En guettant la peur

De
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Considéré comme l'une des figures majeures de la littérature turque, Oguz Atay est reconnu comme un écrivain intemporel de la littérature turque du 20ème siècle.
Grâce à un sens aigu de l'observation et de l'humour, l'auteur nous dévoile un univers étrange, à travers le destin de personnages drôles et pathétiques, incontournables témoins d'un monde où le grotesque rivalise souvent avec le tragique.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296697898
Nombre de pages : 280
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ENGUETTANT LAPEUR
et autresnouvelles

OnUZ ATAY

ENGUETTANTLAPEUR
etautresnouvelles

Traduit du turc par
AliTerzioflu etJocelyneBurkmann

Traduit avecleconcoursdu
Centre National duLivre

L’Harmattan
Lettres Turques

Titre original :Korkuyu Beklerken
e
©19>)4o\ x17(7 (CV74(;VYgstanbul, 1973
©gletij16 (CV7+V4V3Ygstanbul, 1984
©Éditions L’Harmattan,2009,pourlatraduction française

Note des traducteurs :

Nous avonspréféré gardercertainsnomspropreset
nomscommunsdansleurgraphieturque.
L’alphabet turc est unevariante de l’alphabetlatin,
utilisé en Turquie depuis1928. Il comporte quelques
lettres supplémentaires. Quelquesindicationsnousont
doncsemblé nécessairespourleurbonne
prononciation :
La lettre «J», « isanspoint», produit unson entre le
« i »etle «eu», comme dans« children».Afin de
faire ladistinction entre lesdeuxlettres,le « i »
majusculeconserveson point, comme dansgstanbul.
Lalettre «u»se lit« ou»,leson «u» dufrançais
étant renduparlalettre «ü».
Lalettre « ö »se lit« eu».
Lalettre «c»se lit« dj »comme dansdjinn.
Le «c»cédille,«ç»,se prononce «tch »comme
danstchao !
Le «s» est toujoursprononcéàsavaleur,quelle que
soit saposition dansle mot.Parcontre,
avecunecédille,«s»,ilse prononce «ch »comme dansChine.
Lg »e «surmonté d’unaccentcirconflexe inversé,
«o,dityumujakG»se prononcecommeug »n «
adouci, allongeantlavoyelle qui le précède.

PRÉFACE

Oouz Atay (1934 —1977) représente, aussibien par
lechoixdes thèmes abordésque par sonstyle, une
transition danslalittératureturque.Dansles années
70,période durantlaquelle lalittérature
étaitquasimentdevenueun outil de propagande politique,etoù
certainsécrivainsn’appartenantpasàlamouvance du
“réalismesocial”étaientboudés, OouzAtayportason
attentionsurdesgensordinairesetdesintellectuelsen
marge de lasociété.Lespersonnagesdeses romanset
nouvellesincarnentlescrises socioculturelles,
conséquencesduprocessusd’occidentalisation de lasociété
turque depuisprèsde deux siècles.L’une desphrases
deEn guettant la Peurrésumeavecforce latragédie
despersonnagesdontl’auteur relate
l’histoiresingulière:«J’étaisle plagiatde quelquechose,etje n’avais
même pas réussiàsondermavéritable nature. »
Atraversces viesd’hommesetde femmes, Oouz
Atay tente en faitdesaisir une essence que lui-même
nommaitl’âmede la Turquie.Danspresquetoutes ses
nouvelles,il nousdonneàlire le destin de personnages
esseulésdanslavie, coupésde leurentourage,en proie
àunecrise identitaire.Chez cesindividus atypiques,
parfois taraudéspardiversdésordrespsychiques,les
angoissesjaillissantde l’Inconscient sontlapartie
émergée detousles traumatismes sociaux.Une lecture
attentive nousmontre laforte dimensioncritique de
cesnouvelles.Et ce quicaractériseAtay, àl’instarde
Tchekhovdontilseréclamait, c’est sa capacitéàtraiter
lescontradictionsdesapropreculture d’un pointde
vue littéraireuniversel.

