Remise de peine de Patrick Modiano

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Le récit d'enfance de Patrick Modiano, Remise de peine, raconte contrairement à l'autobiographie officielle, Un pedigree, la période passée avec son frère Rudy, précocement disparu. Voyage au pays de l'enfance, il peut être lu comme le premier volet d'un diptyque autobiographique, car l'absence de mention générique sur la page de couverture indique que ce n'est pas un roman. Rien ne permet d'affirmer en outre qu'il s'agit d'un texte autofictionnel...
Publié le : samedi 1 juin 2013
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EAN13 : 9782296537750
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Remise de peine
de Patrick Modiano

Voyage au pays de l'enfance

Collection dirigée par
S
amia
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harfi

Parutions

1
) Patrick VAUDAY,
Gauguin, voyage au bout de la peinture
,
2010
.
2
) Ilaria VITALI,
Intrangers (I). Post-migration et nouvelles
frontières de la littérature beur
,
2011
.
3
) Ilaria VITALI,
Intrangers (II). Littérature beur, de l écriture
à la traduction
,
2011
.
4
) Pierre-Yves DUFEU et Antoine HATZENBERGER,
L Afrique indéfinie
,
2012.
5
) Yann FRÉMY,
Verlaine : la parole ou loubli
,
2013.
6) Emna BELTAÏEF,
Remise de peine de Patrick Modiano.
Voyage au pays de l'enfance,
2013
.

Emna Beltaïef

Remise de peine
de Patrick Modiano

Voyage au pays de l'enfance

S
efar

N° 6

D/2013/4910/17

©

Academia-L’

Harmattan s.a.
Grand’

Place, 29
B-1348 L
ouvain
-
la
-
neuve

ISBN : 978-2-8061-0102-0

Tous droits de reproduction, d’ adaptation ou de traduction, par quelque procédé que
ce soit, réservés pour tous pays sans l’

autorisation de l’

éditeur ou de ses ayants droit.

www.editions-academia.be

Pour

mon

père

Prologue

Une voix me murmurait à loreille
Regarde là-bas
Le château et la cascade
Si tu traverses la prairie
Tu entendras
1
Les musiques silencieuses

Patrick Modiano

Lécriture du passé peut se décliner sur deux modes : rele-
vant dune « poétique de loubli
2
», elle prendra laspect dun
texte fragmenté
3
construit autour dune énonciation trouée
de blancs, dune discontinuité narrative appuyée dune récu-
sation de lordre chronologique
4
, apte à reproduire les
caprices de la mémoire aux prises avec le temps. Elle peut, à

1. Modiano, Patrick,
28 Paradis
, en collaboration avec Dominique Zehrfuss,
Paris, LOlivier, 2005.
2. Cousseau, Anne, « Enfance et modernité : lépreuve de loubli et du silence,

ou le parler mutique », in
LÈre du récit denfance, en France depuis 1870
, sous
la dir. de Schaffner, Alain, Arras, Artois Presses Universités, 2005, p. 253.
3. Méaux, Danièle, « Lempreinte des premiers ans », in
LÈre du récit denfance,
en France depuis 1870
,
op. cit
., p. 283 : Danièle Méaux utilise les expressions
d« écriture du fragment » et de « poétique du fragmentaire ».
4. Cousseau, Anne
, art. cit.

7

8

lopposé, prendre le chemin dune poétique de la plénitude, si
lon peut dire, donnant à lire un texte dominé par une espèce
dhypermnésie qui se veut combat contre loubli. Peu importe
dans ce cas que les souvenirs soient vrais ou fabriqués, que le
processus de mémoire soit enclenché au prix dun effort
volontaire ou quil soit involontaire et généré par un retour,
par exemple, sur les lieux de lenfance, ou par une rencontre,
ou par le contact dune sensation qui ouvre au narrateur les
portes de la maison natale Les écrivains qui font le choix de
la totalité éveillent en général la méfiance des lecteurs qui
sinterrogent sur la véracité des souvenirs et qui voudraient
que tout soit vrai alors même que lacte de création scriptu -
rale entraîne un « remodelage
5
» du passé. Une sorte « dima-
gination verbale
6
» est à luvre dans lévocation des souve -
nirs comme lécrit John E. Jackson quelles que soient les
autocensures que sinfligent les écrivains qui tentent dêtre
au plus près de la vérité. Peut-on cependant accorder une
plus grande confiance aux écrivains de la fragmentation ? Ny
aura-t-il pas fatalement des souvenirs inventés, et ce dans la
mesure où comme le démontre Aristote, la mémoire appar -
«
tient à la même partie de lâme que limagination
7
» ? Sans

5. Nous empruntons ce terme à John E. Jackson qui écrit dans
Mémoire et
création poétique
, Paris, Mercure de France, 1992, p. 16 : « Laisser le passé
reaffleurer ou repénétrer dans lesprit, cest toujours aussi le remodeler en
fonction des données qui gouvernent cet esprit au moment où se produit la
remémoration. Et de même il est possible de dire de lécriture quelle transcrit
moins le passé quelle ne le crée en lordonnant selon une forme cohérente
quil navait guère jusquà elle, même si à linverse, cette forme naura de
réalité que dans la mémoire où elle drainera ce qui demandait à être
ordonné. ».
6. Jackson, John E.,
op. cit.,
p. 32. Là réside, selon le critique, « le paradoxe de la
mémoire ».
7. Cité par Cammaert, Felipe, « Les souvenirs inventés de Patrick Modiano et
dAntonio Lobo Antunes », in
Modiano ou les intermittences de la mémoire
,
sous la dir. de Julien, Anne-Yvonne, Paris, Hermann, 2010, p. 352.

oublier, bien entendu, les souvenirs rapportés, ces histoires
racontées que la mémoire accapare et qui ne sont pas les
nôtres. Le processus mémoriel, par définition, semble donc ne
pouvoir survivre à la suspicion sans compromis, sans un
pacte de confiance préalable contracté entre lécrivain et le
lecteur.
Lenjeu principal de luvre de Patrick Modiano, ainsi que
lécrit Claude Burgelin
8
, est la mémoire. Mémoire composée
de souvenirs personnels et collectifs
9
issus de lhistoire paren-
tale mais encore de lhistoire obscure de la France pendant
lOccupation. Certains épisodes semblent répétés jusquà lob -
session, « repris de livre en livre
10
», comme celui de la rafle du
père, emmené dans un panier à salade avant de senfuir, ou
arrêté une seconde fois mais libéré grâce à lintervention mys -
térieuse dun membre de la milice française
11
. Ces « arrêts sur
image obsédants
12
» dune « mémoire figée
13
» forment lune
des singularités dune écriture qui sévertue à reconstituer le
passé paternel, à mener vainement, dans un Paris intérieur
hanté par les fantômes du passé une enquête qui permettrait
de justifier le comportement dun père à la fois juif et collabo-
rateur sous lOccupation, « faille
14
» historique à laquelle

