Encore un virage avant la dernière ligne droite

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A la fois éducation sentimentale et éducation intellectuelle, ce roman entremêle le passé et le présent du héros, Jérôme - dans une structure qui bouscule la chronologie et fait basculer le lecteur d'une époque à l'autre, d'un lieu à un autre, de l'Algérie de l'enfance et de l'adolescence des années cinquante à la Provence de l'âge adulte, l'arrachant de son présent éphémère pour lui faire effleurer des instants d'éternité qui donnent tout son prix à une vie. Du printemps aux douceurs fragiles, jusqu'à l'été dans sa plénitude, puis l'automne, et l'hiver qui va sonner l'heure des bilans, sont évoquées ici, laissant un goût doux-amer, les saisons de la vie.
Publié le : mardi 1 septembre 2009
Lecture(s) : 216
EAN13 : 9782296229990
Nombre de pages : 250
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Encore un virage avant la dernière ligne droite

@

L'HARMATTAN,

2009

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion .harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09165-8 EAN: 9782296091658

Maurice ABITEBOUL

Encore un virage avant la dernière ligne droite
roman

L'HARMATTAN

Du même auteur
Littérature
Marcel Proust et ma mère, recueil de nouvelles, L'Harmattan, Paris,2009.

Ouvrages

critiques

Les Rapports de l'éthique et de l'esthétique chez Cyril Tourneur, John Webster et Thomas Middleton: trois moments de la sensibilitéjacobéenne, 4 vol., ANRT, Lille, 1986. Théâtre et spiritualité au temps de Shakespeare, ARIAS / PU d'Avignon, Avignon, 1995. «News from Nowhere» de William Morris: la tradition utopique et l'esprit du temps, Éd. du Temps, Nantes, 2004. Le Monde de Shakespeare: Shakespeare et ses contemporains entre tradition et modernité, Éd. du Temps, Nantes, 2005. Dictionnaire Shakespeare, Ellipses, Paris, 2005 [dir. Suhamyl Qui est Hamlet? Problèmes et enjeux dans« Hamlet» William Shakespeare, L'Harmattan, Paris, 2007. de

Dames de cœur et femmes de tête: la femme dans le théâtre de Shakespeare, L'Harmattan, Paris, 2008.

Pour Christiane, « till... ». Pour celles et ceux qui n'ont pas quitté leur jeunesse (même si leur jeunesse les a quittés). « Que sont mes amis devenus? » Pour eux tous.

Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant (Marcel Proust)

Ce qui est terrible dans la vieillesse, ce n'est pas de devenir vieux mais de rester jeune (Oscar Wilde)

CHAPITRE 1

aborder la dernière ligne droite. il était temps. il se sentait de plus en plus essoufflé et, dans quelques instants, il savait qu'il serait enfin soulagé, allégé du poids de la course, cette course qui avait duré si longtemps. Et pourtant, à présent que se rapprochait la ligne d'arrivée, malgré la fatigue, malgré la souffrance, il regrettait déjà de devoir en finir. C'était toujours si dur, si éprouvant dans les derniers deux cents mètres mais le parcours - un parcours unique, comme le lui signalait chaque

I

l était maintenant en plein virage. il allait bientôt

battement de son cœur -

avait été si beau! Quand

connaîtrait-il à nouveau de telles émotions, de telles ivresses? il suffoquait de plus en plus. Dans un ultime effort pour reprendre souffle, brusquement, il se réveilla. il faisait de plus en plus souvent de ces rêves qui le replongeaient dans les années ferventes de sa jeunesse. La plupart du temps, ces rêves, il les oubliait si tôt éveillé. il avait même, en général, le sentiment de ne pas avoir rêvé du tout. D'ordinaire, il sortait du sommeil d'un brutal sursaut, laissant s'effilocher les ombres furtives de ses rêves. Et les formes, sublimes ou grotesques, auxquelles il avait donné naissance obscurément se perdaient et se dispersaient confusément dans un univers nocturne abandonné dès lors sans regret ni mollesse d'âme. il

