//img.uscri.be/pth/5fcd85ef6e7eb03c0a4308789c70c480308638f1
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Elric - tome 1

De
164 pages

Melniboné, l'île aux Dragons, régnait jadis sur le monde. Désormais les Dragons dorment et Melniboné dépérit. Sur le trône de Rubis siège Elric, le prince albinos, dernier de sa race, nourri de drogues et d'élixirs qui le maintiennent tout juste en vie. La menace plane ; alors il rend visite au Seigneur du Chaos, Arioch, et conclut un pacte avec lui. Il s'engage ainsi sur le chemin de l'éternelle aventure : le Navire des Terres et des Mers le porte à la cité pestilentielle de Dhozkam, et son destin le pousse à franchir la Porte des Ténèbres ; au-delà, deux épées noires attendent leur maître et leur victime... Grande ambitions, passions monstrueuses. Idéaux et trahisons. Souffrance atroce et joies cyniques. Tourments de l'amour et douceur de la haine. Un passé ancien, qui revivra dans les plus immondes cauchemars.



Voir plus Voir moins
couverture

SCIENCE-FICTION
Collection dirigée par Bénédicte Lombardo

MICHAEL MOORCOCK

ELRIC

1. Elric des dragons

Traduit de l’anglais par
Daphné Halin

Prince blanc, épée noire

« Parfois il espérait qu’Elric trouve la paix, loin de l’épée noire. Mais ça ne marchait pas comme ça. Il fallait qu’il y ait les deux – le prince blanc et l’épée noire. »

Neil Gaiman, A Life, Furnished in Early Moorcock.

C’est l’histoire de l’amitié d’une vie.

Comme toutes les histoires, elle commence avant le début.

En 1960, j’ai dix ans, je collectionne les aventures de Bob Morane en Marabout Junior, sous les fantastiques couvertures de Joubert, que je dévore sans soupçonner tout ce que ce pompeur éclairé d’Henri Vernes a piqué à Conan Doyle, Sax Rohmer, Le Rouge, Leroux, Wells, pour le jeter en pâture à nos cerveaux vierges et les préparer au choc de la rencontre avec les Titans de l’Imaginaire.

Je ne sais rien de Robert E. Howard ni d’Edgar Rice Burroughs, Tolkien n’est pas arrivé jusqu’à nous. Pour Lovecraft, Leiber, Farmer, Sturgeon, il faudra attendre encore. Lone Sloane est en couveuse sous le crâne effervescent de Philippe Druillet.

En 1960, Michael Moorcock a vingt et un ans. Il trime dans les mots depuis plus d’un lustre. Il connaît Burroughs sur le bout des touches, il a été le rédacteur en chef et souvent l’unique contributeur du magazine Tarzan Adventures. Il n’est adepte, confiera-t-il plus tard, ni du Conan d’Howard, ni du Randolph Carter de Lovecraft, mais John Carter de Mars enflamme son imagination. Qui n’en a nul besoin. « My skull – it’s like a monstrous gold-fish bowl ! » s’écriera bientôt Felipe Sagittarius1. Un crâne comme un monstrueux bocal de poisson rouge. Une description adéquate pour le cerveau du prince en devenir d’une littérature à naître.

La même année, l’éditeur Ted Carnell, qui dirige le vieux magazine de SF New Worlds et son cadet Science Fantasy, se propose d’ouvrir les pages de ce dernier à une nouvelle génération d’auteurs dans l’espoir de fortifier des ventes déclinantes. Il a l’œil depuis un moment sur le jeune Moorcock qui de son côté veille aux destinées de la vénérable Sexton Blake Library, l’une des plus anciennes séries britanniques en activité (depuis 1904). En passant, le Moriarty de cet increvable Sherlock pulp est le baudelairien Zenith l’Albinos. Cheveux de lin, yeux rouges, âme tourmentée par le stupre, le crime et l’ennui, on y reviendra.

