriel Branden — si je peux me permettre de l’appeler ainsi, puisqu’il a porté
ce nom les dernières années de sa vie — n’était pas humain. Ton père était un traqueur
d’ombres. Et pas n’importe lequel ! L’un des plus grands que l’Histoire n’ait jamais connu et
qu’elle ne connaîtra jamais.
— C’est impossible…
— Bien au contraire, c’est parfaitement possible. Cependant, je crois qu’Elyssa, ici présente,
sera bien meilleure que moi pour te parler de lui.
— Tout à fait, entendis-je s’écrier à quelques centimètres de moi.
Cette jeune femme, laquelle s’était tenue à l’écart et laquelle s’était abstenue de parler depuis
notre arrivée devant ce glorieux démiurge, s’était furtivement mue jusqu’à moi et se dressait à
présent à ma droite. En temps normal, j’aurais soubresauté en voyant quelqu’un apparaître
aussi subrepticement à mes côtés, toutefois, étant inconcevablement ébranlé par cette nouvelle
pétrifiante, je n’avisai pratiquement pas son immixtion subite dans cette conversation
déroutante. J’étais trop absorbé dans mes pensées anarchiques, focalisé à ne pas me laisser
emporter par la vésanie. Tout me paraissait si irréel, comme si tout cela n’était qu’un cauchemar
insidieux duquel on allait me tirer d’une minute à l’autre, tout ceci étant bien trop insane pour
être vérace. Pourtant, je savais pertinemment que ce qui était aberrant, c’était de toujours
m’imaginer crédulement que je voguais en plein rêve. J’étais pitoyable.
— Ton père était quelqu’un d’exception, entama-t-elle en se retournant vers moi. Des
hommes comme lui, il n’en existait pas des tonnes. En fait, il n’en existait pas deux comme lui.
Tout comme moi, Alek faisait partie de la quatorzième génération de traqueurs d’ombres. Si cela
peut t’aider à te repérer, celle-ci a vu le jour il y a des millénaires. Lui et moi étions très proches
; nous étions de très bons amis. Nous avons passé notre enfance ensemble et, à partir de l’âge
de neuf ans, nous avons eu le même mentor. Alek a toujours fait preuve d’un talent inné. Il était
né pour exercer ce métier. Dès le début de notre formation, il s’est, en un claquement de doigts,
distingué des autres et s’est taillé une place parmi les meilleurs dès qu’il a été en âge derecevoir des missions. Pendant des siècles, il a combattu les créatures infernales avec honneur,
défendant le royaume des hommes de la vermine qui l’empoisonnait.
J’avais l’impression que mes oreilles cornaient, trop d’informations déferlant sur moi en même
temps. À vrai dire, j’avais l’incommodante sensation que ma tête allait exploser. J’avais de la
difficulté à assimiler ce tsunami de renseignements cruciaux qui se brisait sur moi, me laissant
totalement désemparé et exigeant de moi des efforts plus que surhumains pour les
appréhender.
— Ça veut dire que je ne suis pas humain, moi non plus… soliloquai-je, ceci n’étant
aucunement une interrogation, plutôt une constatation.
— Pas tout à fait, rectifia le Créateur. Dire que tu n’es pas entièrement humain serait plus
exact. À vrai dire, tu es un hybride : tu es à moitié humain et à moitié traqueur d’ombres. Tu as
la constitution d’un humain, en plus de porter en toi l’héritage des traqueurs d’ombres.
L’énonciation de cette vérité déprédatrice me secoua à un tel point que j’en fus tétanisé
pendant d’interminables secondes, étant même incapable de respirer tant j’étais ébranlé.