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se réveillait d'un seul coup. Tout simplement parce qu'il n'avait plus sommeil. Aux premières lueurs de l'aube, dans les tout premiers instants du jour nouveau, alors qu'une pâle clarté s'infiltrait à peine dans la chambre, gagnant peu à peu sur l'obscurité encore maîtresse des lieux, et que le soleil ne s'était encore pas décidé à poindre, il avait déjà totalement perdu le sommeil. Il avait toujours attendu, avec une légère angoisse mêlée d'un soupçon d'espoir, cet instant libérateur de l'éveil et il se répétait alors intérieurement, de manière quasi obsessionnelle, ces vers de T. S. Eliot, le poète qu'il chérissait depuis ses jeunes années: « ... à l'heure indéfinie qui précède l'aurore, / Et comme s'achevait la nuit interminable ». Dans le silence impressionnant de la nuit, parfois interrompu par d'étranges bruits, bruits stupéfiants qui ressemblaient au brutal éclatement d'un pneu ou au claquement sec d'une détonation (le bois de charpente sans doute qui jouait? ou peut-être les vieux meubles de famille « rapatriés» au décès de l'un des parents ?), il se retrouvait, l'oreille attentive, comme aux aguets, ne redoutant pourtant rien de particulier, plongé dans sa stupeur et à l'écoute des halètements que produisait une respiration courte. Aucune pensée précise. Ni rêves ni cauchemars, lui semblait-il, n'avaient agité sa nuit. Ni angoisses ni soucis majeurs n'avaient troublé son repos. Le programme de la journée à venir

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ne l'inquiétait pas davantage. C'est seulement qu'il n'avait plus sommeil. Pourquoi, au fond? TI n'aurait su le dire. TI se redressa avec précaution dans son lit, se découvrit délicatement, écartant discrètement les draps et la couverture pour ne pas réveiller JeanneÉlise qui, depuis un certain temps, avait le sommeil léger. Puis, ayant enfilé ses chaussons, il se mit debout, retenant son souffle, prêt à se diriger à tâtons vers la porte.
-

Tu te lèves déjà,Jérôme?

TI avait eu beau faire, il n'avait pu éviter de la déranger.
-

Oui, un besoin pressant, murmura-t-il en

guise d'excuse. Mais, tu sais, désolé de t'avoir réveillée. - Non, ce n'est rien. Je commençais moi aussi à émerger, dit Jeanne-Élise dans un bâillement prolongé et en commençant à s'étirer paresseusement, jouissant d'une délicieuse langueur. - Et puis, ajouta-t-il, ne pouvant dans le même temps s'empêcher de se moquer un peu de luimême - il avait conscience, en effet, que c'était un de ses tics de langage, que lui reprochait d'ailleurs souvent son entourage, que de citer ses auteurs favoris, souvent à tort et à travers et parfois en prenant plaisir à les travestir -, tu sais bien que longtemps je me suis levé de bonne heure... et voilà, à présent, c'est devenu une habitude.

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Dans la CUlSlne, éclairée faiblement à cette heure par la lumière blafarde du jour qui se répandait par la fenêtre (sans volets, mais pourvue de solides barreaux métalliques), il s'apprêta à préparer son petit déjeuner. Que faire d'autre pour occuper le temps? La journée s'écoula tranquillement, lentement. Vaines ou futiles occupations. Un peu de jardinage, quelques courses pour le repas, beaucoup de lecture. Grosse chaleur. Et puis le soir, qui enfin, sans se presser, arnva.

Dans la maison, pas un bruit. Dans le jardin, un calme absolu, à peine troublé à intervalles irréguliers par les trilles d'un rossignol désorienté, qui ne retrouvait pas ses congénères peut-être, ou par les stridulations d'une cigale, pas encore endormie, qui s'attardait en cette fin de journée étouffante, trompée sans doute par les effets d'une chaleur persistante et lançant ses derniers appels désespérés du soir. L'air, encore suffocant à cette heure où la luminosité a déjà perdu un peu de son éclat aveuglant, commençait cependant à laisser certaines senteurs se répandre agréablement. On ne connaîtrait pas, avant plusieurs semaines encore, la douceur bienfaisante des soirées de fin d'été mais quelque chose, un léger frémissement, parcourait le jardin, comme l'annonce d'un changement imperceptible qui semblait devoir s'installer ici et là, de 12

manière discrète, dans le cèdre aux branches basses caressant le sol en plein milieu de la pelouse, dans les trois chênes montant la garde devant le grillage qui marquait la limite entre la propriété et celle du voisin, et dans les buissons touffus, dissimulant mal les piles de bois mort destiné à brûler dans la cheminée, l'hiver venu. - Tu veux quelque chose à boire ?
-

Oui, une bière s'il te plaît.

