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Traduit de l’anglais (États-Unis) par Benoît Robert

Milady Romance

Prologue

Avant…

 

Il était dehors, en train d’observer la maison depuis le jardin. Ils ne savaient pas qu’il était là. Ils ne savaient pas qu’il passait du temps dans le jardin de nombreuses maisons, à regarder, réfléchir, comploter.

Il apercevait sa silhouette à travers la fenêtre de la cuisine au-dessus de l’évier. Ses contours étaient flous sous la robe, mais il sourit en l’observant. Il savait à quoi elle ressemblait, à quoi elles ressemblaient toutes.

À travers la porte vitrée, un carré de lumière jaune tombait sur l’herbe broussailleuse. Il vit sa silhouette se déplacer de la fenêtre surplombant l’évier à celle de la porte ; elle scruta les ténèbres. Se pouvait-il qu’elle le voie ? Qu’elle sache ?

Non. Impossible. Elle ignorait tout des autres, même si les journaux et les chaînes de télé s’égosillaient sur les femmes disparues dont les corps n’avaient pas encore été retrouvés. Elle ne savait rien sur lui. À quel point il était proche… à quel point elle était dans sa ligne de mire…

Ses yeux brûlaient ; il se demanda si elle sentait son désir et sa colère, mais elle lui tourna le dos. Elle pencha la tête comme si elle tendait l’oreille, et il aperçut la splendide cambrure de sa nuque pâle.

Est-ce que tu m’entends, salope ? Hein ?

Il sentit venir son érection en pensant à elle, et son sourire cruel s’élargit tandis qu’il glissait la main dans son pantalon et se mettait à se caresser en cadence ; cela faisait partie du rituel, des prémices…

Est-ce que tu me sens ?

J’arrive… maintenant…

 

Livvie Dugan se regarda dans le miroir et déclara :

— J’ai six ans aujourd’hui.

Une de ses dents de devant était tombée ; elle retroussa les lèvres en un rictus et enfonça son petit doigt dans le trou, juste pour voir ce que ça faisait. Elle le retira ensuite pour passer la langue dans l’espace vide, plissa un œil et éructa : « Aargh, mes compagnons ! » Comme les pirates.

Ç’avait été une sacrée journée. Maman lui avait préparé un gros gâteau avec des roses, et elle avait soufflé toutes les bougies d’un coup ! Son frère Hague, qui n’avait que deux ans et demi et pigeait « que dalle » selon papa, avait essayé de les éteindre le premier, ce qui avait rendu Livvie tellement furieuse qu’elle s’était mise à trépigner. Livvie savait que Hague était un enfant spécial ; c’était aussi ce que maman prétendait, même s’il pigeait que dalle, mais cela ne lui donnait pas le droit de souffler ses bougies ! Pas question ! Elle l’avait poussé de sa chaise et il était tombé par terre ; il avait commencé à pleurer comme un gros bébé. D’ailleurs, pour Livvie, il n’était qu’un gros bébé. Mais maman l’avait pris pour le consoler avant de lancer à Livvie son regard… celui qui signifiait qu’elle était vraiment furieuse, mais qu’on en reparlerait plus tard.

Puis maman avait assis Livvie devant le gâteau, et elle avait inspiré des tonnes d’air avant de souffler de toutes ses forces. La flamme des bougies avait vacillé avant de s’éteindre. Toutes d’un coup ! « C’est formidable », avait dit maman. « Formidable. » Mais elle était encore énervée à cause de Hague, donc elle n’avait pas trop souri. Maman avait donné à Livvie et à Hague une assiette en carton avec une part du gâteau blanc à la garniture rose et une petite tasse de lait. Livvie avait demandé du jus de pommes, mais maman n’avait pas paru l’entendre, alors elle avait répété plus fort et maman lui en avait apporté, un peu comme un de ces robots, comme si maman ne savait pas ce qu’elle faisait. Puis Hague était parti faire sa sieste en hurlant « Nooonnn ! » dans les bras de maman, comme à chaque fois. Livvie trouvait qu’il méritait d’aller au lit et d’y rester pour toujours. Après tout, il avait voulu souffler ses bougies.