J’ignorais pour quelle raison cela me subvertissait autant, les soupçons concernant mon
appartenance au monde surnaturel remontant à plusieurs mois déjà. Il fallait croire qu’il existait
une marge vertigineuse entre le pressentiment et l’attestation. Pronostiquer que mon défunt
père pouvait avoir un quelconque lien avec le monde occulte était une chose, mais
l’authentification de ces présomptions infondées en était une tout autre. Bien que j’aie été au
courant de cette éventualité inimaginable, je m’étais accroché à la possibilité lénifiante que je
n’étais qu’un simple humain. Mais à présent que ce divin transcendant venait de la balayer du
revers de la main, à présent qu’il m’avait délesté de mon identité, je me sentais m’abîmer dans
le gouffre immensurable, n’ayant plus rien à quoi me cramponner pour refréner ma chute.
— C-C-Comment ça peut être possible ? Je croyais qu’il était interdit, selon le Pacte, à deux
êtres d’espèces différentes de procréer…
— Ça l’est, confirma-t-il en acquiesçant de la tête. Néanmoins, par nécessité, certaines
règles doivent être contournées. Ta naissance était planifiée depuis des lustres, et je n’allais pas
laisser ce règlement contrecarrer nos plans.
— Quels plans ?
— Il y a une vingtaine d’années, poursuivit la traqueuse d’ombres, ne sachant pas trop si elle
tentait de détourner ma question ou d’y répondre, alors qu’il était en pleine mission pour
supprimer une créature infernale, ton père a croisé le chemin d’une humaine. Elle était là, prise
au piège dans une ruelle, avec trois types qui planifiaient de la violer, à se débattre avec fougue
et à hurler pour qu’on lui vienne en aide. Il n’en a pas fallu davantage pour qu’Alek lui vienne en
aide et la tire des griffes de ces violeurs qu’il a sévèrement châtiés. L’humaine s’appelait
Elizabeth Bennett. Il n’a suffi que d’un regard pour que ton père tombe éperdument amoureux
d’elle. Et dès l’instant où il l’a rencontrée, sa vie a changé. Afin d’être avec elle et comme il était
interdit d’être amoureux d’une humaine, il a renoncé à ses vœux de défenseur du royaume
terrestre, a coupé tout contact avec le monde surnaturel et a adopté le mode de vie des
humains. Il s’est donc façonné une nouvelle identité et a pris le nom d’Alek Uriel Branden. Peu
de temps après leur rencontre, ils se sont mariés, et Elizabeth est tombée enceinte quelques
années plus tard. Neuf mois plus tard, l’enfant tant attendu est né.
— Attendez, l’interrompis-je, mon embarras, lequel était dû au fait que mon existence tout
entière s’effondrait, étant patent. Pourquoi l’enfant ? Vous devez faire erreur, nous étions
deux…— Initialement, non, me reprit Ayell Angelicadius. Je m’explique. Alek connaissait la destinée
grandiose qui attendait sa progéniture en tant que sauveur de l’humanité. Autrefois, il aurait été
en mesure de la protéger lui-même, mais n’ayant plus les aptitudes des traqueurs d’ombres, ce
dernier a dû se tourner vers moi pour assurer la survie de son fils, ce qui était vrai, puisqu’une
créature infernale l’a assassiné quelques années plus tard.
— Assassiné ? poussai-je, plus confus que jamais en déglutissant et en manquant
m’étrangler en prononçant ce terme funeste. Mon père est mort dans un accident de voiture…
— Encore une fois, tu te trompes. Il a été tué par une nécromancienne avec qui il avait eu
des différends par le passé, mais ce n’est pas important pour l’instant. Comme je disais, Alek
s’est tourné vers moi pour assurer la survie de son fils, alors j’ai sommé les sept archanges de
doter cet enfant d’un gardien. Voilà comment est né celui que tu connais sous le nom de
Zackary Jameson Branden, de son véritable nom Zackael.
