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Elsa meurt

De
211 pages
Bien que largement médicamentée, et plusieurs fois hospitalisée, pour une supposée mélancolie, Elsa glisse insidieusement vers une perte progressive de toute identité, vers une mort prématurée. Sa petite-fille Sophie, amenée à veiller sur sa grand-mère, va découvrir que les diagnostics médicaux s'avèrent discutables. Ensemble, elles vont tenter de dépasser leur désarroi, de comprendre, pour échapper à cette confusion où il semblerait que la malade ne soit pas la priorité de tout le corps médical rencontré.
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Laurence Pain

Elsa meurt
Roman




































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02328Ȭ1
EAN : 9782343023281

Elsa meurt

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerf‐volant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
Leroy‐Caire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.
Lebaron (Cécile), Une vie à l’œuvre, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr





Laurence Pain

Elsa meurt
roman








L’Harmattan

La maladie de Parkinson « s’accompagne de la dégénération
et de la réduction des nerfs dopaminergiques. Comme les neuroȬ
leptiques bloquent ce neurotransmetteur, il n’est pas étonnant
de constater qu’ils induisent des symptômes semblables à la
maladie de Parkinson chez 20 à 40 % des patients traités sur
une longue durée. » (…) « Les effets indésirables sérieux (morȬ
talité, hospitalisation, (…) s’élevaient à 23,7 %… »

Tous Fous ? L’Influence de l’Industrie pharmaceutique sur la
psychiatrie. JeanȬClaude St–Onge. Ecosociété. 2013 Pages
143Ȭ144

Ce livre pour…
Croire en l’Homme,
Refuser toute fatalité qui le mine,
A Sara, Alexandre, Marielle et Thierry.
Merci à ceux qui m’ont accompagnée dans
l’accomplissement de cet ouvrage, en particulier à
Monique et Anne.

Partie I

Pesantes heures

L’été s’annonce lentement. Les herbes folles, sèches et
blondes, envahissent les talus, ondulant sous la caresse du
vent tiède de cette soirée de juin. L’air doux, apaisant,
m’enveloppe. J’avance, je chemine vers l’océan. Face à
moi, l’horizon bleu, loin devant, me hèle. Besoin de le
rejoindre.
J’ai du mal à comprendre. A les comprendre et me
comprendre. Je suis perdue, dans un labyrinthe où une
force obscure m’a projetée. Je n’ai rien demandé. Je ne
trouve pas l’issue et me heurte sans cesse, à chaque pas, à
des murs insondables. Des immeubles d’interrogations.
Par où commencer ? Par où m’échapper ?

Mon corps a refusé de me soutenir en début d’hiver ;
j’ai eu beau le surveiller, essayer de le maîtriser, il a glissé
entre mes doigts. Il s’est dérobé à ma volonté. C’est idiot.
Je n’ai pas alerté qui que ce soit au bon moment. Je ne
voulais pas recommencer cette descente aux enfers, bien
qu’en me taisant, je savais que je m’y précipitais. Le dérèȬ
glement intestinal et urinaire n’est pas un symptôme faȬ
cile à exposer. Il draine derrière lui notre image intime et
cachée, celle que l’on veut gommer, du moins que j’ai
essayé de contrôler dans ma petite vie de fourmi : la part
animale qui vit en nous. Comment expliquer sans honte
qu’on ne peut pas déféquer correctement, évacuer simȬ
plement, que l’idée même d’aller sur le siège nous griffe
l’intérieur des viscères, nous enflamme nos parois intestiȬ
nales, nous brûle, nous essouffle, nous inspire la nausée.
Nous démontre que nous ne sommes qu’une machine, un
appareil organique de base. Autant garder le silence et
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espérer, plus honnêtement, se mentir un peu en se marteȬ
lant sans arrêt que le mécanisme reprendra son rouage
ordinaire.