8. Burgelin, Claude, «
Memory Lane
, ruelles et carrefours de la mémoire dans
luvre de Patrick Modiano », in
Modiano ou les intermittences de la mémoire
,
op. cit
., p. 133.
9. Nous nous basons sur larticle de Nettelbeck, Colin, « Comme leau vive :
mémoire et revenance dans
Dans

le café de la jeunesse perdue
», in
Modiano
ou les intermittences de la mémoire,

op. cit
., p. 391. Ce dernier insiste sur la
coexistence de « deux courants de mémoire » dans luvre de lécrivain,
« lun de ces courants est personnel []. Lautre est porteur dune mémoire
collective [] ».
10. Burgelin, Claude,
art. cit.
, p. 135.
11. Modiano, Patrick,
Un pedigree
, Paris, Gallimard, 2004, p. 28.
12. Burgelin
, Claude, art. cit.
, p. 136.
13.
Ibid.
14. Dayan-Rosenman, Anny, « De la figure du père aux figures de lhistoire »,
in
Modiano ou les intermittences de la mémoire
,
op. cit
., p. 43.

9

10

lécrivain doit sa naissance car « les périodes de haute turbu -
lence provoquent souvent des rencontres hasardeuses
15
»
comme le fut celle de ses parents. Utilisant un ancien plan
Taride de la capitale, recueillant de vieux annuaires sur les -
quels figurent les numéros de téléphone de personnes dispa -
rues, égrenant des listes de noms dindividus liés au passé
paternel ou dadresses, collectionnant les journaux dépoque,
se documentant sur tous les faits divers susceptibles déclai-
rer ce passé, ou partant à la recherche de documents adminis -
tratifs, détats civils attestant la présence de leur propre passé,
les narrateurs modianiens, figures fictionnelles de lécrivain,
essaient de combler non, comme on le dit trop souvent « les
trous de mémoire », mais labsence de mémoire. Absence de
mémoire que reflètent les lieux, chambres et halls dhôtels,
appartements déserts, gares, terrasses de café : lieux de pas -
sage « où lon ne séjourne pas
16
», où des personnages en
« transit
17
» errent avant de disparaître. Cependant, il existe

aussi parmi les souvenirs ressassés des épisodes plus intimes
en rapport par exemple avec lappartement familial du
15, Quai Conti. À la rive droite de Paris qui correspond au passé
parental, Neuilly étant le côté du père qui sy cache durant la
guerre, Montmartre celui dune mère qui se produit dans les
théâtres du quartier, sajoute la rive gauche renvoyant à len -
fance parisienne de lécrivain. Lon pense de même à la scène
de laccident, au sortir de lécole, dont fut victime lécrivain
dans son enfance. Ce souvenir fait surgir dautres lieux de
lenfance situés en dehors de la capitale : Biarritz où Patrick
Modiano et son frère furent baptisés et habitèrent, mais aussi

15. Modiano, Patrick,
Un pedigree
,
op. cit.,
p. 9.
16. Meyer-Bolzinger, Dominique, « La maison : un lieu de mémoire »,
Modiano
ou les

intermittences de la mémoire
,
op. cit
., p. 214.
17. Lexpression est de Patrick Modiano, in De Gaudemar, Antoine, et
Zajdermann, Paule,
Patrick Modiano
,
Un siècle décrivains
, n° 58, 7/2/1996.

par association, Jouy-en-Josas, village dans lequel les deux
frères séjournèrent entre 1952 et 1953
18
, et dans lequel, après
le décès de Rudy, Patrick Modiano sera mis en pension. De cet
accident qui préfigure un autre accident tragique, celui de la
mort du frère, subsiste dans lécriture limage récurrente de
lodeur déther quon fit sentir à lenfant pour atténuer sa
douleur et qui devient la métaphore privilégiée dune écriture
tiraillée entre loubli et la mémoire
19
, dune uvre dont les
huit premiers livres seront systématiquement dédiés à la
mémoire de Rudy. Force est de constater néanmoins que
les intermittences de la mémoire qui caractérisent la majorité
des écrits de Patrick Modiano sont inexistantes dans deux
textes :
Un pedigree
, autobiographie parue en 2004, et
Remise
de peine
, récit denfance datant de 1988. Malgré cette coïnci -
dence et en dépit de « lécho sémantique
20
» des deux titres
 tout comme « remise de peine », le mot « pedigree » est
employé dans le jargon judiciaire pour désigner le passé crimi -
nel dune personne
21
 la critique semble avoir essentielle -
ment mis laccent sur les différences génériques des deux

18.

Modiano, Patrick
,
,
Un pedigree
,
op. cit
., pp. 36-37.
19. Rabaté, Dominique, « Le temps indéfiniment perdu », in
Le Magazine
Littéraire
, n°490, octobre 2009, p. 81 : « Chez Modiano, la métaphore de
lanamnèse [] nest autre que léther ». Pour souligner lintermittence de la
mémoire chez lécrivain, le critique cite le narrateur
dAccident nocturne
: « On
dit que ce sont les odeurs qui ressuscitent le mieux le passé et celle de léther
avait toujours eu un curieux effet sur moi. Elle me semblait lodeur même de
mon enfance, mais comme elle était aussi liée au sommeil et quelle effaçait
aussi la douleur, les images quelle dévoilait se brouillaient aussitôt. » (Modiano,
Patrick,
Accident

nocturne
, Paris, Gallimard, 2003, nouv. éd. 2005, p. 104).
20. Bruno Blanckeman remarque que dans luvre de Patrick Modiano,
« Depuis le premier roman, les titres forment une structure par échos, avec
des effets de récurrence et de déplacements. ». Certains se répondent de
« façon sémantique » comme cest le cas dans ces deux récits (Blanckeman,
Bruno, « Patrick Modiano,
À titre

de
», in
Modiano ou les intermittences de la
mémoire
,
op. cit
., pp. 257-258).
21. Dictionnaire
Le Nouveau Petit Robert
, 2008.