Pour le texte qu’il lui commande, Carnell suggère à Moorcock de s’inspirer de Conan, dans la lignée du magazine américain Fantastic Universe de Sprague de Camp et Hans Santesson. Dans sa préface au numéro Spécial Elric du fanzine Nyarlathotep (à l’ours duquel figure mon nom), l’auteur relate ainsi l’affaire :

« Deux jours plus tard, je lui fis parvenir le premier chapitre et la trame d’un récit dont Conan était le héros. À vrai dire, écrire dans le style d’Howard n’est pas palpitant et je n’étais pas emballé de pondre un texte de ce genre, même s’il plaisait à Ted. De fait, Ted aima cela, du moins le style, car il y avait eu un malentendu : il ne voulait pas du personnage même de Conan, il désirait seulement quelque chose dans cette veine. Je résolus aussitôt de créer un héros totalement différent des personnages habituels de Sword & Sorcery et de faire passer des idées plus sérieuses. »

Moorcock se décrit en dandy de Fleet Street hyperactif, produisant à la chaîne « des tonnes de trucs purement alimentaires », dilapidant en boissons fortes ses piges mirifiques, pulvérisant tel un Golem bachique les portes en verre des restos chic de Piccadilly.

« Si je raconte cela, c’est pour donner une idée de mon état d’esprit au moment de la création d’Elric. Mon héros me ressemble étrangement. Elric, c’est moi à cette époque, héros traître/trahi, profondément anxieux devant la vie, d’une angoisse qui s’exprime par la violence, le désir de solution-miracle, le cynisme et une impérieuse nécessité de vengeance. Je me considérais un peu comme un paria et exagérais en conséquence les caractéristiques physiques extraordinaires d’Elric. »

 

Été 1971. Sept jeunes gens débarquent à Londres. C’est mon tour d’avoir vingt et un ans et je suis là avec ma Gestalt. Un terme piqué à notre chouchou Sturgeon2, mieux adapté que « bande » ou « gang » pour désigner un groupe de fanatiques de SF et de fantasy, déjà impliqués dans la vie de fanzine, tous sur le point de devenir plus ou moins des professionnels de l’édition. Le tout supérieur à la somme des parties, une idée en phase avec la morale fusionnelle de l’époque.

C’est le début de l’histoire. Sept jeunes gens débarquent à Londres, si peu fortunés qu’ils louent une seule chambre à sept lits comme les nains de Blanche Neige dans un B&B de Paddington. Au programme des réjouissances, outre les agapes de cuisine indienne (introuvable à l’époque à Paris), les visites à la Tate, à la National Gallery, à Portobello, au fabuleux Hamleys, le plus grand magasin de jouets de l’univers connu, les razzias sur les disquaires, sur les boutiques Liberty, Mary Quant, que sais-je, pour les filles, une audience est prévue avec le pape de la New Wave anglaise, leader d’un New Worlds devenu fer de lance de la SF d’avant-garde, une rencontre ourdie selon des circuits mystérieux par Jacques Guiod, l’élément Rouletabille de la Gestalt.

Elric le Nécromancien, dans la somptueuse édition 1969 du Club du Livre d’Anticipation enluminée des visions gothiques de Druillet, fait partie de nos bibliothèques, que notre gourou Daniel Riche (l’homme qui a changé ma vie en m’emmenant voir Jason et les Argonautes), déjà secrétaire de rédaction de Galaxie aux éditions Opta, garnit sans compter à coups de raids sur la réserve de son employeur.

Les grosses épées ne sont pas mon fort, je leur préfère les conapts et replicants dickiens, évocateurs du Marlowe de Chandler, autre station cruciale sur mon chemin de lecteur. Pourtant, j’ai dévoré ces Chroniques de Melniboné, moins fasciné par leur imagerie épique que par les tourments intérieurs de leur héros, ses déchirements entre le Bien et le Mal, ses pulsions violemment sexuelles, meurtrières, balancées par une éternelle aspiration au don de soi, à la restauration des équilibres primordiaux. Tout cela fait écho à la conscience de la dualité de l’âme qui m’habite depuis que le Jekyll & Hyde de Stevenson me l’a rendue tangible, à ce point de l’adolescence où ce sont les principales forces à l’œuvre.

