EN NOIR ET BLANC

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Ces neufs nouvelles sont autant de variations ironiques sur les rapports entre Blancs et Noirs en Papouasie pendant les années 1900-1960 : de modernes Papous se prennent soudain pour d'anciens Hébreux, des colons puisent dans l'alcool la force d'affronter leurs ouvriers, un petit catéchiste noir désespère de trouver des chrétiens parmi les nouveaux maîtres du pays, du coup le voilà que se fait écrivain.
Publié le : mardi 1 juin 1999
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EAN13 : 9782296384620
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EN NOIR ET BLANC

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet Dernières parutions
SIMON Guy B., Florival, 1998. PLOUVIER Paule, Solitudes ordinaires, 1998. MIGEOT François, Orly-Sud, 1998. ATLAN Liliane, Les passants, 1998. YELNIK Odile, L'île singulière, 1998. STALLONI Yves, Les nuages de Magellan, 1998. JOB Armelle, La malédiction de l'abbé Choiron, 1998. RÉGNIER Michel, La nuit argentine, 1998. NOWACZYK Ph., L'éphémèreflamboyant. Une simple missive, 1998. CHAVANIS Stéphane, Le Passage à niveau, 1998. BELLIOT Françoise, Désaccords parfaits, 1998. DAHMOUNE Azeddine, L'Homme falsifié, 1998. AGEL Geneviève, Le temps d'un remords, 1998. HYVRARD Jeanne, Minotaure en habit d'Arlequin, 1998. RENARD-PAYEN Olivier, Chroniques de Saint-Corentin, 1998. LAYANI Jacques, On n'emporte pas les arbres, 1998. CROS Edmond, L'énigme des cinq colombes, 1998. PIETTE A. , La morsure du serpent et autres nouvelles du Sénégal, 1998. SOUSSEN Gilbert, Aamatour, 1998. AGABRA Edmond, La grenade de Monsieur M., 1998. HODARD Philippe, La parole du mage, 1998. JURTH Bernard, L'envers du décor, 1998. RIGAUDIS Marc, Ito-san, 1998. MAHDI Falih, Mes amis les chiens, 1998. FABRE Paul, Au sens large, 1998. LEMAIRE Dominique, Une semaine à la campagne, 1998. DIMITRADIS Dicta, La bonne aventure, 1998. GIRAUD Brigitte, L'Eternité, bien sûr, 1998. GREVOZ Daniel, Par Laforce des montagnes, 1998. MONNEYRON Frédéric, Sans nom et autres nouvelles, 1998. VIGOULETTE Daniel, Porta Verde, 1998. ATLAN Liliane, Le rêve des animaux rongeurs, 1998. JOURDE Pierre, Carnage de clowns, 1998. BERNARD Jean-Michel, Le vent qui passe sur le toit, 1999. FARAJ Hocein, Ces hasards qu'on ordonne, 1999. OMESCO, L'homme à la balafre, 1999.

Michel PANOFF

EN NOIR ET BLANC
Nouvelles

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

Du même auteur
L'ethnologue et son ombre (avec F. Panoff), Payot, 1968. Tahiti métisse, Denoël, 1989. Lesfrères ennemis: Caillois et Lévi~Strauss, Payot-Riva~es, 1993. Trésorsdes lies Marquises (ss dir. de), Réunion des Musées Nationaux, 1995.

@ L'Harmattan, ISBN:

1999 2-7384-7686-4

LE RETOUR EN ÉGYPTE
Il avait eu trente-cinq ans la veille. Les Sœurs lui avaient préparé un repas d'anniversaire avec un beau gâteau comme dans son enfance. Il en avait été touché. Mais maintenant, seul sous le plus grand arbre de la colline, il repensait à sa mère - était-elle encore vivante? et à la Bavière, son pays quitté quatre ans plus tôt. Non, il n'était pas triste, il s'ennuyait seulement un peu, tout d'un coup, sans raison, et les lignes du bréviaire tenu d'une main ferme sautillaient sous ses yeux. Pourtant il avait tout pour aller de l'avant: son évêque lui faisait confiance et il avait l'amitié du gouverneur qui ne man... quait pas une occasion de l'accompagner dans ses reconnaissances à travers la montagne. Derrière lui, sa maison aussi confortable que celle d'un planteur, et devant lui, sur un petit plateau en contrebas, la chapelle et le' nouveau village qu'il avait fait construire pour les esclaves affran-

