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En quête du Français d'Egypte

De
293 pages
De 1860 à 1960 environ, le français était la langue des échanges en Egypte. Des circonstances internes et internationales sont à l'origine de ce phénomène: le projet du Canal de Suez, le commerce extérieur, entre autres. Les écoles françaises religieuses et laïques implantées depuis la moitié du 19e siècle, ont formé et forment encore des générations de francophones. Poètes, conteurs, romanciers, ont produit une oeuvre aussi abondante qu'intéressante. Toutefois, on ne peut guère pénétrer les ouvrages des écrivains francophones d'Egypte sans l'aide de cette étude sur la langue française d'Egypte.
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EN QUÊTE DU FRANÇAIS D'ÉGYPTE Adoption - Évolution - Caractères

(Ç)L'Hannatlan, 2005 ISBN: 2-7475-7806-2

EAN : 9782747578066

Jean-Jacques Luthi
de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer

EN QUÊTE DU FRANÇAIS D'ÉGYPTE

Adoption - Évolution - Caractères

L'Harmattan 5-7 ~me de I~ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan

Hongrie

Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti~ 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

FRANCE

Du même auteur

Histoire de l' Art
Gaston-pierre Galey, Genève, Art graphique, 1972 (en anglais) Émile Bernard,l'initiateur, Paris, Éditions Caractères, 1974 Émile Bernard à Pont-Aven, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1976 Émile Bernard en Orient et chez Paul Cézanne, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1978 Émile Bernard - Catalogue de l'œuvre peint, Paris, Éditions S.I.D.E., 1982 Sur les pas d'Émile Bernard en Égypte, Alexandrie, Éditions de l'Atelier, 1985

Égypte (littérature, linguistique, ethnographie)
Introduction à la littérature d'expression française en Égypte, Paris, L'École, 1974 Aperçu sur la Presse d'expression française en Égypte, Alexandrie, L'Atelier, 1978 Le français en Égypte - Essai d'anthologie (50 écrivains), Beyrouth, Maison Naaman pour la Culture, 1981 Cinquante ans de littérature d'expression française en Égypte, Alexandrie, L'Atelier, 1985 Égypte, qu'as-tu fait de ton français? Paris, Éd. Synonymes, 1987 L'Égypte des rois (1922-1953), Paris, L'Harmattan, 1997 La vie quotidienne en Égypte au temps des khédives (1863-1914), Paris, L'Harmattan, 1998 Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, Paris, L'Harmattan, 1999 La littérature d'expression française en Égypte, Paris, L'Harmattan,2000 Anthologie de la poésie francophone d'Égypte (28 poètes), Paris, L'Harmattan,2002 Égypte et Égyptiens au temps des vice-rois, Paris, L'Harmattan, 2003

3

Participation
Les Avant-gardes littéraires du xxe siècle, Bruxelles, Association Internationale de littérature comparée, Université Libre de Bruxelles, 1977 Hommes et Destins (Dictionnaire biographique d'Outre-Mer, Tome IV), Paris, Académie des Sciences d'Outre-Mer, 1986 Pont-Aven et ses peintres à propos d'un centenaire, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1986

Direction (en collaboration)
Dictionnaire général de lafrancophonie, Paris, Letouzey & Ané, 1986. Supplément, 1996 L'Univers des Loisirs, Paris, Letouzey & Ané, 1990

Traductions (en collaboration de Marianne Luthi)
Herrmanns, R., L'Incomparable archipel de Stockholm, Stockholm, Askild & Kürnekull, 1980 Andstrom, B., Suède, Stockholm, Legenda, 1986 Andstrom, B., L'Archipel de Stockholm, Stockholm, Legenda, 1988 Andstrom, B., Un voyage de rêve à travers la Suède, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1993 et 1994 Andstrom, B., Bienvenue à Stockholm, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1994 Andstrom, B., La Vallée du Malar, Stockholm, Wahlstrom & Widstrand, 1996 et 1998

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PRÉFACE
Depuis six générations, Égyptiens et résidents orientaux comme européens s'expriment en français dans la vallée du Nil, en un pays qui a récemment souhaité rejoindre les institutions francophones internationales et s'efforce de réinstaller des pratiques langagières auprès de publics variés et nouveaux. C'est bien à ces femmes et à ces hommes, d'hier et d'aujourd'hui, qu'il faut dédier l'ouvrage de Jean-Jacques Luthi qui a consacré nombre de ses travaux érudits à cette expression en français dont il nous dévoile ici les arcanes quotidiens. Il est, en effet, comme le porteparole de toutes celles et de tous ceux qui ont souhaité vivre et rêver un Occident bénéfique, bien souvent au travers ou par devers les influences culturelles françaises en Orient. Grâce à ladite clarté de la langue française, ils ont souhaité prendre pouvoir sur leurs destinées collectives et individuelles, exceptionnellement littéraires. Ils ont également voulu adjoindre leurs mots, leurs intonations, leurs rythmes, fragiles signes des communautés aussi bien, en regard des acculturations élitistes, au mieux élitaires, qui prévalurent durant le grand siècle (1860-1960) à Alexandrie comme au Caire. C'est au crépuscule flamboyant de cette époque qu'assista Jean-Jacques Luthi en Égypte, et l'on mesure son affection pour tant de créateurs nés dans ces lits de parole, Out-el-Kouloub, Albert Cossery ou Ahmed Rassim. Pionnier des études francophones égyptiennes, ses approches, nombreuses, sont participatives, préférant, la plupart du temps, l'accompagnement descriptif au surplomb trop interprétatif. Sa bibliographie donne la mesure d'une fidélité à tous les aspects de la vie quotidienne comme à celle des idées grâce à un réel talent de mémorialiste. 5

Dans une première partie, l'auteur se consacre à ce que l'on pourrait nommer le génie du mot, et le lecteur est invité à cheminer au travers d'une encyclopédie de vocables eux-mêmes en circulation, essentiellement de l'arabe au français, mais pas seulement, visitant une maison du monde langagier dont les termes ont été souvent relevés au sein d'une littérature encore peu connue même si les Œuvres complètes d'Albert Cossery sont disponibles en librairie, celles, à venir, des poètes Andrée Chedid, Edmond Jabès ou Georges Henein échappant sans doute aux caractérisations prosaïques ici savamment répertoriées. Les fruits de ce cosmopolitisme si spécifique, à vrai dire unique dans le monde des francophonies, résultent d'un phénomène d'hybridation, dont le caractère pragmatique est ici pleinement attesté, sans aucune concession pour les composantes coloniales de ces pratiques, et décrit, dans une seconde partie davantage consacrée aux usages oraux, en autant d'appropriations singulières, souvent peu conformes au français standard, de locuteurs en contacts de communautés. Voici, au total, un livre relevant de cette science de l'amitié qui révèle le destin d'un ailleurs du français, qui fut, à chaque instant, un ici espéré. Daniel Lançon Maître de Conférences en Littérature (Tours)