Tout à coup, une lame de fond tumultueuse de remémoration se brisa sur moi, me coupant le
souffle. Tout s’alignait dans ma tête. Une myriade d’images défila dans mon esprit entortillé,
évoquant une abondance de détails saillants coïncidant à la perfection avec les dires du dieu
créateur. Il m’était impossible de récuser ce qu’il avançait, bien que ça n’avait jamais été mon
intention. Je repensai alors à tous les événements inexplicables de ma vie et de celle de mon
frère jumeau, surtout au cours des derniers mois. Je me remembrai l’accident de voiture,
l’épisode de la pneumonie, l’incident avec les nimhferis, sa « résurrection spontanée », le collier
d’or de neamh légué par notre père, l’enquête menée par Keira à son sujet… Tout m’était d’une
évidence protubérante à présent, à tel point que c’en était atterrant de ne même pas pouvoir en
douter.
— Mon frère… mon gardien ? Pourquoi avais-je besoin de protection ?
— Tu es le seul humain-traqueur d’ombres ayant vu le jour, donc nous ne pouvions pas
savoir quelles seraient les conséquences d’un tel croisement. Il semblerait que les deux espèces
soient plus ou moins compatibles. Bien que tu sois né à moitié humain et à moitié traqueur
d’ombres, tes gènes humains étaient beaucoup plus dominants que tes gènes de traqueur
d’ombres. Il en a résulté un rejet de la part de ton métabolisme humain de ta partie « traqueur
d’ombres ». Cela a engendré une foule de problèmes de santé chez toi, problèmes
respiratoires, cardiaques, osseux, etc., desquels tu aurais succombé dès ta naissance si tu
n’avais pas eu de gardien. Celui-ci avait pour principal rôle d’absorber tes maux et de t’aider à te
régénérer, en plus d’assurer ta protection contre les créatures infernales. En grandissant, ton
métabolisme s’est tranquillement habitué à sa constitution particulière de telle sorte qu’il a cessé
de rejeter la part de ton être n’étant pas humaine et que tu puisses survivre sans la présence
constante de ton gardien.
Je devais admettre que j’ignorais exhaustivement comment réagir à la suite de ce
déferlement destructeur de divulgations suffocantes ; comment me relever. La barrière qui
bridait mes émotions s’était affouillée à un tel point que je me sentais sur le point de m’affaisser,
le faix pondéreux que représentait l’univers en entier s’étant subitement abattu sur mes épaules.
Je n’étais pas humain, voilà la phrase péremptoire avec laquelle je me tympanisais
infatigablement. C’était comme si on venait d’enlever le sens à cette lutte inexpiable que j’avais
menée avec Kendra pour défendre mon humanité. Mes jambes musculeuses s’incurvaient sous
tout ce poids oppressant, et je manquai flageoler. J’éprouvais tant de sentiments discordants
qu’il m’était pratiquement impossible de canaliser mes pensées sur l’un d’entre eux. J’avais
envie de m’époumoner de rage et de me tortiller dans tous les sens. J’avais envie de verser des
pleurs et de vagir. J’avais envie de me recroqueviller dans l’ombre pour que l’on m’oublie, pourme soustraire de la vue de la terreur dévorante qui me poignait. Je me sentais à la fois plein, si
plein que j’allais déborder, et vide, si vide, comme si ce divin déclamateur m’avait tout soutiré,
me laissant sans-abri et mécréant, n’ayant plus rien sur quoi reposer et à quoi m’agripper.
J’ignorais lequel de ces sentiments était le plus déchaîné de tous. Je supposais qu’ils l’étaient
tous d’une commune mesure. Toutes mes certitudes infrangibles venaient de s’écrouler, d’être
pulvérisées et néantisées. C’était encore pire que le fameux jour où l’élue de mon cœur m’avait
tout dévoilé à propos de l’univers ténébreux dans lequel nous vivions. Cette fois, on m’avait tout
pris. Tout ce que j’avais cru connaître, tous ces souvenirs invétérés autour desquels mon
identité s’était forgée, sur lesquels mon monde houleux s’était appuyé et tenu malgré les
secousses ravageuses l’ayant ébranlé, cela n’avait été que du vent. Je ne pouvais même plus
me tabler sur aucun d’eux, ne pouvant plus faire la distinction entre la véridicité et l’imposture.