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chis et leurs familles. Une première plantation de caféiers tapissait déjà les pentes les plus proches. Tout cela était son œuvre et plus que jamais il était le chef reconnu de cette jeune communauté de blancs et de noirs rassemblés sous l'invocation de Saint Pierre. C'était peut-être cette fin d'après-midi qui lui donnait de l'humeur. Le ciel était gris et noir. Rien de tumultueux. Les nuages qui étaient montés de la mer quelques heures plus tôt, redescendaient maintenant et formaient une litière compacte de couleur uniforme, comme de l'encre délayée. Il régnait une lumière diffuse et sourde quine laissait aucune ombre se former. Les arbres les plus proches et les montagnes éloignées semblaient sur le même plan. L'air était immobile, traversé de temps en temps par la chute molle d'une feuille jaunie. Les plus belles fleurs, les plus éclatantes elles-mêmes n'étaient que marbrures indistinctes ou bavures de rouille au milieu de la verdure omniprésente. Rien ne bougeait et la mer, au loin, paraissait figée entre les falaises grises. Matthieu devait faire un effort, minute après minute, pour se rappeler que la baie s'ouvrant à ses pieds n'était pas une vallée alpine noyée dans la brume. Il soupira. Le temps était suspendu, au moins jusqu'à la tombée de la nuit qui ferait se lever le vent. Matthieu n'était ni grand ni petit; il avait d'ordinaire l' œil pétillant derrière des lunettes cerclées d'or et il portait une épaisse barbe noire. Comme il était allé chasser le ramier au milieu de l'après-midi, il avait gardé ses guêtres et ses grosses chaussures. Il n'avait pas l'air d'un prêtre mais plutôt d'un arpenteur ou d'un sous-officier des

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douanes. Il était le premier missionnaire stationné dans cette montagne, réputée la plus sauvage de NouvelleGuinée. Ayant remporté tous les prix au collège, puis au séminaire, il avait toujours été le favori de ses maîtres et de ses supérieurs. Aussi quand il avait demandé à être envoyé dans le Pacifique, l'avait-on inscrit en priorité sur la liste des renforts. Depuis son arrivée dans le champ de mission tout lui avait réussi. Avec une rapidité surprenante il avait su maîtriser la langue de ses futurs catéchumènes; sa force physique et son courage avaient fait le reste pour apprivoiser les païens des villages les plus inaccessibles. Mais son plus grand succès il l'avait obtenu dans la lutte contre l'esclavage. La tribu du bord de mer qui menait une existence de navigateurs et de pirates, prenait un malin plaisir à terroriser et à capturer les gens de la montagne. De temps immémorial les captifs étaient gardés comme esclaves ou vendus à travers toute l'île. La mission catholique avait obtenu du gouverneur l'interdiction de ce trafic et la libération immédiate de tous les captifs au grand dam des peuples côtiers. Mais il restait à vérifier sur le terrain si les esclavagistes s'exécutaient. Les fonctionnaires manquaient pour visiter les villages un à un, tandis que les prêtres étaient disponibles et parfaitement renseignés. Parmi eux, Matthieu connaissait le parler des montagnards et il s'offrait à vivre sur les lieux d'où les chasseurs d'esclaves lançaient leurs raids. Pour finir il eut l'idée de regrouper les affranchis qui avaient été trop longtemps déracinés et qui ne pouvaient plus se réinstaller dans leur pays natal. Exprès pour eux il créa un village dont il voulait faire une pépinière de nouveaux chrétiens

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et un modèle de moralité dans toute la colonie. Mécréants aussi bien que dévots, les colons l'avaient soutenu dans cette entreprise et continuaient de lui donner des subsides. Il n'en fallait pas davantage pour qu'on le regardât comme un conquérant, sinon comme un futur saint. Il fut arraché à sa rêverie par l'arrivée soudaine du catéchiste qui, après avoir fait claquer ses pieds nus sur la pente de latérite durcie, se tenait maintenant devant lui et toussotait respectueusement pour attirer son attention. Un coup de menton interrogateur l'invita à

parler.

