Entre amour et amertume

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Un jour, à Mascara, c'est le drame à faubourg Isidore, petit monde étroit bordé de trottoirs cimentés, abîmés, biscornus. Pour sauver les siens, la mère se jette dans les flammes et c'est alors, pour la famille cruellement éprouvée, la découverte de l'univers surréaliste des hôpitaux de l'ère boumedienne.
1971. Le narrateur troque son univers familier pour le pays de l'exil qui accueillera aussi, dans un hôpital lyonnais, celle qu'un chirurgien avisé bien que mécréant sauvera de l'amputation.
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
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EAN13 : 9782296234086
Nombre de pages : 190
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Le temps. S’il avait un souffle, le temps. S’il avait un cœur, un corps. Peut-être aurait-il été mon ami. Un vrai. Il tend la main, parfois, pour extirper les maux qui habitent les vivants. Il me l’a tendue à moi aussi. Des griffes des ténèbres où sommeillaient avec moi mes semblables, il ôta mon âme pour que mes sens naquissent une nouvelle fois. Pour qu’ils naquissent dans cet univers inédit devenu mien. Il m’a donné la vue pour voir, le temps. Mieux encore, la compréhension de ce que je vois. Il m’a donné, finalement, le confort : une identité. Ce fut compliqué, et même douloureux, pour qu’elle accouchât, celle-ci. Longtemps la lutte féroce entre l’héritage de mes aïeux et le monde qui s’offrait à moi dura. Fallait-il un vainqueur ? Fallait-il même qu’il y ait lutte ? me suis-je interrogé. Il m’a semblé, et le temps m’y accompagna, qu’une réconciliation était nécessaire pour que la confrontation cessât. Depuis, les ex-rivaux échangent, m’enrichissent. De leur férocité, ils ne m’éclaboussent plus. Ils ne me voilent plus la vue pour me détourner de la réalité vraie ; ils ne s’accaparent plus mes sentiments, mes appréciations. Ils ne me ballottent plus d’un camp à un autre, et ne m’imposent donc plus de choisir tantôt l’un, tantôt l’autre. Au contraire, ils concourent à ma réflexion, alimentent mes choix, attisent ma curiosité. Quand on a ça en soi, alors on se sent disposé à retourner côtoyer sereinement son passé, fût-il des plus ténébreux. Ce passé dont les racines pénètrent dans l’Algérie des années soixante-dix. Ce passé où se chevauchent deux univers, deux cultures. Un passé qui pleure – que dis-je ! – qui hurle de douleur depuis si longtemps de ne point pouvoir s’exprimer. Et qui n’a de cesse, ce martyr, de me harceler pour que je la lui donne, cette audience, dans le présent. Il partit, l’immigré. Nous croyions un temps seulement. Mais il s’éternisa. Il s’exila dans le pays France en 1971. Comme beaucoup de ses semblables, il croyait, l’immigré. Il croyait qu’il remplirait ses poches aplaties par le vide qui les
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composait. Il vivait en ces instants, avant son départ, pour partir. Partir chasser le gibier franc. Puis revenir si chargé d’argent au point de ne savoir qu’en faire. Il rêvait, l’immigré. Il rêvait éveillé. Ses camarades aussi. Nous, nous vivions dans l’humble demeure de mes grands-parents dans la rue Faubourg Isidore, à Mascara. D’autres locataires y vivaient également. Nous étions entassés dans cet espace si réduit. Dans cette drôle de maison aux murs de terre rêche qu’on appelle haouch. Elle portait, la demeure de mes aïeux, ce caractère vivant, joyeux. Elle gardait en secret, et les murs en étaient témoins, les douleurs, les pleurs silencieux des gens qui l’habitaient. Drôle. Elle était drôle, la maison des vieux ; les portes étaient naines et les pièces entouraient une cour que le ciel bleu et ardent illuminait de ses mille feux. Chaque pièce faisait office d’appartement déversant dans la cour une foule d’enfants en bas âge. L’immigré, cet homme présent et absent à la fois. Mystérieux des plus mystérieux, avare de mots, inconnu de son entourage et même des siens. Curieux. Il était curieux, l’immigré. De l’autre monde, il revenait une, deux fois par an montrer ses moustaches souriantes, son corps baraqué. Notre joie était immense à ses retours. Malheureusement, elle n’était que de courte durée. Il nous