Livvie avait terminé son gâteau, puis écrasé les miettes avec son doigt pour les mettre en bouche. Mais maman n’était pas revenue, alors Livvie avait finalement quitté la cuisine pour aller dans le salon où elle l’avait trouvée assise sur le divan.

— Tu fais quoi ? avait demandé Livvie.

Maman l’avait carrément abandonnée dans la cuisine pour aller dans le salon ! Et la télé n’était même pas allumée ! C’était juste un écran noir, mais maman avait les yeux rivés dessus, comme si on diffusait Hôpital central, son programme favori.

— Pourquoi tu regardes pas la télé ? s’était exclamée Livvie, contrariée.

Flûte, c’était son anniversaire ! Maman n’avait pas répondu, donc Livvie avait décrété :

— Je veux regarder des dessins animés !

Maman s’était levée du divan et avait introduit une cassette dans l’appareil, avec certains de ses dessins animés préférés. Maman avait déjà expliqué que la cassette ne tiendrait plus le coup longtemps, car Hague avait joué avec et avait un peu retiré le ruban noir. Livvie avait voulu le tuer cette fois-là, mais maman avait tout arrangé et avait pris Hague dans ses bras, pendant que Livvie pleurnichait en accusant Hague de l’avoir détruite ! D’ailleurs, c’était ce qu’il avait fait. Mais la cassette marchait quand même encore de temps en temps.

Livvie s’était installée sur le divan et, alors que maman la laissait habituellement seule pour regarder, elle était restée avec elle un bon bout de temps, ce qui était un peu bizarre, puis Hague s’était réveillé, et elle avait été le chercher. Livvie s’était attendue à ce que maman revienne et lui demande d’arrêter, car maman n’aimait pas qu’elle regarde trop longtemps les dessins animés, mais non. C’était l’anniversaire de Livvie après tout. À la fin de la cassette, Livvie l’avait rembobinée et l’avait regardée de nouveau. Après ça, comme elle en avait un peu marre, elle avait pris la boîte de jeu Hippos Gloutons qu’elle avait reçue pour son anniversaire et, puisque ce n’était pas drôle de jouer toute seule, elle était retournée à la cuisine pour demander à maman de jouer avec elle. Maman était debout devant l’évier, le regard perdu au-dehors comme si elle était en transe. (Ça arrivait aussi dans les dessins animés. Les personnages entraient parfois en transe et se mettaient à flotter partout.) Hague était par terre, à ses pieds, occupé à jouer avec des blocs, à les cogner les uns contre les autres.

Maman avait répondu qu’elle ne pouvait pas venir jouer tout de suite, mais peut-être que Hague pouvait jouer avec elle ?

— Pas question ! avait hurlé Livvie avant de déguerpir vers le bureau.

Elle avait joué toute seule avant d’encore regarder un peu les dessins animés. Ensuite, maman l’avait appelée pour le dîner, et elle avait mangé un plat surgelé à la dinde. Maman savait que c’était son préféré et, en voyant ça depuis sa chaise, Hague avait réclamé « Mmh, mmh ! » car il en voulait aussi, donc maman lui avait donné un peu de macaronis au fromage qui restaient du déjeuner, et il avait tout jeté par terre bien entendu. Il montrait l’assiette de Livvie mais, pour une fois, maman l’avait ignoré. Livvie avait alors écrabouillé sa nourriture pendant que maman ne regardait pas et avait demandé si elle pouvait encore avoir un bout de gâteau.

Elle avait été plutôt surprise que maman lui apporte un autre morceau, mais elle avait dû mettre les mains sur les oreilles quand Hague, en voyant ça, avait commencé à hurler.

— Arrête ! avait crié Livvie sur son frère. Maman, dis-lui d’arrêter ! C’est mon anniversaire ! Il gâche tout !

— Il ne gâche pas ton anniversaire, avait-elle dit en lui servant aussi une part de gâteau.

Livvie était furieuse.

— Il ne peut pas avoir mon gâteau. Il est trop petit. Et il n’a pas mangé ses macaronis au fromage !

— Il peut en avoir une bouchée.