«

Père, dit-il, en rajustant sa cravate, Toumara

vient de partir pour le bord de mer. Il n'a pas voulu me dire ce qu'il allait faire et, quand j'ai tenté de le retenir, il m'a bousculé et il s'est sauvé en courant ». Toumara était le boy de Matthieu; il lui faisait sa lessive et sa cuisine, l'accompagnait dans ses déplacements en portant son fusil ou ses jumelles et lui servait de commissionnaire en toute occasion. Esclave des pirates côtiers depuis sa plus tendre enfance, il avait été racheté par les missionnaires qui voyaient en lui une recrue de grand avenir. Son intelligence, sa souplesse de caractère et ses vingt ans le désignaient pour être l'homme de confiance d'un pionnier tel que Matthieu. Mais ces derniers temps sa conduite avait changé et les mauvaises langues prétendaient qu'il avait une liaison avec une femme mariée qui avait reçu le baptême récemment. Matthieu se faisait déjà du souci à son propos et il se rembrunit aussitôt que son nom fut prononcé.
«

Qu'est-ce que les gens du village en disent? Tu as
quelque chose », s'écria-t-il. 8 Le bruit

bien dû entendre

courait, répondit

le catéchiste, que Toumara avait rendez-

vous avec les chefs du village côtier à deux heures de
marche de Saint-Pierre. Il s'y était rendu deux fois déjà le mois dernier pendant l'absence de son maître appelé à l'évêché. Tou,t cela était on ne peut plus suspect et Matthieu se promit d'avoir une explication sérieuse avec lui dès son retour. Quand la nuit tomba il n'était toujours pas rentré. Le missionnaire furieux dut préparer son repas tout seul, le catéchiste l'ayant quitté pour aller manger avec sa femme et ses enfants. Lorsque Toumara se présenta enfin au presbytère le lendemain, Matthieu l'accueillit avec une rage froide et choisit les mots les plus aigres pour lui reprocher sa défection. Puis, l'imaginant assez intimidé, il lui défendit de revoir les esclavagistes et il termina par la menace d'une excommunication immédiate s'il entendait parler à nouveau d'adultère. Mais, contrairement à l'habitude des Mélanésiens qui ont vécu un temps dans l'entourage d'Européens, Toumara ne se chercha aucune excuse ni ne fit le moindre geste de protestation. Il n'ouvrit même pas la bouche et, les bras croisés sur la poitrine, laissa passer l'orage sans broncher. Son maître en fut troublé encore longtemps après l'avoir congédié avec violence. Les jours suivants passèrent pourtant sans incident. La vie avait repris son cours ordinaire. Son boy le servant à nouveau avec la ponctualité et le dévouement qu'il lui avait toujours connus, Matthieu ne tarda pas à oublier son écart de conduite. Il avait bien d'autres soucis en tête. Il attendait l'arrivée prochaine d'un dernier groupe d'esclaves affranchis et il poussait les feux pour que soient

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habitables les maisons qui leur étaient destinées. Il surveillait aussi une autre équipe qui "s'activait à élargir la piste menant au bord de la mer. Comme on devait célébrer la fondation du village de Saint-Pierre à la fin du mois, il s'était promis de terminer tous les travaux à temps et il ne voulait pas perdre une minute en conjectures et en interrogations. U ne semaine avant la fête, le capitaine d'une goélette qui avait mouillé au large de Saint-Pierre pour décharger des sacs de ciment, vint déjeuner chez le missionnaire. C'était un mécréant de la plus belle espèce qui s'était mis en ménage avec une Mélanésienne et qui, par son intermédiaire, recueillait avec gourmandise tous les ragots cir-