Une semaine d’entêtement aboutit sur un lit d’hôpital.
Justement là où je ne voulais surtout pas m’allonger. Et à
nouveau à la merci d’une équipe surclassée. Inutile de
s’agiter. Nous les patients ne connaissons strictement rien
à notre propre enveloppe. A notre système immunitaire
qui nous a soutenus quelque soixanteȬdix ans. Alors, baȬ
taille d’experts sur notre territoire : le service qui nous
reçoit efface d’un revers nonchalant de main notre hisȬ
toire, notre mémoire, nos ordonnances consciencieuseȬ
ment empilées dans notre dossier médical. A quoi bon
s’intéresser aux écrits des confrères qui, au final, n’auront
fait que de vaines tentatives de sauvetage sur le pauvre
hère que nous récupérons. Alors, fi du suivi psychiaȬ
trique. A bas les psys de tout ordre. Pas grave si suppriȬ
mer du Quitaxion peut provoquer la mort immédiate du
peu de cervelle qu’il reste. Marasme supplémentaire dans
ce petit être qui de toute façon s’est présenté chez nous
parce que défini malade. Le problème transitoire étant
solutionné en huit jours, une infirmière tout sourire vient
nous dire qu’il est temps de rentrer chez soi. Vous tousȬ
sez ? Quelle idée ? Un petit coup de froid. Rien de bien
méchant. Surtout ne paniquez pas. Cela passera.
Et une erreur de diagnostic supplémentaire. La toux se
mue en panne sèche de voix. Rien à dire. Rien à pouvoir
dire. Il va me falloir modifier ma tactique et alerter mon
entourage sous un autre angle d’attaque.
Evidemment, ma petiteȬfille, à chaque coup de téléȬ
phone, s’enquiert de ma santé digestive mais elle
n’obtient aucune réponse. Mamie, dis quelque chose !

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C’est frustrant, ton silence ! Que répondre à ce nonȬsens.
Cette communication en solo.
J’inspire à pleins poumons, autant que je le peux, le
calme du paysage à travers lequel j’avance à petits pas.

Lente descente aux enfers.

***

Les espadrilles bordeaux se soulèvent lentement,
poussivement. Ce sont de vieilles espadrilles légèrement
délavées, assez lâches sur le pied, arrimées à la cheville
par un lacet. Ma grandȬmère a cousu un lien ficelle sur le
rebord extérieur, à l’arrière du talon, afin que le tissu mâȬ
ché ne s’affaisse plus lorsque sa jambe s’élève pour avanȬ
cer. Pourtant la démarche de Mamie n’est pas aérienne
pour un sou. Elle serait plus pesante que frétillante. Entre
celle d’un éléphant endormi et celle d’un paresseux éveilȬ
lé. Pourtant ma grandȬmère n’est pas forte, ni fainéante, ni
gnangnan. Mais ses chevilles sont déformées, ou nonȬ
formées. Elle chemine sur des pieds gonflés à longueur
d’année, sur des rondins de bois qui, en plus d’être disȬ
gracieux, la martyrisent quotidiennement. Et pourtant
Mamie s’achemine à petits pas, obstinément, se balançant
de tribord en bâbord, chaque jour à travers les fûts, vers le
cimetière et rien ne l’arrête, même pas ses maudits
membres qui refusent de l’aider.
Je ne quitte pas des yeux ses vigatanes improvisées, riȬ
vée à sa déambulation qui nous mène invariablement au
même endroit : une dalle grise, en marbre brut, sans fioriȬ
ture, sans cadre ni statuette funéraire. Juste une fleur, réȬ
gulièrement entretenue. Pendant que Mamie discute avec
ses morts, je parcours les allées de cette ville d’endormis.

13

En particulier le quartier des enfants. Petites parcelles
défraîchies. Elles datent d’une autre époque ; plus perȬ
sonne ne vient discuter avec ces ombres. Les herbes
sèches ont remplacé les vivaces depuis belle lurette. Je
transpose discrètement les azalées aux tons vifs des réȬ
centes sépultures sur ces terres abandonnées, et fière de
mon geste, je rejoins ma grandȬmère qui n’en finit pas de
papoter.
J’ai du mal à suivre sa conversation car, en dépit de ce
qu’elle m’affirme, je n’entends aucune réponse. Ce silence
que je suis la seule à percevoir me laisse sceptique. Qu’a
ce «filsDCD » contre moi pour m’ignorer de la sorte ? PerȬ
sonne ne m’a apporté d’explication satisfaisante. Mamie
m’a raconté de nombreuses fois son histoire et sa préȬ
sence ; elle lui parle avec son cœur. Mon « filsDCD », conȬ
fieȬtȬelle tout bas, c’était mon fils préféré. Puis elle sourit.
Il avait tout pour lui : la jeunesse, la santé, la bonne huȬ
meur. C’était un beau garçon, que les filles aimaient fréȬ
quenter. Il voulait devenir commercial. Tu imagines ! Il
savait parler, lui, à tout le monde. Avec lui, pas besoin de
radio, ni de télévision. En fait, je ne sais toujours pas si
c’est bien de son fils DCD dont elle parle ou simplement
de son mari.