11

Un autre point important est l’exploration par
l’auteurde nouvelles techniquesnarratives, etd’une
langue jusqu’alorsinédite dansla littératureturque.
L’écriture moderne etla narration profondément
ironique d’Ataydépassèrentde loin l’horizon littéraire
desontemps,etàtraverscette dimension deson
œuvre,il incarnaun pointderupture danslalittérature
turque.Pourtant,lavéritable dimension de l’auteur,
méconnue parnombre desescontemporains,ne fut
comprise quebien plus tard...

Danscerecueil de nouvelles,toutcomme dans ses
romans,lanarrationtraverse lasolitude de
personnagesdevenusétrangersaux valeursetàl’ordre établi,
sombrantprogressivementdansle désordre mental.
Plutôtque dechercher un exutoire, cespersonnages
choisissentdese
laisserhapperparleursproprescauchemars.Lesuicide estalorspourcertainslaseule
issue possible.
Certainesdesnouvelles s’inspirentde
l’introspection douloureuse desintellectuels coupésde leur
société.C’estd’ailleursdans ce domaine que
l’humourféroce de l’écrivainatteint sonapogée.
Tousles récitsdu recueiltendent vers uneunité,
aussibien parla singularité despersonnagesque par
leur tonalitésarcastique.Certainesd’entre elles,
L’Oublié, L’Homme au Manteau blanc, En guettant la
peuretLesConteursdeCheminsde fer,se distinguent
principalementpar uneatmosphère hermétique, une
languetissée d’imageskafkaïennes.Ces textes
racontent, àpremièrevue,la solitude et
uncertainsentimentd’“étrangeté”inhérents à toutesles sociétés
modernes.

12

D’autresnouvelles,Une Lettre, Ni oui ni non, Le
Cheval deBoisetLettreàmon
père,s’inspirentdeschémasmentauxetdecomportementaux spécifiquesàla
réalitéturque.Ces textes semblent certes relaterles
malheursquotidiensde gensordinaires,mais une
lecture plus approfondie nouspermetde découvrir,en
arrière-plan,lesprofondsmalaises sociauxdupays;
toutcommecethomme esseulé –symbole
duprocessusde“décrochage”au sein de lasociété – qui,vêtu
d’un manteaude femmeblanc,erre dansles ruesd’une
grandeville.Cette nouvelle,dontl’issue est unsuicide
étrange,nous transporte dans uneatmosphère
d’étouffementévoquantparfoisAlbertCamusouFranzKaf-
ka.
Dans uneautre nouvelleauxaccentsfantastiques,
L’Oublié,lecorps retrouvé d’unancienamantnous
plonge dans uneréflexionsurl’incommunicabilité,la
solitude etlamarginalisation.
Lanouvelle éponyme du recueil,En guettant la
peur,est untexte“noyau”,etdévoile d’une manière
condensée la clé detousles thèmesabordéspar
l’auteur.
Une lettreetNi oui ni nonmettentenscène des
hommesnévrosés,incapablesdetrouverleurplace
dansdes
relationshommes-femmesdéjàtrèscompliquéesdanslasociététurque.Le lecteurdécouvrealors
l’existencetragi-comique deceshommes timoréset
marquéspar une éducation familiale pathogène.
Inspiré parl’histoire de laville deTroie,LeCheval
deBoisnous renvoie, àtravers un humourdécapant,
aux ravagesprovoquésparletourisme de massesurles
cultures régionales.Copie dulégendairecheval évoqué
parHomère,il peutaussi êtreconsidérécomme le

13

symbole d’une déliquescence culturelle liée àune
occidentalisation parmimétisme.
Lettre à mon pèresemblerejoindretout un pan de
la littérature mondiale,relatantlesempiternel conflit
père-fils, maison comprendvite qu’ils’agitlà aussi de
relationsdouloureuses
spécifiquesauxnormesculturellesde la Turquie.Miseàpart
sesaccentsautobiographiques, cette lettre exprime fortbiencesentiment
d’éloignement– le père etle fils sontmutuellement
desétrangers– entre lesgénérationsqui
neseretrouventplusdansle processusde modernisation d’une
société fondamentalement traditionnelle.
DansLesConteursdeCheminsde fer,l’auteur
s’indigne, bienavant sescontemporains,de ladéfaite de la
littérature devenueunebanale marchandise,prise dans
l’étaude lapublicité-consommation.C’estaussi dans
cette nouvelle que leromancierironisesurlerejetdont
il futl’objetde lapartd’une grande partie
desintellectuels.
Lavéritablevaleurde l’œuvre d’OouzAtayn’aété
comprise quebien desannéesaprès
samort.Plusprécisémentaprèsle putsch de 1980,lorsque
lesintellectuels, confrontésàunbilan intérieur,sontenfin
parvenusàmieuxinterpréterl’ensemble deson œuvre.
Atayestaujourd’hui l’un desécrivainslespluslus
de lalittératureturque.Cerecueil estcertainement
l’occasion de découvrircetauteurqui, àtravers un
style desplus singuliersde lalittérature moderne,nous
dévoileun monde inattenduetpesant,d’une ironie
grinçante.