rappelait que nous avions un père. Puis repartait aussitôt. De France, il nous ramenait de bonnes choses. Choses qui n’existaient pas en Algérie. Ils s’espaçaient, ses retours, et de plus en plus. Puis un jour il s’installa durablement de l’autre côté de la Méditerranée. Dans mon esprit, l’Algérie demeure. Elle est à la fois lointaine et très présente. Si lointaine en effet, et pour cause : mon corps l’a quittée il y a bien longtemps. Elle reste cependant encore très présente parce qu’on ne rompt pas avec ses origines. Elles sont là, présentes, toujours. L’Algérie lointaine, l’Algérie présente. Bizarre. Il est bizarre ce sentiment. A la maison, l’Algérie est fréquente dans les âmes et conversations, dans la
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joie et la tristesse. Parfois ils crient, mes aînés ; la colère les empoigne. Sous son ciel incandescent, l’Algérie renfermerait bien des côtés sombres. Et lui, le diable, quoique répudié par les sujets de Dieu, il fut bon d’une bonté inégalée. Moi, je me souviens un peu. J’étais enfant. Des images conscientes et indélébiles demeurent étendues au fond de ma mémoire. J’ai toujours pensé que les histoires étaient confectionnées par la vie pour être racontées. Qu’elles devaient être écrites pour demeurer dans les mémoires. Rien n’est pire, en effet, que le fait qu’elles disparaissent ensevelies par les aléas de l’amnésique présent. Aussi ai-je décidé de satisfaire les sollicitations du passé en lui consacrant ces quelques pages. Voici donc :

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En ce mois de juin 1971 et comme tous les matins, le muezzin de blanc vêtu sortit des entrailles de sa maison, plongée dans le noir. Sa silhouette drapée pénétra dans une maison voisine. Au sommet de celle-ci, un minaret culminait le tout Bab Ali. Il gravit un escalier plus que pentu pour atteindre le haut-parleur dirigé sur les sujets de Dieu. Puis de sa voix douce et régulière il appela à la prière : la première de la journée, celle du fajr. Les paroles coraniques se plantèrent dans tout le quartier et bien au-delà encore. Nous habitions le quartier. Quelques hommes sortirent de leur demeure pour s’enfoncer, eux aussi, dans l’obscurité des ruelles encore en sommeil. Ils s’en allaient accomplir leur devoir à la mosquée. Puis, Bab Ali, la lumière l’envahit progressivement. Les maisons, collées les unes aux autres, se réveillaient peu à peu. Les rues se remplissaient. Les voitures ne défilaient qu’au compte-gouttes. Ici l’espace appartenait aux vivants. De leurs ronces, de leurs bois épars et secs, des fermiers descendaient. Ils tiraient, agrippaient, portaient, les pauvres malheureux. Ils bousculaient leurs mules fatiguées. Ils rejoignaient le souk de la ville, en bas, sur la place Rékaba, au milieu de la meute de bus. Ces hommes, leur dos disait ô combien pesaient les années de dur labeur. Aux côtés de leurs bêtes ils se traînaient péniblement. Ils poussaient des carrioles branlant sur les routes caillouteuses. Ils passaient par la rue Faubourg Isidore : notre petit monde ; le centre du monde. Ils arrivaient de la commune d’El Keurt, localité voisine. Un bout de chemin séparait El Keurt de Mascara. D’autres provenaient de Sidi Ben Djabar, à deux pas de chez nous. Pour se rendre au Souk, il fallait déambuler le long de la veine principale de Bab Ali. Il fallait croiser les hordes de vieux et de jeunes, assis sur les bords de caniveaux, rendus patraques par des nuits courtes. La rue des matins était le théâtre des tirs croisés des « Hé ! Ahmed, héyoua qué raq ? Des ouech si Mohamed ? » théâtre bruyant des hommes s’envoyant des