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INTRODUCTION
Une double question se pose d'emblée à qui s'intéresse à la diffusion d'une langue étrangère dans un pays donné, à savoir le comment et le pourquoi de ce phénomène. En effet, et dans ce cas particulier, comment la langue française a-t-elle pu s'introduire et se développer en Égypte, pays de langue arabe et qui n'a connu que trois ans d'occupation française à l'orée du 1ge siècle? Il y a, à cet égard, des causes lointaines et d'autres prochaines qu'il convient de distinguer et d'expliquer. Et ensuite, pourquoi tel parler plutôt qu'un autre s'est-il propagé? Une langue, à tout bien considéré, ne peut s'implanter que si elle trouve des affinités avec l'idiome national, une utilité particulière pour ses nouveaux locuteurs ou des rapports avantageux avec les autres peuples qui pratiquent ce moyen d'expression. .. De quelle manière le français a-t-il pu s'acclimater sur les rives du Nil? À première vue, ni la situation géographique, ni les rencontres historiques (plutôt conflictuelles dans leur ensemble), ni la culture, rien, en somme, ne prédisposait au développement du français dans cette contrée. Aussi, faut-il remonter à un passé très ancien et noter avec soin les circonstances qui ont favorisé l'implantation de cet idiome en Égypte, au cours du 1ge siècle. On ne doit pas perdre de vue, non plus, que la mer Méditerranée unit plus qu'elle ne sépare les peuples qui la bordent. Retenons donc que, dès l'Antiquité, les historiens notaient l'importance des échanges dans cette partie du monde et le brassage des peuples riverains, guerriers, commerçants et migrants de toutes espèces. L'établissement de la première ville grecque en Égypte, selon le grand archéologue Sami Gabra, remonte au 7e 7

siècle av. J.C., soit environ quatre cents ans avant la conquête du pays par Alexandre le Grand. Ce furent les Milésiens (de Milet) qui prirent l'initiative de fonder un modeste comptoir, puis un «thaïkos» ou ville fortifiée, près de la bouche canopique du Nil et d'une localité appelée Nout-Karit - ville de Karlt - , d'où le nom de Naucratis que prit la nouvelle cité d'influence grecque. Elle se développa et, peu à peu, étendit ses frontières dans l'intérieur du Delta jusqu'en face de la capitale royale de Saïs. Cette extension fut favorisée par la dynastie des Psarnétique (666-525) qui cherchait des alliances avec les peuples de la mer pour s'assurer des attaques sur leurs marches orientales. À partir de cette époque, Naucratis prit de l'importance et devint l'entrepôt commercial et industriel des peuples égéens. Les Grecs arrivèrent en foules en Égypte sous les rois de la :XXVIedynastie. On les trouvait à Memphis, à Daphné, à Abydos... Tout autre fut leur installation dans la ville d'Hermopolis (Hermès assimilé à Thot, Verbe incarné de Dieu) située aux confins des deux Égyptes et dont le clergé joua un rôle très important dans l'élaboration de la doctrine du Logos. On considérait cette cité comme «mixte» parce qu'Égyptiens et Grecs vivaient côte à côte. Et, malgré une certaine incompatibilité d'humeur, les deux groupes ethniques finirent par s'influencer mutuellement. Des liens commerciaux se tissèrent probablement très tôt entre autochtones et Hellènes. Il n'y avait, chez ces dernierssoulignons-le - aucune idée de domination. C'était aussi le premier contact - modeste sans doute - des Égyptiens de l'intérieur avec une langue européenne. La conquête de l'Égypte par Alexandre le Grand changea la donne. Alexandrie devint le phare du monde hellénistique. Les Ptolémées (323 av. J.C.) et leurs successeurs allaient promouvoir la langue grecque sans interdire cependant celle des Égyptiens. L'occupation romaine (31 av. J.C.) puis byzantine (395) ne modifia en rien la situation du grec qui était devenu, entre-temps, la 8

langue de l'Administration, de la connaissance et de l'élite. C'est à cette époque aussi que le copte (la langue des Égyptiens) simplifiant son écriture, emprunta les caractères grecs tout en conservant quelques lettres du démotique indispensables à la prononciation. On voit par là combien le grec était répandu dans le pays et le copte, en tant que langue commune, ne devait s'éteindre que vers le 13esiècle de notre ère. Il n'y eut point de rupture au Moyen Âge dans les échanges entre le nord et le sud de la Méditerranée malgré l'extension de l'islam (7e siècle) et les Croisades (11 e-13 e siècles), tout au plus des éclipses. Les étrangers: Génois, Provençaux, Vénitiens, Catalans... possédaient leurs propres caravansérails (fondouc ou khan) au Caire, à Alexandrie et à Damiette mais point en Haute-Égypte. Malgré les difficultés que leur créaient les Mamelouks, ancienne garde prétorienne des Ayoubides qui avaient pris le pouvoir en Égypte au 13e siècle, les Européens venaient toujours reprendre contact avec leurs centres d'activité en Orient, en dépit des avanies que leur faisait subir cette milice turkmène indisciplinée. C'est à cette époque aussi que disparut le copte au profit de l'arabe, tout en survivant comme langue liturgique de l'église nationale. Avec l'avènement de l'empire turc (1453) et la signature des Capitulations entre François 1eret Soliman II, sultan de Turquie (1535), la France, selon ce traité, devenait la protectrice des chrétiens en Orient et acquérait, de la sorte, une position politique, commerciale et culturelle privilégiée dans cette région du monde, même si d'autres États obtenaient, par la suite, de semblables conventions. Soulignons que celles-ci étaient renouvelables au gré du sultan. Presque simultanément, un autre fait de très grande importance est à signaler: la langue française devenait la langue officielle du royaume de France (Ordonnance de Villers-Cotterêts, 1539). C'est à partir de ce moment seulement que l'on peut commencer à parler d'influence française au Levant. 9