Handanpnci

’HOMMEAUMANTEAU BLANC
L

Il errait parmi la foule, d’échec en échec, et sansle
moindresou. Il mendiaitdevantla mosquée,une
imposante bâtisse avecsesminarets,sesarcades,ses
coupoles,sesfenêtresà barreauxet surtout sa cour,
l’endroitle plusimportantpourceuxqui mendient.
Lui,s’y tenaitdans unrecoin. Incapable des’apitoyer
sur son propresort, c’étaitaussiun piètre mendiant
puisqu’il n’ymettaitaucuntalent, oupeut-être parce
qu’il n’avaitaucune difformité inspirantla pitié.
Comme il nevendaitpasderamequinsde maïs,il ne
pouvaitpasnon plusincarnerla bonté par
procuration, aveclesenfantsetlesoiseaux.D’autre
part,il nevivaitpas, commecevieillard ensoutane
pourpre et aux alluresde devin,dans une guérite

15

roulanteauxpanneauxencroupon dont celui de face,
fermé pendantlapause de midi,dissimulait son
occupant.Il pouvaitencore moinsquitterleslieux
comme le grosestropié qui,le piedsurl’accélérateur
desamoto équipée d’un étalroulant,décampaitdès
qu’il n’arrivaitplus à vendreses amulettes, ses
chapeletset sespierres à briquet.

Il n’avait rienà vendre,niaucunetarevisible.Au
mieux,il pouvait racoler un passantet simuler un
pauvre paysan,en lui disantqu’ilsortait toutjuste de
l’hôpital,etqu’il n’avaitpasassezd’argentpouraller
retrouver un garsdesonvillage, contremaître dansle
bâtiment.Maiscomme il ne parlaitjamais,ilyavait
peudechance quecelaseréalise...
Plaquécontre le murde lamosquée,il ne faisait
rien pourattirerl’attention.Il n’avaitmême pasencore
osétendre lamain.Malgrécela, àl’heure oùgrouillent
lespigeons,les ramequinsde maïs,les revuespieuses
oupornographiques surle muretde lamosquée,les
journauxplacardés surles troncsd’arbrespour
prévenirle peuple desdernièrescalamités sociales, au
momentoù s’activentlesprétendusbénévolesdes
œuvrescaritatives,une femmerabougrie et voilée,
convaincue qu’il étaitinfirme,glissaquelquespièces
danslamain dece mendiant timoré en lalui
retournant.Comme il plissaitles yeuxà cause du soleil
déjà bien hautà cette heure-là,il neregardapasles
pièces.Peut-être même oublia-t-il derefermerlamain,
leregard longtempscaptivé pardesenfantsqui
jouaientdansl’arrière-courde lamosquée.Celas’était
produitpeuaprèsquecette premièrebienfaitricese fut
éloignée.Pendantque lafemme l’observait,il n’avait
pasdu toutbougé les yeux,volontairementounon,si