— Tu lui donnes tout un morceau ! C’est pas juste !

Mais maman était retournée à l’évier pour regarder dehors. Elle était restée là, les mains appuyées sur le comptoir, comme si elle avait du mal à rester debout.

Folle de rage, Livvie avait lancé un regard furieux à Hague qui démolissait son gâteau. Livvie avait aussi plongé sur le sien, mais elle n’avait pas pu tout manger, car maman lui avait coupé une très grosse part. Une part énorme. Incapable d’encore avaler quoi que ce soit, Livvie avait glissé en bas de sa chaise pour quitter la pièce, et Hague lui avait dit quelque chose. Il ne parlait pas bien, car il était trop petit et, de toute façon, il pigeait que dalle, mais on aurait dit qu’il avait dit « te tuer ».

Maman s’était retournée pour le dévisager, et il lui avait souri de toutes ses petites dents.

Livvie était alors retournée dans le salon et avait monté le volume, très fort. Maman avait accouru en ordonnant : « Baisse ça ! » dans un chuchotement sifflant comme lorsqu’elle était vraiment très fâchée.

— Je vais mettre Hague au lit pour la nuit, et la télé va trop fort !

— Pardon, avait marmonné Livvie pour la forme.

Maman avait baissé le volume et était partie précipitamment. Livvie l’avait entendue mettre Hague au lit, elle avait entendu les pleurs de son petit frère – « Nooonnn ! » – puis elle avait été jusqu’au bouton et avait remonté le volume, juste un peu. Elle avait tendu l’oreille mais, quand maman était sortie de la chambre de Hague, elle était passée devant le salon pour retourner directement dans la cuisine.

Hague avait hurlé un moment avant de finalement se calmer. Livvie avait rembobiné la cassette et avait encore regardé un peu les dessins animés, puis elle en avait eu marre et elle avait longé le couloir en direction de la chambre de Hague. Elle se sentait encore un peu fâchée contre lui. C’était son anniversaire. À elle ! Pas à lui.

— C’est un égoïste, s’était-elle dit en s’arrêtant sur le seuil de sa chambre.

Elle avait failli cogner à sa porte. Elle avait eu envie de le réveiller. Ou elle aurait aimé que maman vienne s’asseoir avec elle dans le salon, mais ça ne marchait pas. Au bout d’un moment, elle était repartie à reculons, en essayant de ne pas regarder autour d’elle et de ne pas foncer dans un mur. Elle s’était demandé si maman allait aussi bientôt la mettre au lit. Cette pensée l’avait incitée à regagner au plus vite le divan du salon où elle avait enfoui son visage. Si elle restait complètement immobile, peut-être que maman l’oublierait.

Puis maman avait crié. Livvie avait redressé la tête. Qu’est-ce que c’était ? Elle s’était levée et avait entrouvert la porte du salon.

— Maman ? avait-elle appelé doucement, risquant un coup d’œil.

La cuisine avait beau se trouver juste à l’angle du couloir, Livvie avait soudain eu très peur. Prudemment, le cœur battant la chamade, elle s’était avancée sur la pointe des pieds. Elle avait aperçu maman assise à la table de la cuisine, la jambe tremblante. En s’approchant, Livvie avait constaté que maman se tenait la joue dans une main. Sous celle-ci, la peau semblait rougie, et maman avait le regard rivé sur la porte de derrière qui était ouverte. Elle avait les larmes aux yeux.

— Qu’est-ce qu’il y a ? avait crié Livvie, alarmée. Maman, qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi la porte est ouverte ? Y a quelqu’un ?

Maman avait balayé la pièce du regard, d’un air assez effrayé, et avait aperçu Livvie. Plus tard, quand le policier lui avait demandé si, par « effrayé », elle voulait plutôt dire « hébété », Livvie s’était refermée comme une huître. Elle ne savait pas ce que ça voulait dire.

Le policier avait aussi répété « la porte de derrière était ouverte » comme s’il ne croyait pas vraiment Livvie, alors celle-ci avait fait semblant de ne plus l’entendre et elle s’était enfuie dans un monde tranquille où elle était seule. Un endroit où elle se rendait parfois, car elle s’y sentait en sécurité.