En apesanteur.

***

Sophie, ma petiteȬfille, m’a traînée jusqu’ici. Avec sa
mère, je crois, elle m’a installée dans sa voiture. Installée,
c’est beaucoup dire. Elles ont dû me brutaliser pour que
j’y entre. Je n’ai pas très bien compris. Elles sont arrivées
chez moi, sans m’avertir, m’ont parlé. Je ne sais plus très

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bien de quoi. J’étais dans la cuisine, devant la fenêtre, deȬ
bout depuis belle lurette. Je regardais les géraniums, deȬ
hors. Ce sont des fleurs antiȬmoustiques. C’est l’odeur de
cette plante qui révulse ces insectes carnivores. Sophie et
sa mère n’ont pas bien analysé la situation à leur arrivée.
Elles m’ont dit de me changer. Je les ai dévisagées : pourȬ
quoi me changer ? J’étais correctement vêtue ; de toute
façon, pour admirer mes plantations, pas besoin d’être sur
son trente et un. « Mamie, viens prendre une douche ! Tu
ne sens pas très bon ! ». Franchement, à dixȬhuit heures,
prendre une douche… Après, sa mère m’a crié dessus.
« Laissez tomber la douche ! Allez ! Hop ! En voiture ! ».
Je n’ai pas bougé. Pourquoi bouger, pourquoi s’énerver ?
Je les voyais s’agiter autour de moi. Sophie allait de la
cuisine à ma chambre, demandait à sa mère si elle devait
emporter telle robe, une robe de chambre. Une robe de
chambre ? Sophie, en imperméable gris, empilait des chifȬ
fons dans un sac noir, un cabas comme ma propre mère
en avait dans sa jeunesse. J’aime bien ces grands sacs en
skaï. C’est joli. C’est pratique. J’aurais bien aimé que
quelqu’un m’en offre un. Maintenant, je suis dans cette
salle sans odeur. Murs blancs crasseux, émiettés par enȬ
droits, dans les angles, près des portes. Nous sommes
installées sur des chaises raides. Je déteste les chaises.
Elles me brisent le dos. A cause de leur dossier trop raide.
Et justement, Sophie remplit un dossier. Avec une femme
que je ne connais pas. Enfin, non. Elle aimerait obtenir un
dossier. Elle s’est levée, fâchée.
— Vous n’avez pas de place ! Et bien tant pis, je resteȬ
rai jusqu’à ce que vous trouviez une solution ! Je ne peux
pas laisser ma grandȬmère comme cela. »
Et Sophie se rassoit. Sans dossier. Sur sa chaise. TouȬ
jours coincée dans son vêtement de pluie, terne, couleur

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souris. Ce sont peutȬêtre ces souris qui grignotent les
murs, et les dossiers ?
Mon Dieu, que le temps s’étire indéfiniment. Rien ne
bouge. La femme a disparu. La mère de Sophie s’est volaȬ
tilisée. Moi, je me recroqueville dans mes chaussons. EstȬ
ce bien la bonne expression ? D’ailleurs, aiȬje bien des
chaussons ? Pas de géranium dans le coin. Pas de fenêtre.
Une ampoule électrique au plafond, sous un plafonnier.
Trois ou quatre cadavres de mouches gisent dans ce bol
d’albâtre. Quatre mouches à abattre. Abattues. Je le suis
aussi. Quelle fatigue !
Sophie fixe ses pieds. Elle porte de jolis escarpins. Gris.
Décidément. Ses chevilles s’agitent. Les talons se plantent
dans le linoléum. Ses jambes disparaissent de mon
champ. Je perçois sa voix mais n’ai pas envie de la regarȬ
der. Son timbre me suffit. Il vibre : agressif. Cela ne te
ressemble pas ma petite Sophie, ce ton guerrier. Pour qui,
pourquoi mènesȬtu cette guerre ? Guerre des nerfs. Der
des guerres. Dernière bataille. Vous ne m’aurez pas. Vous
ne gagnerez pas. Je suis déjà morte et enterrée. Morte viȬ
vante. Une femme que je ne connais pas, bien que ce soit
la même que quelques instants plus tôt, s’est incrustée
dans mon camp retranché. Elle m’a saisie par les poignets
et forcée à me redresser. Elle maintient une pression
haute, pour que je reste droite. Les mains en l’air !
— Nous allons vous donner une chambre, madame.
Pour cette nuit. Demain, nous verrons où nous pouvons
vous placer. Votre fille pourra ainsi retourner chez elle, se
reposer. »
Votre fille ? C’est nouveau, cela.
Mais j’en possède une, moi, une chambre ! Chez moi.
D’accord, le lit n’est pas très propre ; les draps diffusent
l’odeur âcre de ma transpiration. Je sue tellement. Pas