11

12

récits, classant
Remise de peine
dans la famille de lautofic -
tion
22
. Or, que lon se fonde sur la définition stricte que Serge
Doubrovsky donne de ce genre
23
ou sur lappréhension plus
large que propose Jacques Lecarme
24
, une évidence paraît
laissée de côté : labsence de mention « roman » sur la page de

22. Thierry Laurent range
Remise de peine
aux côtés de
Livret de famille
,
De si
braves garçons,
et
Fleurs de

ruine
(Laurent
,
Thierry
, Luvre de Patrick Modiano :
une autofiction
, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1997, p. 11). Pour appuyer
sa démonstration, il cite, p. 23, une définition de lautofiction selon Patrick
Modiano : « une sorte dautobiographie inconsciente et diffuse » (Entretien
accordé au
Figaro Littéraire
, 4/1/1996). Jacques Lecarme confirme cette lecture
de luvre modianienne dans « Origines et évolution de la notion
dautofiction », in
Le Roman français au tournant du XXI
e

siècle
, sous la dir. de
Blanckeman, Bruno, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2004, p. 21.
23. Doubrovsky, Serge,
Autobiographiques de Corneille à Sartre
, Paris, PUF,
1988, p. 69 : « Fiction dévénements et de faits strictement réels ». Il oppose
sa définition de lautofiction à celle de Vincent Colonna quil considère trop
élargie : « Ma conception de lautofiction nest pas celle de Vincent Colonna,
« uvre littéraire par laquelle un écrivain sinvente une personnalité et une
existence, tout en conservant son identité réelle (son véritable nom) ». La
personnalité et lexistence en question sont les miennes, et celles des
personnes qui partagent ma vie. Je men tiens toujours à la définition que jai
proposée pour
Fils
. « Fiction de faits et dévénements strictement réels. »
(Doubrovsky, Serge, « Textes en main », in
Autofictions et Cie
, sous la dir. de
Doubrovsky, Serge, Lejeune, Philippe, et Lecarme, Jacques, Paris,
Les Cahiers
RITM
, 1994, p. 212).
24. Lecarme, Jacques, « Origines et évolution de la notion dautofiction »,
op. cit
., p. 21 : cette définition permet dinclure dans la case « autofiction » les
textes qui nappartiennent ni à ce quil nomme le « récit vrai » (lautobiographie),
ni au roman. Dans cet ensemble hétérogène, figurent des uvres telles que
Le
Roman dun enfant
de Loti,
État civil
de Drieu La Rochelle,
Pedigree
de Simenon,
Le Premier homme
de Camus. « Autofiction élargie » nest au fond quune
autre dénomination pour « roman autobiographique » comme lexplique
Philippe Gasparini. Ce dernier démontre par ailleurs que ce que lon nomme
autofiction nest quune forme maquillée du roman autobiographique : « Loin
dêtre un genre normé, le roman autobiographique se jouant des codes,
stimule linvention formelle. Doubrovsky nest donc ni le premier ni le dernier,
à mettre en place une structure temporelle sophistiquée, et plus ou moins
fictionnelle, pour encadrer et motiver un processus danamnèse
vraisemblablement autobiographique. » (Gasparini, Philippe,
Autofiction,

une
aventure du langage
, Paris, Seuil, 2008, p. 25).

couverture du récit, condition
sine qua non
de lappartenance
à ce genre « hybride » comme lécrit Jean-Louis Jeannelle
25
.
Quant à lécrivain, il semble avoir entretenu le flou générique
qui entoure le livre, affirmant lors de sa parution sêtre servi
déléments autobiographiques, prétextes à une rêverie roma-
nesque
26
, sans oublier la méfiance quil affiche à légard du
genre autobiographique quand il déclare que « toutes les
autobiographies sont fausses
27
». Pourtant si rêverie il y a
dans
Remise de peine
, elle semble non le lot du narrateur
adulte mais plutôt de lenfant à travers les yeux duquel len -
fance est remémorée. En effet, en adoptant le point de vue de
lenfant, en donnant la parole au personnage de Patoche
28
,
comme le reconnaît Patrick Modiano, il donne à voir le passé
« avec limagination de lenfance
29
», car les enfants inventent
toujours
30
, modifiant la réalité au gré de leurs rêves, de leurs
jeux et lectures. Ce nest donc pas comme une autofiction que
nous lirons
Remise de peine
, mais comme un récit autobiogra -
phique « déguisé » en récit denfance. Lon pourrait opposer à

25. Après avoir insisté sur l« hybridité » de lautofiction, sur « son incapacité
à opter pour le roman ou lautobiographie » et sur son « indécidabilité
générique », Jean-Louis Jeannelle finit par désigner « le critère générique » de
lautofiction : « Posons, à la suite de Doubrovsky quune autofiction doit
impérativement sassumer comme un roman en sappelant « roman » sur la
couverture [] » (Jeannelle, Jean-Louis, « Où en est la réflexion sur
lautofiction ? », in
Genèse et autofiction
, sous la dir. de Jeannelle, Jean-Louis
et Violet, Catherine, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 2007, pp. 38 et 52).
26. Pivot, Bernard, « Souvenirs de jeunesse »,
Apostrophes
, 12/02/1988.
27.
Ibid.

28. Répondant aux questions dÉlisabeth Reynaud, « Pensez-vous que lenfant
puisse écrire ? Est-ce lenfant qui parle dans ladulte qui écrit ? », Patrick
Modiano dit : « Lenfant ne peut pas écrire parce quil est trop spontané et
quil vit sa vie, et pourtant, plus tard, cest lenfant qui parle quand ladulte
écrit. » (Reynaud, Élisabeth,
Le sang et lécriture
, Paris, Éditions du Rocher,
2002, p. 230).
29. Modiano, Patrick, in De Gaudemar, Antoine et Zajdermann, Paule,
op. cit.
30. Pivot, Bernard, « Souvenirs de jeunesse »,
op. cit.
. Patrick Modiano dit au
cours de cette émission : « Même dans des lieux clos, lenfant inventera. »

13

14

cette hypothèse de lecture le débat soulevé par Jacques
Lecarme au sujet du récit denfance : « le récit denfance est-il
1
est genre littéraire ?
3
», avant de classer
Remise de peine
dans
la catégorie « autofictionnelle » située à « intervalle entre
autobiographie et fiction
32
». Lon pourrait de même vouloir
restreindre ce récit denfance à la littérature de jeunesse
33
,