Depuis 1517, les Égyptiens vivaient sous le régime turc dans une impéritie déplorable: d'un côté le représentant du sultan sans pouvoir réel malgré deux ou trois bataillons sur lesquels le pouvoir central ne pouvait guère s'appuyer; de l'autre, les Mamelouks rapaces, vrais maîtres du pays, pillaient la contrée et l'abandonnaient à la misère et à l'ignorance. Au Caire, l'université théologique de l'Azhar même, un des pôles intellectuels des plus brillants de l'islam, végétait alors dans la répétition stérile. Observons toutefois que, malgré trois siècles de domination ottomane, la Sublime Porte ne s'est jamais préoccupée d'imposer sa langue et sa culture aux différentes provinces de son empire. Certes, l'Administration fonctionnait (mal) dans cet idiome, mais le peuple égyptien continuait à parler un arabe

dialectal et écrire - apanage d'une petite minorité - un
arabe classique ampoulé et assonancé. Tandis que l'Orient méditerranéen s'enfonçait dans l'inertie et l'indifférence aux choses de l'esprit, l'Europe découvrait l'Amérique et le poids des intérêts économiques passait de la Méditerranée à l'océan Atlantique. L'extension des empires coloniaux en Afrique et en Extrême-Orient amenait, par ailleurs, l'Europe à négliger le bassin méditerranéen. Seuls les États italiens et le Midi de la France assuraient encore un courant commercial réduit entre l'Europe et le Levant. Du même coup, l'italien était devenu la langue des échanges avec l'empire ottoman et le sabir celle des ports. C'est ainsi que, l'italien succédant au grec, ces deux idiomes ont-ils balisé, en quelque sorte, la voie au français. Le ISe siècle finissant vit débarquer l'Expédition d'Égypte près d'Alexandrie (1er juillet 1798). À sa tête, un général jeune, actif et impatient rêvait de se tailler un empire en Orient. Au-delà d'une conquête militaire, il s'agissait de tirer parti des richesses de l'Égypte. À cette fin, Bonaparte avait embarqué avec son armée une centaine de spécialistes dans les différents domaines des sciences, des arts et des lettres. Les plus illustres d'entre eux formèrent «l'Institut d'Égypte» (22 août 1798). Les 10

savants français fondèrent également une Bibliothèque publique, une Imprimerie - la première sur les rives du Nil et deux périodiques: Le Courrier d'Égypte et La Décade Égyptienne - premiers organes de presse parus dans la contrée. Dans les pages de ces vénérables revues, la seconde surtout, paraissaient les résultats de la recherche française dans les divers champs de la connaissance. Les Égyptiens étaient admis dans les laboratoires et la Bibliothèque. Physiciens et préposés s'empressaient auprès des visiteurs et leur expliquaient tout ce qui attirait leur curiosité. Un chroniqueur de l'époque, Abd-el-Rahman alDjabarty, nous fait part de son étonnement devant les merveilles qu'on lui montrait: expériences de physique et de chimie, dessins et peintures, flores, etc. mais n'en considérait pas moins ces connaissances comme inutiles sinon impies. L'Imprimerie, en revanche, fit l'admiration des cheikhs, peu en avaient vu car il n'en existait qu'une seule à Istanbul. Parmi les Égyptiens qui travaillèrent dans cet établissement, Nicolas Massabki, après une formation en Italie, en devint le directeur, une vingtaine d'années plus tard. Pour communiquer à la population, ne serait-ce qu'une partie des connaissances nouvelles qu'apportaient les membres de l'Expédition d'Égypte, il fallait que la langue cessât d'être une barrière. C'est dans cette intention que
Bonaparte ouvrit une école au Caire

- le Lycée

de la Patrie

-

pour les enfants des Français établis dans la capitale et les orphelins de la bataille navale d'Aboukir (1798). Dans l'idée du général en chef, les jeunes Égyptiens devaient bientôt les rejoindre, mais l'Expédition trop brève ne permit pas une telle fusion entre les divers éléments de la population. Ce n'était que partie remise. L'armée française, pour sa part, intégra dans ses rangs des transfuges mamelouks, des Coptes, des Maltais, des Grecs et des Noirs qui formèrent sous Menou le Régiment Mamelouk de la République. Ce corps d'armée s'illustra, par la suite, sur tous les champs de bataille de l'Empire jusqu'en Russie. On Il

se souvient encore du général Jacob qui par son don de persuasion entraîna nombre d'Égyptiens à rallier l'armée française. Il mourut empoisonné par les Turcs n'ayant pas voulu trahir sa parole d'officier ni sa fidélité au drapeau français. L'Expédition de Bonaparte ne laissa derrière elle aucun regret sinon de l'incompréhension. On lui en voulait d'avoir secoué de sa torpeur une Égypte plongée dans l'obscurantisme, la répétition et l'ignorance. Pourtant, çà et là, quelques hommes avaient saisi en partie le message que le général en chef leur avait adressé: le nationalisme, l'indépendance, la démocratie, une justice égale pour tous, une armée instruite et disciplinée, des connaissances fondées sur l'expérience, une philosophie de la vie centrée sur l'individu responsable de ses actes... mais il était, semble-t-il, trop tôt encore pour assimiler tant de nouveautés. Quelqu'un pourtant allait se charger d'arrimer l'Égypte au monde moderne: Muhammad-'Ali (1769-1849). Obscur officier de l'armée turque, il arriva à la vice-royauté de l'Égypte par l'intrigue et le sabre tout en s'appuyant sur le peuple égyptien. Peu instruit mais doué d'un esprit entreprenant et ouvert, il sut s'entourer de collaborateurs compétents et dévoués à sa cause. Il ne craignit pas de se mesurer à son suzerain et de lui arracher d'importants privilèges. En même temps, il s'attacha à moderniser ce qu'il considérait comme son empire. Pour ce faire, il engagea à prix d'or des officiers, des ingénieurs, des médecins, des instructeurs européens, des Français en particulier, car la France jouissait alors d'un tout autre prestige que les États italiens divisés et affaiblis. Il se lança également dans l'industrie de l'armement, de la filature et du tissage, se fit construire une flotte de guerre, favorisa le commerce et envoya même plusieurs missions estudiantines en Europe afin de former les cadres d'une Administration moderne... Bref, le Pacha d'Égypte avait compris que sans l'aide de l'Occident, il ne saurait tirer profit des richesses 12

