En souvenir de l'Arbre à palabres

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Entre les années 1999 et 2003, Emmanuel et Andrée échangent des lettres entre la France et le Burkina Faso. Ils veulent se rappeler le temps où ils s'étaient connus à L'Arbre à palabres, un lieu dans Paris qui permettait aux Africains de faire découvrir aux Européens leur manière de vivre et leurs difficultés. Tous deux partagent leurs expériences et sans le vouloir leur correspondance devient le journal et la chronique d'une époque.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296674981
Nombre de pages : 178
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L’Arbre à palabres était un lieu dans Paris qui permettait aux Africains de faire découvrir aux Européens leur manière de vivre et leurs difficultés. C’était un pont jeté entre l’Afrique et l’Occident, comme il en existe trop peu pour briser les a priori, faire sortir chacun de son quant à soi, et créer une dynamique prometteuse. C’est là qu’Andrée et Emmanuel se sont connus. L’une poussée par un besoin d’action humanitaire au milieu de sa communauté de référence, l’autre tentant de mêler poésie et pratique sociale au service des plus démunis. C’est là qu’ils ont agi ensemble et créé des liens que le temps et la distance n’ont pas altérés. Un jour, Andrée a quitté Paris pour aller vivre en Afrique. Emmanuel a poursuivi sans elle, tout en regrettant l’interruption de ce dialogue qui lui permettait une présence accrue auprès des publics avec lesquels il travaillait. Et puis, par delà la distance, la conversation a pu reprendre, répondant pour l’un et l’autre au besoin de ne pas se replier confortablement sur l’instant présent. Elle a pris alors la forme d’une correspondance, à la fois irrégulière dans son rythme, mais continue par les thèmes qui l’ont inspirée. En voici présentée une séquence qui commence au moment où Emmanuel s’installe dans ce qui ressemble pour lui à un petit village de Provence, et se termine alors qu’Andrée vient de donner naissance à l’enfant qu’elle désirait depuis si longtemps. Dans l’intervalle quatre années ont passé, on a changé de siècle, de graves événements se sont produits dans le monde. Tous les deux les ont inscrits dans les pages de leurs échanges épistolaires, devenus involontairement le journal et la chronique d’une époque.

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Andrée et Emmanuel, sont les personnages que les auteurs de ce livre ont choisis comme protagonistes de cette correspondance. Sans doute auraient-ils pu l’écrire en leurs noms. Mais alors tout ce qui serait passé dans leurs lettres concernant leur vie aurait été à prendre pour argent comptant, plus de place à l’imaginaire. L’échange y aurait perdu en saveur, le plaisir n’aurait pas été le même de tisser des liens entre deux continents sur la seule base du vécu.

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1999

Le 27 avril Chère Andrée, C'est par Diakité que j’ai appris il y a quelques mois que tu avais quitté la France. Je suis heureux de pouvoir par son intermédiaire renouer le contact avec toi. Un déménagement a occupé toutes mes énergies ces dernières semaines. Mais me voici de nouveau disponible pour pouvoir continuer le dialogue. Vivre replié sur sa propre culture me paraît si triste, si étroit. Tu es d'ailleurs mieux placée que moi pour le savoir, toi que la vie a inscrite au carrefour de plusieurs continents et civilisations. Tu vas me trouver contradictoire, au moment où je te dis cela, je suis heureux de t’annoncer que ma nouvelle demeure se situe dans une partie ancienne de la ville. Au siècle dernier, ce quartier était encore un village, avec ses artisans : charron, maréchal-ferrant, ses granges à foin, ses étables et ses écuries. Il en reste, au rez-de-chaussée de chaque maison, de grandes portes de bois, ouvrant aujourd'hui sur des remises où perdure une activité manuelle. Après quinze années passées dans un appartement neuf, ce saut dans l'ancien correspond pour moi à un désir de m'ancrer encore plus profondément dans le pays. Je retrouve une atmosphère, des gestes, des comportements qui me rappellent mon enfance chez mes grands-parents. Tu sais, les poètes ont une prédilection pour cette période de la vie. Je crois que ce qui fait sa force, c'est 9

qu'on ne se rend pas compte à ce moment-là que le temps passe. On vit dans l’éternité des êtres et des choses. Ensuite, on ne cesse de courir après. Mais je m’égare dans la rêverie et la méditation. Revenons au concret, qu’est-ce qui t’a conduit en Afrique et quelle est ton activité là-bas ? J'ai encore quelques cartons à déballer. Je te raconterai la prochaine fois où j’en suis de mon côté. À bientôt. Emmanuel