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moyen d’empêcher ce ruissellement nocturne. Diurne
également. Je ne me lève pas beaucoup. Mais, qui estȬce
que cela peut bien déranger ? Je suis toute seule. Même
pas un chat. Quelle plante peut combattre l’acidité de la
sudation ?
La femme en blanc abaisse mes bras, me prend par le
coude et m’entraîne avec elle, vers une porte sans luȬ
mière. Je cherche Sophie. Elle n’a pas bougé, dans ses souȬ
liers vernis, elle reste plantée, momifiée, pas un mot. Je
voudrais lui dire : « RamèneȬmoi ! » mais pas une seule
corde vocale ne tremble. C’est la seule chose de mon
corps qui ne frémit pas. Je n’ai pas dû souffler assez fort.
Il est vrai que j’ai perdu la vie ; aucun courant d’air ne
peut circuler dans mes poumons.

Asphyxie.

***

Jeannine, la voisine de grandȬmère, m’a téléphoné, inȬ
quiète. Depuis plusieurs jours, Mamie Elsa n’a pas mis le
nez dehors. Les volets restent tirés sur sa dépression. Je
suis allée chez elle, après mon travail.
Je déteste cela. Lorsque j’arrive, Mamie est prostrée
devant ses rideaux fanés. Elle fixe un point, quelque part
où seule elle se retrouve. Sans doute un univers peuplé de
ses morts : elle marmonne entre ses dents de longues
phrases indéchiffrables. L’intonation varie. Sans doute
obtientȬelle des réponses ? J’essaie de capter son attention
mais aucune prise sur son regard absent du présent.
Mamie Elsa ressemble à une clocharde. Elle flotte dans
une chemise de nuit, sans forme, sans teint. Exsangue.
Sans pèse personne, complètement superflu, je mesure

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une nouvelle perte de poids. Ma grandȬmère a perdu ses
seins, comme les siens qui lui sont chers et qu’elle rejoint
devant ses vitres ouvertes sur le froid de l’hiver. Ses cheȬ
villes ont également fondu. Elle n’est pas coiffée, pas de
chignon soigné sur sa nuque, mais des mèches jaunasses,
collées qui lui donnent l’allure d’une vieille sorcière éméȬ
chée. Je voudrais la laver mais je ne suis pas assez forte
pour cette opération. Mamie, même amaigrie, n’est pas
maniable, manipulable comme une poupée de chiffon.
Elle résiste et la salle de bain devient dangereuse pour
nous. Après avoir récupéré son peignoir, et entassé
quelques affaires dans une valise de fortune, j’ai sollicité
la voisine. L’aide de Jeannine m’est plus que nécessaire
pour tirer grandȬmère à l’intérieur de ma petite voiture.
Même à nous deux, nous avons du mal à gérer Mamie :
elle se raidit, devient un bloc de béton face à nos tentaȬ
tives pour l’installer dans mon véhicule. J’essaie la douȬ
ceur, la menace, la colère. Il nous faudra la force phyȬ
sique. J’ai honte.
Je dois hospitaliser ma grandȬmère : son état se déȬ
grade à nouveau. Elle ne mange plus. Elle ne se gère plus.
Et je ne peux pas me libérer actuellement de mes obligaȬ
tions.
Direction le centre hospitalier psychiatrique, qui conȬ
naît bien son dossier. Inutile que j’avance aux urgences de
l’hôpital : on me dira que les services ne peuvent pas
prendre en charge une personne sans un avis médical, et à
cette heure avancée de la soirée, je n’ai aucune chance
d’obtenir un rendezȬvous chez le médecin traitant de
Mamie. On m’a déjà joué cette comédie. Il y a six mois
environ.
Lorsque je me présente au centre psychiatrique, on me
dirige vers le service du spécialiste qui connaît le mieux

