En revenir aux Fées

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La Terre, futur proche.

À force de mépris, l’humanité a provoqué l’Échec. La technologie a régressé. La Nature a grandement souffert. L’air et le sol sont si pollués que les gens vivent confinés, mal nourris.

De leur côté du monde, les fées s’interrogent. Faut-il agir pour sauver ce qui peut l’être, ou doit-on achever de purger la planète de ceux qui l’ont défigurée ?

Follette plaide en faveur des ingénieurs, des rêveurs et des artistes – surtout son cher Julian, dont les rimes et les récits lui ont permis de subsister.

Mais seule une très ancienne divinité, défigée après cinq mille ans, a vraiment le pouvoir de trancher la question.


En revenir aux Fées est un ouvrage atypique qui cependant reflète à merveille l’écriture musicale et poétique de son auteur. Nathalie Dau, qui a reçu le Prix Merlin en 2006, le Prix Imaginales en 2008 et le Prix Découverte Histoires de Romans en 2012, continue de nous enchanter avec ce roman mosaïque.
Publié le : jeudi 16 avril 2015
Lecture(s) : 11
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093004969
Nombre de pages : 166
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Extrait

Le ciel pollué, hachuré de longs nuages sales, mélangeait le lie-de-vin, le jaune terne et le cyan délavé. Je contemplais cette tristesse en retenant mes larmes. Autant éviter de rajouter l’illusion de la pluie – même si mes yeux, eux, ne produisaient rien de toxique.

Un soupir m’échappa malgré tout. Je conservais le souvenir des azurs éclatants, des feux dorés, des blancs purs et des mauves apaisants. Les couleurs d’autrefois, déjà altérées durant les temps d’avant l’Échec.

Dans mes jeunes années, j’avais connu des ondées qui ne rongeaient aucune peau et n’empoisonnaient pas la terre, mais en exaltaient les parfums et stimulaient la sève. Le monde ronronnait quand le vent caressait le pelage d’herbe qui le recouvrait. J’y voletais en liberté, éclat solaire buvant aux perles de rosée, rêve chevauchant les brins verts à la poursuite d’autres rêves assortis. Je suivais les écharpes de brume légère et je m’insinuais, avec elles, dans les interstices des murs. Je les regardais mourir, pâmées d’adoration, devant les braises de l’âtre qui s’étiolaient avec elles. Le lutin assis sur la pierre du foyer me souriait en me souhaitant la bienvenue, comme chaque matin, quand je rentrais de mes vagabondages. Je m’étais gorgée de rêves nocturnes, toutes ces énergies poudreuses que les humains fabriquent à leur insu depuis le creux de leurs songes. Durant leur temps d’éveil, je les inspirais en retour, en me perchant sur leur épaule pour chuchoter les enchantements qui nourrissaient leur création. Et chaque objet de pierre, de verre, de terre, de métal, de fibre ou de bois devenait œuvre d’art autant qu’objet utilitaire.


L’industrie, les machines ont abîmé cela, ne m’ont laissé que les artistes. Puis est venu l’Échec. Les dents de fer enfoncées dans la terre. Les souffles délétères arrachés à l’âme du monde. La maladie des troupeaux et des hommes. Le maléfice diffusé par les lucarnes de télésenso – et la mort de millions d’êtres de ma sorte.

Pourquoi, comment avais-je survécu ? Aucune certitude à ce sujet. Peut-être Julian, le poète que je hantais en ce temps-là et depuis lors, était-il plus insensible que les autres aux charmes bariolés du maléfice. Le soir où l’Échec avait commencé, il avait sans doute négligé d’allumer sa lucarne, comme tant d’autres soirs ; de se vautrer devant, un plateau-télé sur les genoux. C’est du moins ce que je soupçonne. J’étais déjà dehors, à explorer la nuit ; je ne peux pas vraiment savoir. Ce n’est pas important, après tout. L’ essentiel demeure : moi, j’existe toujours.