L’identité de mon père. Sa mort. Ma naissance. Mon enfance. Mon frère. Tout en moi reposait
sur une fable spécieuse. Tout. Absolument tout.
Je fus soudainement la proie à un vif ressentiment à l’égard de ce personnage suréminent.
Je me demandais bien quel motif valable il pouvait avoir pour se permettre en toute impunité de
chavirer mon existence au grand complet, de déséquilibrer toutes mes intimes convictions et de
me soustraire mon identité cardinale. N’aurait-il pas pu me laisser en paix pour l’éternité ? Que
cherchait-il ? Que me voulait-il ? À quel dessein véreux aspirait-il en me mystifiant et en jouant
cauteleusement dans ma tête en m’arrachant tout ce qui avait configuré qui j’étais ?
— Pourquoi ? m’enquis-je d’un ton enfiellé. Pourquoi me dites-vous tout cela ?
— Parce que nous avons besoin de toi, Niallán, répondit Elyssa, en employant encore cette
appellation inusitée pour me désigner.
— Pas que nous, mon garçon, renchérit la déité suprême. Le monde entier a besoin de toi.
Avais-je bien entendu ? Le monde entier avait besoin de moi ? Mais c’était absolument
insensé ! Cette divinité prédominante devait sans doute outrer la situation, une telle éventualité
étant tout simplement utopique. Qui pouvait bien avoir besoin d’un bâtard trépassé ?
— Besoin de moi ?
— Oui, le monde a besoin de toi. Celui-ci se trouve au bord du précipice. Il s’apprête à
connaître une ère de terreur, plus terrible encore que tout ce qu’il a déjà vu.
— Une ère de terreur ? Mais de quoi parlez-vous ?
— L’humanité court à sa perte, et j’ai bien peur qu’il soit déjà trop tard pour mettre un terme
au processus, puisque celui-ci s’est déjà entamé.
— Quel processus ? Mais de quoi parlez-vous, à la fin ?
— De l’avènement des ténèbres. De l’ascension du souverain déchu. De l’Invasion
démoniaque. De l’irréversible Apocalypse. Voilà ce qui attend le monde.
Je tressaillis en prêtant oreilles aux funestes événements qu’il prophétisait, ceux-ci
m’apparaissant bien trop horrifiants pour être véridiques et concevables.
— Vous plaisantez, n’est-ce pas ?
— J’ai l’air de rigoler ? Je n’ai jamais été aussi sérieux de toute ma vie.
J’ignorais complètement si je devais envisager sérieusement ce qu’il avançait, ne sachant pas
s’il me flouait incongrûment et s’il s’ingéniait toujours à me manœuvrer ou s’il disait vrai. Tous
mots émanant de sa bouche m’apparaissaient sincères, aucun d’eux n’étant le fruit du simulacre
ou du mensonge. Il semblait si rompu à triturer la vérité qu’il m’aurait normalement été
impossible de distinguer la fable de l’apodicticité. Pourtant, je n’aurais su dire pourquoi, j’avais
l’intime certitude que ses propos n’étaient aucunement empreints d’astuces ; ils étaient toutsimplement véraces. Et cette conviction me paraissait encore plus épouvantable que tout le
reste ; j’étais saisi d’effroi à l’idée insoutenable de ne pas pouvoir en disconvenir.
— Que sous-entendez-vous par… Invasion démoniaque et Apocalypse ? demandai-je.
— Il me semble que c’est clair. Les termes employés pour désigner ces tribulations que
connaîtra le monde du milieu les décrivent avec exactitude. Lucifer et son armée infernale vont
conquérir la terre des hommes et, par le fait même, causer la destruction de celle-ci.