de la contrée et qu'il ne pouvait, par ailleurs, indéfiniment engager des étrangers. Il lui fallait, en conséquence, former très vite une élite autochtone capable d'assimiler et de transmettre les connaissances occidentales au Proche-Orient dont il était devenu le leader incontesté. Dès 1825 le Dr Clot, engagé par Muhammad-' Ali comme médecin militaire, suggéra au Pacha d'ouvrir une École de Médecine auprès de l'hôpital qu'il venait de créer. Le Vice-roi lui donna immédiatement son accord. L'enseignement médical était alors dispensé en français et traduit en arabe par un certain nombre de répétiteurs. Entre-temps, d'autres Écoles Supérieures étaient instituées où l'enseignement se faisait également en français. Le Dr Clot voyant la faille, proposa de créer en amont une école pour initier les étudiants à la langue française, ce qui fut fait. Comme on le comprend, cet enseignement restait au niveau des études supérieures et n'avait aucune influence culturelle notable sur la population. La France avait déjà beaucoup fait pour aider Muhammad-'Ali à rénover son pays mais il manquait encore quelque chose de fondamental: des écoles modernes pour la formation primaire et secondaire de la jeunesse locale. Ajoutons que, depuis le début du 1ge siècle, les colonies étrangères établies en Égypte - grecque, italienne, française en particulier - s'étaient singulièrement accrues et réclamaient des établissements scolaires modernes. Grâce à l'entremise du consul-général de France à Alexandrie, Rohan-Chabot, et Mgr Perpetuo Guasco, évêque de Tunis et Délégué Apostolique du Saint-Siège près le Pacha d'Égypte, celui-ci comprit tout ce qu'il avait à gagner de la présence des Pères Lazaristes et approuva l'installation de cette congrégation enseignante en Égypte (1844). Comme ces religieux ne disposaient pas, dans l'immédiat, de tous les maîtres nécessaires, ils demandèrent aux Frères des Écoles Chrétiennes de venir provisoirement les aider. Intéressés par l'offre, ces derniers ouvrirent leur premier collège à Alexandrie en 1847 avec un succès tel qu'ils décidèrent, dès l'année suivante, de s'agrandir et de faire 13

venir de nouveaux enseignants de leur Ordre. Ce n'est que cinq ans plus tard (1852) que les Lazaristes purent enfin créer un établissement pour la formation secondaire, laissant aux Frères l'instruction primaire. L'enseignement dispensé par les Frères se fit d'abord en italien, c'est dire l'importance de cette langue dans la vie quotidienne d'Alexandrie. Très vite cependant le français prit le dessus et l'enseignement suivit. Autre nouveauté, les Sœurs de la Charité, branche féminine des Lazaristes, ouvrirent aussi à Alexandrie une école de filles, en 1844. Les inscriptions affluèrent immédiatement. C'était la première fois que l'on se préoccupait, en Égypte, de l'instruction des demoiselles. Dans ces établissements confessionnels, on voyait assis côte à côte sur les mêmes bancs la jeunesse autochtone et étrangère avide d'acquérir une formation moderne, facteur d'intégration raciale et de tolérance religieuse. Les réalisations considérables de l'Égypte au cours de la deuxième moitié du 1ge siècle, telles que l'achèvement du canal de Suez (1869), la fondation des Tribunaux d'Exception dits Mixtes (1876), de la Bourse et de banques étrangères, drainèrent hommes et capitaux sur les rives du Nil. Les colonies étrangères avaient acquis de l'importance par leur nombre et par leur influence, protégées par les Capitulations puis par les Tribunaux Mixtes. En raison de sa position politique en Europe, sa puissance économique et ses réalisations grandioses (canal de Suez et canal de Panama), la France finit par imposer sa langue et sa culture aux élites égyptiennes et aux autres colonies dont le prestige était de moindre importance, même si en chiffres absolus leur nombre était parfois plus grand. Évidemment la Grande-Bretagne veillait mais ne jouissait pas du même crédit que la France au Levant. On en déduit que l'adoption du français par les autochtones et les étrangers établis sur les rives du Nil n'était pas le fait d'un penchant particulier pour la France, sa langue ou sa culture, mais en raison de circonstances économiques, politiques et, disons-le tout net, d'opportunisme bien compris. De la sorte, la langue 14

française s'imposa à tous comme une évidence. Elle était alors la seule langue étrangère du savoir, des échanges économiques et de la diplomatie. Et, demeura depuis, la langue de l'élite. Avec Ismail pacha, khédive depuis 1867, l'influence française n'avait plus de concurrent. Les écoles confessionnelles et laïques se multipliaient (plus de 310 en 1952) et formaient des générations de francophones destinées à certaines Administrations, aux banques, aux entreprises commerciales, au journalisme et au Prétoire. L'Occupation britannique de 1882 ne modifia en rien la situation du français, car l'implantation de cette langue était bien antérieure à la présence anglaise et servait même à la combattre. C'est donc en français que se poursuivait la formation des élites. Au cours des années, si Le Caire, Alexandrie et les villes nouvelles situées le long du canal de Suez bénéficièrent de l'établissement d'écoles françaises, les chefs-lieux des provinces ne tardèrent pas à en avoir également. Nous tenons, toutefois, à souligner que le français restait un phénomène urbain, limité certes, mais d'une grande portée économique et culturelle.

*

15

PREMIÈRE

PARTIE

LE LEXIQUE Dans la première partie de notre ouvrage, nous nous attacherons à étudier le vocabulaire de la langue française d'Égypte, les idiomes qui ont apporté leur contribution à l'élaboration de ce langage (arabe, sabir, turc, italien, anglais etc.), les expressions traduites ou adaptées, ainsi que les problèmes linguistiques et grammaticaux posés par l'adoption de mots étrangers. Quant à la syntaxe, elle fait l'objet de la seconde partie de notre essai. Une courte analyse de la prononciation, enfin, termine cette étude. l'arabe L'arabe classique - écrit, par conséquent - et l'arabe dialectal se reflètent tous deux dans le français d'Égypte, selon les circonstances. Ainsi, les relations administratives ont-elles imposé au français local des mots relevant du vocabulaire écrit. Dans la vie quotidienne, en revanche, les objets usuels, les rapports etc. sont désignés par leurs termes arabes dialectaux et/ou régionaux. Par la fréquence de leur audition et de leur emploi, ces vocables ont fmi par envahir le français local car, ne l'oublions pas, c'est toujours oralement que se font les banals échanges journaliers. Le milieu rural, très important encore en Égypte, a laissé un ensemble lexical remarquable par son étendue et sa diversité. La Haute-Égypte, par exemple est désignée par un vocable arabe plus courant:
Souvenirs du Said 1

Le pays, la province, le village se confondent pour le fellah:

I La Revue d'Égypte (LRE), N° 12, 20 octobre 1912, vol. 4, p. 364. Désignant l'ancienne Thébaïde, le mot est attesté en français dès 1697 ainsi que dans les Dictionnaires de Ménage et de Trévoux.

