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Embrasement

De
143 pages
Dans la marche tragique, quasi inéluctable vers la catastrophe finale, qui l'anime, ce roman solaire superpose deux voyages. Un voyage réel dans quelques villages reculés du Maroc, qui fait voir aux membres de l'équipée extravagante la misère, la dureté, l'exclusion mais aussi la solidarité, la compassion, l'amour, l'espoir peut-être. Et une immersion dans l'univers mental des personnages déroulant réflexions sur l'homme en soi, alentour, en exil intérieur, dans ses songes, croisant ainsi des vies contrastées...
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Embrasement
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13810-0 EAN : 9782296138100
Abdelkhaleq Jayed
Embrasement
Roman
L’Harmattan
« Mais les faisant, mon cœur, préservez-moi de toute haine
Ne faites point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine
Car pour me cantonner en cette unique race
Vous savez pourtant mon amour tyrannique
Vous savez que ce n’est point par haine des autres races
Que je m’exige bêcheur de cette unique race
Que ce que je veux
C’est pour la faim universelle
Pour la soif universelle
La sommer libre enfin
De produire de son intimité close
La succulence des fruits. » (Aimé Césaire)
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e rendez-vous fut donné auxSonges enchanteurs, un L troquet célèbre pour être pris d’assaut dès le matin. De neuf heures du matin à minuit, des hordes de petits fonctionnaires et de bricoleurs du même acabit s’y succèdent pour s’égosiller autour de bouteilles de bibine trônant comme les trophées des vaincus sur des tables écornées et crasseuses. C’est une raclure de plaisir bon marché qu’on vient y chercher, car tous les bars miteux de la métropole se ressemblent, de la bière populacière et des tirades interminables sur les soucis de la petite vie, ragots et provocations parfois couronnées par des énucléations prodigieuses ou des balafres que, plus tard, on exhibera ostensiblement comme un palmarès.
Sérieusement esquinté par un long trajet, je m’y rendis à la tombée du soir avec le frêle espoir de décompresser un peu en concluant une bonne affaire avec Mimouna. Le bar était plein à craquer. Des habitués aux coudes limés sur le comptoir paludéen m’aperçurent, et en se serrant, me firent une place. Ils s’enquirent vite de mes nouvelles. Sans préambule ni ambages, ils me posèrent, comme à l’accoutumée, un tas de questions indiscrètes. Ils cherchèrent à s’incruster, les ivrognes, à fouler de leurs panards le jardin secret de la famille. Je bredouillai des réponses laconiques pour ne pas remuer le fiel tout rance que je suspectais sous la langue, en arborant le sourire de façade habituel par lequel j’arrivais assez souvent à
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désamorcer l’éruption de violence. Découragés par mon évasive discrétion, ils échangèrent entre eux, de minces filaments de bave coulant à la commissure de leurs lèvres empâtées, des mots infâmes qu’ils proférèrent de leurs bouches écumeuses et visqueuses.
Quelques verres d’élixir plébéien, et la vigilance flanche comme, sous l’assaut du vent, un épouvantail de fortune. Le cerveau ploie petit à petit sous l’effet d’une ivresse désirée de toute la force de la pensée paniquée. L’alcool s’étend partout, s’incruste dans les moindres interstices du corps. Les particules de Bacchus assomment discrètement le discernement.
Malgré ma faible résistance à l’alcool, mes yeux gardaient un semblant de résolution mais assez de lucidité pour ne pas me départir de mon mutisme et de ma retenue. Je clignais joyeusement des yeux, prêt à ingurgiter tout le spectacle situé dans mon champ. L’ouïe, par contre, paraissait sérieusement atteinte par ce breuvage de toutes les amertumes. Rien de ce que criaient en gesticulant les pochards agglutinés aux tables et au comptoir ne parvenait plus aux oreilles. Mais les yeux que j’écarquillais assez fréquemment ne rataient rien des gestes, des mimiques et des grimaces qui agrémentaient les joutes d’esprit. Ils se délectaient, les yeux indemnes, comme un enfant vicelard, mis très tôt dans les confidences de la misère humaine.
Les cacahuètes, d’abord tripotées par des bouts de doigts crasseux, puis prises par des tenailles incertaines, atterrissaient entre les molaires caverneuses. Commençait alors un concassage sec, puis humide. La langue infinie se risquait dans toutes les anfractuosités ténébreuses pour