— Quoi ? Mais pourquoi feraient-ils une telle…
— Lucifer, mon… (Il grimaça, la répugnance se lisant souverainement sur son visage
séraphique.) Lucifer, reprit-il, aspire depuis bien longtemps, même avant que je ne le condamne
à l’exil dans le monde souterrain, au trône céleste. Ce n’est pas nouveau : depuis sa naissance,
le dieu déchu a toujours eu des idées de grandeur, lesquelles l’ont consumé et perverti au plus
haut point. À la suite de son bannissement, ses prétentions à mon titre n’ont fait que
s’exacerber. Aux enfers, il a fait la connaissance des Draaks, trois entités démoniaques ayant la
capacité de lire l’avenir, qui ont prédit qu’il rencontrerait l’Impératrice de la nuit. Celle-ci l’aiderait
à accomplir sa destinée et à imposer son joug sur le royaume terrestre en étant à la tête de son
armée de créatures infernales. Ensemble, le temps d’une révolution terrestre, ils éradiqueraient
la race humaine et détruiraient leur monde, proclamant ainsi l’Apocalypse afin d’entamer leur
ascension vers Calierys, la citadelle où nous nous trouvons, de laquelle ils s’empareraient à leur
tour. Ainsi, Lucifer pourrait accomplir son destin et régner sur le cosmos tout entier, le plongeant
à jamais dans une ère de ténèbres et de terreur.
Cette fois, si je ne m’étais pas maîtrisé et ne m’étais pas efforcé de contraindre mon
appréhension, mes tressautements se seraient sans doute métamorphosés en convulsions
déchaînées. Ses propos dépourvus d’émotion m’avaient glacé le sang et m’avaient littéralement
pétrifié. J’étais incapable de juguler le flux d’images cauchemardeuses qui se succédaient dans
ma tête. Je me figurais tous les gens qui m’étaient chers, supprimés par d’ignobles créatures
obscures qui les ingurgitaient de façon malgracieuse et les persécutaient. J’avais vu des choses
horribles au cours de la précédente année, mais je n’avais rien vu de comparable à ce qu’il
venait de dépeindre. Je ne faisais que remâcher les visions horrifiques de ma mère qui se faisait
molester par des monstres pernicieux et de mon frère jumeau qui fuyait des dizaines de
nimhferis répulsives qui le prenaient en chasse. Il m’était intolérable de concevoir de telles
horreurs. Je venais d’apprendre l’origine des capacités surnaturelles de ce dernier, mais même
si je savais que sa vocation était de protéger les gens, saurait-il persister ? J’en doutais, même
après tout ce que je venais d’assimiler. L’univers allait s’affaisser, et personne ne subsisterait à
sa chute cataclysmale. M’imaginer le monde dans lequel j’avais vécu toutes ces années plongé
dans le chaos et dans la désolation m’était tout simplement insupportable. Je n’arrivais tout
simplement pas à comprendre comment l’existence paisible — bien que ce terme soit ironique
pour décrire la mienne — que j’avais quittée il y a à peine quatre jours pouvait s’apprêter à
connaître une époque si enténébrée et si terrifiante. Comment elle pouvait se changer aussi
rapidement en cauchemar aussi affreux. Cela me semblait si irréel, quoique je savais
pertinemment que c’était bien réel. De plus, une autre pensée m’obnubilait. Elle. Je savais
pertinemment qu’elle était la seule personne de laquelle je ne devrais pas me préoccuper,
celleci étant capable, mieux que quiconque, de se précautionner contre les périls hasardeux qui la
menaçaient. J’étais tétanisé à l’unique idée que Kendra puisse se retrouver seule, là-bas, alors
que le monde entier s’effondrait. Je la savais forte, bien plus redoutable que tous les gens que
je connaissais, mais je la savais également capable d’être vulnérable. Surtout en ce moment.
Elle était là-bas, recluse, n’ayant personne pour la prémunir de ce pandémonium. Elle n’avaitrien à quoi s’accrocher et était entourée de formidables ennemis qui voulaient sa peau. J’étais
mort de peur.
— Quand cela aura-t-il lieu ? parvins-je à articuler malgré ma voix chevrotante.