Mais en cet instant, Livvie criait :

— Maman ! Y a quelqu’un dehors ? C’est qui ?

Maman avait pris sa voix méchante pour dire :

— Retourne dans le salon, Olivia !

Livvie s’était mise à pleurer. C’était son anniversaire ! Pourquoi tout le monde se fâchait comme ça ?

Elle avait couru jusqu’au salon et avait claqué la porte derrière elle, en pleurs, s’attendant à ce que maman débarque et l’envoie dans sa chambre, ou un truc du style. Mais, comme rien de tout ça ne s’était produit, elle aussi s’était fâchée. Elle avait redressé le menton et croisé les bras. Elle s’était assise sur le divan en fixant la porte. Elle n’allait pas la quitter du regard avant que maman la franchisse.

Mais ensuite… maman n’était jamais venue, et Livvie avait pour ainsi dire oublié… et s’était endormie. Parce que soudain elle s’était réveillée, et il était beaucoup plus tard que d’habitude, elle aurait déjà dû être couchée, elle le savait. Elle avait bavé sur l’oreiller du divan, ce qui lui avait rappelé sa dent, alors elle avait été dans la salle de bains et avait passé la langue dans le trou, plissé un œil en s’exclamant « Aargh, mes compagnons ! » et avait revu les événements de la journée dans sa tête.

Elle décida qu’un pirate méritait probablement une autre part de gâteau, peut-être même accompagnée de glace cette fois.

Elle retourna sur la pointe des pieds vers la cuisine. Mais, en approchant, elle fut gagnée par la chair de poule. Elle s’arrêta net. Son cœur battait plus vite, elle avait peur.

— Maman ? chuchota-t-elle.

Aucun bruit.

Elle entra dans la cuisine, risqua un coup d’œil et se mit à hurler. Sans s’arrêter.

Parce que maman était pendue dans les airs, le visage bouffi et la langue sortie comme si elle rigolait.

Mais ce n’était pas ça.

Livvie savait qu’elle était morte.

Morte. C’était ça.

Maman était morte.

Livvie continua à crier et s’enfuit dans son endroit sûr ; ce fut la dernière chose qu’elle se rappela pendant très très longtemps…

Chapitre premier

De nos jours…

 

Liv émergea de son cauchemar, en sueur, un cri au bord des lèvres. Le cœur battant la chamade, elle cligna des yeux dans la lumière du petit matin qui s’infiltrait sous le store de la fenêtre de sa chambre. Quelle heure était-il ? Cinq heures ? Cinq heures trente ?

Elle referma les paupières et s’efforça de ralentir son cœur au galop, consciente de certains fragments de son rêve mais incapable d’en appréhender la globalité. Aucune importance. Elle avait déjà fait suffisamment de cauchemars pour savoir que ce ne serait pas le dernier – loin de là – et même si les rêves n’étaient pas toujours exactement identiques, ils relevaient d’un profond traumatisme que des années de thérapie n’étaient pas parvenues à déterrer et à annihiler.

À Hathaway House, le docteur Yancy semblait si compatissante et compréhensive que Liv avait presque cru qu’elle essayait réellement de l’aider.

— Je pense que tu as vu quelque chose, lui avait un jour déclaré le docteur.

Sans blague, Sherlock. Elle avait vu sa mère pendue au plafond.

Liv avait aussitôt fait la remarque au docteur Yancy, mais celle-ci avait secoué la tête. Liv était en permanence sur la défensive, apparemment un des problèmes qui l’avaient amenée à Hathaway House.

Le docteur Yancy avait ajouté :

— Tu as vu autre chose. Une chose dont tu ne peux pas – ou dont tu ne veux pas – te souvenir.

Liv avait alors senti son pouls s’accélérer. Elle avait entraperçu l’ombre d’une vérité, ce qui l’avait fait transpirer comme si elle était sujette à une bouffée de chaleur. Le docteur Yancy lui avait expliqué que son esprit se refermait lorsqu’elle prétendait seulement se souvenir de l’horrible suicide de sa mère.