16

bien qu’elleavaitpensé qu’il étaitaveugle.Au son
d’uneautre piècetombée danslecreuxdesamain,il
semblareprendresesespritset,lorsqu’ilrelevalatête,
viten face de luiun homme en guenilles,malrasé.Puis
vintàsarencontreune jeune fille quicherchait son
porte-monnaie en fouillantde gestesnerveuxle fond
desasacocheconfectionnéeavecdeslambeauxde
tapis usé.Une grosse pièce pesadans samain et
couvrit touteslesautres.
Son nourrisson danslesbras,une femmetoutde
noir vêtues’accroupitprèsde lui.Quelquesinstants,
ils restèrentcolléscontre le murcomme deux taches.
Puis,laplusclairese dirigeaverslecentre de la cour.
Aumême instant,unecanne,surgie de laguérite du
vieuxensoutane,s’abattit sur sesjambes.Le mendiant
faillit tomber.
–Conduis-moiàl’ombre,jeune homme!
grommelalevieillard,d’unevoixgrincheuse.Etlorsque le
mendiantpoussalaguérite,levieux se levaen
protestant:
–Non !Paslà!
Tousdeux tournèrentalorsles rouesdansla bonne
direction.
Réinstallé dans son fauteuil,levieil hommereferma
rageusementle panneauouvertde laguérite;puis,sur
unautre panneau,il ouvrit une lucarne d’oùilscrutala
cour,l’airfurieux.
Le mendiantconduisitlevieuxàl’ombre,puisalla
s’adosseraumuretcontemplasamonnaie.
–Tuesencoresolide !N’as-tupashonte de
mendier? entendit-il.
Un hommeventru,savalise poséeau sol, campait
toutprèsde lui.

17

– Mêmesi onte donnaitdu boulot, toi, tune
travailleraispas…!
Le mendiantfixalavalise dugros,l’empoignades
deuxmainsetessayade lasoulever.Il n’yarrivapas.
C’estalorsqu’ilaperçutauloinun portefaixdégourdi,
et tentade l’imiter.Ens’accroupissant,ilcalalavalise
contreson dos,ensaisitlapoignée,mais rien n’yfit.Il
finitparlahisser sur sesépaulesgrâceaussiàl’aide de
sonclient.
1
–Je nete donnerai pasplusde deuxlivreset
demie,lui ditle grosenchemin,d’unevoixfluette.
Ilsmarchèrentcôteà côte.Arrivé prèsduquai,le
mendiant s’affaissa aveclechargement.Le propriétaire
de lavalise hésitaun instant,puisluitenditquelques
pièces.Ilavaitdûavoirpitié de lui.Le mendiantaurait
bien porté lebagage jusque danslebateau, contre
quelques sousde plus,maisil ne putfranchirla
barrière duclan desportefaix.Ilallaensuite mendier
un peudevantle murde l’embarcadère.Etlorsquese
présentaune nouvelle occasion de portage,il fut
refouléversl’avenue.Ilavaitété molesté,et titubait
légèrement.Desindividusl’accusèrentd’être déjàivre
desibonne heure.
Il fit cependantd’assez bonnes affaires.Desmalles,
puisd’autres caisseset beaucoup de paquets… –
jusqu’auquai.Il necessad’alleret venir aumilieudes
passantsqui le déclaraient tantôt valide, tantôtinfirme.
Ilauraitpeut-êtretravaillé encoreun peu...Mais tandis
qu’un homme élégantfouillaitdans sapoche pourlui
donnerquelques sous,il décampa sansmêmeattendre
lamonnaie lorsqu’un enfant,médusé par sa tenue

1
* Unité de monnaie enTurquie.
* Touteslesnotes sontdes traducteurs.

18

débraillée,éclataensanglotsenseblottissant contresa
mère.Le mendiantpassa aussitôt surletrottoird’en
face.
Deretourdansla courde lamosquée,ils’abrita
sous unearcade, compta sonargent aupied d’un mur
ombragé etfrais.Il l’échangeaensuitechezle
2
marchand desimitscontre des billets.Il luirestait
encore quelquespièces.Il marcha un moment,
déboucha sur unerue populeuse,et se faufilade
nouveaudanslafoule.Ilsecontempladans une
grande glaceciselée etdorée que portaientdeux
portefaixen nage,éreintés.Il n’avaitpasdeveste,et sa
chemise,déchirée lorsd’unebagarre entre deux
voyousqu’ilavait voulu réconcilier,étaiten lambeaux.
Il enajusta soigneusementles bouts,dénouala
cordeletteretenant son pantalon,et refit un nœud plus
serré.
On emportaensuite laglace.Il n’eutpasletemps
d’yadmirer son pantalon lacéré,nises savatesen
plastique enfilées sanschaussettes.Il marchait tout
doucement,passaitderuesenrues,toutesaussi
exigüesetchaotiquesles unesque lesautres.Les voix
descamelots se mêlaientau vacarme despassants.Et
puis,les vendeurscommencèrentàs’installeraux
endroitsprévus surletrottoir...Onvitd’abordsortir
lesétalslesplusbas ;d’autres s’élevèrentpeuàpeu,et
furentéquipésde perchesetdetentures.Lesoleil et
lesétages supérieursdesimmeublesdisparurent
derrière les toiles.La chaleur s’atténua.Surles
trottoirs,il nerestaitpluslamoindre place oùposerle
pied.Ilseretrouva coincé entre des tissusetdes
vêtementsaccrochéson nesaitoù,etfutobligé de