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politesses. De leur place, ils les balançaient, les politesses. Elles fusaient. Et de gestes amples, ils expédiaient des « Héyoua » de leur voix virile, tandis que les belles, elles, se cachaient dans les maisons, pour parfois ouvrir furtivement leur porte. Et des cadres voûtés, expulsaient les eaux archiusées dans la rue qu’elles tachaient d’humidité. Les enfants jouaient. Partout. La poussière s’élevait. Elle était en mouvement comme cette jeunesse foisonnante, frétillante. Jeunesse proche des vieux messieurs au visage flétri, usé à l’instar de leurs semelles qui, de leurs pas, les traînaient laborieusement. Elle s’accrochait, l’inévitable poussière, sur des murs blancs et dont la fraîcheur d’antan n’était plus. Du haut de la rue, au loin, se laissait percevoir le brouhaha d’une masse noire difforme, aux contours mouvants. C’était le souk, se situant en bout de la cascade des toits tuilés. Vorace, il avalait le flot continu des gens : ceux de la ville et ceux des douars environnants. Ils descendaient, les appétits insatiables, cherchaient, fouinaient, bourraient. Ils bavaient, les obsédés de la négociation. Et puis il y avait ceux qui remontaient à peine rassasiés, mais consommés, éprouvés par le souk, la confusion. D’hommes, les rues en étaient bondées : les jeunes gens bouillonnaient, les vieux vieillissaient. Nombre d’entre eux étaient happés par les gueules de cafés situées à l’embouchure du fleuve humain. Il y avait foule au point que certains, déversés sur le bitume chaud, buvaient leur jus noir en pleine rue. Avant de pénétrer dans le souk, des hanout, bourrés à craquer, vomissaient leurs marchandises audelà des trottoirs. Sur des tables de fortune, des pâtisseries mielleuses s’élevaient en pyramide, s’exhibaient. Et tout autour, abeilles et mouches les harcelaient. Plus bas, noyés dans la cohue, les premiers étalages de tissus attiraient les fraîches clientes ; ces mystérieuses silhouettes dissimulées dans leur toile. Elles vociféraient à la vue de leurs belles proies. Autour d’elles, les cris et gestes brusques animaient l’espace,
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hurlements les ardeurs. Bousculades et attisaient accompagnaient la sapidité alléchante, provocante, des effluves échappés de grillades marinées on ne savait dans quoi. Plus profondément encore, dans l’antre de la foule et le désordre, des apothicaires concoctaient des solutions maison. Ils les étalaient, les poudres magiques colorées, les déployaient, les produits miracles qu’avec opiniâtreté des parents de malades négociaient. Il y avait des droguistes, des marchands de tissus, des charmeurs de serpents aussi. Tous s’ébrouaient. Des senteurs de jasmin, safran, menthe, fleur d’oranger, coriandre… se mélangeaient dans les sinus. Les couleurs enchantaient les acheteuses. Déployés, les tissus étalaient leur magie. D’une dextérité remarquable, les marchands les déroulaient. Ils semblaient même les caresser. Et jusqu’à les choyer, les aimer. Devant les marchands que Dieu fit épais, se dérobait le regard des silhouettes séduites. Face à elles des mousselines, des soieries pour sarouals, des broderies chatoyantes. Toutes se touchaient, s’enchevêtraient, comme pour former une œuvre chinée. Magiques, Dieu faisait des matinées magiques. Loin de la confusion, plus haut, sur la bosse de Mascara, dans l’étroitesse du centre du monde, était assis grand-père Sidi. A même le sol, sur le trottoir cimenté, il posait son corps fatigué. Le trottoir au pied de la porte était cet ami que chaque jour il côtoyait. Il lui suffisait de franchir le seuil de la porte pour qu’il retrouvât son ami. A chacune de ses sorties, il tâtonnait le sol d’une main, de l’autre il tenait son tapis. Puis avant de se poser, il tapotait une ultime fois son ami. Il asseyait son corps imposant de presque deux mètres, lequel nageait dans une tunique large sans manche, un peu grise, un peu verte. Son visage portait mille traits. Et ses yeux, éteints, semblaient fixer le vide, toujours. Devant lui, les passants n’étaient que claquements de semelles, paroles jetées à la volée, des Salem dépourvus de visage, pendant qu’un chapelet, perpétuellement, occupait les doigts de sa main droite. Sans cesse, grand-mère Zaza s’échauffait à le