31. Lecarme, Jacques, « La légitimation du genre », in
Le Récit denfance en question
,
sous la dir. de Lejeune, Philippe, Nanterre,
Cahiers de sémiotique textuelle
, 1988, p. 21.
32.
Ibid
., p. 24. Par ce choix, Jacques Lecarme respecte la définition que
Philippe Lejeune donnera en 1993 du récit denfance, « récit biographique réel
qui peut être alors une autobiographie- ou fictif. » (Philippe Lejeune, in
Le récit
denfance
, sous la dir. dEscarpit, Denise, Paris, Éditions du Sorbier, 1993, p. 24).
33. La tentation est dautant plus grande que Patrick Modiano semble sêtre
inspiré pour écrire
Remise de peine
dun roman pour la jeunesse :
Le pays où
lon narrive

jamais
dAndré Dhôtel qui met en scène un enfant prénommé
Gaspard, confié par des parents artistes forains à une tante. Lécrivain cite ce
roman dans
Une dissertation de Modiano
, texte publié dans
Le Figaro Littéraire
,
18/11/ 1982 (Sibilio, Elisabetta, «
Le pays où lon narrive jamais
, Enfance et
mémoire dans luvre de Patrick Modiano », in
Voix du

contemporain,
Histoire, mémoire et réel dans le roman français daujourdhui
, sous la dir. de
Rubino, Gianfranco, Rome, Bulzoni Editore, 2006, p. 112). Lon sait dautre part
que Patrick Modiano a écrit pour la jeunesse :
Catherine Certitude
,
Les chiens
de la rue du soleil
,
Une aventure de Choura
,
Une fiancée pour

Choura
, et même
dune certaine façon,
Dieu prend-il soin des bufs

?
Enfin, dans la préface au
Nain et autres nouvelles
de Marcel Aymé, il établit un lien étroit entre des
livres écrits pour lenfance par certains auteurs et lémergence de souvenirs
denfance qui remontent à lépoque de la lecture des
Contes du chat perché
à
Jouy-en-Josas : « Leurs livres ont le pouvoir, comme un parfum ou une
chanson, de nous restituer un moment de notre existence. Lautre jour, jai
retrouvé chez un libraire deux tomes des
Contes du chat perché
avec les
illustrations de Nathalie Parain, ces volumes reliés à tranche verte que je lisais
vers 1952. Une partie de mon enfance mest revenue : un bois, un château,
une petite école, un village que la banlieue a maintenant enserré dans ses
filets de béton, mais où lon rencontrait, à cette époque, Delphine et
Marinette. » (Modiano, Patrick, Préface à
Marcel Aymé
,
Le Nain et autres
nouvelles
, Paris, Gallimard, 1989). Mais plus que lenchantement engendré
par les livres pour la jeunesse et qui semble caractériser lécriture des
souvenirs denfance dans
Remise de peine
, laccent doit être mis sur
limportance de lintertextualité dans une uvre qui se nourrit de la
littérature. Ainsi, lon apprend dans le récit denfance, que lécrivain habitat,
au début de son mariage, avenue Junot. Or, cette avenue est aussi le titre

incluant
Remise de peine
dans les écrits de lauteur destinés à
la jeunesse, mais comme le remarque Philippe Lejeune, il ne
faut pas confondre la littérature « pour lenfance » et la litté -
rature « sur lenfance
34
». Faire parler lenfant que lon fut ne
suffit pas en outre à la mise en doute de « la fidélité du dis -
cours autobiographique
35
» dun récit denfance.
Les Mots
de
Sartre ou
Enfance
de Nathalie Sarraute ne sont-ils pas des
récits denfance, récits « des commencements
36
» qui consti-
tuent le fondement de lhistoire dune personnalité vouée à
lécriture ? De fait,
Un pedigree
semble occulter cette période
de lenfance correspondant à lapprentissage du langage, à
lexpérience originelle que fait lenfant des mots. Est-ce parce
que lenfance, liée à la figure fraternelle, na pas de place dans
une autobiographie désireuse de couper les ponts avec un
passé que le narrateur ne considère pas comme sien ? Proba -
blement. Mais nest-ce pas aussi pour éviter la réécriture
dune période qui a déjà été racontée ? Telle est notre convic -
tion, et ce dautant plus que la problématique de la rencontre
du langage, essentielle dans
Remise

de peine
, a peut-être mûri
dans lesprit de lécrivain dès 1977, suite à la rencontre, sur le
plateau de lémission
Apostrophes
37
à loccasion de la paru -

dune nouvelle de Marcel Aymé ayant pour personnage principal Céline,
écrivain que pastiche Patrick Modiano dans son premier roman
La Place de
lÉtoile.
Autre exemple : la figure du chien dans luvre de lécrivain apparait
dans une nouvelle de Marcel Aymé,
Les chiens de notre vie
. Elle apparaît de
même dans
Chêne et chien
de Queneau qui fut à lorigine de la carrière
littéraire de Patrick Modiano. Elle apparaît enfin dans le roman
autobiographique
Pedigree
de Simenon qui inspire directement le titre de
lautobiographie modianienne.
34. Lejeune, Philippe, in
Le Récit denfance
,
op. cit
., p. 19.
35.

Lejeune, Philippe
,
« Lère du soupçon »,
Le récit denfance en question
,
op. cit
., p. 42.
36.
Ibid
., p. 44.
37. Pivot, Bernard, « Comment lintelligence vient aux enfants »,
Apostrophes
,
20/05/1977.

15

16

tion de
Livret de famille
38
, du psychiatre Jean Piaget qui
«
affirme que la mémoire dévocation de lenfant ne com -
mence quavec la fonction symbolique, cest-à-dire avec le
langage
39
». La question de la mémoire que Patrick Modiano
met au centre de son uvre, tout comme celle du langage,
unique ancrage pour un écrivain considérant quécrire dans
« une langue très claire », dans la langue française, est « la
seule certitude
40
», le seul point de repère quand on est fils
dun « juif dorigine italienne et dune « flamande
41
», sont
»
donc indissociables de ce voyage temporel au pays de len -
fance quest le récit autobiographique
Remise de peine
. De
cette intime conviction est né ce livre tenu par deux lignes-
forces : celle de la dimension autobiographique dun récit
denfance présenté comme un conte de fées et celle du lan -
gage comme étant le nud même de la tension scripturale et
mémorielle.

