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Entre-deux

De
266 pages
A près de cinquante ans, Anne et Moussa se sont rencontrés à l'occasion d'échanges culturels entre la France et la Guinée. Peintres tous deux, c'est d'abord leurs regards d'artistes sur le monde qui les a rapprochés et qui fait naître une histoire d'amour. Dans cet échange, Moussa et Anne se débattent dans les scories de l'esclavage et de la colonisation, se heurtent à l'actualité, à l'ambiguïté des ONG, aux doutes de l'immigration et au racisme sournois, à la recherche d'un équilibre où chacun aurait sa place. Jusqu'à ce que le Destin frappe...
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ENTREDEUX
Merci à Françoise, Martine, Philippe, Michèle, Simone, Cécile, Corinne, Anne-Marie, Georges, Lisette et Joëlle pour leur attention.Les droits d'auteur seront versés à l'association Tafory. Contact : www.nicole-morin.fr © L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56387-2 EAN : 9782296563872
Nicole MORIN ENTREDEUX Roman
Rue des Écoles Cette collection accueille des essais, d’un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large. La collection Rue des Ecoles a pour principe l’édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc. Déjà parus Nathalie PEYNEAU,La tactique du bonheur, 2011. Jean-Louis CHARTRAIN,Sur le pré vert, 3 lignes pour le 15, Les haïkus du rugby, 2011. René-Jean ANDERSON,Le Stylibroscope, 2010. Jacques LESPARAT,Aubépine Brugelade,2010. Denise KAWUN,Journal de la vie absente, 2010. Sakina GAMAZ HACHEMI,Chemins croisés. De Sétif à Sétif en passant par Lyon, 2010. Daniel Verstraatt,Carnets de jeunesse d’un dinosaure. 1941-1943, 2010. Ange Miguel do SACRAMENTO,Ni noir, ni blanc. Une vie atypique, 2010. Véran CAMBON DE LAVALETTE,De la Petite-Bastide à la Résistance et au camp de Dachau, 2010. Patrick GERARD,Je n’ai jamais été vieille, 2010. Sonia KORN-GRIMANI,Un chant d’espoir. Souvenirs autobiographiques d’une survivante de la Shoah, 2010. Marie-Gabrielle Copin-Barrier,Robert-Espagne, une tragédie oubliée. Une femme de gendarme raconte, 2009. Nazly SADEGHI, Salut le Paradis.Une jeune Iranienne dans les labyrinthes de l’Occident, 2009. Gérard GATINEAU,30 ans de bitume ou les tribulations d’un flic du XXe siècle dans un univers hostile, 2009.
À Naby, ce texte que nous avons commencé ensemble. À Salifou, je ne savais pas t’aimer autant. Partis
si loin, tous deux vous me manquez terriblement.
À Ibrahima Sory, parce qu’il faut continuer.
À tous ceux que j’aime à Khorira.
Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne saurait être que pure coïncidence.
Automne 2006 Il y a quatre mois qu’il est parti. La France est triste. Il fait froid. Ses pinceaux, ses peintures, tout est en place dans son atelier mais, dans notre chambre, son armoire est vide. Nous nous rencontrons il y a dix ans, à Conakry. Depuis une semaine mes certitudes de blanche se délitent lamentablement au contact des réalités africaines. À la demande de l’alliance franco-guinéenne je suis venue de France pour animer un double stage : cinq jours avec un groupe d’artistes peintres de la Société-des-Artistes-Guinéens, cinq jours avec les enseignants du lycée français. C’est la première partie de la mission, la seconde aura lieu dans six mois avec une exposition des œuvres réalisées pendant cette période. Excellent accueil, plein de chaleur, de rires, de danses mais pas de lieu pour travailler, pas de table, pas d’outils, pas de supports, pas de médiums ! Rien de rien. Nous sommes dans la poussière, sous le fromager de la cour du musée près de la case d’Olivier de Sanderval, dont je n’ai jamais entendu parler ! - On peut faire de la colle avec de la farine de riz ? On peut récupérer des sacs de ciment vides ? On peindra dessus. Du bleu de lessive ? De la terre rouge ? Les visages restent perplexes, fermés. Comment ? Elle n’a pas apporté le matériel de France ! On ne va pas en récupérer pour nous ? Mais alors, à quoi ça sert d’être venu en stage ? Le président de la Société-des-Artistes-Guinéens finit par répondre. - On peut gagner ça au marché. - Gagner ??? Comment ça «gagner» ? - On peut l’acheter quoi, mais il faut que tu donnes l’argent et le prix du transport ! Que je donne le prix du transport ? Moi ? Ils ne peuvent pas payer un ticket de bus ! Je découvre qu’il n’y a pas de bus à Conakry ! J’ignore que la plupart n’ont même pas de quoi acheter à manger pour le soir. Les gens s’amoncellent autour de nous ! Ça rit, parle fort, se bouscule. La nouvelle s’est répandue. Il y a une blanche. Curieux, ils flairent un gain possible, me proposent des bananes, des cassettes, des lunettes de soleil, des tongs… Les blancs, ça a de l’argent ! On arrive toujours à leur vendre quelque chose !