J’ai Elric dans mon sac, à côté d’une bouteille de Mumm millésimé, dont nous avons dû nous cotiser pour acquitter le prix indécent, quand vers cinq heures de l’après-midi (Tea Time !) nous sonnons à la porte d’une maison de Ladbroke Grove, dans le quartier incroyablement hippie de Notting Hill. Je remarque sur le battant un avis décoré d’un visage barbu rouge et vociférant, invitant les visiteurs indésirés à passer leur chemin, à ne pas déranger l’homme au travail à l’intérieur (« le plus souvent pour emprunter de l’argent, de l’alcool ou de la dope », précisera Mike lorsque nous nous connaîtrons mieux). Le maître des lieux vient ouvrir lui-même ; à peine un clignement devant la petite foule timide qui se presse sur son seuil, il sourit et s’efface. Nous entrons.

Comment nomme-t-on un coup de foudre sans implications charnelles ? Ce qui me saisit en premier, passée la gêne d’envahir si nombreux ce territoire privé, c’est l’aura de bonté qui émane du personnage massif, amusant, débonnaire, de cet autre géant qui se tient devant moi, fait signe de s’asseoir où l’on peut dans les canapés profonds, les fauteuils alanguis de l’antre dédié au papier et aux livres.

Tout autour de nous est anglais, les cuirs, les tons feutrés, les draperies, les bibliothèques en surcharge, la moquette bouclée, les exquis bibelots Art déco, l’usure, le désordre pickwickien, les guitares dressées dans un coin du salon. Dehors, Woodstock fait la loi, mais dans la tanière du mage le temps est une épure, un principe agrégateur, un univers en perpétuelle concrétion dans lequel on voyage à son gré. Des oreilles de Mickey coiffent le parallélépipède en époxy du Nebula Award 1967 pour Behold The Man, posé près d’un Pierrot de bronze sur la cheminée.

Le pape de la New Wave possède une voix douce au timbre cuivré, apaisant. C’est un raconteur. Il peuple ses phrases longues et belles de personnages dont il imite l’accent, les intonations, poussant au falsetto quand il s’agit d’une femme, une pratique, remarquerai-je plus tard, assez répandue chez les causeurs anglais.

De quoi parlons-nous ? Difficile à dire. Sitôt accomplie l’offrande du Mumm, il s’est précipité dehors, nous laissant seuls, un peu perplexes. Il revient avec deux packs de Guinness et entreprend de confectionner des Black Velvets, improbables cocktails bière-champagne. Nous le regardons sacrifier dans ce breuvage barbare notre nectar hors d’âge. La suite est floue.

Nous avons vidé la cave d’un bon Indien de Tottenham Court Road, voyagé à neuf à l’arrière d’un taxi, causé à en perdre notre anglais, chanté du Verdi (« Wank it, spank it, shut it in the door ! »), j’ai même à un moment de la soirée tenté de convaincre Moorcock qu’il était marxiste.

On se revoit les jours suivants. Il a un cadeau à nous remettre, prélude à un potlatch qui aurait pu s’avérer ruineux pour nous : une dizaine de nouvelles des meilleurs contributeurs de New Worlds, libres de droits, à traduire et publier dans Nyarlathotep. Ballard, M. John Harrison, Keith Roberts, John Sladek, Hilary Bailey… Une rançon de roi. Il me dédicace mon exemplaire d’Elric (« To remember that particular summer in Montevideo »), m’emmène dans les locaux de la revue, où il m’offre une collection complète des numéros publiés sous sa férule.