38. Modiano, Patrick,
Livret de famille
, Paris, Gallimard, 1977.
39. Piaget, Jean, « Comment lintelligence vient aux enfants »,
op. cit.
40. Modiano, Patrick, « Comment lintelligence vient aux enfants »,
op. cit
.
Françoise Dhénain cite à son tour lécrivain afin dinsister sur la particularité
dune écriture qui peut étonner par son classicisme : « La langue française
pour moi cest un peu une amarre Sinon tout fout le camp. Tout se dissout
sil ny a pas la phrase avec le sujet, le verbe, le complément. » (Dhénain,
Françoise, « Identité et écriture dans luvre de Patrick Modiano », in
Patrick
Modiano
, sous la dir. de Bedner, Jules, Amsterdam, Rodopi, 1993, p. 12). Le
classicisme de lécriture modianienne est ce qui inscrit, ajoute-t-elle, cet
écrivain « étranger à lui-même et au monde qui lentoure » (p. 12), dans « la
tradition romanesque française » (p. 13).
41. Modiano, Patrick,
Un pedigree
,
op. cit
., p. 9.

Première partie
Un récit d’enfance
autobiographique

Le pacte autobiographique

Le paratexte

À une question portant sur lappartenance ou non de ses
uvres au genre de lautofiction, Patrick Modiano répond :

Savoir si mes livres relèvent de lautofiction, jaurais du mal à
le dire. Il y a toujours ce manque de lucidité sur ce quon écrit
[] Certes, mon narrateur parfois sappelle Patrick, mais cest
une sorte de facilité. Il y a
Remise de peine
, qui a une dimension
autobiographique.
1

Malgré la lecture autobiographique à laquelle incite lau -
teur, les critiques consacrées à
Remise de peine
privilégient
des formules comme celle de Jean-Michel Adam : « Fiction
narrative déclarée, mais autobiographie lisible, ce texte fonc -

1. Heck, Maryline,
Le Magazine Littéraire
, n° 302, septembre 1992, p. 65.

17

18

tionne dans un entre-deux troublant
2
». Sexprimant lors
dun colloque portant sur lautofiction, Jean-Michel Adam
voulait sans aucun doute inscrire le récit denfance dans une
perspective nouvelle. Cependant, si la plupart des romans de
Patrick Modiano peuvent donner lieu à une approche autofic -
tionnelle, il serait faux, selon nous, dinclure
Remise de peine

dans

la catégorie de lautofiction en raison de labsence de la
mention « roman » sur la page de couverture du livre édité au
Seuil. Car, ainsi que le remarque Philippe Lejeune dans
Signes
de vie
3
, lautobiographie repose sur « un pacte de vérité »,
« sur un engagement à dire la vérité sur soi » que le lecteur
peut reconnaître « parfois simplement à labsence de men -
tion roman ». De fait,
Remise de peine
apparaît comme le
premier volet dun diptyque autobiographique dont le second
sera publié en 2004 sous le titre
Un pedigree.
Ce récit a, quant
à lui, été baptisé « autobiographie » de manière unanime par
la critique, et ce malgré les réticences de lauteur qui semble
prendre ses distances par rapport aux événements racontés
en affirmant : « À part mon frère Rudy, sa mort, je crois que
rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en pro -
fondeur.
4
» Le terme de diptyque nous semble approprié
dans la mesure où il met laccent sur la différence qui carac -
térise la mise en scène des souvenirs : alors qu
Un pedigree
est

écrit au présent par un auteur qui met à distance son
passé, par une sorte de décalage ironique lamenant à com-

2. Adam, Jean-Michel, « Mémoire et fiction dans
Remise de peine
de Patrick
Modiano »,
Autofiction et Cie
,
op. cit
., p. 57. Lexpression employée par le
critique semble empruntée directement à Serge Doubrovsky qui, définissant
le texte autofictionnel écrit : « Ni autobiographie ni roman, donc, au sens
strict, il fonctionne entre lentre-deux [] » (Doubrovsky, Serge,
Autobiographiques de Corneille à Sartre
, Paris, PUF, 1988, p. 70).
3. Lejeune, Philippe,
Signes de vie, Le pacte autobiographique 2
, Paris, Seuil,
2005, pp. 27 et 32.
4. Modiano, Patrick,
Un pedigree,

op. cit
., p. 44.

parer la rédaction de son autobiographie à celle d« un constat
ou un curriculum vitae
5
»,
Remise de peine
est dominé par le
temps de limparfait, temps qui engendre une « surimpres -
sion » du passé et du présent, pour employer un terme
modianien, dès lincipit dun récit qui souvre par une tour -
nure présentative : « Cétait lépoque où []
6
». Le choix de
limparfait, temps de linaccompli, est dautant plus singulier
que lon se serait attendu au passé simple, temps de la dis-
tanciation qui exprime le recul du narrateur et qui signifie
que le moi passé dont il est question nexiste plus
7
. Jean
Starobinsky, dans
Le style de lautobiographie
, commentait de
la même façon lutilisation du passé simple dans lautobio -
graphie, temps qui affecte le pronom personnel « je » dun

5.
Ibid
.
6.
Remise de peine
, p. 11. La surimpression modianienne nest pas sans
rappeler, comme lécrit Annelise Schulte-Nordholt, « le phénomène du
souvenir involontaire » proustien : « Le terme provient de Modiano lui-même
et semble reprendre limpression proustienne, qui est léquivalent de la
réminiscence. La surimpression est le fait quun événement, ou un visage,
une sensation, une atmosphère, un nom ou une localité du présent fait un
instant fusion avec un phénomène semblable dans le passé quil fait par
là-même revivre.» (Schulte-Nordholt, Annelise,
Perec, Modiano, Raczymow, la
génération daprès et la mémoire de la Shoa
, Amsterdam, Rodopi, 2008,
p. 202).
7. Nous nous appuyons sur la définition formulée par Émile Benveniste :
« Les événements sont posés comme ils se sont produits, à mesure quils
apparaissent à lhorizon de lhistoire. Personne ne parle ici ; les événements
semblent se raconter eux-mêmes. Le temps fondamental est laoriste, qui est
le temps de lévénement hors la personne du narrateur » (
Problèmes de
linguistique générale
, p. 241, cité par Jaubert, Anne, « Temps et récit
romanesque, le conflit du temps narré et du temps de la narration : une
solution linguistique », in
Temps et Récit romanesque
, sous la dir. de Vignau,
Régine, et Lavergne, Gérard, Nice,
Cahiers de narratologie
, n° 3, 1991, p. 177). De
la même façon, Hélène Müller constate labsence de « situation de
remémoration » dans lincipit du récit. Le lecteur est plongé « in media res »
dans le passé, sans quil y ait eu au préalable une « mise en action du
processus mémoriel » (Müller, Hélène,
Filiation et mémoire chez Patrick
Modiano et

Monika Maron
, Paris, Éditions Je Publie, 2010, p.180). Lécrivain
obtient cet effet grâce à lemploi de limparfait.