2
Petitspainsen forme d’anneaux,semblablesàdesbretzels.

19

s’arrêter.Un manteaublanc,secoué parleventoules
passants,lui frôla alorslevisage.Un long manteau
clair…Fantômeauxbasquesencloche etauxgros
boutons, avecde larges revers.
Une légèrebrisese levasoudain
etfitimperceptiblementflotterles vêtementsdugros vendeurbrunà
l’allure provinciale.Seul le manteaublancresta
immobile; sontissudevaitêtre épais.Pendant unbon
moment,le mendiant restaplanté devantle manteau.
Levendeurqui l’observaitfinitpar rompre le
silence.
–Alors,quoi…?Tu veuxl’acheter?
Il ne luiréponditpas.
Levendeurcrachaensouriant,l’airaussi narquois
queblasé.Le mendiantlevad’abord les yeux surlui,
regardale manteau,puisglissalamain dans sapoche.
–Attends voir…Qu’onte l’enfile d’abord !
Regardant toutautourde lui,levendeurchercha
descomplicesàson petitmanège.Depuislataverne du
trottoird’en face,un homme lesobservait.Accoudéau
comptoir,sa bièreàlamain,il étaitprêtàs’esclaffer.
Personne d’autre nes’intéressaitau spectacle.
Le manteauluicolla aucorps.Levendeurle fit
prestementpivoter surles talons,etlebasdumanteau
se déploya.L’homme de lataverne n’enattendaitpas
tant...Ne pouvant réprimer un éclatderire,ilrecracha
toute la bière qui lui gonflaitlesjoues.Levendeur se
reprit:
–C’est un manteaude femme, ça,monvieux!Ce
n’estpaspour toi !
Ilse précipitapourle luiretirer.Le mendiant
repoussadoucementlamain du vendeur ;àtraversle
manteau,iltâta avec anxiété lapoche deson pantalon.

20

– C’est tropcher…Tune peuxpas te le payer,
tloi !ui ditlevendeurdans uneultimetentative.Cent
cinquante livres!Un manteaude femme,en plus!
T’esfououquoi ?
Il n’écoutaitpaslevendeur,maisluitendit tout son
argent serré enboule.A contrecœur,le marchand
défroissaletas ;il enséparad’abord lespetitespièces,
puiscomptalesbillets.
–Quarante-cinq livres!s’exclama-t-ilavecune
joiesecrète.Ce n’estpaspossible !Pour rienau
monde !Enlève-moiça!
Le mendiantneretirapasle manteau.
–Il m’a coûtécent vingt-cinq livres!trépignale
vendeur.
Lui,nese préoccupaitpasdumarchand.Ilvérifiait
jusqu’oùdescendaientlesbasques.Ellesluiarrivaient
presqueauxchevilles...
–Tu vasêtreridiculecommeça!
insistalevendeur.Allez!Disonsque jete le laisseà centlivres!Où
estlereste ?

L’homme de latavernes’était
remisdesesémotions.Ladouleurdans sapoitrineavaitcessé,maisil
lui étaitde plusen pluspénible derire.Ilsuivait
cependantlascène d’un œilcompliceaveclevendeur.
Celui-ciavaitperdu sagaieté,mais s’obstinaitencore.
–Donne-moi encoretrente livres, alors! dit-il.Et
je ne me mêle pasdece qui peut t’arriver…!
Dans son
manteaublanc,l’hommetournasurluimême et souritpourlapremière foisenregardant
autourde lui.Puis,ils’assombrit subitement, comme
s’il n’allaitplusjamais sourire.
Leclientde latavernese détournadu spectacle.Le
vendeurétait seul maintenant.