culant autour de l'île. Tout en visitant cet

«

avant-poste

de la chrétienté», comme il disait entre deux ricanements, il apprit à Matthieu que les deux vieillards qui dirigeaient le village côtier au pied de la colline, parlaient de chasser la nouvelle religion hors du pays. Matthieu avait de bonnes raisons de connaître ces deux hommes. Quelques mois auparavant il les avait invités à partager son repas au presbytère. Dès qu'ils furent assis autour de la table, il ferma la porte à clef et les obligea à manger avec lui un rôti de porc, viande qui leur était strictement interdite. Car ils appartenaient à une confrérie païenne qui prescrivait à ses membres la consommation exclusive de chair humaine. Ils eurent beau tempêter et supplier, ils ne purent s'en aller qu'après avoir vidé leur assiette et rompu leurs vœux. Encore aujourd'hui Matthieu riait intérieurement au souvenir de ses malheureux convives se débattant comme des enfants dans le piège qu'il leur avait tendu. Il

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leur avait joué un bon tour et remporté une victoire sur le paganisme: voilà ce qui lui restait de cet épisode, voilà ce qu'il raconterait dans ses mémoires si l'évêque lui demandait un jour de les écrire pour la glorification du diocèse. Il haussa les épaules avec une indifférence amusée à l'annonce de la menace des chefs côtiers. Mais son interlocuteur revint à la charge: l'avertissement était sérieux, disait-il, et d'ailleurs, ces jours-ci, un métis qui achetait régulièrement du coprah aux villageois avait été attaqué dans son sommeil et un planteur européen du voisinage avait constaté l'abattage à la hache de vingt cocotiers sur

sa propriété. « Que pourraient bien faire contre moi ou
contre les religieuses ces pauvres esclavagistes d'en-bas? rétorqua le prêtre. Le gouverneur leur a cassé les reins pendant la dernière expédition punitive et ils n'ont plus le moral. Monter sur la colline et attaquer Saint-Pierre, ils n'oseraient jamais. Ils savent trop bien que tous les anciens esclaves se dresseraient comme un seul homme pour sa défense et repousseraient leur assaut avec la plus grande facilité. Par-dessus le marché, je parle assez bien leur langue pour saisir ce qu'ils se disent entre eux et leur complot serait aussitôt éventé. » Ils changèrent donc de sujet de conversation. À la fin de la journée c'est à peine si Matthieu repensa aux paroles de son visiteur. « Quelle histoire ridicule! », soupira-t-il en se mettant au lit. Enfin le jour fixé pour la fête arriva. L'évêque et le gouverneur qui s'étaient mis d'accord pour faire ensemble le tour de l'île sur le bateau de la mission passèrent quelques heures sur la colline. Comme c'était un dimanche il y eut une belle messe avec force sermons. Religieux et fonction-

Il

naires haranguèrent tour à tour la communauté de SaintPierre à laquelle s'étaient joints les ouvriers de la plantation et les matelots de l'évêque. Mais non pas les habitants du bord de mer. Matthieu avait pourtant espéré que ces païens déconfits n'oseraient pas bouder une pareille cérémonie populaire. Il fut beaucoup question de l'asservissement des Hébreux en Égypte et de la libération réalisée par Moïse, événements annonciateurs de la grande œuvre entreprise aujourd'hui en faveur des malheureux esclaves mélanésiens. Cependant le confort des nouvelles maisons de bois et la propreté des toitures en tôle revinrent aussi dans tous les discours et alternèrent avec les mots de liberté et de vertu. Chacun se sentait meilleur et arborait un sourire heureux quand, après le dernier cantique, noirs et blancs se réunirent pour un grand festin de plein air. Une fois les invités repartis, il n'y avait plus un seul affranchi, si obtus fût-il, à pouvoir ignorer ce qu'il devait au christianisme et à l'Europe. La semaine suivante s'écoula dans une atmosphère de recueillement et de joie contenue. Comme une religieuse le dit à Matthieu, on avait l'impression que la grâce avait daigné toucher le village missionnaire, tellement les anciens esclaves débordaient de bonne volonté et de piété. Avec son esprit toujours pratique, le prêtre pensait plutôt que les paroles des grands Personnages avaient agi sur ces âmes frustes et que les ultimes résistances étaient forcément tombées devant le déploiement de richesses et de pompe qui avait marqué toute cette journée. Que les derniers affranchis dont l'arrivée avait été annoncée eussel1t été retardés finalement, fut aussi une grande chance pour Saint-Pierre car nul ne savait dans quel esprit ils se seraient joints à la fête. Chez les habitants de