C'était, depuis plusieurs mois déjà, cette période de l'année où l'on recommence à ne plus trop aimer regarder la télévision après le repas du soir, même pas les informations, pourtant pain quotidien le reste du temps, et où l'on apprécie de nouveau les longues soirées dans le jardin, où l'on se prend à espérer une bienfaisante fraîcheur pour s'alléger un peu du fardeau de l'accablante journée. - Et puis Le Nouvel Obs aussi tant que tu yes, O.K? Un peu de lecture, à n'importe quel moment, c'était, aux yeux de Jeanne-Élise, une manie à laquelle Jérôme serait bien incapable de jamais renoncer. Véritablement passionné de livres et de lecture, on voyait mal d'ailleurs comment Jérôme aurait pu éviter de consacrer le moindre de ses instants disponibles à son vice favori - et il affichait fièrement ce qu'il appelait volontiers son «vice impuni », excipant de l'autorité de Valery Larbaud pour défendre son droit à l'impunité. C'est avec délices qu'il s'adonnait à ce vice, et sans le plus lé13

ger remords, dût-il pour cela s'attarder outre mesure et arriver bon dernier à un souper, à un spectacle, à un rendez-vous... Pour l'heure, ce qui comptait, c'était de demeurer assis paisiblement sur

le banc, au fond du jardin, sous le chêne «comme Saint Louis rendant la justice à Vincennes », se plaisait-il à dire aux enfants, une trentaine d'années plus tôt, lorsque ceux -ci étaient encore en âge scolaire et n'avaient pas déserté définitivement La Lézardière -, de boire un bon coup pour effacer l'accablement qu'avait provoqué cette journée décidément trop ensoleillée et qui, curieusement, lui rappelait si intensément certains rudes moments de son enfance algérienne. Un demi-siècle exactement, à présent, s'était écoulé depuis qu'il avait quitté à jamais l'Algérie de ses jeunes années. À ces moments où des images d'autrefois venaient insidieusement s'infiltrer dans sa mémoire, rejaillissant comme des « folles du logis », un petit air lui trottait dans la tête, ce refrain qu'avait chanté Serge Lama dans les années quatre-vingt, L'Algérie) e)était un beau pays... Et pourtant...

Des voyageurs, venus de France, trouvaient ce pays exotique et l'aimaient. Après quelques semaines, l'ennui pourtant les gagnait, ils devenaient maussades (ce n'était pas la nostalgie, ce n'était pas le vague à l'âme), ils étaient saisis d'angoisse dans la chaleur épaisse et lourde de Tlemcen ou d'Oran, de 14

Blida ou d'Alger. La longue journée ensoleillée, au cœur de l'été, dans la chaleur torride d'Oran, n'en finissait pas de se traîner au fil des heures et la moiteur des mains et la sueur qui ruisselait désagréablement sous les aisselles et le long de l'échine les mettaient mal à l'aise. lis s'étonnaient de n'être pas plus heureux puisque le ciel était bleu, d'un bleu qui vous blessait comme de l'acier, et que l'air embaumait, d'une odeur, il faut bien le dire, légèrement écœurante à force d'être suave. Mais le silence alourdissait la vie, loin de la rendre plus supportable, et faisait presque monter les larmes aux yeux. À l'heure de la fermeture des bureaux et des magasins, les rues soudain s'animaient, mais le tumulte peu à peu s'estompait. Peu de temps après, redevenues désertes, dans la brûlure tenace de midi, elles paraissaient plus chaudes encore et plus silencieuses. Si peu d'ombre le long du trajet! li fallait frôler les murs, à s'en écorcher parfois, pour tenter d'éviter l'insolation ou, pour le moins, l'insupportable et suffocante chaleur du soleil qui, inéluctablement, vous faisait transpirer d'abondance. Dans les ruelles, que l'on s'ingéniait à préférer aux larges avenues, on tirait les maigres bénéfices d'une poche de fraîcheur, miraculeusement mais chichement préservée ici ou là, mais, en remontant le boulevard du Deuxième Zouaves, après la place de la Cathédrale et la place du marché Karguentah, il n'y avait que peu d'occasions d'échapper à la fournaise: les ombrages trop espacés qu'offraient, par intervalles, 15

les arbres qui agrémentaient le boulevard sur toute sa longueur, un auvent (mal nommé en l'occurrence) ou une bâche de magasin, plus rarement encore, le bienfaisant apaisement qu'apportait la cage d'escalier d'un immeuble dont la porte d'entrée avait été laissée ouverte et où l'on pouvait faire escale et s'attarder quelques minutes comme dans un havre délicieusement prodigue d'une fraîcheur aussi apaisante et aussi bienvenue qu'inattendue: voilà d'où pouvait, très provisoirement, venir l'inespéré salut.. . .