21

– Allez,ouste !Dieu te maudisse !vociféra-t-il.Et
garde-les, ces salespièces!
Le mendiant retirasamain de lapoche dumanteau,
puis y remitlespièces uneàune.
–Tunevasplusmecroire,évidemment… maisce
matin, c’est unevieille femme qui me l’a apporté.Dieu
saitque j’ai donnétrente-cinq livres tout rond pour ce
manteau!C’est unvêtementde femme, ça.Ce n’est
pasévident à vendre…!
Sa voixétaithargneuse.

Dans son manteau blanc,l’hommese fonditdansla
foule.Àl’angle de la rue,làoùil n’y avaitplusde
tentures,il levala tête et regardaleciel.Lesoleil et sa
silhouettesereflétaientdans une flaque d’eau...
En quelquesinstants,laflaquese peuplad’ombres,
petitesetgrandes,qui encerclèrent sonrefletlimpide.
Etlorsqu’ilse penchapour yadmirer son manteau,il
s’aperçutde l’attroupementébahi qui nesavait
comment réagir.Le mendiantcontournal’eaupour
éviterdesouillerlesfrangesdeson manteau.Essayant
d’enjamberlaflaqueboueuse,lescurieuxquivoulaient
levoirde
près,toutéclaboussés,s’arrêtèrentàmichemin.

Il neregardaplusderrière lui etpressale pas.On
n’entendaitpluspersonne parler,maiscomme lafoule
grossissaitde plusen plus,un légergrondementle
poursuivait.Lesbadauds traversèrentlapetitecour
d’une mosquée entourée de hautsmurs.Etmêmesi
certains s’arrêtèrentàl’ombre ducafé de laplace,
d’autres,quiavaientdéjà buleur thé etnesavaient
plusquoi faire,les remplacèrent.Ilsn’étaientpasbien
nombreux,mais une légèrebousculadesuffitàdéfaire

22

les rangs, tandisqu’ilsfranchissaientlaportecintrée de
la cour.Puis,en descendantlesquelquesmarches
imprévues sur sonchemin,unvieillards’écroulasur
deuxenfants;celaprovoquaun légerdésordre.
Certains s’attardèrentaussi quelquetempsdevantles
offresd’emploi pourjournaliers,placardéespar
centaines surlesmurs.Ilyeutalors
unbrefralentissement.Etaumomentoù tous se dispersèrent,
s’extirpantenfin desmarchesenchâsséesentre lesdeux
murs,ils sesentirent un peu soulagés.Maisilsne
retrouvèrentpasl’hommeaumanteaublanc.Il était
parti...
Quelquespetitesaltercationséclatèrent.Ons’en
prità ceuxquiavaientcherché du travail,etau
vieillard qui n’avaitpasencore euletempsdese
relever surlesmarches.Maiscommecelane donnait
rien,lafoulese dispersa.

Ilyavait unsoleil de plomb.Alorsqu’ilavait ralenti
le pas,desgouttesdesueurcoulaientdeson frontet
lui mouillaientla barbe.Sur un grand pont,ilse
réfugia àl’ombre d’un marchand de peignesen
s’adossantcontre le parapet.Il lui futd’ailleursbien
utile grâceàson manteau,sa barbe,et sonregard
planant surlespassants.Quelquescurieux s’arrêtèrent
pourletoiser.Desgenslourdementchargéschoisirent
dereprendre leur souffle juste devantlui,etquelques
peignesfurent vendusentre-temps.
Comme il étaitplanté là,figé et taciturne,lesgens
n’osèrentpas toutdesuites’approcher.Certains
essayèrent surlui les raresmotsqu’ilsconnaissaientde
lalangue étrangère laplusparlée.
–Cethomme n’estpas untouriste ! ditl’un d’eux.
Il essaie de nousgruger!