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lui chercher. Elle était petite, voûtée, Zaza. Une énergie intarissable et une fermeté sans faille caractérisaient le personnage. Elle marchait comme les nobles marchent : le revers de la main sur le bas du dos. Lucide, et davantage encore, elle imposait qu’on la respectât. Son orgueil la plaçait au centre des choses, des gens. Quand on ne lui rendait pas visite, elle se déplaçait dans les foyers voisins de sorte qu’elle avisât, qu’elle semât sa vision des choses, du monde. Elle était influente, la vieille, dans cet univers de porteurs de cannes. Faubourg Isidore, notre petit monde, était étroit, bordé de trottoirs cimentés, abîmés, biscornus. Ils faisaient, les trottoirs, le bonheur des badauds, nombreux. Il y en avait des badauds. Dieu qu’il y en avait ! Plus haut, et tout au long de la rue, se formaient des groupes. Ils s’enracinaient, les groupes, profondément. Près de chez nous, il y avait le gros Hamou, le menuisier local. Notre voisin de droite Merzoug dont la maison touchait celle des Attaoui. La famille Hadjari, juste en face, sur l’autre trottoir. Les Bakkari, les Mekki et d’autres. Il me reste quelques images assez nettes du père Merzoug, lequel avait une armada d’enfants ; onze enfants, et une femme hystérique. Hadjla, de son prénom. La majeure partie de son temps, elle la passait à pester, la malheureuse. Et parfois contre personne. Il avait aussi une mule qu’il garait comme l’on gare une voiture dans un endroit derrière sa maison. Il se donnait de l’importance quand il sortait l’animal pour transporter de la marchandise moyennant dinars. Il faisait le beau, le père Merzoug, aux commandes de sa mule. De ses fils je retiens Hocine, le quatrième du nom. Grand de taille, il avait un faciès allongé et osseux, un peu comme sa mère. Indomptable. Jamais personne ne put le dompter, le farouche. Son temps, il le passait à courir et son père – ha ! son père ! – derrière lui, toujours, à l’injurier. Dans tous les coups sentant mauvais, il était fourré, Hocine. Des gens, d’ailleurs, faussement soucieux de sa situation, poussaient Merzoug à l’enrôler dans l’armée. Mais Hocine, lui, rêvait mieux : il quitta l’Algérie pour
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l’Europe dans les années quatre-vingt-dix, alors que l’épidémie terroriste rongeait le pays. Comme d’autres, à travers les mailles du filet européen, il se faufila. De signe de vie, il n’en donna à sa famille qu’après plusieurs années, lorsque la terre de Mascara trembla, fin 1996. Ce jour-là, Dieu introduisit un rayon de lumière dans le foyer familial. Sa mère revint à la vie. Hamou, l’immuable Hamou, était un homme à la personnalité qui sortait de l’ordinaire isidorien : une parfaite caricature du rural américain. Une salopette lui couvrait le corps, vieille, bleue, tirant vers le gris, et sous ses bretelles, une chemise à carreaux noirs. Jamais on ne le vit sous d’autres vêtements. Peut-être en était-il amoureux, Hamou. De petits déhanchements caractérisaient sa démarche. Chaque jour il endossait son manteau de poussière de bois qu’il exhibait fièrement aux jeunes gens qui l’entouraient. Les matins, il paraissait éclore de sa menuiserie pour parcourir les dix mètres qui le séparaient de Sidi et le saluer. Il pliait son grand corps pour approcher sa volumineuse tête et lui hurlait dans les oreilles un « Salem » bien articulé. Il relevait ensuite, lentement, sa citrouille perforée au niveau gauche de la joue. Les diseurs rapportèrent ceci : un jour une balle lui troua la joue et se nicha entre les dents. Il l’aurait avalée, disaient les diseurs, sans qu’il s’en rendît compte. Elle manqua de le tuer. Le trou était perceptible. Il déversait continuellement, le long de la joue, un liquide visqueux couleur morve, écœurant, dont tous s’accommodaient. Excepté peut-être les enfants. Quand ils le voyaient, ils fuyaient discrètement sans dire mot. C’était un farceur, Hamou. La naïveté des enfants, il en jouait, le bateleur. Aussi, souvent, il se laissait aller. Puis il clamait, devant son auditoire impubère, son innocence. Si bon nombre s’accommodait de sa cascade de morve, il leur était difficile en revanche de résister à ses vents. De l’autre côté de son atelier, au niveau intime de la maison, vivait dans la famille un coq. Le coq ! Tous, à Isidore, le connaissaient, le majestueux, l’arrogant. Rusé, il savait que l’on s’intéressait à lui. Il aimait,