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ma grandȬmère, qui la suit depuis deux ou trois années
en ville. J’ai mentionné son nom à l’accueil. Mais lorsque
la porte s’ouvre, après avoir sonné et patienté quelque
peu devant le sas d’entrée, le sourire n’est pas aux lèvres
de l’infirmier de service. Il finit par céder à mes prières
pour m’épauler et extraire ma grandȬmère de ma caisse.
Et il nous laisse choir dans une salle d’attente peu reluiȬ
sante. J’y rencontre enfin, au bout d’une longue patience,
la responsable de la nuit. Qui décrète que je dois repartir
avec Mamie. Ils n’ont pas de lit. Pas envie, oui !
Moi, je ne peux pas, je ne sais pas comment agir avec
une malade de ce type, même si cette malade est ma
grandȬmère que j’adore, que je vénère, que je veux garder
comme elle était, ma Mamie qui m’a si longtemps protéȬ
gée du vent, de la pluie, des méchants.
Alors, je dis simplement que ce n’est pas grave mais
que Mamie Elsa et moi nous resterons dans cette pièce
sans lit aussi longtemps qu’il le faudra, toute la nuit, toute
la vie. Celle qu’il nous reste encore, peutȬêtre, à grignoter.
La chef de service s’absente quelques instants, pas le
temps de s’endormir. Elle revient et, curieusement, a déȬ
niché une place, un nid, pour quelques heures, pour ma
Mamie. Mamie Elsa part. Sans un cri. Sans bruit.
Il m’a fallu remplir des papiers administratifs, prendre
à ma charge, sous ma responsabilité, cette hospitalisation
forcée. Oui, madame, je sais : un malade ne peut pas resȬ
ter dans un centre s’il n’approuve pas la démarche.
Comment saurezȬvous si Mamie approuve la démarche ?
Vous briserez ses silences, ses raideurs ? Vous pénétrerez
par la force ses pensées ? Vous ouvrirez son cœur pour y
disséquer ses humeurs ? Pauvres hères que nous sommes,
livrés à nos angoisses les plus sourdes. De quel droit enȬ
trerezȬvous chez elle ?

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J’ai déserté, vers vingtȬdeux heures, ce cimetière de
faux vivants où ma grandȬmère est sensée trouver un
asile. Faut faire semblant : tout va pour le mieux !
Quelqu’un, une étrangère avenante ! surplombe son
sommeil.

***

J’ai peur ! Ils sont encore revenus cette nuit. Ils sont ruȬ
sés, ils glissent sans bruit sur le sol ciré, ils tissent leur
toile insidieusement aux alentours de mon lit. Ils se faufiȬ
lent dans l’espace salle de bains, juste coincés derrière
cette porte, observent les allées et venues du personnel et,
lorsqu’ils sont certains que le service s’enfonce dans le
silence du sommeil, ils s’installent aux bords de mon linȬ
ceul. Tu ne me crois pas n’estȬce pas ? Tu joues
l’intellectuelle, la raisonneuse ! Arrivée au seuil de la
mort, je n’ai aucun intérêt à te mentir. Tu t’obstines à
croire que je fabule, que je délire ! Franchement, tu n’as
qu’à constater de tes propres yeux. Regarde ma jambe.

J’avais peur et la sueur s’est transformée en rivière,
dans le creux du matelas, entre mes reins de vieille
femme. Elle a creusé son cours et commencé à s’égoutter
sur le lino. Toc, toc. Au début j’ai cru que le martellement
provenait de l’écoulement de plus en plus régulier de
cette eau qui s’échappait de mon corps. Et puis, je me suis
souvenue qu’ils étaient là ! Quatre, autour de moi, avec
des masques de grippe aviaire sur le visage. Facile, n’estȬ
ce pas, de dissimuler ainsi son identité. Je ne peux pas te
donner leur nom. Depuis longtemps, ils se sont volatiliȬ
sés. Mais je suis certaine qu’ils reviendront ce soir, ils ne

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