Cela dit, même si Liv rejetait en bloc les allégations du docteur Yancy, elle ne la désapprouvait pas totalement ; elle n’en avait cependant rien dit à l’époque. Elle éprouvait une drôle de sensation. Ainsi que l’impression d’être suivie. Traquée.

À présent, des années plus tard, elle ignorait encore si son séjour à Hathaway House avait été bénéfique ou non. Aucun des autres prétendus médecins de cet établissement ne se serait risqué à tenir des propos aussi audacieux que le docteur Yancy ; ils se cachaient tous derrière leurs expressions compatissantes et leurs intenses froncements de sourcils, et il ne fallait pas espérer beaucoup plus de leur part. À l’époque, même le docteur Yancy n’avait pas vraiment voulu dévoiler le fond de sa pensée à ses collègues, car ceux-ci l’auraient sans aucun doute dénigrée et rabrouée. Liv connaissait suffisamment la politique de l’établissement pour lire entre les lignes, et elle en avait déduit qu’ils n’étaient qu’une bande de dégonflés dotés d’une compréhension minimale de la condition humaine et d’un intérêt maximal pour s’accrocher à leur boulot.

Mais là n’était pas vraiment la question, non ? La question était plutôt de savoir si Olivia Dugan avait été « guérie » de ses cauchemars moites et de sa profonde dépression… les raisons mêmes qui l’avaient amenée, adolescente, à être internée à Hathaway House. Est-ce qu’Olivia Dugan avait appris à bloquer les déclencheurs des palpitations de son cœur et le tremblement de ses mains, qui faisaient s’entrechoquer ses pensées dans son crâne comme des boules de billard, activant les mauvais neurones et l’amenant à prendre des décisions inconsistantes et à l’emporte-pièce ?

La réponse ? Un « non » retentissant. Elle avait menti et joué la comédie, elle avait fait tout ce qu’il fallait pour être libérée de Hathaway House mais, pour ce qui concernait une éventuelle guérison, la réponse demeurait négative. Elle ne savait pas comment bloquer les mécanismes qui déclenchaient les cauchemars et la rendaient dépressive. Même si elle les connaissait. Et même si elle s’efforçait de les éviter.

Parce que la veille au soir, un de ces déclencheurs avait été activé. Une lampe rouge clignotante l’avait accueillie à son retour chez elle. Le répondeur. Un signal d’avertissement. Une voix inconnue. Elle avait soulevé à contrecœur le combiné de l’appareil pour écouter le message.

Le message téléphonique…

Liv repoussa les couvertures, fébrile. Elle s’extirpa du lit et alla dans la cuisine, une dizaine de pas sur la moquette usée de son deux-pièces.

Le message téléphonique.

Des avocats avaient déniché son numéro de téléphone et lui avaient laissé un message. C’était ce qui avait déclenché son cauchemar. Elle avait tenté d’ignorer la lumière clignotante quand elle avait jeté ses clés sur le comptoir. Elle s’était demandé pour la énième fois pourquoi elle possédait encore un téléphone et une boîte vocale. En général, elle appréciait être déconnectée de tout. D’ailleurs, elle n’avait pas de téléphone portable. Et tant pis si cela faisait d’elle une réfractaire au progrès. Pour tout dire, la technologie l’effrayait effectivement un peu. Elle ne voulait pas risquer de se faire repérer. Elle ne se serait tout simplement pas sentie en sécurité. Le docteur Yancy lui avait affirmé qu’elle se cachait ; c’était sans doute vrai, mais Liv s’en foutait.

Crenshaw & Crenshaw avaient néanmoins retrouvé son numéro de téléphone, donc elle avait rappelé l’avocat, Tom Crenshaw, qui lui avait demandé son adresse. Elle avait hésité à la lui donner. Même si elle se doutait qu’il pouvait la trouver par lui-même et qu’il faisait simplement preuve de politesse.

Il avait déclaré vouloir lui envoyer quelque chose… un colis. Mais il s’était montré extrêmement évasif quant à son contenu. Puis, après avoir longtemps tergiversé et une fois convaincu que, oui, elle était bien l’Olivia Margaux Dugan qu’il cherchait, il avait cédé en l’informant que le colis qu’ils avaient pour elle provenait… de sa mère.