19

20

« coefficient daltérité
8
». En revanche, limparfait intervient
comme la marque dun « temps subjectif », comme le signe
grammatical dune « conscience implicite du narrateur
9
». Se
pose alors la question suivante : pourquoi avoir choisi décrire
ses souvenirs denfance en alternant non pas le passé simple
et le présent, cest-à-dire en se fondant sur une « énonciation
alternative, solution classique de lautobiographie » dans
laquelle « la confidence autobiographique se meut avec le
naturel dune temporalité distancée au passé simple, à la
récapitulation offerte au commentaire présent
10
», mais en
conjuguant essentiellement imparfait et présent ? À cette
première question, sen ajoute une autre, qui, semble-t-il,
permettra délucider lénigme : pourquoi avoir écrit un récit
dominé non par la première personne mais par le pronom
pluriel « nous » ? En effet, le pronom « je » y est constamment
mis en rapport avec le moi actuel tandis que les souvenirs
sont associés tout au long du récit à un leitmotiv « nous, mon
frère et moi », expression qui ouvre et clôt le livre.
Dans une interview accordée au journal
Libération,
Patrick

Modiano dit au sujet de lemploi de la première personne
dans ses romans :
Utiliser le Je me concentre mieux, cest comme si jentendais
une voix, comme si je transcrivais une voix qui me parlait et qui
me disait je [] comme quand on capte une voix à la radio qui
de temps en temps séchappe, devient inaudible, et revient. Ce
Je dun autre qui me parle et que jécoute me donne de la

8. Starobinsky, Jean, « Le style de lautobiographie »,
Poétique III
, Paris, Seuil,
1970.
9. Jaubert, Anne,
art. cit.,
p. 184 : « [] limparfait transpose dans le passé la
sensibilité temporelle du présent [] limparfait nexprime donc pas un passé
se racontant tout seul comme on la dit du passé simple, cest au contraire un
passé qui implique un sujet regardant. Avec lui les énoncés sont sous contrat
subjectif ».
10.
Ibid.,
pp. 176 et 181.

distance par rapport à lautobiographie, même si je mincorpore
parfois au récit.
11

Le « Je » devient paradoxalement une « non » personne ne
générant guère lidentité dans la mesure où, comme lécrit
Jean-François Dupont, « elle impose un filtre au vécu et le
tamise en romanesque.
12
» Ou plutôt le « Je serait dans la
»
fiction modianienne la « persona », cest-à-dire le masque
que revêt lauteur pour devenir un autre autofictionnel. En
optant pour le « nous », Patrick Modiano fait le choix dôter le
masque du « je » romanesque et de remonter à une période
où il livre son véritable visage, non pas tant pour dire la vérité,
que pour ne pas « trahir
13
» le seul être de son passé auquel il
semble tenir : son frère Rudy. Dans une autre interview don -
née au
Nouvel Observateur
14

lors de la parution du récit,
Patrick Modiano affirme quil a voulu écrire son premier livre
sur ce sujet de lenfance et du jeune frère mais quil na pas
pu et quil ne la fait que vingt ans plus tard, avec
Remise de
peine
. Tout se passe donc comme si les fictions publiées de
1968 à 1988 mettaient en scène un auteur se dissimulant
sous des « identités demprunt », comme sil avait fallu
vingt ans et onze romans pour que Patrick Modiano « aborde
de front son enfance délaissée
15
» et puisse enfin lever le
voile sur la figure du frère, né en 1947 et mort à lâge de
dix ans. En effet, même si les premières uvres de lauteur
semblent uniquement obnubilées par la figure trouble du
père et un passé qui précède sa naissance mais dont il hérite,

11. Modiano, Patrick,
Libération
, 26/04/2001.
12. Dupont, Jean-François,
Patrick Modiano ou le temps fragile
, livre de lexposition
au Château des Allymes, Ambérieu-en-Bugey, 2002, p. 14.
13.
Ibid
.
14. Josselin, Jean-François, « Mondo Modiano »,
Le Nouvel Observateur
, 8-14/1/1988,
p. 59.
15. Schulte-Nordholt, Annelise,
op. cit
.,

p. 193.

21

22

celui de lOccupation et de la Collaboration, le retour à len -
fance effectué dans
Remise de peine,
lève

un autre pan dune
mémoire qui cesse d« être la mémoire des autres » comme
lécrit Patrick Modiano dans la préface d
Emmanuel Berl
,
interrogatoire
16
. Au pronom « Je » du vide identitaire signifié
par exemple dans la phrase liminaire de
Rue des boutiques
obscures
17
, « Je ne suis rien. Rien quune silhouette claire, ce
soir-là, à la terrasse dun café », fait place dans
Remise de
peine
le « nous » du couple enfantin formé par les deux frères.
Lunion répétée dans le récit des deux frères reflète le
traumatisme engendré par la perte de Rudy. Dans maints
entretiens, sans jamais le nommer, Patrick Modiano avoue à
demi-mot le drame dune enfance brisée par la disparition
soudaine du frère. En 1992, il confiait dans un article paru
dans
Le Magazine Littéraire
, qu« on est à jamais marqué par
ce quon a éprouvé entre six et vingt ans. On retourne tou -
jours à la case de départ de lenfance
18
». Rien, semble-t-il, de
très original dans cette déclaration aux couleurs freudiennes.
Cependant, si lon ajoute à cette confidence, un autre entre -
tien accordé au même magazine, en octobre 2009, cest-à-
dire dix-sept ans plus tard, et dans lequel, réfléchissant sur
lorigine de lécriture, Patrick Modiano conclut que « la moti-
vation, la pulsion à écrire, cest pour moi toujours de partir
dune disparition, de construire une quête à partir de là
19
», il
nous est facile de faire le lien entre « enfance », « disparition »

et « frère ». Les dédicaces au frère dans de nombreux textes
modianiens confirment notre impression. De plus, dans lou -
vrage quil consacre à lécrivain, Bruno Blanckeman remarque

16. Modiano, Patrick,
Emmanuel Berl, Interrogatoire
, Paris, Gallimard, 1976,
nouv. éd. 2007, p. 9.
17.

Modiano, Patrick,
Rue des boutiques obscures,
Paris, Gallimard, 1978.
18. Modiano, Patrick, entretien dans
Le Magazine Littéraire
,
op. cit
.
19. Heck, Maryline,
op. cit.,
p. 65.