17

S'i/ (le fellah) quitte son balad, ce n'est pas pour une autre campagne (...) mais pour la vi/le. 2 Une propriété agricole et un village portent le même nom, seul le contexte peut les distinguer. Ici, il s'agit d'un domaine: D'ailleurs puisque vous le voulez malgré les deux cents kilomètres qui séparent Le Caire de votre ezbah, nous serons toujours amis... 3 Le village est, en général, dominé par des monticules de décombres ou des amas pierreux: Derrière le kom bédouin - la colline -, un tournesol irradiait ses ors très chauds. 4 Si le mot djebel est cité dans les dictionnaires français actuels, on trouve en Égypte des graphies différentes: Depuis longtemps déjà, Ibrahim le fellah et la bédouine Zorah se rencontraient chaque jour au pied du ghebel Tih.5 Après le retrait de la crue du Nil en octobre, certaines zones reculées restent parfois à sec. Ces terres ne recevant plus leur content d'eau ont tendance à s'assécher et à se fendiller. Elles portent alors un nom particulier: Cette majoration est due, jusqu'à concurrence de L.E. 31.000, à l'imposition des terres récemment vendues par le Gouvernement ainsi qu'à la diminution des terres rendues charaki par la dernière crue.6 Les grands domaines agricoles privés sont souvent désignés par un vocable particulier: La parole est à F., à cet ancien omdeh révoqué pour malversation, arrivé au pouvoir en pantoufles éculées et qui 7 s'en est retiré avec deux abadiehs.

L'amphithéose est une disposition particulière en ce qui concerne la propriété agricole ou à bâtir. Le détenteur du bien peut jouir de l'usufruit de la mise en valeur mais sans espoir d'accéder à la pleine possession:

2

H. A YROUT,
argotique

Mœurs et coutumes
et populaire connaît

des fellahs,

Paris, Payot, 1938, p. 30. Notons que le
la forme syncopée de bled.

français
3

ce mot sous

4

L'Égypte Nouvelle (LEN), N° 20, 12 novembre 1922, p. 315, col. 1. On trouve d'autres graphies telles que ezbet, ezbeh ou isba qui dépendent de la prononciation régionale et de l'acuité auriculaire de l'auditeur ainsi que de sa capacité à rendre le son par l'écriture.

5

Id., p. 63.

Isis (ISI), revue, février 1912, p. 32. Nous avons également relevé gabal et gebel. L'arabe classique et provincial prononce la lettre G « Dl », en revanche la capitale et les grandes villes en ont fait une gutturale. 6 LRE, 2 avril 1922, p. 239. 7 LEN, ~ 131,27 décembre 1924, p. 428, col. 2. Omdeh voir p. 32 et note 106.

18

Son frère, le prince Abdel Halim, voyant que le wakf périclitait, le fit convertir en hekr et le loua à la Sté des Hôtels , d'Egypte. 8 La terre cultivable est divisée en lopins limités par des canaux: La conversion des hôds de la Moyenne-Égypte a augmenté les terrains cultivés en coton... 9

Dans certaines régions, on voit parfois s'étendre des marais: Il y a beaucoup de canards dans les birkets de province.IO L'ensemble des barrages et des digues permet une meilleure répartition des eaux:
La rupture du Sadd de Fareskour (titre) Il

Le climat, nul ne l'ignore, joue un rôle fondamental dans l'agriculture. Hérités de l'Antiquité, les mois coptes sont adaptés au cycle agricole du pays. Ils reviennent donc souvent sous la plume des journalistes et des romanciers:
Fût-ce le mois glacial de touba, qui correspond àfévrier (00.)il m'assurait que, sur le perron d'entrée nous pourrions déjeûner en manche de chemise.I2 On était au mois d'amchir...I3 Amchir, baramhat, baramoudah, bâchans, baoûna (00.)peut14 être abîb (00.)oui, il faudra attendre abîb. Pourtant ce n'était pas avant le mois copte appelé misra que la fête se célèbre.I5

Tout le monde connaît ce vent local chaud et chargé de poussière qu'est le khamsin, mentionné déjà dans les dictionnaires dès le ISe siècle, mais du désert soufflent aussi des vents de tempête:
Il savait d'expérience 16 le semoum.
8

que les douches sont inefficaces pendant

K. CHEBOUB, «Du palais d'El-Alti au Shepheard's », in Revue des Conférences

françaises en Orient (RCO), lIe année, N° 9, p. 522. col. 2. Pour wakjvoir p. 40. 9 LEN, ~ 131, 27 décembre 1924, p. 428, col. 2. Dans un contexte géographique ce mot désigne un bassin. 10 LEN, N° 140, 28 février 1925, p. 212. Nous avons relevé le même mot avec une graphie différente: birka. 11LEN, N° 166,29 août 1925, p. 225, col. 2. 12 F. LEPRETTE, Les Fauconnières..., Paris, Le Mercure de France, 1960, p. 137. Pour les mois coptes voir p. 261. 13Id., p. 23. 14Id., p. 30. Ce sont les mois les plus chauds de l'année. 15 Le prince MOHAMED-ALl, De ma naissance à 1882, Le Caire, 1. F.A.O., 1950, p. 60. 16 ORLOV A Les convulsions du Nil, Genève, Éd. du Mont-Blanc, 1946, p. 156. À propos

du climat, voir aussi un essai bien documenté dans Le Progrès Égyptien (LPE), 23 janvier 1978, p .2, col. 3-4. 19

En arabe, le mot signifie littéralement: poisons. Dans le désert, les voyageurs souffrent quelquefois de mirages:
... il revivait les troubles du ragle et tout son corps oscillait par saccades brèves.17 La maison principale du village est celle du maire ou du grand propriétaire de l'endroit, elle porte, un nom particulier: Tout naturellement, il y a installé, jouxtant La Rouge (nom 18 d'un hameau), le daouar du domaine. Les habitations et les enclos protégeant les bêtes (mais aussi les tombeaux) sont en général précédés d'une courette quelquefois couverte: De loin, le hôche construit en planches, isole les tombes d'une famille un peu plus fortunée de celles du vulgaire.19

En bordure des cultures, les paysans élèvent parfois des paillotes:
Et l'île fut parsemée d' échèches sordides... 20

Le chef des cultures se fait souvent monter un abri simple d'où il peut surveiller les travailleurs agricoles qui s'affairent dans les champs: Cette fois, Fanous se fit construire sa zarbieh et y passa quelque temps complètement dépourvu de confort et de
sécurité.21

Les animaux de la ferme vivent dans une courette partiellement abritée qui leur sert d'étable: Tout autour de la colline khédiviale jusqu'à la colline du haramlik serpente un chemin carrossable qui traverse toutes les éminences et tout le domaine à côté de plusieurs zériba... 22 Des colombiers plus ou moins grands font partie du décor rural: De petites maisons en terre battue, un khonne, un pigeonnier, au loin la mosquée du village de Masged-el-Kadr, et plus loin encore Baltim ou la grande bleue (oo.) : voici l'œuvre de Kamal...23 À l'une des extrémités du village se trouve une aire où les fellahs battent les céréales et souvent s'y réunissent:
17
18

Y. LAEUFER, Œil pour œil, Le Caire, La Semaine Égyptienne, 1930, p. 23.
F. LEPRETTE,
et le Robert

Les Fauconnières...,
signalent ce mot en Afrique de tentes

op. cit., p. 39. Noter
avec une graphie différente: du Nord.

que le Littré, le Blochdouar et qui signifie

Warburg
19
20

une agglomération

N. SAL~

Harems et musulmanes, Paris, F. Juvens, s.d., p. 160.