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le fier, qu’on le regardât. Il comptait dans le microcosme Isidore comme comptaient les bipèdes en culotte courte. D’ailleurs ceux-ci le chassaient avant que Benaouda, le fils de Hamou, sortît pour les tancer. Sans craindre quiconque, il faisait le beau dans la rue. Il lançait ses cocoricos, le majestueux. Les plus beaux coqs français les auraient enviés ! Un jour, Hamou, sur le bord du trottoir, au pied de sa menuiserie tapissée de sciure, posa sa forte masse. Il prit de ses grosses paluches le coq par le cou et le cala entre ses jambes épaisses. Ce jour-là, l’air se chargea d’électricité et l’événement attira enfants et adultes, attroupés, excités. Le chant du majestueux – ha ! Ce fameux chant ! – se convertit en cris d’agonie. Partout, les plumes volèrent. Puis, impassiblement, il l’égorgea sous les regards ahuris des présents, yeux ronds. Lentement, il déverrouilla ses jambes épaisses et lâcha le volatile. Ce dernier entra en transe durant de longues minutes, secouant sa paillasse de plumes, giclant ici et là au milieu d’enfants, désormais surexcités. De tous les voisins, le plus proche de Sidi, indiscutablement, fut Ali Hadjari. Il avait une grande taille, le corps bien rempli et le teint d’un occidental. Bien qu’il eût comptabilisé de nombreuses saisons, son visage n’en portait pas pour autant les stigmates. Discret, gestes pondérés, pas un matin que Dieu faisait il ne rendait visite à son ami. Pas un. Fréquemment, il le guidait pour quelques mètres de marche, l’accompagnait chez le coiffeur du quartier… Ce qui faisait la proximité entre les deux hommes fut certainement le fait qu’ils avaient appartenu au même monde, à la même époque, même galère, même souffrance. Ils furent soldats de la première guerre : des poilus. Et tous deux prisonniers des Allemands. Ils s’en disaient des choses. Ils en évoquaient des anecdotes, des souffrances. Tantôt à huis clos, tantôt devant leurs cadets, ignorants de l’époque ancienne. Ils regardaient le temps défiler sans le compter. Ils guettaient le non événement, le vide, le rien. Silencieux, ils dégustaient la douceur de l’ombre menacée du
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feu de Dieu. Ils avaient vécu tant de choses, tant de tourments. Dieu qu’ils en vécurent des bourrasques ! Puis, là, sur le trottoir, ils semblaient attendre la fin. La mort. Autour de Sidi, les hommes se réunissaient. Se joignait à eux le père Attaoui. Une douceur extrême habitait l’homme. Il avait cette particularité de vivre enfermé dans sa boîte à penser. Des négociations, il en fallait, et avec ardeur, pour obtenir de ses cordes vocales une vibration, un mot. Sa demeure était mitoyenne à celle de Merzoug, sur le même trottoir que le nôtre : l’ami de Sidi. A chaque fois qu’il sortait du mur de sa demeure, qu’il pénétrait dans le théâtre Isidore, rejoignant la scène en route, il saluait les passants, les musards et Sidi. A un propriétaire terrien, il vendait sa force de travail, le père Attaoui. Algérien, celui-là. Il fut cependant, lui aussi, sous le joug d’un colon. Mais c’était à l’époque où l’Algérie appartenait aux étrangers. Aux maîtres. Il travaillait dur. Très dur. Si dur que certains disaient de lui que la fatigue lui paralysait la langue. Un jour de printemps, son corps s’effondra brutalement en plein champ de blés blonds. Son cœur cessa de tambouriner. Il mourut d’une crise cardiaque. Le comble de l’histoire ? C’était le même champ dans lequel son fils s’était éteint quelques années auparavant. Et lui aussi d’une crise cardiaque. Isidore perdait un enfant cher. Les hommes, eux, perdaient un frère. Quand il souhaitait rentrer, Sidi, il criait « Zaza, Zaza… » Et cette dernière, de l’autre côté du mur, avec autant de décibels, lui répondait. Il consacrait une bonne partie de son temps à la réclamer. Et la vieille à s’échauffer. La rue. C’était notre rue, notre monde : Faubourg Isidore et ses vivants, ses habitués, ses passants, tantôt morts, tantôt bouillonnants. Parfois flâneurs et parfois nerveux. Ses murs couleur terre, imparfaits, rêches, aux rares fenêtres minuscules, grillagées, desquelles les belles, de leurs yeux noirs, guettaient. Il était, notre monde, animé de ces marchands vagabonds, braillards. Quotidiennement, ceux-ci