— Oh, eh bien, commença-t-il, mon garçon, j’ai bien peur que cela soit déjà amorcé.
L’Impératrice a déjà commencé à s’éveiller. Elle est déjà aux côtés de Lucifer, et le monde ne se
relèvera pas de sa survenue. D’ici quelques heures, elle aura atteint l’apogée de sa puissance,
et plus rien ne pourra l’arrêter.
Qui était donc cette auguste et impitoyable Impératrice ? Qu’avait-elle de si terrible pour que
cet immortel surpuissant l’appréhende ? Pourquoi était-elle la clef ultime à toute cette histoire ?
— Pourquoi ne l’arrêtez-vous pas maintenant ? L’Impératrice, je veux dire, pourquoi ne
l’éliminez-vous pas avant qu’elle ne représente une aussi grande menace ?
— Car c’est ainsi que cela doit se passer. Elle doit se hisser avant de choir.
— Vous n’allez même pas tenter d’y mettre un terme avant que cela commence ?
— Nous devrions sans doute essayer, mais nous n’en ferons rien. L’Impératrice doit voir le
jour, c’est écrit.
J’étais complètement ulcéré par la repartie de ce dieu suprême. Je fulminais. Je n’arrivais pas
à m’imaginer comment quelqu’un pouvait parler du sort tragique d’autant de malheureux
innocents avec autant de désinvolture et de détachement. J’étais absolument dépassé par cette
situation confondante, mais je voyais toujours suffisamment clair pour me rendre compte à quel
point sa façon de réagir était inacceptable. Comment Ayell l’Incréé, celui qui avait lui-même
engendré l’humanité, pouvait-il avoir renoncé à se battre pour elle, et ce, avant même d’avoir
essayé ?
— C’est écrit ? m’emportai-je. Vous vous moquez de moi ! Mais qui a écrit ça ? Vous allez
tout simplement laisser tous ces pauvres gens mourir sans intervenir et sans même lever le
petit doigt pour leur venir en aide ?
— Nous devons choisir nos batailles, mon garçon. Celle-ci n’en est pas une que nous devons
mener.
— Pas une que nous devons mener ? Bon sang ! Vous vous foutez de ma gueule ! C’est ça !
Il est écrit que le monde ne peut pas être sauvé, alors laissons-le crever !
— Je crois que tu as mal interprété ce que je voulais dire, rectifia-t-il tout en demeurant aussi
imperturbable malgré mon exaspération et mon insolence à son égard. J’ai dit qu’il est trop tard
pour espérer mettre un terme à l’Apocalypse. Il l’était déjà avant même que le processus ne
s’enclenche et il l’est encore plus aujourd’hui. Je maintiens ce que j’ai dit : le monde court à sa
perte, et personne ne peut rien y faire. Cependant, cela ne signifie pas pour autant qu’il ne peut
plus être sauvé.
J’étais confondu ; je n’embrassais pas le sens de sa dernière phrase. Il me semblait qu’elle
était inaccordable avec le reste de son allocution itérative. Comment le monde pouvait-il être
sauvé s’il le laissait être néantisé avant cela ? C’était illogique ; c’en était aberrant !
— Je ne suis pas certain de vous suivre…
— Un vieux précepte dit ceci : toujours être un pas en avance sur ses ennemis. C’est
exactement ce que nous faisons : nous sommes bien en avant d’eux, si loin qu’ils ne
soupçonnent aucunement que c’est nous qui tirons les ficelles ; si loin qu’ils ne verront rien venir
lorsque nous frapperons.
— Attendez…
— Tout était prévu depuis fort longtemps, poursuivit-il en faisait derechef fi de ma question,
comme si c’était un automatisme rébarbatif chez lui. Depuis bien plus longtemps que tu ne peuxte l’imaginer, en fait.