TI fut interrompu dans sa rêverie par Jeanne-Élise qui, obligeamment comme d'habitude, apportait le journal et les deux bières qui promettaient de bien vite étancher leur soif. Jérôme ne put s'empêcher de sourire en songeant à un texte de Philippe Delerm sur la première gorgée de bière. C'était une très belle page, pleine d'une sensualité contagieuse, dans un petit recueil de pièces courtes qui lui avait tant plu - il avait, en fait, découvert avec ravissement, plusieurs années auparavant, dans un numéro de la Nouvelle Revue Française, certains textes brefs de cet auteur alors encore complètement ignoré du grand public - qu'il n'avait pu résister au plaisir d'en distribuer quelques exemplaires autour de lui, juste pour partager son émotion, juste pour se sentir moins seul dans la jouissance d'un instant privilégié. 16

Jeanne-Élise vint s'asseoir auprès de lui sur le banc. Elle avait toujours été vaillante, en dépit de certains accidents de santé qui, à une époque, l'avaient durement atteinte et les avaient, tous les deux, laissés étourdis pour longtemps. Mais les

mauvais souvenirs - plus lentement, certes, que les bons - finissent parfois par s'estomper. L'essentiel
était d'avoir renoué avec la sérénité, que les choses aient repris leur cours normal, que la vie ait retrouvé un sens. - Tu sais que nous ferions bien de penser à organiser quelque chose d'ici la fin de l'été?
-

Oui, je sais bien, répondit comme à regret

Jérôme qui n'aimait plus tellement entreprendre le moindre voyage. TI acceptait volontiers désormais de se déplacer, en France ou à l'étranger, mais à la condition de ne pas avoir à organiser quoi que ce soit. Quand Carine et Marc leur avaient proposé de passer avec eux et les petits-enfants quelques jours en Sologne, ou à Font-Romeu, et, quelque temps après, à Arcachon ou à Arêches en Savoie, Jérôme . .., ,/ aValt accepte avec JOIe, n ayant pas a preparer ce qu'il considérait comme une expédition. Et, récemment encore, il avait fallu qu'il se trouve mis devant le fait accompli (quand, à l'occasion d'un anniversaire, leurs enfants, Carine et Octave, leur avaient offert un séjour d'une nuit avec demipension au Château d' Ayres, près de Meyrueis dans les Cévennes), pour qu'il consente à s'absenter trois jours - ils avaient finalement décidé, Jeanne-Élise
/

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et lui, de prolonger leur séjour en Lozère pour profiter au mieux du cadre si singulier du château. Devant la réponse évasive de Jérôme, J eanneÉlise insista: - TI faudrait se décider à réserver. Pour une croisière peut -être? - Bon, on verra, lança prudemment Jérôme. TIn'était décidément pas facile de le « tirer» de son inertie. TI s'en rendait bien compte, d'ailleurs, mais il ne parvenait pas à réagir avec plus d'énergie. Quelque chose avait semblé s'être cassé au-dedans de lui-même depuis un certain temps et il ne savait pas qUOI. TIn'avait plus cet enthousiasme d'antan pour les départs. TI était loin le temps où, quand ils habitaient dans le Pas-de-Calais, il se réjouissait de prendre des vacances, de partir pour la Côte d'Azur, où ils rejoignaient chaque été toute la tribu, les parents à Nice, et surtout les beaux-parents, à Antibes. C'était dans les années soixante et soixante-dix. Cela dura une bonne quinzaine d'années. En fait, jusqu'à la mort de papy Eugène en 1980. La villa Kerguen paraissait alors comme le lieu de toutes les jouissances estivales, de toutes les promesses de farniente et aussi de dépaysement. Surtout à cette époque où, résidant encore à Arras, Jérôme et J eanne- Élise partaient, dès le premier jour des vacances venu, sans perdre une heure de plus, ce qu'ils auraient considéré - lui surtout comme un gaspillage de temps intolérable. 18