que « la notice biographique accompagnant les premières
éditions de ses romans le fait naître en 1947 » : « Si Modiano
se rajeunit, cest peut-être parce quen déplaçant sa date de
naissance, il rejoint celle de son frère cadet, Rudy, mort à
0
dix ans, auquel les premiers romans sont dédiés
2
». Autre
trace implicite du frère : celle que relève Christine Jérusalem
lorsquelle évoque le poète Dylan Thomas, cité en épigraphe
de
Vestiaire de lenfance
21
. En effet, lauteur du
Portrait of the
artist as a Young dog,
est aussi celui dun poème intitulé
LAutre soi
22
qui, écrit-elle, « résonne fraternellement avec
tous les fantômes peuplant luvre de Modiano
23
» :

Moi, le premier nommé
Je suis le fantôme de cet
Ami anonyme, sans prénom
Qui écrit les mots que jécris
Dans une chambre tranquille,
Dans une maison imbibée denvoûtements

Aîné des deux frères ayant survécu à lenfance, lécrivain
est donc celui qui écrit pour témoigner de lexistence du frère

20. Blanckeman, Bruno,
Lire Patrick Modiano
, Paris, Armand Colin, 2009, p. 5.
Patrick Modiano entretiendra la confusion sur son âge, comme nous lapprend
Denis Cosnard « pendant près de dix ans » (Cosnard, Denis,
Dans la peau de
Patrick Modiano
, Paris, Fayard, 2010, pp. 11-14).
21. Modiano, Patrick,
Vestiaire de lenfance
, Paris, Gallimard, 1989.
22. Thomas, Dylan,
Letters to Vernon Watkins
, Paris, Gallimard, 1938, nouv. éd.
1983.
23. Jérusalem, Christine, « lÉternel retour du chien dans luvre de Patrick
Modiano, Portrait of the artist as a Young dog », in
Lectures de Modiano
, sous
la dir. de Roche, Roger-Yves, Nantes, Éditions Cécile Defaut, 2009, p. 90. Lon
peut en outre évoquer le lien qui noue
Dora Bruder
, roman dans lequel le
narrateur mène une enquête sur une jeune juive disparue sous lOccupation
à la suite dune fugue, arrêtée et déportée, à la figure du frère étant donné
que « bruder » est le mot allemand pour « frère ».

23

24

disparu. Il est celui qui, dans la solitude de lâge adulte sym -
bolisée par « la chambre tranquille » se souvient des jours
heureux dune enfance partagée avec « lautre soi ». De plus,
le « nous » du récit denfance ne plonge pas le lecteur dans un
passé placé sous le signe de la souffrance mais de la féérie
que suggère le mot « envoûtement ». Aussi lemploi du pro -
nom fusionnel « nous » tout comme celui de limparfait per -
mettent-ils dannuler luvre destructrice du temps et de la
mort dans ce que Jean-Philippe Miraux désigne par « la quête
dune antériorité heureuse
24
». Cependant, alors que ce der -
nier situe le récit denfance du côté de la nostalgie, nous
hésitons à définir
Remise de peine
par

ce substantif. En effet,
opposant les souvenirs denfance liés à des traumatismes à
ceux du paradis perdu de lenfance, celui-ci écrit : « [] si
lécrivain recherche tel événement traumatisant de la petite
enfance qui pourrait expliquer lhomme quil est devenu, il
peut aussi, comme beaucoup, rechercher le lieu du bonheur
perdu ; sa quête scripturale est alors celle de la nostalgie, celle
dun univers où le moi, solidement solidaire de lui-même, non
fracturé, non encore tributaire du temps, du vieillissement,
non familier avec la pensée de la mort, vivait le présent
comme présence à soi, temps suspendu, temps heureux.
25
»
Jean-Philippe Miraux donne à la nostalgie une connotation
positive, un sens devenu commun dans la langue aujourdhui.
Mais si lon se fonde sur le sens étymologique du mot « nos-
talgie », composé de « nostos » qui signifie « le retour » et
d« algos », la douleur, ce terme devient synonyme de mélan-
colie, car ce que constate le moi présent en revenant en
arrière, cest la perte du moi passé. Plus encore, pour Patrick

24. Miraux, Jean-Philippe,
Lautobiographie, écriture de soi et sincérité
, Paris,
Nathan, 1996, p. 39.
25.
Ibid.,
p. 38.

Modiano, la présence fantomatique du frère disparu dans
luvre, et la résurrection de celui-ci dans le récit denfance
quest
Remise de peine
, expriment, semble-t-il, limpossible
deuil
26
. Si ce récit denfance est nostalgique, il lest dans la
mesure où il raconte les retrouvailles avec le frère, mais aussi
la douleur ravivée par la réalité de sa mort. Quant à limpar -
fait, pour répondre à la question posée plus haut, il intervient
en définitive dans le récit comme le temps de la nostalgie
mélancolique, un « temps qui dure et qui ne passe pas
27
».
Dans une interview parue dans le Magazine
Lire
en 1990,
Patrick Modiano ne dissimule pas la mélancolie liée à la perte
du frère cadet, mélancolie quil qualifie de « névrose » :
Le choc de sa mort a été déterminant. Ma recherche perpé -
tuelle de quelque chose de perdu, la quête dun passé brouillé
quon ne peut élucider, lenfance brusquement cassée, tout
cela participe dune même névrose qui est devenue mon état
desprit.
28

Écrire son enfance équivaudrait en quelque sorte à retrou -
ver un monde où le frère, éternel enfant, aurait survécu, ce
monde « parallèle » que Patrick Modiano évoque à plusieurs
reprises, comme dans ce court texte,
Éphéméride
:

26. Nous nous appuyons bien entendu sur les définitions freudiennes de la
mélancolie et du deuil. Contrairement au mélancolique, la personne qui
parvient à « faire le deuil » effectue un travail qui « conduit à tuer une
seconde fois labsent » (Roche, Roger-Yves,
Photofictions, Perec, Modiano,
Duras, Goldschmidt, Barthes
, collection « Objet », Paris, P.U. du Septentrion,
2009, p. 117) : « Sur chacun des souvenirs et des situations dattente pris un à
un, qui montrent que la libido est rattachée à lobjet perdu, la réalité apporte
son verdict, à savoir que lobjet nexiste plus, et le moi, en quelque sorte placé
devant la question de savoir sil veut partager ce destin, se laisse déterminer,
par la somme des satisfactions narcissiques, à être en vie, à dénouer sa liaison
à lobjet anéanti. » (Freud, Sigmund, « Deuil et Mélancolie »,
uvres Complètes
,
Psychanalyses
, Tome XIII, 1914-1915, Paris, PUF, nouv. éd. 1988, p. 274).
27. Roche, Roger-Yves,
op. cit.,
p. 117.
28. Modiano, Patrick, interview au magazine
Lire
, mai 1990.