ORLOV A, Les convulsions ..., op. cit., p.27. 21 Id., p. 48. 22 O. ABBATE pacha, Aegyptiaca, Le Caire, Imp. Votta, 1909, p. 117. Haramlik voir p.169. 23 A. AZAR, La peinture moderne en Égypte, Le Caire, Les Éditions Nouvelles, 1961, p.99.

20

petit gom... 24

L'école

-

comme la mosquée qui y faisait suite - donnait sur le

Le village dispose d'un entrepôt en plein air pour les produits agricoles, grains ou coton, qui appartient en général à une banque de crédit:
Les chounas regorgeaient de marchandises.25

Avec la mosquée et la maison du maire, l'école coranique est le local le plus important du village: L'éducation des deux enfants fut à la fois différente et identique. Différente aufoyer, identique au « kouttab » 26

Le centre administratif le plus habituel pour les cultivateurs demeure encore la sous-préfecture ou son équivalent:
Mansour effendi représente du markaz.27 le propriétaire le plus impitoyable

Le paysan dispose de plusieurs instruments aratoires mais d'un caractère assez primitif. Les uns sont manuels, les autres mus par des animaux de trait; la plupart destinés à l'irrigation, tâche fondamentale du fellah. Voici d'abord un système élévatoire d'eau à contrepoids actionné à bras: N'entendre rien qui ne vienne de nous-mêmes, ignorer les Lausanne de l'avenir, et puisque depuis des millénaires, ton soc n'a pas varié deforme, ô Paysan, que ton shadouf plonge
encore dans l'eau du Nil... 28

puis la noria, roue élévatoire actionnée par un buffle ou un chameau:
La sakia délaissée est gaie comme une ruine... 29

enfin la vis d'Archimède, autre appareil élévatoire d'eau: Celui-là élève l'eau au moyen d'un tanbour jusqu'au niveau
de ses terres... 30

Le paysan emploie un appareil très simple pour aplanir un sol nouvellement labouré:

24

25 ORLOV A, Les convulsions..., op. cit., p. 197. 26 1933, p. 68. Un Effort (UEF), revue, Le Caire, N° 33,janvier 27 Y. LAEUFER, Œil pour œil, op. cit., p. 89 . Voir aussi p. 39. 28 LEN, N° 40, 31 mars 1923, p. 195, col. 1. On trouve aussi la graphie suivante: chadouf dans les dictionnaires fiançais. 29 A. RASSIM, Prose inutile, Le Caire, Imp. EI-Takadom, 1949, p. 37. On découvre dans les ouvrages des auteurs d'expression fiançaise en Égypte et la presse d'autres graphies telles que: sakhieh, sakkieh, saquieh en l'absence de toute référence sérieuse. 30 La Femme Nouvelle (LFN), décembre 1950, p. 47. Par homophonie avec un mot fiançais, on relève la graphie suivante: tambour, alors que l'arabe le prononce avec un n.

F. LEPRETTE, Les Fauconnières..., op. cit., p. 90.

21

S'ils avaient encore quelque chose à lui enseigner la place se trouvait encore libre sur la battana, cette misérable caissette plate.3I mais aussi une sorte de herse: Puis ils (les paysans) égalisent le sol par la planche dite zahala .32 Pour séparer le grain de la balle, on utilise à la campagne une sorte de caisse à roues coupantes: Partout on arrachait le blé, on le coupait à la faucille et déjà, à proximité des moissons arrivaient les noregs .33 L'instrument aratoire le plus habituel du fellah est la houe: Il gagnait surtout sa vie avec son lass travaillant à la journée chez l'un ou l'autre. 34

Pour fumer les champs, le cultivateur emploie souvent un engrais naturel moins cher que le chimique: Deux ouvriers indigènes ont été ensevelis à Sayeda-Zeinab pendant qu'ils étaient occupés à extraire du sebakh de la
montagne.35

Les hommes qui se livrent à l'extraction de l'engrais naturel portent le nom suivant: Mais tout cela a été rongé, emporté, miette par miette, seraiton tenté de dire, par les sabbakhin qui sont venus chercher dans cet endroit la terre fertile afin de la répandre sur leurs champs.36 Pour transporter certains produits agricoles au marché, le paysan emploie des cageots en côtes de palmes façonnées: Le fellah porte sur son crâne un calass plein de volailles.37 ou une sorte de grand sac: Les bouteilles de Zorah étaient vides,. vides aussi les grands zanbils d'Ibrahim.38

Pour transporter l'eau, les paysannes utilisent des cruches d'une dizaine de litres:

31

32 33
34

F. LEPRETTE,
LEN, ORLOV

Les Fauconnières...,
1923, p. 206,

op. cit., p.161.
col. 2. Le mot se prononce en arabe: zahhafa.

N> 44, 28 avril

~ Les convulsions...

, op. cit., p. 49.

OUT -EL-KOLOUB, La Nuit de la Destinée, Paris, Gallimard, 1954, p. 32. Prononcé
1910, p. 3, col. 4.

plus exactement fa 's. 35 Le Journal du Caire eLlC), 25 janvier
36

RCO, N°18, octobre 1938, p. 567. On trouve aussi la graphie suivante: sebakhin

(prononcé: sabbakhîne). TIs'agit ici de la forme plurielle du mot. 37 1. D'IVRA Y, Promenades à travers Le Caire, Paris, Peyronnet & Cie, 1928, p. 36. On rencontre aussi la graphie suivante: kafas. 38 Isis (ISI), revue, N° 2, février 1912, p.32.

22

Les fellahines continuent à puiser l'eau souillée, s'interpellent et s'aident mutuellement à équilibrer la balass suintante sur leur tête raidie.39

Le paysan ne se déplace jamais sans une forte canne qui peut devenir une arme redoutable:
Les plus impatients menacent même en frappant 40 de leur nabbout. * la terre battue

Parlons un peu de la flore. Voici d'abord quelques légumes. Le gombo ou hibiscus escu/antus : Il me plaît de porter également à votre connaissance, Madame, que l'on trouve aujourd'hui dans les rues de votre quartier (.o.) certains légumes tels que les choux (.o.),la bamia, la tomate.. 41 La mélochie ou torchus o/itorius dont on fait une soupe épaisse très appréciée: Les Méloukhia, kébéba, bouillabaisse... et autres plats internationaux ne seront plus qu'un souvenir culinaire. 42 Il existe aussi une variété de salade, la roquette: En 1005, un édit (...) comprenait entre autres interdictions bizarres, celle de planter et de manger mouloukhia et
garglr...