Kerguen, l'été, on avait beau faire, c'était le temps arrêté. Une parenthèse au milieu de la longue année agitée et tumultueuse. Une plage de silence ébloui. Une halte au cœur de l'essoufflement. Un désœuvrement. Rien. Les premiers jours de leur arrivée, comme tous les ans, c'était le ravissement. On renouait avec des habitudes. On retrouvait la demeure familiale, accueillante, portes et fenêtres toujours ouvertes, non pas à tous vents (on les aurait souhaités plus fréquents !) mais à tout-va, à peine les stores tirés au grand soleil de midi, et le pastis bien frais ou le Mas A miel, vin cuit des Pyrénées, pour souhaiter aux nouveaux arrivants la bienvenue, le tumulte bref mais éloquent des chaises que l'on déplace fiévreusement - et qui claquent contre le sol de marbre

dépouillé de son tapis d'hiver -

pour se rappro-

cher et mieux écouter les nouvelles... À peine arrivé, déjà tout dégoulinant de sueur, on troquait le pantalon d'hiver contre un short de tennis (même si l'on n'était pas un fervent adepte de ce sport, c'était tellement pratique!) ou, plus simplement, un slip de bain. On ôtait pull-over et chemisette, ayant hâte d'exposer son torse dénudé aux rayons bienfaisants et meurtriers du soleil, on allait pieds nus, jouissant avec délices de la fraîcheur du marbre du salon ou subissant sans broncher, en marchant sur ce qui était censé être une 19

pelouse, l'âpre contact de l'herbe desséchée et jaunâtre du jardin. On avait chaud, on prenait son temps. On avait deux mois devant soi, on avait la vie devant soi... Alors on se réinstallait douillettement, paresseusement, dans la routine épaisse des vacances que rien ne venait jamais entamer. Pas de surprise, pas d'émotions, le rituel fonctionnait parfaitement et remplissait son office. TI ne fallait surtout pas en dérégler le mécanisme. Tout le monde était si heureux. Tout le monde était si aimable. Ne rien changer. Continuer. Tel était le mot d'ordre tacite que chacun s'employait à respecter et à transmettre. Mais comment était née cette sacra-sainte tradition qui semblait satisfaire les uns et les autres? Comment s'était établie la règle d'or qui imposait à chacun de garder le sourire en toutes circonstances, d'afficher une imperturbable bonne humeur et de veiller à ce que règne à tout prix la bonne entente entre tous?

n'était pas question pour Jeanne-Élise de renoncer, la bataille n'étant, pour elle, jamais perdue d'avance. - Ou alors on va à Rome, reprit donc JeanneÉlise qui ne voulait pas lâcher prise, pressentant que Jérôme était prêt à se laisser convaincre. C'est décidé. Demain, je passe à l'agence de voyage et je fais les réservations.
TI

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Elle se faisait pressante. Et alors, elle exerça tout son charme, comme au temps où, après avoir goûté d'un mets avec volupté, elle réclamait avec gourmandise: « Encore! ». - Dis oui, Jérôme. Elle eut, dans ces trois simples mots, le ton caressant qui convenait pour faire fléchir la volonté la plus ferme. Elle avait d'ailleurs toujours su, grâce à la douceur qu'elle mettait dans ses demandes les plus exigeantes, être convaincante et obtenir sans mal gain de cause. On sentait d'ailleurs que sa résolution était prise. Il y avait si longtemps qu'elle désirait se rendre à Rome. Elle avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse, parcouru les États-Unis, presque toute l'Europe, et même les pays du Moyen-Orient - particulièrement pour la visite des lieux saints, où l'avait conduite une foi ardente du temps de ses années en Sorbonne, de sa fréquentation de l'association des jeunesses catholiques du groupe TalaSorbonne et de l'influence marquante du fameux père Christophe, Jésuite efficace et apparemment très écouté. Mais elle avait coutume de dire qu'elle ne voulait pas manquer Rome, seule grande capitale européenne qu'elle n'avait pas encore eu l'occasion de visiter. La résistance de Jérôme faiblissait manifestement. Il n'était pas fâché, au fond, lui non plus, de retourner en Italie, son pays de prédilection, auquel il vouait une adoration sans bornes. Il chantait en effet sans arrêt les charmes infinis de ce pays dont il adorait la langue, même s'il ne la pratiquait