25

26

Peut-être les gens croisés au cours de ces années-là, et que je
nai plus eu loccasion de revoir, continuent-ils à vivre dans une
sorte de monde parallèle, à labri du temps, avec leurs visages
dautrefois.
29
Mais écrire son enfance, cest aussi écrire la culpabilité
que lon ressent davoir survécu. Cest peut-être lun des sens
à donner au titre énigmatique de ces souvenirs denfance
puisquune « remise de peine » est, dans le registre judiciaire,
une libération anticipée. De fait, tout se passe comme si
lauteur-narrateur, coupable de navoir rien pu faire pour
empêcher la mort du frère, bénéficiait en le ramenant à la vie,
par le truchement de lécriture, dune diminution de peine.
Doù dune part le refus de la fiction. Doù, dautre part, une
autobiographie écrite sur le mode de laveu.

Le pacte de vérité
Dans
Signes de vie
, Philippe Lejeune infléchit, pourrait-on
dire, sa position à lencontre du pacte autobiographique. À la
nécessité de lidentité onomastique entre lauteur, le narra -
teur et le personnage qui fait le « récit rétrospectif de sa
propre existence
30
», condition
sine qua non
de lautobiogra -
phie jusque-là, semble faire contrepoids la notion de « pacte
de vérité », « engagement que prend un auteur de raconter
directement sa vie (ou une partie, ou un aspect de sa vie),
dans un esprit de vérité
31
». Et de préciser que ce « pacte de

29.

Modiano, Patrick,
Éphéméride
, Paris, Mercure de France, 2002, p. 37.
30. Lejeune, Philippe,
op. cit.,
p. 13. Il sagit bien sûr dun extrait de la définition
de lautobiographie formulée par Philippe Lejeune : « Définition : nous
appelons autobiographie le récit rétrospectif en prose que quelque un fait de
sa propre existence, quand il met laccent principal sur sa vie individuelle, en
particulier sur lhistoire de sa personnalité. ».
31.
Ibid
., p. 31.

vérité » peut se manifester « parfois » dans le titre, « parfois
simplement » par labsence de la mention générique roman,
« parfois » grâce à une préface de lauteur ou une déclaration
en quatrième page de couverture. « Enfin, très souvent,
ajoute-il, le pacte autobiographique entraîne lidentité du
nom entre lauteur dont le nom figure sur la couverture, et le
personnage dont lhistoire est racontée dans le texte ». Nous
avons paraphrasé en le tronquant ce passage principalement
dans le but de mettre en relief, en premier lieu, ladverbe de
temps « parfois » dont lemploi sous-entend que ces indices
paratextuels ne sont guère obligatoires. Dans
Remise de
peine
, nous avons remarqué que la dimension fictionnelle
était remise en question par labsence de la référence géné -
rique. Mais ni le titre du récit ni la quatrième page de couver -
ture ne permettent de classer ce livre dans la catégorie de
lautobiographie. Le lecteur retient de la quatrième page de
couverture que les protagonistes de lhistoire sont deux
enfants dont lun se nomme « Patoche ». Quant à la citation
mise en exergue du récit, il sagit dun extrait du
Chapitre sur
les rêves
de R.L. Stevenson, auteur de célèbres romans daven-
tures comme
LÎle au trésor
, ce qui nous inviterait plutôt à
ranger
Remise de peine
dans le genre de la « littérature de
jeunesse ». Possibilité dautant plus plausible que
Remise de
peine
semble le dernier texte dune trilogie appartenant à la
littérature denfance :
Les aventures de Choura
(1986),
Cathe-
rine Certitude
(1988) et
Remise de peine
(1988).
En second lieu, Philippe Lejeune utilise la locution tempo -
relle « très souvent » afin dévoquer lidentité onomastique,
ce qui ne signifie aucunement « toujours ». Lon pourrait donc
écrire son autobiographie sans la signer Mais quen est-il
dans
Remise de peine
? Ainsi quil est mentionné sur la qua -
trième page de couverture du livre, ce récit met en scène un

27

28

enfant prénommé Patoche. Ce nest quà la cinquième
séquence du récit, à la page 29, que nous apprenons quil
sagit du surnom donné au narrateur par Annie, lune des
figures féminines chargées de les garder, son frère et lui, en
labsence de leurs parents. Plus loin, à la séquence quinze,
lorsque le narrateur évoque un souvenir plus proche dans le
temps lié à la rencontre de Jean D., lun des personnages
ayant fait partie de lenfance, nous apprenons cette fois que
le narrateur se prénomme Patrick : « Il me tutoyait et mappe -
lait : Patrick
32
». Patoche/ Patrick et lauteur sont-ils pour
autant une même et seule personne
33
? Pour répondre à cette
question et éventuellement écarter la possibilité de lire
Remise de peine
comme un roman autobiographique, il
semble nécessaire de rassembler toutes les informations bio -
graphiques qui jalonnent le texte et tendent à authentifier
les souvenirs denfance.

La première de ces informations et la
plus convaincante est sans aucun doute celle qui nous met
en présence dun narrateur adulte écrivain. Comme le
remarque Philippe Gasparini, « sil est un trait biographique
du personnage qui autorise, à lui seul, son identification avec
lauteur, cest lactivité décrivain
34
». De fait, le narrateur fait
allusion à trois reprises dans le récit à son métier décrivain :
dans la quinzième, la dix-huitième et la vingt-et-unième
séquences. Plus précisément le narrateur décrit un passé plus
proche, celui où âgé de vingt ans, il essayait décrire son pre-
mier livre : « Javais vingt ans. Jhabitais une chambre rue
Coustou, près de la place Blanche. Jessayais décrire un pre -

32.
Remise de peine
, p. 98.
33. Ce prénom réapparaît dautre part dans luvre romanesque comme le
souligne Bruno Blanckeman dans
Lire Patrick Modiano
,
op. cit
., p. 47. Lon
pense à
La Petite Bijou
, Paris, Gallimard, 2001.
34. Gasparini, Philippe,
Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction
, Paris,
Seuil, 2004, p. 52.

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