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Nicole Morin
Fiers d’avoir été sélectionnés pour cette session de formation, jaloux de leurs prérogatives, les stagiaires les repoussent. Parfois le ton monte, ça m’inquiète mais la plupart du temps ce que j’ai pris pour une violente altercation se termine en éclat de rire. Je ne comprends pas grand chose à ce qui se passe autour de moi. Je ne sais plus très bien qui est stagiaire, qui est de passage. Ils se ressemblent tous ! J’essaie de me recentrer sur mon travail comme si en dépendait le sort artistique de la Guinée ! Je dois assurer cinq jours d’atelier et de conférences sur l’art. L’art occidental, ça va de soi ! A ce moment là, je ne me pose pas la moindre question ! Il faut que j’aille au bout de ma mission. Je comprendrai après ! Inch Allah ! Inch Allah ! Dès la première journée je repère la dimension sacrée et magique de cette formule ! - Donc demain vous aurez récupéré du matériel, n’est-ce pas ? - Inch Allah! - Non ! Pas inch Allah! Vous en aurez ou pas ? - On en aura. Inch Allah! - Bon d’accord. Vous en aurez. Inch Allah ! Il reste deux jours. Le président de la Société-des-Artistes-Guinéens me présente un nouvel artiste. Il habite tout près mais n’a pas été prévenu du stage. Il s’appelle Yamoussa Camara. C’est un «maître», me dit-on. Maître Tamiko. Celui que tous les jeunes artistes reconnaissent comme leur papa ! - Voulez-vous l’accepter malgré son absence des premiers jours ? Convaincue à cet instant, sans le moindre recul critique, de l’importance de mon apport culturel à la Guinée, je suis prête à accepter tout le monde. Il est nettement plus âgé que les autres, plus réservé aussi. Quand il arrive je suis assise par terre. Plus tard il me racontera comment les choses se sont bousculées dans sa tête. - Une blanche, assise par terre ? Ça veut dire quoi ? Une blanche ne s’assoit pas par terre, sauf pour s’amuser ! Ils parlent d’une artiste, d’une formatrice. On dirait la petite blanche pressée que j’ai remarquée hier à la porte du musée. Les blancs se ressemblent tous mais je ne me trompe pas. C’est la même coupe de cheveux ! Grand, maigre, les bras croisés, la mine renfrognée il me regarde de haut sans un mot. Je lève la tête. - Si tu veux faire le stage, vas y, commence ! Vas-y, commence ! Comment cette petite blanche prétentieuse peut-elle se permettre de lui parler sur ce ton ? Il se met pourtant au travail immédiatement, silencieusement, répond au quart de tour aux consignes que je propose. Il semble apprécier mes conférences.