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pas, lui, l'angliciste de profession, dont il adorait le Musée des Offices et les monuments de la Renaissance à Florence, dont il adorait la vue sur la lagune et la place Saint-Marc à Venise - qui lui rappelait Othello et les comédies de Shakespeare mais aussi, par un irrésistible effet de contagion, La Duchesse d'Amalfi et la Vittoria Corambona dans Le Démon blanc de John Webster. TI vantait sans cesse les écrivains - qu'il regrettait de ne pas pouvoir lire dans le texte - qu'il lisait et relisait avec passion, notamment Giorgio Bassani, celui qu'il chérissait le plus, dont Le Jardin des Finzi-Contini l'avait profondément touché, Carlo Levi dont il avait apprécié pendant ses années d'étudiant Le Christ s'est arrêté à Eboli, Alberto Moravia pour La Désobéissance et L'Ennui, !talo Calvino (lecture plus récente) pour Si par une nuit l'hiver un voyageur, d'une construction si habile, et, toujours avec une certaine nostalgie, ses amours de jeunesse, Dino Buzzati, dont il avait aimé, comme tout le monde, le mystérieux et angoissant Désert des Tartares, et Cesare Pavese qui l'avait ému jusqu'aux larmes lorsqu'il avait lu son

Journal, Le Métier de vivre - sans parler de Primo
Levi et de son grand et beau texte Si c'est un homme. Bref, il se sentait trop d'affinités avec ce pays, harmonieux mélange de dolce vita, d'art renaissant et baroque, et patrie de tant d'écrivains chers à son cœur, pour ne pas accepter le projet d'un voyage à Rome.

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- D'accord pour Rome, confirma Jérôme, heureux de se laisser forcer la main et qui, dans son for intérieur, devait bien admettre qu'en acceptant de céder il se faisait seulement une douce violence. Bien sûr, il faudrait subir les inconvénients, qu'il supportait de moins en moins, inhérents aux déplacements à l'étranger. TI n'avait jamais beaucoup apprécié les longues heures d'attente, la cohue des départs, les transferts d'un avion à l'autre, les bousculades aux stations de taxi, les retards et autres avanies. Mais quelle récompense, une fois rendus à destination! C'est bon, Jeanne- Élise avait gagné, on partirait. Jeanne- Élise esquissa un sourire et Jérôme, dans cet instant, aima comme autrefois, avec une douleur poignante, la douceur qui émanait de ce sourire. TI ne pouvait s'empêcher de penser, songeant à une citation de Baudelaire qu'évoquait souvent, du temps où il était étudiant, l'un de ses professeurs particulièrement grandiloquent (ou bien était-il alors seulement emporté par un enthousiasme débordant ?) -, que «les vrais voyageurs sont ceuxlà seuls qui partent pour partir ». Et il se disait que, dans ce cas, non, cela ne faisait aucun doute, il n'était pas un «vrai voyageur» et ne le serait naturellement jamais.

CHAPITRE 2

'était l'été, après tout, la saison propice à l'errance et au vagabondage. Pourquoi ne pas céder, comme les foules impatientes, à la fièvre des voyages? La chaleur vous dominait, vous accablait, l'été vous martyrisait, mais on savait bien, si l'on n'y prenait garde et si l'on ne se livrait pas corps et âme, sans réserve et sans arrière-pensée, à l'impérieuse saison, qu'on regretterait plus tard de n'avoir pas profité de ses moindres instants.

C

Les étés algériens. . . Jérôme repensait souvent, quand venait l'été, à deux moments privilégiés de sa jeunesse oran aise : la calentica (on disait calentita en bon pied-noir) et l'agua limon. Rien de prestigieux ni de raffiné dans cette préparation fruste de pois chiches ni dans cette boisson d'été, mais quel régal à leurs palais quand Jérôme et ses camarades succombaient, cédant à leur péché mignon! Pour « caler un petit coin », quand l'heure du repas leur semblait tarder, ou au milieu de l'aprèsmidi, au cours de leurs promenades, par gourmandise, ils s'approchaient avec avidité du marchand ambulant de calentica qui faisait rouler sa table, genre brouette haute sur pattes, recouverte d'une large plaque chauffante d'environ un mètre carré, 25

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