Sa mère ?

Liv avait alors lâché le combiné et s’était écroulée sur son lit pour sombrer dans un sommeil comateux dont elle venait seulement d’émerger.

Elle se demandait s’il s’agissait d’une erreur. Sa mère était morte. Le jour de ses six ans. Elle ne pouvait pas avoir envoyé ce colis.

Elle scruta le combiné. Il pendait le long du meuble, relié à la base du téléphone par un long cordon, d’une façon qui fit se contracter son estomac. Elle voyait encore le corps de sa mère se balancer mollement, la langue tirée ; une vision qui refusait de disparaître malgré les années.

Prenant plusieurs inspirations profondes, elle ferma les yeux très fort, puis les rouvrit, s’empara du combiné et le reposa sur son socle. Encore une technologie obsolète. Elle n’avait pas de téléphone sans fil. Elle n’avait même pas d’autre appareil dans sa chambre. Son frère Hague était réellement parano – bien plus que Liv – ce qui avait indubitablement déteint sur elle. Un croque-mitaine rôdait dehors. Peut-être plus d’un. On n’était jamais trop prudent.

Elle possédait toutefois une boîte vocale, et la lumière rouge qui clignotait avec insistance sur la base du téléphone signifiait qu’elle avait un nouveau message. L’avocat avait manifestement rappelé. Liv médita un instant sur le paradoxe de sa vie. Elle fuyait pour ainsi dire toute forme de communication technologique, mais elle travaillait pour une société informatique qui développait des simulations de guerre auxquelles jouaient essentiellement des adolescents. Bon d’accord, elle n’était qu’une comptable de base chez Zuma Software ; elle avait toujours été douée pour les chiffres. Mais l’ironie de la situation ne lui échappait pas. Elle esquissa un léger sourire, rassembla son courage et appuya sur le bouton du répondeur.

La voix désincarnée de l’avocat émana du haut-parleur : « Mademoiselle Dugan, c’est encore Tom Crenshaw, de Crenshaw & Crenshaw, cabinet d’avocats. Merci de bien vouloir reprendre contact avec nous afin que nous puissions vous faire parvenir le colis que Deborah Dugan a adressé à sa fille Olivia Margaux Dugan. Comme stipulé lors de notre précédente conversation, ce colis a été confié à nos soins pour vous être remis à votre vingt-cinquième anniversaire. La date étant passée, nous devons nous assurer que vous receviez ce colis au plus vite. » Une pause. Comme s’il voulait encore ajouter pas mal de choses, puis simplement « merci », suivi d’un numéro de téléphone et des heures d’ouverture du cabinet.

Liv enclencha une nouvelle fois le bouton pour réécouter le message. Il était trop tôt pour rappeler Tom Crenshaw. Elle ignorait même si elle en avait envie. Elle avait mal à la tête, et se sentait fiévreuse et bizarre rien qu’à imaginer recevoir quelque chose de sa mère. Sa mère ! Près de vingt ans après son décès.

Après avoir noté le numéro, elle se prépara pour sa journée de travail et conduisit machinalement sa Honda Accord vers le parc d’affaires qui hébergeait Zuma Software. L’entreprise occupait une impasse privée et était séparée des autres immeubles par une longue allée bordée de thuyas, comme si, en s’isolant, elle pouvait se donner plus d’importance qu’elle n’en méritait. Ou peut-être était-elle réellement importante. Le propriétaire de Zuma, Kurt Upjohn, affichait en tout cas une attitude hautaine.

Liv longea le parking visiteur et dépassa le coin du bâtiment pour atteindre le parking officieux du personnel. Un atrium de verre servait d’entrée principale à l’immeuble, avec ses doubles portes et son espèce de vigile, Paul de Fore, un crétin fini du point de vue de Liv.