L’Échec datait d’environ dix à vingt années humaines. Environ, oui. Ses conséquences m’affectaient trop – et m’affectent toujours –, alors ne comptez pas sur moi pour ce genre d’exactitudes. Je déprimais, ce qui inspirait à Julian de grands poèmes tragiques et l’envie de s’ouvrir les veines. Le jour où il a agi tout de bon, je me suis reprise comme j’ai pu – suffisamment pour lui éclaircir l’humeur. Depuis toujours, nous vivions en symbiose. Je nourrissais son art de tous mes souvenirs d’avant. Lui, il produisait des rêves que je pouvais butiner. Mon amour de ses rimes m’avait sauvée. Malheureusement, je ne pouvais lui offrir la réciproque. Et je le déplorais.

Car depuis l’Échec, il ingérait des aliments modifiés, de l’eau contaminée qui le tuaient lentement. Il n’avait pas le choix, bien sûr. Désormais, se maintenir en bonne santé représentait un coût exorbitant. La richesse matérielle n’appartenait qu’à quelques-uns, qui thésaurisaient sans le moindre scrupule. Ces gens-là me dégoûtaient au plus haut point. À mes yeux, ils n’avaient aucune excuse – contrairement aux dragons de jadis, qui tentaient simplement de préserver les veines aurifères, et qui avaient disparu moins par la lance des chevaliers que par les pioches et les foreuses des mineurs.

Ainsi, Julian dépérissait. Ce soir-là, celui où commence mon récit, les tristes feux du crépuscule soulignaient les vastes ombres sous ses yeux, le creux de ses joues amaigries, les zones de peau blafarde au sommet de son crâne, là d’où avaient chuté ses malheureux cheveux. Il ne se coiffait plus : le peigne assassinait à chaque fois une poignée de survivants. Il ne sortait pas davantage, faute d’argent pour remplacer le filtre de son masque. Il mangeait les rations que le répartiteur municipal lui avait attribuées, et qu’il recevait grâce au transport à tubes pneumatiques installé dans toute la ville sitôt que l’on avait compris tous les dangers de l’au-dehors. La vie humaine se confinait autant qu’elle le pouvait. Déprimant, non ? Et la vie féerique, du moins le peu qu’il en restait, ne valait pas beaucoup mieux.

J’aurais pu quitter la mansarde sous le toit, profiter d’une éclaircie pour me hisser sur un courant d’air moins souillé. J’aurais pu naviguer dans le ciel en évitant l’haleine corrompue des souffleries, et la béance noire des bouches d’aspiration – qui vous absorbaient pour vous livrer ensuite aux pales mortelles des grands ventilateurs. Je le savais par les derniers oiseaux – des volatiles déplumés qui semblaient avoir dérobé leurs ailes aux chauves-souris. Ils m’avaient assuré qu’il restait, loin de la ville où j’habitais, des lieux ayant échappé à l’Échec. Je les avais crus. En me concentrant bien, je pouvais capter les appels des génies du terroir exigeant le rassemblement de nos ultimes forces. Mais j’étais lasse et trop chagrine. Surtout, je répugnais à abandonner mon poète. Pas alors qu’il luttait contre la maladie pour m’offrir, strophe après strophe, des bribes d’art et de beauté.

Il était courageux, mon Julian. Il méritait mieux que le sort qui lui était promis. Hélas, qu’y pouvais-je ? Minuscule follette, impuissante à quasiment tout, j’observais à défaut d’agir.

Ce soir-là, pourtant, un changement s’invita dans mon quotidien.

Je m’en suis avisée tout de suite. Parce que j’étais gorgée des rimes du jour. Mes ailes étincelaient de brymant frais – cette poudre de fée qui peut chasser les cauchemars et repousser les agressions.

D’ordinaire, Julian écrivait sur du vieux papier recyclé, avec une encre bleue, très délayée, qui lui tachait le bout des doigts. Mais là, il se leva d’un coup, s’empara d’un charbon destiné à nourrir le poêle – à présent que le radiateur d’origine ne fonctionnait plus – et alla tracer sur le mur, en grandes lettres noires :

Qui sait le secret du brouillard ?

J’ai hoqueté de stupeur, car je n’avais pas inspiré ces mots. J’ai écarquillé mes yeux limpides et me suis propulsée, en quelques battements d’ailes frénétiques, dans tous les angles du plafond de la mansarde.
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