— Mais qu’est-ce qui était prévu ? Vous n’aviez tout de même pas prévu…
— Oui, nous avions prévu tout ceci : l’Invasion démoniaque, l’Apocalypse… Mais il n’y a pas
que ça ! Nous avions également planifié ta mort, ton arrivée à Caelierys et bien plus encore !
Je demeurai muet pendant quelques secondes, le temps de digérer ce qu’il venait de me dire.
Je ne voyais aucunement comment tous ces éléments disparates pouvaient être interreliés et
appartenir à la même conspiration. Je ne discernais pas le lien inapparent existant entre ma
mort et l’Apocalypse. Peut-être n’étais-je pas entièrement humain, mais cela ne signifiait pas
pour autant que j’étais important au point d’être rattaché à une catastrophe aussi désastreuse.
J’étais encore plus courroucé d’apprendre que tout cela ressortissait à une brigue sournoise et
que ce dieu créateur avait sciemment programmé de pareilles tragédies.
— Planifié ? Vous voulez dire que tout cela faisait partie d’un plan ?
— D’un plan bien plus grand que tu ne pourras jamais te le figurer.
— Quelle cause peut valoir le sacrifice de tant de personnes, d’un monde au complet ? Quels
motifs peuvent pousser quelqu’un à mettre en danger la vie de tous les êtres du cosmos ?
— Tuer le dieu infernal. Voilà la cible de cette machination.
— T-T-Tuer le d-d-d…
— Tu m’as parfaitement entendu. Un plan pour défaire Lucifer l’Usurpateur. Un plan pour
éliminer mon fils. (Il mit énormément d’emphase sur le dernier mot, l’exécration et la mésestime
transsudant de tout son être alors qu’il l’énonçait.) Et écoute-moi bien, mon garçon, si nous
devons tous y passer, je m’en moque complètement. Mon fils doit être mis hors d’état de nuire.
Et je n’épargnerai pas la moindre vie qui peut m’aider à mettre un terme à son règne. Parfois, il
faut savoir sacrifier la vie de la minorité pour sauver celle de la majorité. Et, au final, il m’importe
s’il n’y a plus personne pour peupler le cosmos, car un monde déserté sera toujours mieux que
n’importe quel monde où il est. De toute façon, celui-ci court à sa perte d’une manière ou d’une
autre, alors mieux vaut donner un sens à sa destruction.
Cette fois-ci, mon indignation manifeste s’était transmuée en hébétude. Mon cerveau ayant
cessé de fonctionner dès l’instant où cette divinité suréminente avait déclaré qu’elle prévoyait
échiner le prince banni des cieux, étant demeuré fixé sur les mots « éliminer mon fils » et
ignorant le reste de son discours outrageant qui m’aurait révolté en temps normal. Je n’arrivais
plus à formuler clairement mes pensées.
— Mais, c-c-c’est impossible de donner la mort à un d-d-dieu. Ça n’a aucun sens… Vous…
— Non, ce n’est pas impossible. Difficile, oui, ça, je dois l’admettre, mais impossible ?
Absolument pas.
— C-C-Comment… je…
— Il y a de cela des siècles, notre Oracle a eu une vision et il a déclamé une prophétie, la
plus puissante que nous ayons ouïe depuis la nuit des temps. Elle a été surnommée la
prophétie des Sept, en l’honneur des sept héros et antihéros dont elle narre l’avenir, des
créatures infernales et célestes qui s’uniront pour mener à terme cette odyssée. Je ne te la
rapporterai pas dans son intégralité, cela n’étant pas nécessaire pour le moment, toutes les
informations te seront révélées en temps et en lieu. Peu importe si c’est flou dans l’immédiat.
Bien qu’elle prédise également l’Invasion démoniaque et l’Apocalypse, elle annonce surtout la
réunion de ces sept champions pour qu’ils puissent entreprendre cette épopée jusqu’au monde
infernal où ils unifieront le peuple surnaturel, autant le paradis que les enfers, contre Lucifer en
levant une armée qu’ils lanceront sur son palais afin de mettre un terme à son règne.