23

Un autretentade le provoqueren l’injuriantdans
uneautre langue étrangère.On ne putobteniraucune
réponse…
–Maisnon,voyons!C’est unAnglais! déclaraun
3
tombalacV,lespochesdébordantdecigarettesamé-
ricaines.
On l’insultaenanglaisaussi.Etpuison letripota,
ontirasurlesbasquesdeson manteau,etoncomprit
qu’il était vivant.
Ilse mitalorsàmarcheret s’éloigna.
Le pontétaitlong.Ilallase posterquelquetempsà
côté d’autrescamelotsaussi.L’un d’eux,un jeune qui
vendaitdescigarettesdecontrebande,luiconfiamême
son étal,letempsd’allerpisser.Entrèspeudetemps,
cinq paquetsdecigaretteset troisboîtesd’allumettes
furent vendus.Etlorsque levendeurfutderetour,
chacunallumaunecigarette.Caléscontre le parapet,
sansdireun mot,ils regardèrentlesgensqui pêchaient
par-dessusla balustrade.
Toutd’uncoup,ilse déboutonnalecol,maiscela
nesuffitpasàlesoulager.Dulargereversdeson
manteau,il essuyala sueurqui luicouvraitle frontet
tourna ses yeux versl’extrémité dupont.Onydevinait
des rues sombres.Ilsereboutonna,esquissaun geste
vague en direction du vendeuretquittaleslieux.

Dans uneruelleabritée parde hautsimmeubles,il
s’arrêtadevant unevitrine et s’y contempla.C’était une
allée oùlesmagasins regorgeaientdevêtements,de
tissusetdecommerçants.Ony racolaitlesclients.Au
boutd’un moment,ilsentitqu’on l’épiaitàtraversla

3
Vendeurdetombolaquirécompense lesjoueursd’un paquetde
cigarettes.

24

vitrine.Desespetits
yeuxméfiants,l’imposantpropriétaire dumagasin le dévisageait ;puis,un large
sourirese dessinapeuàpeu sur sonvisagerond.Ses
yeux se plissèrent,s’effacèrent.
–Hétoi !Viens voirici ! lui lança-t-il,retenantla
porte,desoncorpsmassif.Oùas-tudénichéce
manteau?
Le mendiantleregardasans répondre.Aumême
instant,unvendeuràlasauvette l’accostaen
l’agrippantparlebras.
4
–Hé,Mister! lui lança-t-il en lui expliquantdes
chosesdans une langue qu’il necomprenaitpas.Peine
perdue !Letypeaccompagna alors sesparolesde
gestesde lamain,puis, agitant sesbras,s’efforçade
mimerce qu’ilattendaitde lui.Celan’eutpasplus
d’effet.Il ouvritalors savalise poséeau sol,ensortit
deschemisesemballées souscellophane,etlesfourra
danslesmainsde l’hommeaumanteau.Il pressa
ensuiteson doigt surl’un desgrosboutonsdu
manteau:
–Toi,touriste ! lui dit-il.Toi, apporterchemises,
France, Allemagne !Pasd’argent,moi !Vendre !
Vendre !
Il doutaitcependantd’avoirétécompris.Il le laissa
en plan devantlavitrine,etcourutjusqu’aucoin de la
rue pourfaire le guet.Devantlaporte desa boutique,
le grosattendaitle dénouement.
Peuaprès s’arrêtadevantle mendiant un jeune en
pantalonrouge,vêtud’unechemiseàfleursdont
l’échancrure laissaitjaillirdespoilscomme des ronces.
Il fixaleschemises.

4
Enanglaisdansletexte, commetouteslesautresexpressionsen
anglais.

25

–How much? luidemanda-t-il.
Le mendiantleregarda àpeine.Au coin de la rue,
levraivendeur tapaitnerveusementdupied.
–Maisil estdrogué, cetype ! maugréa-t-il.
Se précipitant surle jeuneclient velu,pourne pas
raterl’affaire:
–C’estqu’il est sourd,lebonhomme
!s’empressat-il de dire.Ilbrade leschemisesà centlivres.
–C’estcher! luirétorquale jeune.
Levendeurdévisageale mendiantavec colère,
hésitaun moment,puiscollason oreillecontreses
lèvres.
–Il lesbaisseàquatre-vingts!reprit-il
hâtivement.Jecomprends salangue,moi !
L’hommeaumanteaufitainsiun marchandage
muetparl’intermédiaire ducamelot.Il finitpar vendre
la chemiseàsoixante livres!En moinsd’une heure,
toutlestock futépuisé.
Good bye !lui dit-on ensuite enserrant samain
inerte,et unbilletde dixlivresfutglissé dans sapoche.

