Entre les deux rives - Tome 1

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Au moment de l'indépendance de la Tunisie, une fille de petit colon, Léa, apprend à grandir et vivre auprès de Chadly, un grand bourgeois tunisien. Les deux jeunes gens quittent ce monde encore trop colonial et vivent avec intensité deux ans à Paris. Cette fresque bariolée nous fait suivre Léa dans ses découvertes du monde, dans ses misères et ses espoirs. La nostalgie du sud et la guerre d'Algérie poussent le couple à partir pour le Maroc, où, sur fond de pauvreté et d'opulence, se côtoient coopérants cultivés et raffinés, opposants marocains, "porteurs de valise" réfugiés à Rabat et militants de l'ALN, de "l'armée des frontières", parmi lesquels Hicham, dont Léa tombe amoureuse.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
Lecture(s) : 284
EAN13 : 9782296260399
Nombre de pages : 268
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Entre les deux rives
Nicole Jean
Entre les deux rives
Tome 1 Maghreb, l’ipossible rupture
L’HARMATTAN
© L’Harmattan, 2010 57, rue de l’EcolePolytechnique, 75005 Paris http ://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 9782296122901 EAN : 9782296122901
À mes amis, qui m’ont aidée et encouragée pour que ce travail aboutisse. Àceux qui ont sacrifié leur jeunesse, leur vie ou leur âme pour l’indépendance de l’Algérie.
Nous sommes la plante qui ne quitte pas sans déchirure le point où ses premières racines ont poussé. Jean Henri Fabre,Souvenirs entomologiquesTous nous créons un monde à notre mesure… Nous le créons dans notre conscience, en donnant à chaque accident, fait ou comportement, la signification intellectuelle ou affective que notre esprit ou notre sensibilité lui accordent… Le mien se devait d’être ce qu’il est, un torrent d’émotions et de passions, d’actes de volonté et de compréhension, roulant de l’enfance à la vieillesse sur le sol dur d’une réalité protéiforme, convulsée par les guerres, les catastrophes, les tyrannies et les abominations, mais aussi riche de mille potentialités.  Michel Torga,La Création du Monde
I  Tunis, novembre 1956. Il y a maintenant un an que je connais Chadly, que je l’ai vu entrer dans le grand amphithéâtre de la Faculté de Droit, intriguée par ce garçon grand et racé, impossible à loger dans une case italien, arabe, juif– comme mon éducation m’a habituée à le faire automatiquement devant un inconnu. Une année traversée de moments de fort enthousiasme suivis de « blancs » où il disparaît, accaparé par quelques nouvelles conquêtes ; des femmes mondaines, quelquefois beaucoup plus âgées que lui, des amies de ses tantes. De sa tante Biba surtout, dont il parle toujours dans des termes qui laissent deviner la beauté et le charme de cette femme mariée à un bourgeois membre du Grand Conseil*. Je l'imagine, à la fin, aussi bien que si je l'avais vue : une sensualité nonchalante, des formes doucement arrondies par les maternités, une lourde chevelure blonde venant accentuer la carnation claire et révéler les yeux pers.  Chaque fois que Chadly disparaît ainsi, je me contente d'attendre qu'il revienne, certaine, malgré mon manque de confiance en moi, qu'il le fera. Si je ne sais encore que peu de choses des relations entre les hommes et les femmes et si je suis bien incapable d'élaborer un plan de conquête, je connais par contre suffisamment la société dans laquelle il évolue pour être sûre qu'un jour ou l'autre il reviendra vers moi, lorsqu'il s’ennuiera avec les autres, ne trouvant auprès d'elles aucun écho aux idées qu'il a découvertes en HauteSavoie où il vient de passer deux ans chez des intellectuels de gauche, à la suite de problèmes pulmonaires.  Pendant ces jours où je me retrouve seule, je m’oblige à travailler davantage à l'Université, mais je découvre aussi de nouveaux romans, de la musique, un film qui me permettront de le surprendre. Parfois, je passe une partie de la soirée avec Monsieur et Madame Franconi, chez qui je loue une chambre, à deux pas de la Faculté de Droit, Tunis n'ayant pas encore de résidence universitaire.
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 Ils doivent avoir soixantedix ans l'un et l'autre. Lui est d'origine italienne et sa famille est arrivée en Tunisie bien avant le Protectorat. Très doux, il est toujours prêt à aller audevant des désirs de son épouse, une petite Maltaise menue aux cheveux rares et décolorés, d'un roux triste qui lui donne un air ordinaire. Peut être atelle été jolie ; c'est difficile à dire, même s'il lui reste des yeux verts très vifs. Bavarde, elle aime me raconter comment ils ont vécu sur un « grand pied » lorsqu'ils exploitaient le Souffle du Zéphir à Amilcar, dans la banlieue nord de Tunis, partant en limousine avec chauffeur prendre les eaux à BadenBaden, avant d'être ruinés et d'être obligés de louer une pièce de leur minuscule appartement.  Je me moque bien de connaître les détails de leur vie dans les palaces. J’essaye plutôt de la faire parler des clients du Zéphir, un monde cosmopolite aux mœurs assez libres dont je n'avais pu jusqu'ici imaginer l'existence dans la Tunisie des années trente, même si mon père me l’avait laissé pressentir en évoquant les membres de l'Essor, une compagnie de théâtre amateur. La Pépette – c'est ainsi qu'un de mes camarades l'a surnommée – s'extasie tout particulièrement en évoquant un certain Youssef Djebali. Les yeux miclos, la tête en arrière, elle répète alors, le revoyant dans ces momentslà descendre à la plage en maillot de bain : « Mademoiselle, un Apollon ! Un Apollon, Mademoiselle ! » et elle détache chaque syllabe d'Apollon pour mieux exprimer son admiration. Elle évoque aussi la fille du peintre Nardus, la maîtresse de Youssef, mais avec beaucoup moins d'exaltation et je m'interroge sur son engouement pour la beauté de Youssef : c'est chaque fois une surprise pour moi de l'entendre vanter aussi ouvertement la beauté d'un Arabe, alors que j’ai vu une cousine de ma mère se faire rabrouer par son époux pour avoir oser apprécier celle d'Harry Belafonte, « ce nègre ».  Un aprèsmidi où nous sommes allés ensemble à la plage, à Amilcar justement, Chadly a arrêté sa voiture, une Dodge blanche, audessus de la mer. Silencieuse, je rêve au Souffle du Zéphir, à Youssef Djebali et à sa maîtresse, à tous ces personnages qui pourraient être ceux d'un roman de Fitzgerald, grands bourgeois désœuvrés, préoccupés seulement par leurs liaisons nouées et dénouées au gré des jours et des nuits sur la terrasse qui domine la
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