.

43

Comme fruits, nous avons relevé les suivants, les oranges d'abord: Quand l'impératrice vit cette route (des Pyramides) parée de fleurs de son pays d'Espagne, embaumée des parfums enivrants des pétales de bortoghanes, son enthousiasme ne connut plus de bornes.44
39

Y. LAEUFER, Œil pour ..., op. cit., p.153. On trouve aussi les graphies suivantes de ce

mot: bal/as et bal/asse. 40 LEN, N° 46, 12 mai 1923, p. 297, col. 2. Nous avons relevé deux autres graphies: nabout et naboute. La graphie que nous donnons dans l'exemple nous semble plus proche de la prononciation arabe que les deux autres. 41 A. RASSIM, Prose..., op. cit., p. 239. 42 LEN, N° 155, 13 juin 1925, p. 757, col. 2. Nous avons relevé deux autres graphies: molokhia et mou/oukhia désignant le même légume. 43 LJE, 12 septembre 1976, p. 3, col. 4. Noter qu'en arabe dialectal cette crucifère se prononce garguîr, la graphie donnée dans l'exemple pourrait induire en erreur. 44 1. D'IVRA Y, Mémoires de l'eunuque Béchir Agha, Paris, Albin Michel, 1921, p. 309. il n'est sûrement pas sans intérêt de noter que bortoghane et plus correctement en arabe classique: burtuqâl vient du vocable Portugal. On connaissait depuis longtemps déjà l'arbuste qui produisait l'orange amère (Citrus aurantium amara) cultivé surtout pour ses fleurs odorantes et pour la confection d'une confiture médicinale. Originaire du nord de l'Inde, il a été introduit par les Arabes en Égypte, en Afrique du Nord, en Sicile et en Espagne, vers 900-1000. Ce n'est que vers 1500, juste après la découverte de la route

23

Dans le cas précis, il ne s'agit pas du fruit mais bien de la fleur d'oranger. On connaît aussi une variété de melon: Le Comité de Tarification s'est réuni avant-hier au Ministère du Commerce et de l'Industrie et a décidé la suppression du melon chahd (...) de la liste des tarifs obligatoires.45 Une sorte de fruit à chair pulpeuse et blanche, l'anone (anona sqamosa) est un régal: Une guichta qui rit comme une négresse. J'ai envie d'en manger une ce soir.46 Les abricots sont aussi très estimés: Bien rangés dans des paniers ronds, des abricots minuscules (mèchmèches) mettaient une note vive.47 Les figues de Barbarie sont également très populaires: Le salut vient d'une dizaine de tin bechok et d'une tasse de thé.48 La population apprécie aussi une variété de raisins de table sans pépins: Il a été décidé de ravitailler les coopératives d'Alexandrie chaque jour en 25 tonnes de raisins banati et de 33 tonnes de

pastèques. 49
À propos de raisins, disons que les raisins secs entrent dans maintes préparations culinaires: Je me souviens dans notre village quand on nous offrait du khochaf on y mettait au moins des amandes et des zébib. 50

En Égypte, on apprécie les fleurs et les plantes surtout pour leur parfum, ainsi le réséda: L'arôme des feuilles du citronnier, de celles du géranium, rugueuses et velues (êtr); voilà la symphonie des odeurs

maritime passant par le Cap de Bonne Espérance, que le Portugal connut l'oranger. Et, c'est dans ce pays, de toute vraisemblance, qu'après des greffes multiples, l'on serait arrivé à créer une variété plus douce de ce fruit (Citrus aurantium sinensis) qui s'est ensuite repandue dans les contrées où l'orange amère était déjà connue. 45 La Bourse Égyptienne (LBE), 21 août 1948, p. 3, col. 4.
46

A. RAS SIM, Prose..., op. cit., p. 452. Quand l'arabe classique emploie l'occlusive

vélaire emphatique rendue en français par la lettre q, l'arabe dialectal de Haute-Égypte et des campagnes la transforme en gutturale sonore gu, dans les grandes métropoles il s'amuït et devient une occlusive glottale. 47 1. D'NRA Y, Au cœur du harem, Paris, Juvens, 1910, p. 154. Signalons que le U (ou) libre a tendance à glisser vers le a libre et que I se prononce souvent È en arabe dialectal. Ainsi michmich s'entend mèchmèch. Pour la prononciation voir p. 251 passim. 48 H. AYRaUT, Liaisons africaines, Le Caire, s.a.p., 1975, p. 71. Précisons que chok signifie: épine. En effet, la peau du fruit est couverte de petits piquants. 49 Le Progrès Égyptien (LPE), 24 juillet 1978, p. 3, col. 6.
50

LEN, N> 103, 14juin 1924, p. 382, col. 1. Sous la forme dejubis, le mot est attesté dans
français depuis le 18c siècle. Pour khochafvoir p. 91.

les dictionnaires

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caractéristiques qui, dans les vieux jardins d'Égypte, vous remuent l'âme. 51 Une sorte de gardénia double à fleurs très parfumées est fort estimée: ... des/ois exhalent par leurs boutons entrouverts, lafragrance troublante de leur senteur. 52

Le mimosa fait l'ornement des jardins :
Les petites boules dorées du mimosa, la Joutna, répandent leur 53 senteur pénétrante...

Le troëne d'Égypte donne une petite fleur au parfum discret: des guirlandes de roses, des branches de jasmins et de tamrahena accompagnent l'inévitable fleur de souci si cher au peuple...54 On cultive des céréales ou plus exactement des variétés particulières: En ce qui concerne le maïs chami 73,7% de la superficie prévue, 1 800 000feddans, pour cette récolte, ont été plantés 55 On distingue le blé indien (hindi) du blé local (baladi) : Variété à grain blanc à l'origine, le hindi n'a pas tardé à donner naissance en Égypte à des types à grains rouges et à devenir comme le balad; beaucoup plus une population qu'une variété. 56 Les paysans consomment beaucoup de fenugrec : Des proverbes, des joutes, des mots, des improvisations, des insultes truculentes, savoureuses comme la soupe aux lentilles du Saïd, (...) ou le réghif de maïs ou de helha.57

Le carvi est connu pour ses fruits aromatiques et ses vertus médicinales:
L'une vanne les graines de caravia et les fait bouillir...58

L'absinthe ou armoise est peu employée: Les Arabes et les Bédouins appellent chih, l'espèce qui se trouve à l'est et au sud d'Alexandrie. 59

51

52

LEN, N° 125, 15 novembre

1924, p. 325, col. 2.