La jeune femme se gara en marche arrière, sortit de sa voiture et la verrouilla à distance avant de contourner le bâtiment pour revenir à l’entrée. Elle ne songea même pas à emprunter la porte de derrière, car Upjohn souhaitait que tous ses employés utilisent l’entrée principale. La porte de derrière se refermait automatiquement et on pouvait uniquement l’ouvrir de l’intérieur. Upjohn redoutait comme la peste d’éventuelles fuites sur les derniers modèles de jeux que les geeks développaient dans le bureau à l’étage, au milieu d’écrans lumineux, de simulations et de kilomètres de lignes de code. Liv n’en avait eu qu’un bref aperçu le jour où Aaron, le fils de Kurt, l’avait quasiment entraînée de force en haut de l’escalier, et la vision de cette pièce à l’allure de salle de contrôle tout droit sortie de Star Trek l’avait plutôt stupéfiée.

Elle franchit la porte d’entrée, un panneau en acajou flanqué de fenêtres, et Paul l’examina les yeux plissés comme s’il ne l’avait jamais vue. Liv serra la main sur son sac, une réaction irrépressible, même si elle n’emporterait jamais son pistolet au bureau. Elle n’était pas tarée à ce point.

Jessica Maltona, la réceptionniste de Zuma, lui décocha un sourire avant de glisser un regard vers Paul. Le vigile se tenait debout près de la porte d’entrée, bras croisés, observant Liv traverser le sol brillant en direction de son box situé à l’autre extrémité de la grande pièce. Même si les deux femmes n’étaient pas à proprement parler amies – elles ne se connaissaient pas assez pour ça, la faute en incombant principalement à Liv – elles échangeaient en silence leurs pensées sur Paul, que ni l’une ni l’autre ne supportaient.

Liv sourit à Jessica en passant devant elle. C’est un crétin, on est d’accord. Comme si elle l’avait entendue, Jessica hocha résolument la tête.

Une fois installée à son bureau, Liv fourra son sac dans un petit meuble de rangement muni d’une serrure. Elle tourna la clé et la mit en poche, puis s’attela aux entrées comptables de la veille. Son boulot n’était pas passionnant. Principalement routinier. Mais un travail de routine était exactement ce qu’il lui fallait pour éviter de penser, de s’imaginer plein de trucs et de se tracasser. Non, elle n’était pas bipolaire. Non, elle n’était pas schizophrène. Elle était simplement… amochée… à défaut d’un meilleur terme. Elle n’avait plus jamais été la même après avoir découvert le corps de sa mère.

Elle travailla pendant une heure, confortablement installée à son poste. Son box se trouvait à une trentaine de mètres des portes d’entrée et des hautes fenêtres qui arboraient le néon rouge du logo de Zuma Software ; de l’intérieur du bâtiment, Liv voyait celui-ci à l’envers, mais il n’en était pas moins impressionnant. Soudain elle s’empara du téléphone et composa le numéro du cabinet d’avocats avant que l’imposant contrôleur en chef de son cerveau puisse l’en empêcher.

— Crenshaw & Crenshaw, annonça une voix féminine avec ce ton passablement ennuyé et prétentieux qui semblait gagner les meilleurs cabinets d’avocats.

— Olivia Margaux Dugan à l’appareil, Tom Crenshaw a cherché à me joindre.

— M. Crenshaw n’est pas encore là.

Avec une pointe de réprobation, comme si elle estimait que Liv devrait savoir qu’une personne aussi importante que M. Crenshaw ne daignerait pas venir travailler si tôt.

— Souhaiteriez-vous laisser un message ? reprit-elle.

— Communiquez-lui simplement cette adresse.

Liv donna l’adresse de Zuma Software avant de préciser :

— Il peut m’y faire parvenir le colis de Deborah Dugan.

— Puis-je lui dire de quoi il retourne ? Y a-t-il autre chose ? demanda-t-elle, semblant un peu vexée par le ton très autoritaire de Liv.

— Il comprendra.

Et elle raccrocha.