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sillonnaient Bab Ali, passant dans le centre du monde une fois, deux fois. Les uns après les autres, ils circulaient, les vadrouilleurs : le poissonnier d’abord, ensuite le vendeur de tapis… Et au poissonnier d’hurler « El houuuute, el houuuute, saaardiine, saaardiine, achetez, achetez mes belles sardines du jour » ; ainsi chantait-il, le jeune homme que le Créateur créa grand et maigre. Visage épais, il portait les marques du travail des forçats. En témoignait une barbe perpétuellement naissante sur un visage de barbon. Les vieilles, elles, l’appréciaient. Elles louaient sa débrouillardise, son ardeur qu’elles vantaient auprès de leurs musards de rejetons tandis que ces derniers passaient leur temps à esquiver, errer, embrouiller. Jamais il n’interrompait ses alertes et agitations. Jamais. Même quand il s’arrêtait un temps pour servir un enfant hâté par sa mère. Alors, à coup de bâton, il immobilisait son âne en bout de rue, au niveau de la menuiserie. Avec lui le cortège de miauleurs. Les femmes ajustaient leur haïk et trimbalaient leur quintal jusqu’à lui. Ils passaient, les vendeurs, dans le cœur du monde. Ils passaient et repassaient sous le regard curieux des femmes planquées derrière les ouvertures closes des maisons. Telle la graduation d’un cadran d’horloge, ils balisaient le temps. Notre rue sans les vendeurs, leur silhouette, leurs mouvements, leurs décibels, qu’aurait-elle été ? Surtout qu’aurait-elle été sans le marchand de pois chiches ? Il demeure dans ma mémoire. Et il me reste quelques images. Il demeure des séquences où je les vois toutes, les petites têtes, en train d’attendre, s’impatienter, guetter son passage. De sa cloche, le son percutait nos frimousses attentives, nous émoustillait. Pièce en poche, je me précipitais tête baissée, morve au nez. Et déjà, la mêlée était formée. Des enfants, sur le pied de guerre, de toutes leurs forces se bourraient, pendant que sa main continuait d’agiter son instrument d’airain. « Homooos, homooos » hurlait-il, ajoutant à l’agitation dont il lui était indifférent qu’elle augmentât. Il faisait partie de ces hommes comiques comme
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Mascara aimait en fabriquer pour ensuite en rire. Il portait un pantalon rapiécé de mille chiffons, lequel articulait des jambes arquées. Sa peau suintait. Toujours. Et pour cause : chaque jour il s’enduisait d’huile d’olive qu’il achetait à bon prix. Il se disait, de bouches loquaces, qu’un vieil homme de Sidi Ben Djabar lui avait conseillé de pratiquer ainsi. Il martelait, le pauvre paysan à moitié fou, que l’huile et la patience accomplissaient des miracles. Les médicaments les mieux élaborés ne pouvaient rivaliser. Lui-même dormait le corps badigeonné de gras. D’ailleurs, sa dame était à bout. Au bout du bout, vomissait-on. « De raison et conscience, il ne lui en reste guère au pauvre homme ! » soupirait Zaza, parfois. Des gens, prolixes, disaient de sa dame qu’un jour elle perdit patience. Aussi ils rapportèrent, les mêmes personnes loquaces, qu’elle lui creva ses bidons. Tous ses bidons. Ensuite, elle quitta le foyer familial. Il perdit la tête, le pauvre homme. Il se suicida les jours qui suivirent. Les volubiles firent de ce jour leur sujet de palabre du lever au coucher du soleil et au-delà. Que dire encore du vendeur de pois chiches ? Sinon que son ventre était recouvert d’un tablier serré, blanc. Il disait, le tablier, que son porteur était expert en matière de grains fondants. Il donnait un sérieux, une rigueur ; il se donnait du style, le vagabond. Il poussait un chariot qu’une nappe recouvrait. Dessus, un énorme saladier en inox débordant de pois chiches nous faisait baver à sa vue, nous aguichait. La vérité, c’est que nous bavions déjà au tintement de sa cloche. Il était là, posé, le trésor, et que le vendeur protégeait d’un couvercle de bois en un geste véloce et précis. Nous vibrions de bonheur quand de nos doigts fins nous enfouissions les pois chiches dans nos bouches avides et pleines. Nous étions comme ensorcelés par l’alchimie qu’ils provoquaient dans nos palais. Et nous continuions de lorgner le trésor quoique nous eussions la bouche remplie. Nous, nous ne le lâchions pas d’une semelle. Pires que des mouches sur les mufles de vaches, nous le harcelions jusqu’à obtenir notre cornet du matin. Ha !
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