53 LEN, ~125, 15 novembre 1924, p. 325, col. 2. 54 1. D'IVRA Y, Au cœur..., op. cit., p. 266. On trouve aussi la graphie suivante: tamrhenné. Cette fleur est signalée dans les dictionnaires d'usage sous le nom de tamarin ou tamaris. 55LPE, 7 août 1976, p. 3, col. 2. Noter que chami signifie: syrien ou syro-libanais. 56L 'Égypte contemporaine (LCE), N° 85, mars 1925, p. 202-203. Pour ba/adi voir aussi p. 89 et note 495. 57LEN, ~ 124, 8 novembre 1924, p. 294, col. 2. Pour réghifvoir p. 89 et note 494. 58 N. SAL}MA Harems... ,op. cit., p. 102.

1. D'IVRA Y, Promenades

, op. cit., p. 70.

25

Une plante - une variété d'hibiscus - qui pousse partout au Soudan et dans la région d'Assouan et dont la fleur séchée est employée en infusion chaude ou froide pour ses vertus astringentes, est la suivante: On étudie à la Faculté d'Agriculture de l'Université
d'Alexandrie la valeur nutritive du Karkadé.60 Une ombellifère de la famille des Dicotylédones dialy, à pétales blancs d'ordinaire mais en Égypte de couleur jaune-ocre parfois, est estimée comme plante médicinale: (On administre une) tisane de khilleh pour guérir les douleurs néphrétiques. 61

Dans le même esprit, on cherche à tirer parti d'une variété d'agave d'origine mexicaine dont les fibres servent depuis longtemps à faire des tissus très résistants:
Les Compagnies mondiales demandent à la Sté Al-Kahira pour les produits pharmaceutiques de leur concéder le droit de fabriquer des médicaments à partir du halfa bar égyptien. 62

Un genre de plante à bulbe décorative de la famille des iridacées à fleurs blanches et aux feuilles en forme de glaive est employé à des fms particulières: Or les bédouins du désert emploient cette plante dont les résultats (sic!) sont fort efficaces dans la lutte contre les rats et les souris. Ils l'appellent bassal al-Ansal... 63

Dans le français d'Égypte, arabe:

les cacahuètes gardent leur nom

Une pépinière modèle: mangues, papaïs (sic!), ananas, bananes, citrons, soudanis... 15 feddans, qui fournit les autres et enseigne. 64 et enfin les lupins: ... les mouvements des plantes peuvent être observés distinctement, par exemple dans le trèfle (Bersim) ,. (...) dans le lupinus (Termis).65

Comme plante tinctoriale, mentionnons l'indigo:
O. ABBATE, Aegyptiaca, Le Caire, F. Votta, 1909, p. 132. C'est l'Artemesia herba alba. 60 Le Journal d'Alexandrie (LJA), 3 février 1963, p.1, coLI. On trouve aussi la graphie suivante: carcadé. Le produit et le nom de celui-ci sont connus en herboristerie. 61 Y. ARTIN, Bulletin de l'Institut Égyptien, 4 mars 1898, p. 21. C'est l'ammi visnaga. 62 LPE, 15 mai 1976, p. 5, col. 1 et 4.
63
64 59

LPE, 13juillet 1976, p. 3, col. 5.
H. A YROUT, Liaisons..., op. cit., p. 40. D'une façon plus correcte, on ditfoul soudani

(fève soudanaise) pour indiquer la cacahuète, ainsi que nous avons pu le relever dans d'autres textes.
65

O. ABBATE,

Aegyptiaca,

op. cit., p.139. Bersim, voir page suivante.

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(les femmes de) noir vêtues, le visage teint de nila, poussant des hurlements qui n'ont rien d'humain. 66 Parmi les herbages citons une variété de trèfle: Voilà qu'un matin, tandis que Moustapha s'en allait tranquillement ballotté entre deux filets de bersim, le chameau 67 se retourna et lui arracha le pied. Une autre variété de trèfle que l'on pourrait traduire littéralement par patte-de-chameau est très connue: Amina convint que le petit disque vert, terne et sec, méritait bien le nom de regl-el-gamal .68

Le foin fait partie de l'alimentation du bétail:
Quand elle est nourrie rationnellement, c'est-à-dire en hiver et au printemps de barsim de 18 kirats de pré,. en été de 10 à 12 oke de fourrage par jour (tebn = paille,féroles...), la gamousse donne plus de lait que n'importe quelle vache d'Égypte. 69 Parmi les arbres et les buissons, nous avons relevé l'acacia m1ll1osa : Par les soirées calmes il faisait bon aller vers les Pyramides

(...) sous

la vaste allée des grands lebacks bordant la route. 70

Une autre variété d'acacia porte le nom suivant: (il) avait conçu l'idée de faire réparer le fameux labyrinthe du lac Mœris en le soutenant avec des entraves de l'acacia appelé san par les indigènes, après avoir préalablement fait bouillir ces bois dans I 'huile... 71 Le sycomore produit une sorte de figue comestible: Quelques rayons semblaient s'attarder à plaisir au sommet de 72 l'arbre de gimez. L'ombre était bleue. Une espèce de palmier d'Afrique à branches dichotomisées dont la noix sert à faire le corozo: Lefeu de l'aimée, ô Toubib, ressemble au bois du domme.73 Le jujubier se nomme: Sur les deux rives l'on aperçoit de nombreux villages entourés de sycomores, de cactus, de mimosa et de nabks... 74
66 La Femme Nouvelle (LPN), décembre 1950, p. 62.. De Nil (fleuve) cf. aniline 67 A. JOSIPOVICI, Le beau Said, Paris, Gallimard, 1928, p. 138. TIs'agit du trifolium. 68 Y. LAEUFER, Œil..., op. cit., p. 34. C'est le bauhinia variegata. 69 H. A YROUT, Mœurs..., op. cit., p. 61. Pour /drat voir p. 263. 70 J. D'IVRA Y, Au cœur du..., op. cit., p. 270. C'est l'acacia nilotica. Dans son Dictionnaire, Dévic (1876) donne la graphie suivante: lebbeck. 71 J. D'IVRA Y, Mémoires..., op. cit., p.126. Le bois de chêne se disant bailout en arabe 72 A. RASSIM, Prose inutile, op. cit., p. 37. 73 A. RASSIM, Pages Choisies (Poèmes), Alexandrie, Imp. du Commerce, 1955, p. 79. C'est la Crucifera theophrasti. Les dictionnaires de langue française donnent la graphie suivante: doum. Des autochtones rongent l'épicarpe du fruit d'un goût douceâtre.

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