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longue date, au contraire, l'union de l'allégresse et de la foi était d'avance assurée, se répétait-on avec complaisance. Puis ce fut à nouveau dimanche, un dimanche ordinaire. La messe fut moins longue et sans éclat. Cependant la ferveur des Mélanésiens n'avait pas faibli. Le seul imprévu de la matinée fut la rencontre de Matthieu avec ses deux meilleurs charpentiers à la porte de la chapelle. C'étaient d'anciens esclaves nés dans la montagne, capturés au sortir de l'enfance et qui, revendus plusieurs fois de suite, avaient toujours vécu sur la côte jusqu'à leur libération. Gros travailleurs et fort appréciés de toute la Mission, ils n'étaient pas bavards. Il y avait quelque chose de singulier dans leur désir de parler au prêtre sans y avoir été invités et plus encore dans la nature des questions qu'ils lui posèrent. Ils voulaient qu'il leur explique la servitude des Hébreux, leur liberté retrouvée, puis leur découragement dans le désert. Huit jours plus tôt, dans son homélie l'évêque avait fait allusion à l'impatience du peuple et à sa révolte contre Moïse. Matthieu fut bref, il confirma le récit biblique et ajouta que certains mécontents avaient même menacé de retourner en Égypte chez leurs anciens maîtres. S'étant débarrassé de ses interlocuteurs, il rapporta aux religieuses l'incident qui devint le sujet de conversations animées dans le petit monde de Saint-Paul. Dans tout l'enseignement chrétien avoir choisi les démêlés de Moïse avec son peuple et s'y intéresser par préférence, c'était bien l'idée saugrenue de pauvres âmes qui tâtonnaient encore entre la sauvagerie et la civilisation, disaient les saintes femmes avec un sourire apitoyé. Le lendemain lundi, la chaleur était si lourde dès les premières heures de la matinée que Matthieu renonça bien-

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tôt à courir la brousse pour tirer quelques ramiers avant le déjeuner. Il donna son fusil et sa gibecière à Toumara en lui recommandant de rentrer pour midi sans faute. A l'heure dite, poussé par un vague pressentiment, il partit à la rencontre du boy qui n'était toujours pas là. Il avait à peine traversé la place du village en direction de la forêt que Toumara surgit, accompagné de six anciens esclaves, parmi les pre-

miers à avoir été libérés.

«

Bonne chasse?

»

eut-il le temps

de crier et déjà il s'effondrait, la tête en sang. Mais Toumara épaulait de nouveau et tirait maintenant sur les sœurs qui étaient sorties précipitamment de l'ouvroir. Cependant les compagnons du boy s'étaient rués sur le dortoir et la salle de classe, la hache à la main, et abattaient en hurlant tout ce qui se présentait devant eux, enfants ahuris, crucifix et tableaux noirs. Au milieu du vacarme deux phrases revenaient souvent, à peu près audibles; « Retournons chez nos

maîtres! Comme les Hébreux en Égypte!

»

Deux religieuses et trois fillettes mélanésiennes survécurent. Dès la première minute du carnage elles avaient pu se cacher dans les broussailles les plus proches. Elles y attendirent la tombée de la nuit pour fuir jusqu'au bord de la mer. Là, elles trouvèrent refuge dans le village esclavagiste qui faisait tellement horreur aux gens de Saint-Pierre. Avec de grands gestes d'effroi et de compassion les deux vieux cannibales les logèrent dans leur plus belle maison et envoyèrent aussitôt d'ardents messagers avertir le gouverneur. Cette histoire très véridique où l'on voit l'ingratitude humaine se perpétuer à travers les âges, indique un chemin peu fréquenté pour gagner sûrement le martyre et la canonisation : l'outrecuidance.

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