Sa générosité nous sidère. Prodigue de son temps, de sa chaleur et de son art. La formule inventée par les idéalistes de l’underground, « pas de copyright pour la free press », trouve tout son sens. Dans le tas des textes qu’il nous offre, le plus long, le plus excitant et, pour mon avenir, le plus déterminant, est de lui. The Jade Man’s Eyes, une novella du cycle de Melniboné écrite vers 1966, qui ne paraîtra en anglais qu’en 1973 sous couverture de son ami Jim Cawthorn, le tout premier illustrateur d’Elric. Un inédit absolu. Nos mains de fans en tremblent.

Le Prince albinos est entré dans ma vie. Il va la transformer. Ma Stormbringer à moi est une Japy portable. Jusque-là, cette machine (qui ne tue pas tellement de fascistes) n’est guère sortie de son fourreau, mais voici que Nyarlathotep, divinité lovecraftienne, commande de traduire le texte sacré. Je m’y attelle avec François Landon, mon kindred spirit, mon esprit jumeau. Notre toute première traduction. Un travail ardu, car l’écriture de Moorcock est l’une des choses les plus difficiles à rendre dans une autre langue que je connaisse. Au premier faux pas, à la moindre maladresse, son équilibre miraculeux se rompt. Ses phrases sont autant d’arcs gothiques défiant la gravité à force de grâce orgueilleuse.

Les 150 000 signes des Yeux de l’Homme de Jade dûment traduits, corrigés, critiqués, débattus au fil de nuits anxieuses, paraissent en 1972 dans le numéro 7 du fanzine, adorné d’une bande triomphale annonçant la présence de l’éléphant blanc. Pour la circonstance, Philippe Caza a offert une image dans la manière d’Aubrey Beardsley, qui restera pour moi le plus juste portrait d’Elric jamais réalisé.

Forts de ce fait d’armes, Landon et moi commençons à traduire pour Opta, puis pour J.C. Lattès, qui réédite – tout se tient – Tarzan et John Carter, chez qui nous publierons en 1981 Byzance 1917, le premier tome (et à ce jour le seul) en français de la tétralogie Pyat, le chef-d’œuvre qui a accaparé vingt ans de la vie de Moorcock. C’est parti pour la traversée de la mer des histoires. Nos Stormbringer crachent le feu à défaut de boire les âmes.

 

Les yeux rouges, c’est plus tard. Dans les contreforts des années quatre-vingt. Le Zeitgeist est en train de changer. L’utopie fraternelle des Sixties s’éloigne. Les drogues, au début si amicales, révèlent leurs penchants meurtriers. Disparus, Brian Jones, Jimi Hendrix, Jim Morrison… La fête dionysiaque prend l’allure d’une guerre de tranchées. On compte déjà nos morts. Nos lectures nous ont éloignés d’Elric, comme l’a fait l’écriture pour Moorcock, enragé à briser les genres pour en tirer la matière et les épices d’une boulimie littéraire jamais rassasiée.

L’époque est à Jerry Cornelius, avatar de l’Albinos. Jerry, l’Assassin anglais, c’est Elric + Pierrot + Duesenberg + Needle gun + James Bond + Multiverse + Makhno + Dada + William S. Burroughs, une refonte parodique des aventures du Melnibonéen, entreprise par un romancier au sommet de sa lucidité et de sa verve sarcastique. Dans le shaker, ce n’est plus bière et champagne, mais toutes ses obsessions, l’anarchie, l’Art nouveau, Weimar, les cigarette cards, la Commedia dell’arte, les plus lourds que l’air, le choc des Empires, le meurtre de masse, l’ambiguïté sexuelle, Londres, le rock’n’roll (qui est plus qu’un violon d’Ingres)…

Jerry C. est à Moorcock ce que Mister Natural fut à Crumb. Un moyen d’attaquer la doxa hippie de l’intérieur. C’est aussi un casting de premier plan de la troupe moorcockienne : Miss Brunner, Una Persson, l’admirable Mrs Cornelius, le Colonel Pyat, qui aura bientôt les honneurs de son propre quartet. Sans oublier le peu fiable Shaky Mo Collier, dealer, qui prendra mes traits dans la version d’Entropy Tango illustrée par Slocombe.