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Ce 16 mai

Emmanuel, Je voudrais te faire part de cette douleur qui vit en moi depuis de si longues années. J’en suis même à me demander si elle n’est pas née avec moi. Car elle est toujours là tapie dans l’ombre. Il suffit que quelque chose ne tourne pas rond pour qu’elle resurgisse. Voici ce qui m'est venu un jour à ce propos : « Aujourd'hui, je suis loin de tout, si loin, suis-je encore de cet endroit ? J'ai peur qu'on me dise que je ne parle plus cette langue, que je ne comprends plus ces gens. Quand j’y reviens, je ne vois que des changements... Ici, il y avait une belle maison, avec de magnifiques fleurs jaunes, disposées en grappes. Un parfum de mystère l’entourait… Et, comme dans un cauchemar, ce supermarché à la place. Je n’y retourne pas souvent. J'ai voué comme une haine à cette terre, à ce brouillard. Pourtant je suis revenue vivre là où est notre origine. L’Afrique est devenue ma maison, mais pas mes racines ! Je les ai ramenées ici pour qu’elles se replongent dans le sol originel, pour que je retrouve mon chemin, pour que ce brouillard se lève à tout jamais. Mais je sais que je suis de là-bas, de cet endroit si beau et si laid à la fois, si gai et si triste, si petit et si immense. Je voudrais retrouver ma mémoire, guérir ma douleur, devenir ce que j’aurais dû être, quitter cette peau que j'ai portée pendant tant d'années. Celle de la peur, de l’échec, du silence, du désert et du brouillard. »

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On ne peut s’ouvrir à la culture des autres qu’en connaissant la sienne et en y adhérant. Je comprends ce désir de s’ancrer... Il y a eu des flottements à mon retour sur le continent africain. Il y a si longtemps que je n’ai pas foulé le sol antillais. Je sens un manque tenace. J’ai besoin de renouer avec des lieux, des odeurs, cette "éternité" comme tu dis. J'ai retrouvé mes lointains ancêtres en revenant vivre en Afrique. Mais mes aïeux les plus proches m'attirent vers les plages où les conques de lambis sonnent le rappel des pêcheurs. Pour te dire que sur cette terre sahélienne, la mer, les alizés me manquent... surtout en ce moment où il fait une chaleur de plomb. Quel délice les alizés de mon enfance ! C'est ça, ma rêverie du moment. J’attends les premières vraies pluies avec impatience. Nous avons eu avant les pluies des mangues qui ont rafraîchi l’atmosphère momentanément. Je travaille ici pour un cabinet d’études et fais du recrutement pour une autre structure. J’ai aussi deux patientes en thérapie. Il s’agit de françaises blanches, ce qui me renvoie à la question du transfert, qui est pour moi toute la question de la psychanalyse. Il y a des moments de stress parce que je dois remettre plusieurs dossiers à la fois. Et puis de longues périodes de calme. Je n’ai pas encore trouvé mon équilibre professionnel. Cependant je fais face, aux factures et autres besoins matériels. J'ai pu même acheter une voiture d’occasion pour faciliter mes déplacements. J’habite un quartier excentré où les taxis refusent d’aller. En contrepartie, nous avons un peu d'espace, élevons des poules, pouvons faire pousser des fleurs et quelques légumes dans le jardin. Pour la maison, nous devrons attendre encore avant d’en avoir une plus grande et plus confortable. Nous vivons pour l’instant avec le minimum.

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Il y a quelque chose qui m’angoisse, ce sont ces conflits qui se propagent sur la planète comme une gangrène. Moi qui rêvais de paix, de calme. J’attends de tes nouvelles, et j’espère t'envoyer la prochaine fois une lettre moins hétéroclite. C’est vrai que je suis dans cet état d'esprit actuellement. Les choses vont certainement se décanter. Amitiés d’Andrée