–Génial !s’exclamale grosboutiquier.Situ
venais un peuàl’intérieur…?Ils’interrompitet
réfléchit. «Maisc’est vrai…Il ne
peutpasmecomprendre ! »
Iltental’astuce du vendeurdechemises.
–Toi,veniraumagasin,ici !D’accord ?
Sansplus attendre,il lesaisitparlebraset
l’entraînadans sa boutique.En luitournant autour
pendantquelquetemps,lecommerçantet soncommis
réfléchirent àlafaçon dontilspourraientl’utiliser.
–Ilrestecloué là commeun mannequin,le
bougre !Je ne peuxquand même paslui donnerle
rouleaudetissupourqu’il levende !

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Ils tournèrentencoreunbon moment autourdu
mendiant.
–Hum…Mannequin…repritleboutiquier,
comme il netrouvaitpas sesmots.
–Mannequin,mannequin… marmonnèrent-ils un
bon moment ;puisleur vintcette idée de l’utiliser
comme mannequin.
–Un
mannequinvivant!s’écrièrent-ilsavecenthousiasme.
Ilsle poussèrentalors verslavitrine – puisqu’ils
n’arrivaientpasàlui fairecomprendre leschoses
autrement– pourqu’ily reste !Maisaumoment
même oùilslui firentposer un piedsurlerebord de la
vitrine,lecommisavertit son patron:
–Sespieds sont très sales!Son pantalonaussi !
Ilsl’arrêtèrentnet.Un peudetissublancfut
enrouléautourdeses savateset surlesourletsdeson
pantalon.Comme le manteaune dissimulaitpas tout
soncorps,ilressemblaitàune momie dans un musée.
Ilsl’attrapèrentà bras-le-corpsetle firentmonterdans
lavitrine.
–Qu’il nereste paslàplantécommeuntotem ! dit
lecommis.Faisons-lui prendreunebelle pose !
Ils réfléchirentencore.
–Ecartons-lui lesbras!Ilrempliraitlavitrine…
suggérale patron.
–Ilse fatigueraetn’arrêterapasde les remuer!
repritlecommis.
Ilsdécidèrentfinalementdesuspendresesbraspar
desfils transparents.L’un,déployéversl’avant,fut
maintenupar un filclouéauplafond;l’autre,posésur
une étagère qu’ils
venaientdevider.Quelquespersonnes se mirentàobserverleur remue-ménage,puis
l’attroupementgrossitdevantlavitrine.

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«Ce n’estpas vivant…C’est unautomate ! »
s’exclamèrentcertains.
Lecommis s’égosillaitdevantle magasin.
«Parici !Venezdansle magasin dumannequin
vivant!Parici !Venezdécouvrirnotrecollection de
tissuslégerset rafraîchissants!Parici !Amené du
PôleNordàgrandsfrais,notre mannequin norvégien
nesupportecettechaleurque grâceànos tissus
légers!Tenez,regardez!Ce grosmanteaune le fait
même pas transpirer!Comme envol,danslesairs…
grâceànos tissus,ilvousoffre laplus vivante etlaplus
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authentique despublicités!Les tissusMoulants,
exclusivementdansnotre magasin !Méfiez-vousdes
contrefaçonsde nos tissusetde nosmannequins!
N’hésitezpasàréclamernosproduits! »
Ceuxquivoulaientlevoirde prèsentrèrentles
premiersdansle magasin.Une femme,hissant son
enfanten larmes sur sesépaules,s’escrimaitpour
fendre lafoule.Tousexaminèrentensuite lesdifférents
tissusenvente.Pourbienvérifier s’il étaitfaitdes
mêmes tissus,lesjeunesfemmespalpèrentaussison
manteau.Lespansdu vêtementfurent soulevés,eton
découvritalorslesgenouxdéchirésdupantalon.Età
un momentoùlesclientsétaientpeunombreux,le
commisenroulad’autreslanièresdetissuautourdeses
jambes.Son patron l’aidaenrelevantlesbasquesdu
manteau.Cette position leurplutet, àl’aide
d’épingles,ilsfixèrentçàetlàlespansdéployésen éventail.
L’homme occupaitmaintenant toute lavitrine.On
nevoyaitplusque lui.Alors,ilslaissèrentflotter
quelquesbandelettespar-dessus sesépauleset sesbras.

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Marque déposée detissus.

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