« Pour écrire sur l’ambiguïté, il faut mener la vie la moins ambiguë possible », avait énoncé Mike lors d’une de nos rencontres désormais régulières, sur ce ton doctoral que le temps et l’expérience n’ont cessé d’adoucir. Dans la brume stupéfiée qui l’entoure à jamais, le passage à Paris de la caravane Moorcock reste pourtant un modèle d’ambiguïté.

Nous l’attendions seul. Il arrive à bord d’une énorme bagnole, à la tête d’une version anglaise de la Rolling Thunder Review de Dylan. Mike M. and His Band of Gypsies. Hilary Bailey, dont il est séparé depuis des années, est là avec Kate, Sophie et Max, leurs trois enfants. S’il faut un mot pour qualifier l’atmosphère de cette tribu échevelée, c’est décadente qui convient.

Un dîner est prévu. Les prétextes sont divers. Remercier ceux qui, en France, ont contribué à la diffusion de l’œuvre, mais aussi tenter une conciliation dans le différend qui oppose l’éditeur Savoy Books à Druillet à propos de l’utilisation d’Elric, que ce dernier s’est approprié sans autorisation pour en tirer une BD scénarisée par Michel Demuth – adaptation que Moorcock présente comme sa préférée.

Landon et moi sommes chargés de trouver le restaurant. C’est l’écrivain Louis Nucera qui nous le recommande. Mal lui en prend. Ce haut lieu du chic éditorial germanopratin est pris d’assaut par une troupe de barbares déjà ivres, chargés de tous les trésors de la pharmacopée british. L’agitation chimique des convives, le télescopage de leurs continuums disjoints, leurs conversations comme une toile d’araignée sous acide, le déferlement incessant du nectar et de l’ambroisie ont tôt fait de transformer le beggars banquet en folle orgie d’Imrryr.

C’est un autre Moorcock que je vois (double) à la tête de l’immense table. La rock-star, le chef de clan. Un Moorcock public. Celui qui monte sur scène avec le groupe Hawkwind, dont le bassiste était encore il y a peu l’infamous Lemmy de Motörhead.

Nous serons tricards à vie dans le resto huppé du Marché Saint-Germain, tant pis. À la fin de l’orgie, les reliefs comestibles et humains jonchent la salle, mais l’impétueux Druillet a été amené à un armistice sans honte par le Maître. L’Elric piqué (La Cité qui rêve) pourra paraître chez Unicorn pour un prix symbolique.

Ah, il y a aussi Stan et Sophie Barets, fondateurs de la mythique librairie Temps Futurs, qui couleront peu après leur maison d’édition en publiant une édition trop luxueuse à un prix trop modique de la geste de l’Albinos.

Du Nécromancien à l’Assassin. L’évolution imparable nous échappe encore, nous avons un temps de retard sur l’éclaireur. Mais c’est bien le crépuscule des années quatre-vingt qui attend à la prochaine boucle du fleuve. Thatcher, Reagan, les golden boys, le sida. La fin de tous les chants.

 

Septembre 2012. Un gentleman du Sud, excentrique à point, escorté d’un second géant surmonté d’une touffe blanche descendent la rue du Faubourg-Saint-Martin. Lili et Linda, leurs Cymoril, les attendent ailleurs dans Paris. Chacun porte une caisse dans laquelle un chat feule et crache plus fort qu’un Dragon de Melniboné. Indifférents à la stupeur des passants, ils parlent, poursuivant la conversation entamée quarante ans plus tôt. De quoi parlent-ils ? D’Elric. De l’increvable Elric. Ressuscité il y a peu, for your French eyes only, dans une étonnante collaboration avec le jeune romancier Fabrice Colin3. En attente de son blockbuster, le temps qu’Hollywood décide si la Sword & Sorcery est toujours bankable. Et, après des dizaines d’incarnations en comics, au cœur du nouveau projet d’un éditeur français décidé à le ramener dans le giron européen4. Un scénariste, deux dessinateurs pour renouer avec les splendeurs baroques de Druillet. Métatemporel, mon cher Tristelune.