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Davantage que les autres stagiaires ! Le lendemain, il apporte quelques œuvres. J’entends enfin sa voix. - J’en ai des centaines ! Un coup d’œil rapide. - Apporte, je regarderai. Je viens de flairer quelque chose de différent. Il n’apporte rien mais il insiste pour que j’aille voir son atelier. Tous veulent que je voie leur atelier. Je ne peux pas aller partout. Le sien est tout près. Il est donc parmi les élus. Un atelier ? C’est beaucoup dire ! Dans le quartier de Boulbiney, coincée dans une petite concession où doivent vivre, principalement dehors, soixante à soixante dix personnes, sa minuscule case lui sert à la fois d’habitation, de lieu de travail et de stockage. Par la porte en bois blanc, quand le vent soulève la guenille qui sert de pare soleil, on voit un semblant de richesse : un lit et une chaise sur six mètres carrés d’un vieux lino déchiré. Il y a près d’un quart d’heure que je remue des piles de papiers plus ou moins moisis, entassés sur le sol de chaque côté de son lit. Visiblement beaucoup ont subi des dégâts des eaux ! Je reconnais du stylobille, des papiers argentés, dorés, collés sur des emballages de cigarettes. Nous parlons peu. - C’est quel médium cette couleur rousse dans beaucoup de tes travaux ? Je ne le reconnais pas. - Du jus de noix de colas. - C’est quoi la noix de cola ? Je découvre ses dessins, ses peintures, ses collages… fascinée. Quand je me retourne pour prendre des photos, que je croise son regard, j’entends distinctement une voix dans ma tête. Je ne rêve pas. On dirait que quelqu’un me parle. Un esprit ?! « Et pourquoi pas ?» Dit la voix. -Pourquoi pas? Pourquoi pas quoi ? Je détourne mon regard mais mon instinct me dit que cet homme, que je viens à peine de rencontrer, dans ce pays que je ne connaissais pas une semaine plus tôt, cet homme va changer ma vie, pas uniquement en surface, pas simplement quelques détails, pas le temps d’un moment. Non. Toute ma vie d’adulte bien installée depuis près de trois décennies va en être chamboulée. Je le crains, l’espère, le refuse tout à la fois. Il n’a pourtant rien fait. Il ne parade pas comme les autres que j’évince gentiment mais fermement, surtout les petits jeunots qui poussent l’invite jusqu’à me demander en mariage ! J’ai au moins vingt cinq ans de plus qu’eux ! Lui et moi sommes du même âge, c’est la première chose que nous nous dirons. Son regard d’homme troublé m’entraîne. Où? Je n’en sais rien. Mais je me sens plus
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forte, plus confiante, détachée, comme si d’un coup nous entrions en collision avec le destin. Le sien? Le mien? Six mois plus tard, avec le Directeur de l’Alliance Française et Mamadou Sadio Diallo, le Directeur National de la Culture de Guinée nous montons le projet de le faire venir en France pour une résidence d’un an. C’est à ce moment là que je vais dans son village. Un village comme celui où j’ai grandi, au bord d’une rivière où j’allais laver le linge avec ma mère, puiser l’eau pour arroser le jardin avec mon père, à la pêche avec mon grand père. Je reconnais, dans la plupart des activités de ses habitants, des gestes connus, appris, pratiqués. Je me souviens de mon émotion quand je le vois caresser l’écorce d’un arbre de ses longues mains noires. C’est sans doute lors de cette première visite que je retrouve inconsciemment, à des milliers de kilomètres, près de cinquante ans plus tard des sensations d’enfance, réveillées par un environnement proche malgré la distance et le temps. Depuis mon retour en France j’attends sa venue, dans six mois. Chaque jour, je lui écris. Lettre après lettre j’attends les siennes. Il me demande de lui procurer un enregistreur. Je m’interroge. Mes parents m’ont toujours dit qu’on ne doit pas demander. Si on n’a pas, on s’en passe. Je l’ai moi même enseigné à mes enfants. Lui n’hésite pas, il demande directement. Je lui envoie. J’y ajoute des cassettes sur lesquelles j’enregistre des chansons sentimentales, celles que j’aime depuis longtemps, « L’hymne à l’amour, Les feuilles mortes, Parlez-moi d’amour » et… « Ne me quitte pas. » Après Brel, Aznavour, Ferré, Brassens et d’autres… je me surprends même à écouter Céline Dion quand elle chante « Pour que tu m’aimes encore » ou Whitney Houston avec « I will always love you ». Subitement ces chansons disent sans détours ce que je n’ai pas osé lui dire mais qu’il comprendra certainement. Bref, je redeviens une adolescente. Ce n’est qu’à son arrivée en France que je sais, en passant la main sur son torse nu, luisant, que cette fois je me laisserai prendre. Comme une pucelle, il m’a fallu plus d’un an d’attente. Je me sens prête à me laisser ouvrir comme une papaye mure, prête à aimer cette ouverture. Nous sommes décidés à nous laisser briser dans une jouissance à nous rendre fous tous les deux. Mais au milieu des mots soussou qu’il murmure, que je ne comprends pas, j’entends ceux qu’il répète, en français, à mi voix. Il la tient enfin, dit-il, sa splendide petite blanche. Au creux de ma poitrine un soupçon d’inquiétude pointe que je tente de repousser mais il s’incruste. La méfiance se réveillera chaque fois qu’un différend nous opposera. Peut-être est-ce à ce moment là que le malentendu a commencé.
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