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Le 28 mai Chère Andrée, Je trouve ta lettre en rentrant de Paris où je suis allé me changer les idées. Même en restant dans la même ville, il n'est pas si facile que ça de déménager. Après tant d’années passées dans mon ancien logement, j’ai eu un coup de blues à me retrouver ailleurs. J’ai commencé à me poser des tas de questions, envisageant jusqu’à l’impossibilité de me sentir un jour véritablement d’un endroit. Tu vois, on en est tous au même point. Et dans ce malaise, que je voulais relativiser, je me demandais comment toutes les victimes de l’exil à travers le monde, arrivaient à tenir sur leurs deux jambes. Je pensais plus particulièrement à tous les amis africains que je connais en France, dont j’admire le courage et que cette petite déprime m’a permis de mieux comprendre. J’en ai retrouvé quelques uns à L’Arbre à palabres, à Paris, cet organisme unique à mes yeux pour permettre les rencontres par delà les cultures et les origines. Il m’arrive de m’y arrêter à midi pour partager une spécialité du pays. Tu sais, je continue à y animer des ateliers d'écriture. J’ai cette année un groupe d’enfants et un groupe de femmes. Nous nous voyons une fois par mois. Les questions que tu abordes sont au cœur des textes qui sont écrits. Pour certaines, c’est très douloureux. Je reste toujours étonné par la manière dont Diakité est arrivée à se reconstruire une unité intérieure, malgré le grand choc de la transplantation et sa mère, restée en Afrique, qu’elle n'a pas vue depuis cinq ans, faute d'argent pour se payer le voyage. Mais il y a plus dur encore. Une des participantes 14

n’a jamais connu son père, et sa mère lui a toujours manifesté son indifférence. Là est à mon sens la clef de l’équilibre, l'amour reçu ou pas, durant l’enfance. Mon voyage parisien n’a pas été de tout repos, puisque j’avais été sollicité par la mairie du dix-huitième arrondissement pour aller dans les écoles afin d’y apporter la bonne parole poétique. En une semaine, j’ai vu plus de dix classes, dans les endroits les plus reculés, hors d’atteinte habituellement de la chose culturelle. C’était le but. Cette rencontre avec les enfants est toujours une grande source de joie pour moi. Cette spontanéité, cette fraîcheur et cette satisfaction de mesurer combien le courant passe malgré le fossé de l'âge. Le plus difficile à accepter, c'est de voir cette innocence touchée par le malheur, et l’impossibilité que tu as de l’effacer... Alors que je proposais à un groupe de faire un court poème commençant par : "Je me souviens", une petite fille de huit ans me demanda timidement s’il était possible de parler de sa famille. Au moment de la mise en commun, son texte fut à peu près celui-ci : « Je me souviens de ma maman qui est morte et qui avait les yeux bleus comme moi. » Plus j’avance dans la vie, plus je me rends compte combien chacun porte en lui une blessure secrète, qui ne se refermera véritablement jamais. Il faut vivre avec, du mieux que l’on peut. J’appartiens à un groupe d'amis qui aime se retrouver autour de la philosophie de Gaston Bachelard. Cet homme, alors qu’il avait déjà été mobilisé pendant toute la durée de la guerre de 14-18, se retrouva peu de temps après, veuf d’une jeune épouse qui lui laissait une enfant de quelques mois. Il n’a cessé pourtant de témoigner d’une recherche du bonheur. 15

Nous voudrions à sa suite en multiplier les accès. Et il y a fort à faire, lorsque les conflits prospèrent dans le monde. Tu le ressens avec angoisse depuis le sol africain, mais c’est pareil ici. J'ai remonté tout de même la pente depuis quelques jours. La maison est pratiquement en ordre de marche. Je te dirai la prochaine fois où se trouvent mes petits bonheurs quotidiens. Avec ma fidèle amitié. Emmanuel

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Ce 3 août Emmanuel, Je rentre d’un long voyage qui m’a menée de l’Afrique en France puis aux Antilles. Ma cousine qui vivait là-bas, y est décédée et j’ai passé un mois de juillet très difficile. Nous avons espéré qu’elle survivrait à un cancer, mais elle a été emportée au bout de trois semaines. Elle était comme une sœur. Il semblerait qu’il y ait eu une erreur de diagnostic sur l’origine de l’affection primaire. Ma mère est complètement accablée par cette disparition. Nous sommes restés auprès d’elle le plus longtemps possible. J’ai vécu comme dans la nuit durant ces cinq dernières semaines. Je me suis retrouvée après cinq ans d’absence sur ma terre natale, pleine de chagrin et de révolte. La neuvaine qui a été organisée après l'enterrement m’a procuré un grand réconfort. Par ce biais, je me suis sentie proche de ma cousine qui était très pratiquante, enseignait le catéchisme et était de plus membre de groupes charismatiques de prière. Le processus de deuil est difficile. Je suis de retour sur le sol africain depuis trois jours et je reprends doucement le cours de la vie. Je t’écrirai plus longuement lorsque j’aurai retrouvé un peu de sérénité. Amitiés et à bientôt. Andrée

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