Le Prince a-t-il usurpé sa longévité ? Son nom mérite-t-il de retentir dans le fracas d’une artère du Paris populaire en voie de gentrification, plus de soixante ans après son avènement ? Indiscutablement, oui. Parce qu’il est l’œuf originel d’une œuvre-Léviathan. Parce qu’il siège au Panthéon des immortels aux côtés d’un détective en casquette à carreaux, d’un Belge en culottes de golf, d’un agent secret au sourire comme une balafre, d’un Gascon au cheval jaune. Parce que nombre d’auteurs au pic de leur carrière, Alan Moore, Neil Gaiman, Michael Chabon – dont le remarquable Gentlemen of the Road5 se présente comme un hommage direct à la saga – se réclament explicitement de lui.

Stormbringer n’a pas fini de capturer les âmes.

 

J’ignore, si après tant de mages et de sages qui se sont penchés sur le berceau du Prince, ce mémoire très personnel ajoutera quoi que ce soit à la légende d’Elric.

Du moins, aurai-je tenté d’apporter à l’album Moorcock quelques instantanés intimes qui ne rendront qu’une idée ténue de la chaleur humaine, de la force d’empathie qui émanent de cet homme hors du commun, de cet écrivain-forgeron, de cet ami d’une vie, intarissable pourvoyeur de rêves, mais aussi et surtout, maître ès réalité.

Jean-Luc Fromental
4 avril 2013

1. The Pleasure Garden of Felipe Sagittarius, première parution New Worlds 154 (sept. 1965)

2. Le concept d’homo-gestalt, stade de l’évolution suivant l’homo-sapiens, constitué d’un groupe d’individus mettant leurs aptitudes en commun, est exposé par Theodore Sturgeon dans son roman Les plus qu’humains (1953).

3. Elric : Les Buveurs d’âme, M. Moorcock & F. Colin, Fleuve Noir, 2011.

4. Le Trône de Rubis, Julien Blondel, Didier Poli/Robin Recht, Glénat, mai 2013.

5. Les Princes Vagabonds, Michael Chabon, trad. Isabelle D. Philippe, 10/18, 2012.

En souvenir de Poul Anderson et de ses romans : The Broken Sword et rois cœurs, trois lions. En mémoire de feu Fletcher Pratt et de son œuvre The Well of the Unicorn. En mémoire du défunt Bertolt Brecht pour son Opéra de Quat’ Sous que je considère, pour d’obscures raisons, à l’égal de ces romans, comme l’une des principales sources d’inspiration des contes d’Elric.

 

Prologue

Voici l’histoire d’Elric avant que de sa cousine ce seigneur ne devienne le meurtrier, avant que de Melniboné la chute ne soit. Voici l’histoire de sa rivalité avec son cousin Yyrkoon et de son amour pour sa cousine Cymoril, avant que cette rivalité et cet amour Imrryr, la Cité qui Rêve, aux pirates des Jeunes Royaumes et aux flammes ne livrent. L’histoire de deux funestes épées, Stormbringer et Mournblade, l’histoire de leur découverte et du rôle qu’elles jouèrent dans le destin d’Elric et de Melniboné – un destin qui devait forger un destin plus grand encore, celui du monde. L’histoire du Prince Elric, l’histoire de ce Seigneur des Dragons, de la flotte et du peuple presque humain qui dominèrent le monde dix mille années durant.