Deux heures plus tard, le colis fut livré par courrier spécial. Liv leva les yeux de son écran d’ordinateur et, voyant Paul de Fore s’avancer vers elle avec une grande enveloppe en papier kraft, elle ressentit d’abord de l’agacement, ensuite de l’étonnement devant la rapidité avec laquelle c’était arrivé, puis de l’appréhension. Elle était occupée à entrer des nombres dans un logiciel, rassemblant des informations destinées au comptable de Zuma qui les examinerait comme si elles contenaient la réponse aux questions fondamentales de l’univers, avant de les passer à Kurt Upjohn, le concepteur originel des jeux de guerre vidéo qui avaient fait la renommée de son entreprise. Liv avait la tête remplie de chiffres et voir Paul se diriger vers elle l’avait arrachée à ce monde pour la propulser dans le présent à la vitesse de l’éclair. Elle se sentit presque prise de nausées.

Paul claqua l’enveloppe sur son bureau sans le moindre mot. Il n’était pas du genre à s’épancher, ce qui convenait parfaitement à Liv.

Prenant l’enveloppe avec précaution, elle l’examina, son regard attiré par l’adresse de l’expéditeur, celle de Crenshaw & Crenshaw. La kyrielle de questions que lui avait posée Tom Crenshaw l’avait inquiétée : sa date de naissance, le lieu où elle avait grandi, les noms de ses parents… Elle avait voulu savoir à qui elle avait affaire. Comment avait-il trouvé son numéro ? Que voulait-il réellement ? Quelles étaient ses qualifications ? Il avait expliqué que Crenshaw & Crenshaw était un cabinet dont la réputation de sérieux n’était plus à prouver. Puis il lui avait parlé du colis et quand il avait mentionné le nom de Deborah Dugan, elle avait lâché le combiné.

Mais à présent, elle l’avait sous les yeux. Un envoi de sa mère, dix-neuf ans après son décès. C’était une grande enveloppe en papier kraft avec son nom dactylographié sur une étiquette apposée en son milieu. Liv la déposa lentement sur le bureau. Elle aurait presque voulu la toucher avec un bout de bois, même s’il ne s’agissait manifestement que de quelques documents. Mais à quel sujet ? Elle n’avait pas la moindre idée de…

— Hé !

Aaron Dirkus claqua des doigts devant son visage.

Liv se redressa brusquement, comme si on lui avait donné un petit coup sur les fesses.

— Aaron, protesta-t-elle devant le fils de Kurt Upjohn, son unique « ami » chez Zuma.

— Je voulais pas t’effrayer, répondit-il d’un ton affable, même s’il avait l’air de s’en foutre.

Aaron ne portait pas le nom de son père, en raison d’une vague querelle entre ses parents : Kurt n’avait épousé la mère d’Aaron qu’après la naissance de leur fils, ce qui avait tellement fait chier celle-ci qu’elle lui avait donné son nom de jeune fille au lieu de celui d’Upjohn. De toute façon, Kurt et elle avaient ensuite divorcé. Voilà pour les grandes lignes. Liv n’avait jamais appris les détails de l’histoire, mais ça n’avait pas vraiment d’importance. Elle n’avait jamais cherché à en savoir plus, car Aaron aurait alors eu l’impression d’avoir carte blanche pour lui poser des questions sur elle, une voie qu’elle refusait absolument d’emprunter. Pour toujours.

— T’as l’air dans les vapes. Viens, on va s’en griller une, proposa Aaron.

— J’ai du travail.

Elle n’avait de toute façon aucune envie de fumer, et encore moins le genre de cigarettes que privilégiait Aaron.

— N’importe quoi. Tu travailles déjà trop. Tu nous fous la honte, à nous les glandeurs.

— C’est ton père, le patron. Toi, tu peux te le permettre. Pas moi.

— Tu commences à te faire mal voir par les collègues, tu sais ? T’as pas le choix, tu dois venir avec moi.

Il n’accepterait pas qu’elle refuse, et il lui était déjà arrivé de l’extraire de force de son siège pour qu’elle s’exécute ; elle obtempéra à contrecœur. À vrai dire, d’un point de vue légal, elle ne prenait pas suffisamment de pauses, donc elle le suivit pour sortir à l’arrière sur une sorte de patio fermé muni d’une avancée et d’une porte donnant sur le parking. Son Accord bleue occupait le troisième emplacement, garée le nez vers l’avant comme si elle était prête à décoller.